Suisse : Engouement pour le journalisme indépendant

publié le 29 mai 2017

image Suisse : Engouement pour le journalisme indépendant

La récolte de fonds pour le lancement de deux médias en ligne indépendants et exempts de publicité rencontre un franc succès. « Bon pour la tête » va démarrer sur les ruines de L’Hebdo. En Suisse alémanique, le compteur des abonnés éditeurs de « Republik » a explosé. La montée de courants antidémocratiques et la diversité menacée des médias ont servi d’éléments déclencheurs.
Les attaques de Donald Trump contre les médias et les soupçons de manipulations électorales qui pèsent sur la Russie ont renforcé l’estime du public pour un journalisme critique et indépendant, observe Mario Schranz. Selon le directeur de l’institut de recherche fög, réputé pour son rapport annuel sur la qualité des médias, les gens sont de plus en plus convaincus que ce type de journalisme doit être défendu face aux tendances liberticides et autoritaires.
Les bouleversements survenus ces dernières années dans les médias suisses constituent une autre raison de ce succès. « Suppressions de postes, mesures d’économies, fusions de titres et concentration croissante ont sûrement favorisé cette réaction », souligne Mario Schranz. « Les doutes émis par les groupes de presse sur le financement futur du journalisme l’ont même renforcée. »
Professionnalisme
Encore faut-il mener une campagne professionnelle pour sensibiliser les gens et les inciter à ouvrir leur porte-monnaie. Sur ce point-là, le directeur de l’institut de recherche Domaine public et Société (fög) de l’Université de Zurich rend hommage à l’équipe de Republik, emmenée par deux journalistes indépendants chevronnés. Enfin, le caractère inédit de la démarche a lui aussi été porteur.
Très présent sur les réseaux sociaux, Republik, qui démarre en janvier prochain à Zurich avec une douzaine d’employés, a rapidement battu un record du monde en matière de récolte de fonds dans les médias. En 34 jours, le projet a réuni environ 3,4 millions de francs.
L’objectif fixé par des investisseurs privés pour contribuer au projet avec un crédit de démarrage de 3,5 millions de francs est largement atteint. Il était fixé à 3000 abonnés apportant 750’000 francs.
Lecteurs citadins
A la clôture de l’opération, mercredi soir, près de 14’000 futurs abonnés s’étaient inscrits. Ils constituent une coopérative d’éditeurs munie d’un poids décisionnel. « Le lancement d’un tel projet est d’abord soutenu par des personnes qui ont un grand intérêt pour l’information et pour la politique », analyse Mario Schranz.
Une grande majorité d’entre elles vivent dans les grands centres alémaniques (Zurich, Bâle, Berne), peut-on lire sur le site de Republik. La catégorie d’âge la plus représentée se situe entre 30 et 40 ans.
Structure légère en Romandie
En Suisse romande, l’équipe de Bon pour la tête, composée en partie d’anciens journalistes de feu L’Hebdo, part sur des bases plus modestes. Aucun investisseur ne lui a promis une garantie financière.
« Notre stratégie est différente. Elle suit la volonté des lecteurs romands, notamment après la fin de L’Hebdo, de démarrer rapidement. Elle est aussi dans l’intérêt de jeunes contributeurs, les possibilités d’exercer le métier se faisant rares en Suisse romande », explique Zeynep Ersan Berdoz, présidente de l’association.
Le slogan « média indocile » du site se vérifie jusque dans ses structures. Bon pour la tête ne compte pratiquement pas de salariés. Ses futurs contributeurs libres seront rémunérés à la pige. Au début, seuls les membres de l’encadrement technique recevront un salaire, ceux de la rédaction en chef - bénévoles pour l’instant - suivront peut-être par la suite, si les finances le permettent.
La récolte de fonds entamée le 13 mai se veut du même coup moins gourmande que celle du cousin alémanique, même si elle a, elle aussi, dépassé ses objectifs : après trois semaines, le compteur affiche près de 1600 abonnés et donateurs pour un montant dépassant 200’000 francs, soit le double de l’objectif fixé pour ce délai.
Lancement en juin
Cet argent permet le lancement du site dans le courant de ce mois de juin. Comme pour Republik, l’indépendance du média est la principale condition d’un tel soutien.
Pour les deux futurs médias en ligne, le véritable tour de force consistera à s’ancrer durablement dans le paysage médiatique suisse. « Nous aurons un an pour convaincre nos lecteurs de se réabonner », commente la directrice de Republik Susanne Sugimoto.

Même rubrique