La section américaine

publié le 7 novembre 2014

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- Président : Cyril VIGUIER, Malibu TV, Polo Chanel.
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- Trésorier : Jordan GARCIA, journaliste indépendant.
- Secrétaire : Michel CALVETTI, journaliste indépendant

Information

LES MÉDIAS AMÉRICAINS DANS LA TOURMENTE DE LA PRESIDENTIELLE, par Michel Calvetti

Le récent fiasco de la chaîne américaine CBS fera date dans l’histoire des relations tumultueuses entre les médias et la politique.
En ne vérifiant pas la validité de ses sources et en diffusant de manière précipitée un reportage racoleur, CBS a fait le jeu des adversaires de la profession.

Le 8 septembre dernier, dans le cadre de son émission politique hebdomadaire, CBS diffuse des documents inédits prouvant que Georges W. Bush aurait bénéficié d’un traitement préférentiel durant son service militaire. Le sujet n’est pas nouveau mais les preuves avancées constituent un scoop lourd de conséquences dans une campagne présidentielle focalisée autant sur le passé des deux candidats que sur leur actualité. Malheureusement pour CBS, dans les heures qui suivent l’émission, les premiers doutes commencent à émerger sur la crédibilité des documents. Une semaine plus tard, sous la pression de médias concurrents et de groupes proches du Parti Républicain, la chaîne fait marche arrière et avoue son erreur : les documents ont été diffusés sans que leur authenticité n’ait été préalablement vérifiée. Depuis, une enquête interne a été ordonnée afin de déterminer les raisons d’une telle bavure.

Cette affaire aurait pu retomber comme un soufflet mais les Etats-Unis sont en période électorale et la couverture médiatique de la campagne est scrupuleusement analysée par les deux camps. Utilisant l’erreur de CBS, les conservateurs ont donc lancé une attaque en règle contre les grands médias de presse écrite et audiovisuelle en qui ils voient une annexe du Parti Démocrate. Au delà des invectives, cette affaire jette un discrédit général sur le sérieux de la profession aux Etats-Unis. Même auprès du grand public, l’impartialité des journalistes traditionnels est désormais sérieusement remise en cause.

La recherche du scoop à tout prix explique très certainement le faux pas de la chaîne. L’obsession des taux d’audience n’est pas un phénomène nouveau mais elle pose un problème lorsque les standards d’un journalisme de qualité - a minima, valider ses sources - semblent être sacrifiés sur l’autel des revenus publicitaires. Cette course au scoop est d’autant plus dangereuse lorsqu’elle a lieu dans un contexte de tension politique exacerbée. Les Etats-Unis sont aujourd’hui une nation divisée en deux camps que rien ne semble pouvoir réconcilier : d’un côté les conservateurs, dogmatiquement pro-Bush, de l’autre, les libéraux, frénétiquement anti-Bush. Chaque camp avance sa théorie du vrai et vilipende systématiquement les arguments du camp opposé. Auprès d’un tel public, l’information n’est appréciée que si elle permet de faire avancer son propre point de vue. Tout journaliste ne présentant pas l’information dans le bon sens est coupable d’association avec l’ennemi. Tout journaliste émettant un point de vue modéré est immédiatement regardé avec suspicion.

Par conséquent, un nombre croissant d’individus préfèrent désormais se tourner vers des médias leur présentant ce qu’ils ont envie d’entendre.
Les médias d’opinion, par câble et radio, deviennent ainsi la source d’information privilégiée de millions d’américains. Sur leurs grilles de programmes, la mode est au monologue de comptoir : l’animateur vedette donne sa vision de l’actualité sur un ton agressif, avec un parti pris clairement affiché, et ses invités ne sont que des faire-valoir. Ces émissions proposent une information modelée. L’impartialité, lorsqu’elle est revendiquée, n’est que de façade. Ici, le journaliste s’efface devant le militant politique. Il ne cherche plus à informer, il cherche à convaincre.
Internet est également en train de révolutionner le paysage journalistique avec l’émergence des "blogguers". Ceux ci sont des activistes qui publient régulièrement des lettres d’information sur leur site Internet. Ils réunissent autour d’eux des communautés d’opinions virtuelles mais très influentes et deviennent une source d’information croissante auprès du public qui les juge plus fiables et plus compétents que les journalistes traditionnels. L’objectif de nombre d’entre eux, est de promouvoir un agenda politique particulier et de traquer les moindres faux pas du camp adverse. Ils ont pris un poids considérable dans l’élection présidentielle actuelle et grâce à des campagnes de courrier électronique massives, parviennent aujourd’hui à dicter la une des grands journaux et des chaînes de télévision. Ce sont notamment eux qui, les premiers, ont attaqués le reportage de CBS en contestant l’authenticité des documents présentés par la chaîne.

Cette recrudescence de sources d’information alternatives est considérée par beaucoup comme le symbole du renouveau de la conscience citoyenne américaine et l’ultime rempart contre la langue de bois des politiciens. Pourtant, elle ne garantit en rien l’impartialité de l’information et les risques de manipulation sont bien réels.
Dans un tel contexte et afin de retrouver la confiance du public, les grands médias américains se doivent de réagir en élevant les standards d’un journalisme de qualité. Alors qu’il devient de plus en plus difficile de discerner le vrai du faux dans un univers submergé d’information, la complexité de l’actualité mérite d’être traitée avec intégrité et sans simplification outrancière. Bien peser la crédibilité des preuves est une fonction essentielle du journalisme. Si les Etats-Unis ne veulent pas voir les promoteurs d’opinions supplanter les médias traditionnels dans la couverture de l’actualité politique, cette exigence ne doit pas être malmenée. En ne vérifiant pas la validité de ses sources et en diffusant de manière précipitée un reportage racoleur, CBS a fait le jeu des adversaires de la profession.
Cette affaire doit enfin nous rappeler que les journalistes ne s’honorent pas lorsqu’ils se concentrent sur le passé des hommes publics plutôt que sur des problématiques sérieuses. En effet, dans la perspective de l’élection américaine actuelle, quel sens peut-on donner aux prises de position des deux candidats il y a plus de trente ans ? Ceux qui y accordent de l’importance connaissent déjà les faits : Georges W. Bush a effectué son service militaire dans la Garde Nationale du Texas pendant que John Kerry naviguait sur les lignes de front du Nord Vietnam.

Pays

États Unis

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