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Chronique
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Valeurs actuelles, n° 3654, 8-14 décembre 2006
L'ESPRIT
DES MOTS
par Philippe Barthelet
Qualifications.
La fin de lalerte à la grippe aviaire nous aura valu
des oiseaux dun nouveau genre : les cigognes déconfinées
il faudrait dailleurs écrire cicogne,
comme La Fontaine, conformément à létymologie
latine et à la prononciation alsacienne. À côté
de ces volatiles rendus au grand air, on trouve dautres bêtes
étrangement qualifiées au hasard de la prose officielle,
comme les porcs tracés de la charcuterie (ce qui doit vouloir
dire que lon est censé connaître la généalogie
de leur moindre saucisse), ou encore les veaux certifiés.
Cette faune à épithète est apparue avec la
vache folle, où notre ordinaire psychose médiatique
trouva de quoi se nourrir et même sempiffrer. Tout sest
alors passé comme si les animaux nous étaient devenus
suspects a priori, et quil fallut pour nous rassurer cet adjectif
qui les sécurise (si lon nous passe ce verbe rassurant
dont notre insécurité abuse).
La manie des épithètes de sûreté dépasse
de loin le bestiaire, il suffit découter et de lire
le babil des médias : le développement ne peut quêtre
durable, le commerce équitable, lagriculture raisonnée
; la gestion des ressources doit être maîtrisée,
la conduite des automobiles apaisée, ainsi de suite. Ces
tournures adjectives ont le charme apaisant de loxymore :
cest « lobscure clarté » de Corneille
ou « le soleil noir » de Victor Hugo. Cest aussi,
pour la paix de notre conscience, le beurre et largent du
beurre en une seule expression. Le vocabulaire est notre dernier
stupéfiant.
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