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Chronique - Valeurs actuelles, n° 3662, 2-8 février 2007

L'ESPRIT DES MOTS
par Philippe Barthelet

"Au cœur". Ce sont les socialistes qui ont commencé, aux temps désormais paléolithiques de M. Jospin : il fallait réformer le système scolaire en « mettant l’élève au cœur du processus éducatif ». La formule était indiscutable, ils en étaient fiers, ils la répétaient comme une incantation. Elle n’a peut-être pas servi à réformer le système scolaire, mais il est certain qu’elle a fait école, c’est même devenu l’un des tics les mieux achalandés de la langue de bois ordinaire. Il n’est pas de catastrophe qui ne provoque un ministre à soutenir gravement qu’« il faut mettre les victimes au cœur de nos préoccupations » ; en attendant les élections prochaines qui nous verront « mettre la politique étrangère au cœur du débat public ». On admettra une variante, « centre » pour « cœur » ; à ce détail près, la formule fait un usage magnifique. Elle donne l’impression qu’on a tout dit, décourage la critique et dispense celui qui l’assène de l’ennui de réfléchir à ce qu’il dit. On pourrait multiplier les exemples, pris au hasard des discours ou des éditoriaux, la langue de bois étant plus contagieuse que la grippe aviaire ; tant qu’il s’agit de ce qu’un ancien premier ministre appelait « le microcosme », en un mot la faune politico-médiatique dont M. de Rastignac nous décrit les évolutions, le mal serait limité ; mais il est plus affligeant de constater qu’il frappe bien au-delà du sérail, et c’est ainsi que nous avons entendu à la radio un zootechnicien de province préconiser de « remettre le vétérinaire au centre de l’élevage ». Si seulement on en profitait pour remettre un instant la pensée au centre du langage, au moins le temps de parler…
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