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Le Figaro, lundi 28 octobre 2002

Ne dites pas Web agency, mais metteur en Toile
par Véziane de Vézins

Comme disait votre grand-mère, la vie est un éternel recommencement. Et comme aurait dû dire Voltaire, l'Europe est une grande famille : pendant que les cadets intriguent dans l'ombre pour se faire une place au soleil, les aînés s'envoient des taloches et tirent la couverture à eux. Et c'est ainsi que, malgré les sirènes lugubres des Cassandre annonçant la victoire définitive des frères siamois Angle et Saxon, le vieux Gaulois est en train de reprendre de la plume du coq. Jacques Chirac lui-même a lancé les sommations d'usage: « Nous serons plus vigilants que jamais » sur l'utilisation du français comme langue officielle des organisations internationales, a-t-il promis en clôturant à Beyrouth le neuvième Sommet francophone.

Cela tombe bien. L'Apfa (Association pour promouvoir le français des affaires) vient de mettre à jour son édition 2002, à seule fin de prouver qu'il ne faut pas confondre intelligibilité et précipitation. Ainsi l'Hexagonal consciencieux préférera au tranchant net economy la conviviale économie de réseau.

Car si c'était la concision d'un idiome qui faisait son succès, nous en serions encore à grommeler des onomatopées au fond d'une grotte, autour de trente racines désignant principalement les ossements, le silex, la cuisse d'urus, la foudre et la bave de mammouth. Pour ce qui est de la subtilité de la pensée, c'est un peu court. S'exprimer avec des mots de trois lettres n'est pas un prétexte suffisant pour dominer le monde, sinon cela se saurait.

Quoi cela se sait ? Quoi I'homo sapiens est naturellement enclin au moindre effort ? Quoi, l'anglais ? Ce n'est pas parce que « I want a cheap access to the net » se traduit par « Je désirerais un accès à la Toile qui ne soit pas trop dispendieux », que l'Apfa n'a pas raison de se défendre.

Voilà pourquoi, dit-elle, on ne dit pas business cluster, mais grappe d'entreprises. Le Web agency sera remplacé par metteur en Toile, le profit warning par l'alerte aux résultats, le fryday wear par la tenue décontractée, la cosmetic valley par la cosmètopole.

On en découvre de bonnes. La récente suprématie du patois de Shakespeare est une erreur judiciaire. La preuve: savez-vous comment le sabir soi-disant simplificateur des affaires ose appeler l'excédent brut d'exploitation ? Earnings before interests, taxes, depreciation and amortization, Comme on dit très loin de chez nous : no comment.

De toute façon, les Romains aussi avaient des formules lapidaires. Ils étaient capables d'exprimer deux phrases en sept lettres. Eo Urbs - je vais à Rome. -I, vas-y. Eh bien, cela ne les a pas empêchés de se fàire massacrer par des barbares dont la structure linguistique agglutinante formait des mots plus longs qu'un jour sans pain. Un jour sans bagarres, I mean.

Vésiane de VEZINS
Le Figaro, lundi 28 octobre 2002

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