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35e Assises de la presse francophone
4 - 8 novembre 2003, Libreville, Gabon

Union de la Presse Francophone

" Formation et perfectionnement des journalistes -
Bilan 1960/2000 et perspectives "

Résolution
Travaux des ateliers
Renouvellement du Co
mité international de l'UPF
Discours d'Hervé BOURGES: ouverture 04.11 - clôture 07.11.
Messages. Président BONGO - Abdou DIOUF
Message du vice-Premier ministre Paul MBA ABESSOLE 07.11.
Revue de presse
Déroulement
Section gabonaise de l'UPF

Séance de clôture
vendredi 7 novembre 2003

Conclusion par Hervé BOURGES
Président de l'Union internationale de la presse francophone

Monsieur le Premier Ministre, représentant le Président de la République,
Monsieur le Ministre,
Messieurs les Ambassadeurs,
Mesdames et Messieurs,
Chers consœurs et confrères,

Au moment de clôturer ces trente-cinquièmes Assises de la Presse francophone, organisées cette année à Libreville, capitale du Gabon, je tiens à souligner qu'elles resteront durablement dans les mémoires de tous ceux qui y ont participé. Pas seulement du fait de l'accueil exceptionnel que Libreville nous a réservé, mais surtout parce que ce furent des Assises utiles. L'hospitalité gabonaise nous a été prodiguée généreusement et je veux en remercier le Président de la République El Hadj Omar BONGO, ainsi que le gouvernement gabonais dans son entier, et tout particulièrement le Premier Ministre qui a ouvert nos travaux, le Vice-Premier Ministre qui les clôturera et le Ministre de la Communication qui nous a accompagnés tout au long de leur préparation et pour assurer leur réussite. Que le Maire de Libreville soit également remercié de son accueil, auquel nous avons tous été sensibles.

Tout cela n'aurait rien été sans le professionnalisme et la disponibilité de nos confrères de la presse gabonaise et notamment de tous ceux que regroupe la section gabonaise de notre Union. Je salue en particulier Jean-Pascal NDONG, président de notre section gabonaise, directeur général de Radio Nostalgie, dont l'efficacité et la diplomatie ont fait merveille, tout au long de la préparation de nos assises et lors de leur réalisation.

Je veux également insister sur la préparation, justement, de nos travaux, qui, comme lors des assises que nous avions tenues à Beyrouth, ont été minutieusement conçus afin de déboucher sur des conclusions concrètes et sur des résolutions qui puissent appeler une mise en œuvre pratique. Cela fait plus d'un an que l'idée de tenir ces assises sur le thème de la formation était dans l'air, et que nous nous réunissions régulièrement, Loïc Hervouët, Olivier Zegna Rata, Georges Gros et moi-même, pour réfléchir à l'organisation de nos travaux et à leurs contenus. Avec la volonté que nos assises soient, comme toujours, un moment de partage d'expériences et de liberté de parole. Mais aussi avec la volonté qu'elles permettent à chacun de mieux comprendre les pratiques d'autrui, et que puisse s'instaurer une véritable circulation des bonnes méthodes et des recettes qui marchent au sein du petit monde éparpillé de la presse francophone.

Des assises utiles, qu'est-ce que cela signifie ? Cela signifie bien sûr qu'elles ne servent pas seulement à resserrer entre nous des contacts, indispensables, qui ne seraient pas possibles sans ces grandes réunions annuelles (nous étions ici plus de 170, originaires de 27 pays d'Afrique, d'Europe, et même d'Asie). Ces relations confraternelles qui ignorent les frontières prennent d'année en année plus d'ampleur, et nos retrouvailles périodiques contribuent à conforter chacun de nos médias dans son rôle, par un dialogue et unéchange d'idées très efficace.

En donnant à nos assises un thème spécifique, extrêmement important pour notre profession et son évolution, nous nous donnions un impératif simple : déboucher sur des actes concrets. Je souhaite donc que les résolutions que nous avons adoptées en conclusion à nos travaux prennent rapidement effet, et nous nous y emploierons tous, je sais que je peux compter pour cela sur l'engagement de toutes les sections nationales que vous représentez.

Pour autant, nos assises ont également été l'occasion de concertations approfondies entre les membres de notre Comité international sur la préparation du Sommet mondial sur la société de l'information, qui constitue également un enjeu majeur des prochaines semaines, et sur lequel je reviendrai ensuite brièvement, ainsi que sur la préparation du prochain sommet de la Francophonie qui aura lieu à Ouagadougou à l'automne prochain. Je tiens à remercier tout particulièrement de ce point de vue M. l'ambassadeur du Burkina Faso Filippe SAVADOGO pour sa participation à nos travaux et pour l'horizon international qu'il a contribué à leur donner.

I. Les nouveaux enjeux de formation au journalisme :
diagnostic et premières urgences.

Insuffisances…

Les médias et les institutions de formation que nous représentons collectivement sont tous concernés par le renforcement de la formation des journalistes. En conséquence, nos résolutions sont d'abord de "bonnes résolutions" : les préoccupations que nous exprimons, nous nous les appliquons d'abord à nous-mêmes.

Ce n'est pas de gaieté de cœur que nous avons dressé le tableau, réaliste et un peu décevant, des quatre décennies de formation des journalistes qui viennent de s'écouler. J'ai moi-même été, je le rappelai à l'ouverture de nos travaux, l'un des premiers combattants de la formation des journalistes sur le continent africain, au moment où le soleil des Indépendances éclairait de manière crue un paysage médiatique où tout était à réinventer.

L'Afrique n'a pas à rougir des institutions de formation qui ont alors vu le jour, en particulier à Yaoundé, où j'ai fondé l'Ecole Supérieure Interétatique de Journalisme, aujourd'hui Institut Supérieur des Sciences et Techniques de l'Information et de la Communication, mais aussi à Dakar par exemple.

De même les pays francophones du Nord n'ont pas à rougir d'institutions comme l'Ecole Supérieure de Journalisme de Lille, que j'ai eu la chance de diriger et dont j'ai aujourd'hui encore l'honneur de présider le conseil d'administration.

Mais nous ne pouvons pas négliger un fait, que les statistiques révèlent de manière brutale : aujourd'hui, sur le nombre des journalistes en activité en France, 13% seulement sont titulaires du diplôme d'une école de journalisme reconnue par la profession. Cela ne veut pas dire que tous les autres journalistes ne sont pas de bons professionnels, car nous savons bien qu'il est possible d'apprendre ce métier sur le tas : André Malraux, pas plus que Françoise Giroud, n'avait son bac, et a fortiori son diplôme d'école de journalisme… Pourtant personne ne leur contestera leur brevet de journalisme !

Mais tout le monde n'est pas non plus André Malraux ni Françoise Giroud. Et le fait que la proportion de ceux qui ont suivi une formation de journalisme soit si mince, dans le nombre total de nos confrères, représente, soyons clairs, à la fois un échec pour les structures de formation et un risque pour la manière dont ce métier est enseigné, donc pratiqué.

Ce risque, il touche la déontologie, la vénalité, la qualité du travail d'investigation, la rigueur du travail de recoupement et d'approfondissement des informations. Ne peut-on pas attribuer à cette carence de formation la tendance trop fréquente de nos médias à hurler avec les loups, à lapider les boucs émissaires que la rumeur leur désigne, à faire chorus sans réfléchir, ni vérifier, ni même faire l'effort d'analyser ?

Le travail du journaliste est un travail d'humilité, d'enquête, d'écoute, de précision. Bref, c'est un métier. Il y a plusieurs manières de l'apprendre, mais encore faut-il l'apprendre. Et ne pas se retrouver au service de l'information en ayant tout juste appris la communication, c'est à dire l'art de faire croire. Informer, ce n'est pas tenter d'emporter l'adhésion, c'est fournir les éléments de faits qui permettront à autrui de se forger son opinion.

Enfin, dernière leçon tirée du tableau actuel de la pratique du journalisme : les entreprises ne trouvent pas suffisamment de jeunes confrères sur le marché qui disposent à la fois des outils de culture générale qui leur permettent d'appliquer des raisonnements justes à des phénomènes de plus en plus complexes, et des apprentissages "techniques" qui leur permettent de maîtriser parfaitement la profession de journaliste, elle-même dotée d'outils technologiques dont le maniement est de plus en plus complexe.

C'est au carrefour de ces deux besoins que se sont retrouvés de nombreux sites d'information sur Internet, dont les équipes n'étaient ni suffisamment armées sur le plan de la culture générale, ni assez structurées en matière de déontologie et de droit de l'information, alors même qu'elles se trouvaient confrontées à des médias dont les caractéristiques propres auraient exigé au contraire qu'ils soient à même d'avoir un recul professionnel exemplaire (qu'il s'agisse de la fugacité de la circulation de l'information, de la démultiplication de ses supports, de l'obsolescence quasi instantanée de ses produits).

Car si nous avons eu, au cours de ces assises, l'exemple inverse d'un site d'information "sérieux", dans lequel une rédaction s'attache à former ses collaborateurs et ses correspondants aux spécificités de la presse en ligne (il s'agissait d'Afrik.com) nous savons bien que rares furent les sites à partager ces pratiques et je suis convaincu qu'une grande partie du discrédit qui a frappé l'Internet après quelques années d'euphorie, et qui s'est traduit par l'explosion de la bulle spéculative qui y avait été associée, vient tout simplement de la piètre qualité des contenus de la plupart des sites d'information. Comment accorder sa confiance à des supports peu crédibles ?

Nouvelles pistes…

Alors comment faire pour que les choses s'améliorent, à la fois en quantité et en qualité ? Nous avons besoin qu'un nombre croissant de journalistes aient été dûment formés à ce métier et nous avons besoin qu'ils comprennent des questions de plus en plus spécialisées et de plus en plus complexes, que ce soit en économie, en sciences, en sociologie, en droit, en relations internationales… Tout en maîtrisant parfaitement Internet, les bancs de montage numériques, la post-production audio et vidéo, la transmission par satellite.

Et j'ajoute : moins le pays dans lequel ils travaillent est développé, et plus il est important qu'ils puissent disposer des outils les plus pointus, parce que ces outils leur permettent de rattraper le retard dont ils souffrent sur le plan médiatique, documentaire ou économique. C'est la quadrature du cercle.

En nous penchant sur le cas de l'Afrique, nous avons bien vu comment les formations à distance, par Internet, au journalisme, pouvaient être le moyen de mieux répartir l'accès à la formation professionnelle, qu'elle soit initiale ou continue, d'ailleurs. Mais nous avons vu aussi que ces formations ont un coût, qu'elles nécessitent la présence d'un centre de formation à proximité au sein duquel elles peuvent être accessibles en haut débit et dans des conditions précises, et donc qu'elles ne sont possibles que lorsqu'un certain plancher d'investissements préalables a été atteint.

Dans ces conditions, les représentants de toute la presse francophone, réunis à Libreville pour leurs 35e Assises, ont décidé de réclamer solennellement une nouvelle prise en compte des problématiques de la formation au journalisme dans les politiques publiques, à la fois au niveau de chaque pays et à un niveau international.

* Des efforts nouveaux doivent être faits pour développer les formations au journalisme et mettre à la disposition des médias, pour les journalistes actuellement en exercice, des modes de formation continue innovants : aux stages souvent inopérants, il faut préférer l'immersion des formateurs au sein des équipes professionnelles, en entreprise, afin de faire prévaloir de meilleures pratiques, à la fois dans les domaines les plus techniques ou matériels (de la publication assistée par ordinateur jusqu'aux rotativistes) et dans le domaine éditorial.

* Nous appelons l'ensemble des Etats francophones et les organisations multilatérales concernées par le financement de la formation à faire un effort significatif pour développer la formation des journalistes en donnant aux institutions de formation existantes les moyens de répondre aux nouvelles attentes de la presse telles qu'elles se sont exprimées clairement ici à Libreville. La presse est l'oxygène de la démocratie : la qualité de la formation des journalistes lui permet une meilleure respiration.

* L'Union internationale de la Presse Francophone prendra l'initiative de réunir prochainement les bailleurs de fonds et les acteurs de la formation afin de favoriser la cohérence et l'efficacité de leurs actions, tout en amplifiant leurs retombées directes ou indirectes. Pour ce qui concerne plus particulièrement l'Afrique, l'Union s'engagera directement dans une démarche de promotion de la formation croisée en engageant ses membres à s'associer et à associer leurs médias aux nouvelles initiatives de formation qui sont prises, notamment par l'Agence Intergouvernementale de la Francophonie.

II. Un chantier majeur : la déontologie.

Notre réflexion sur la formation nous a conduits à considérer plus particulièrement l'une des premières conséquences du déficit actuel en formation des journalistes : les manquements déontologiques que l'on peut observer dans tous les pays du monde.

Je ne veux évoquer aucune dérive en particulier, elles seraient trop nombreuses. Mais, pour parler de cas français, comment ne pas se révolter quand un homme est traîné dans la boue, sa réputation noircie, quand les accusations les plus folles sont portées contre lui, sur la foi de quelques phrases ambiguës tirées de dépositions judiciaires qui sont couvertes par le secret de l'instruction et qui demeurent fortement sujettes à caution ? Cela vaut aussi bien pour un notable républicain, président d'une grande autorité administrative indépendante, que pour un employé d'aéroport originaire du Maghreb, traité du jour au lendemain de terroriste par toute la presse sur la foi de dénonciations calomnieuses aujourd'hui avouées.

La presse n'a pas tous les pouvoirs. Elle ne peut s'imaginer détenir le pouvoir de juger. A fortiori sous forme de scoops répétés, entraînant une spirale de surenchères. C'est parce que le pouvoir de trancher en matière judiciaire est sans doute le plus terrible au sein de la société humaine, et c'est parce qu'il est le plus sacré, que toutes les constitutions du monde, depuis la fin de l'ancien régime, en protègent soigneusement l'indépendance et la neutralité. Il n'est pas admissible que le journal s'érige en tribunal, il n'est pas admissible que le journaliste joue à la fois le rôle du juge et du bourreau, prononçant la culpabilité et exécutant dans la foulée la condamnation, à la fois morale et sociale.

Ce diagnostic est malheureusement vrai pour les médias du Nord, il vaut aussi pour ceux du Sud : nous connaissons tous des dizaines de titres de presse, dans les pays africains, qui pratiquent un journalisme qui ne devrait pas avoir cours, et où l'invention romanesque le dispute à l'intention de nuire pour fabriquer des papiers qu'on n'ose plus appeler d'information.

C'est pourquoi l'on ne peut évoquer les besoins de formation sans déboucher sur l'un des besoins prioritaires : la formation déontologique.

Rien ne saurait justifier ces dérives : "tout ce qui est exagéré est insignifiant" disait Talleyrand, et tout ce qui est inventé est impropre à l'information. Il paraît invraisemblable que de telles évidences aient encore à être rappelées.

C'est pourtant le cas, quand on observe où conduisent les dérives de certains médias, qui prônent la violence, la désunion et la haine. Nous avons, au cours de ces assises, rendu hommage, à plusieurs occasions, à la dernière victime injuste de cette "haine au front bas", qu'attisent certains organes de presse écrite ou radiophonique. Ce n'est même pas la peine d'aller chercher jusqu'au Rwanda et au génocide qu'il a connu, porté, amplifié et accéléré par les appels au meurtre de la fameuse Radio des Mille collines… De sombre mémoire.

Tout récemment, notre confrère Jean Hélène a été tué, qu'on le veuille ou non, parce que quotidiennement certains journaux ivoiriens désignaient son pays, sa radio, et jusqu'à sa personne, à la vindicte publique. Lorsque le journaliste lui-même devient la cible de la haine, c'est que le fait d'informer devient insupportable. Ce qui rend à nos yeux cet assassinat encore plus inacceptable, c'est qu'il ait été la conséquence tragique et ultime de la banalisation d'un discours de haine, provoquée par d'autres médias. Et cela dans un pays qui nous est cher, où nous avons tous des amis, dont nous connaissons la sagesse, l'expérience, la hauteur de vue. A quoi rime cette déraison élevée au rang de doctrine ?

Il n'y a pas de médias irresponsables. Le journalisme est d'abord et avant tout une responsabilité. Rien de ce que l'on écrit n'est gratuit, rien de ce que l'on publie n'est sans conséquence.

C'est la raison pour laquelle nous avons décidé collectivement de réunir au printemps, à Yaoundé, au Cameroun, des états généraux de la presse francophone, autour de cette question de la déontologie journalistique. Il est indispensable en effet que notre profession se dote elle-même, collectivement, de moyens d'auto-régulation admis par tous, garantissant la qualité du travail fourni par les médias, à la fois médias traditionnels et nouveaux médias.

Quels seront ces moyens, ces garde-fous indispensables ? Il est trop tôt pour le dire. Nous connaissons les erreurs à ne pas commettre, les précédents à ne pas imiter. Mais la presse francophone doit pouvoir s'honorer d'un rôle précurseur en la matière. Ensemble, il ne nous est pas interdit d'être exemplaires.

III. Le combat pour la liberté de la presse.

Comme vous le savez, l'Organisation des Nations Unies a préparé, au début du mois de décembre prochain, un Forum mondial des médias électroniques en ouverture du Sommet mondial sur la société de l'information dont nous avions eu l'honneur de réclamer publiquement l'organisation lors du premier Sommet des régulateurs sur l'Internet et les nouveaux services numérique que nous avions organisé à l'UNESCO, en décembre 1999, par une collaboration étroite entre le Conseil supérieur de l'audiovisuel français et le Réseau des Instances Africaines de Régulation de la Communication, le RIARC, qui était alors présidé par mon ami le président du Conseil national de la communication gabonais, Pierre-Marie DONG.

En tant que président de notre Union, il m'a été demandé de participer à ce Forum mondial qui se tiendra dans quelques semaines. Je serai heureux d'y délivrer le message particulièrement fort qui est le nôtre : la liberté de la presse est un élément fondamental de la constitution de cette nouvelle société de l'information, et elle doit y être à la fois garantie et soutenue.

Premier point, la liberté de la presse et donc du travail des journalistes doit y être garantie : je tiens à saluer l'engagement du président Omar BONGO, qui nous a publiquement assuré qu'il interviendrait afin que la première résolution du prochain Sommet francophone, qui aura lieu à l'automne prochain à Ouagadougou, reprenne la demande officielle que nous avons faite à tous les chefs d'Etat qui y seront présents : les délits de presse ne doivent plus pouvoir conduire à des peines de prison. Même de manière préventive, il n'est pas admissible qu'un journaliste soit emprisonné pour la manière dont il accomplit son travail.

La reprise de ce principe par les chefs d'Etat francophone fera de la Francophonie la première communauté de nations à garantir solennellement la liberté des journalistes. Il s'agit d'un signal extrêmement fort. Le Président Omar BONGO l'a compris et il s'en fait le défenseur. A cet égard aussi, ces assises ont été utiles et sont à marquer d'une croix blanche.

Notre demande était naturelle, venant de journalistes. Elle devient essentielle, dès lors que des chefs d'Etat marquent publiquement qu'ils partagent notre conviction : la liberté de la presse est un des fondements de la démocratie, et la démocratie est un des moteurs pérennes du développement économique. Dès lors, penser le journaliste comme "agent du développement", selon une terminologie que nous avons beaucoup employée en Afrique, signifie qu'il est avant tout un "agent de la liberté et de la démocratie", conditions nécessaires au développement des nations.

Le principe est posé, reste la constatation de la situation : elle se dégrade. Il ne suffit donc pas de garantir un principe, il faut en soutenir l'application !

Même si le cas de Jean Hélène est isolé, singulier, il est aussi révélateur d'une réalité que nous éprouvons tous : de jour en jour, les tensions politiques nationales et internationales s'exacerbent. Et ces passions rendent sans cesse plus difficile l'exercice du métier de journaliste. Il ne se passe plus de semaine sans qu'un journaliste soit ici expulsé, là écarté de son média, ailleurs menacé. Pour prendre encore une fois un cas français, cela s'est vu récemment en Corse pour une journaliste du Figaro qui avait osé parler librement de ce qu'elle voyait autour d'elle.

Les correspondants de Radio France Internationale se voient très souvent pris à parti par des acteurs politiques qui ne supportent pas la relation objective qu'ils proposent de la vie publique de leur pays. Plusieurs cas viennent de défrayer la chronique et il ne nous paraît pas possible d'accepter la remise en cause du professionnalisme des intéressés. Nous réclamons la libération immédiate de Rodrigo Angue Nguema, correspondant de l'Agence France Presse en Guinée Equatoriale, interpellé lundi après-midi à Malabo, et qui n'a toujours pas été libéré.

Comment justifier l'incarcération avant-hier mercredi, à Niamey, du directeur de la publication de l'hebdomadaire nigérien Le Républicain, Abou Mamane ? Or notre confrère Abou Mamane est aussi le propriétaire de la plus grande imprimerie du Niger, qui tire de nombreux journaux indépendants : craignons que cette arrestation soit une tentative de réduire au silence tous ces titres. Je vous rappelle qu'il y a une quinzaine de jours, Ibrahim Souley, directeur de publication de l'hebdomadaire L'Enquêteur a déjà été condamné à Niamey à une an de prison avec sursis.

Enfin il nous faut également appeler solennellement l'attention du Président Amadou Toumani TOURE sur le sort de Chérif Haïdara, Mamoutou Traoré et Gata Bâ, trois collaborateurs de la radio privée Sido, à Ségou, au Mali : arrêtés successivement les 20, 24 et 26 octobre derniers à cause de la diffusion d'un reportage, ils n'ont toujours pas été libérés, comme l'a confirmé hier soir le Ministre de la culture malien, le grand cinéaste Cheikh Oumar Sissoko. Cet exemple est le dernier que je prendrai, et c'est le plus navrant, puisqu'il se produit dans un pays, le Mali, où la démocratie fonctionne, ou la liberté d'expression est assurée, ou la presse peut à ce jour exercer dans des conditions normales. Nous savons tous que le Mali est un pays de liberté, attaché à sa démocratie, et nous ne pouvons pas imaginer que cette situation d'incarcération de trois journalistes et responsables de presse audiovisuelle puisse durer.

J'arrête là mon énumération, mais ces trois exemples tout récents nous confortent dans l'orientation que nous souhaitons donner à notre action au cours de la prochaine année. Il faut stopper cette dérive !

Il est très important que les deux sommets qui se profilent, et tout particulièrement le Sommet de la Francophonie de Ouagadougou, prennent des positions fortes pour défendre la liberté des journalistes contre les contraintes que pourraient leur faire subir leurs Etats (ou tout autre Etat d'ailleurs). Aucune force politique ni économique ne doit pouvoir tenir la plume du journaliste. Ni brider sa liberté de travailler.

Le désordre international croissant que nous vivons depuis quelques années complique singulièrement notre travail. Il faut impérativement qu'un coup d'arrêt très ferme soit donné à la dégradation des conditions d'exercice de notre mission quotidienne. Un engagement formel des pays membres de la Francophonie serait le moyen pour les journalistes de chacun de nos pays de retrouver le plein exercice de leur fonction démocratique.

Je me ferai évidemment le messager des attentes légitimes qui sont les nôtres lors du Forum mondial des médias électroniques de Genève en décembre prochain. Mais d'ores et déjà, je veux surtout annoncer notre décision de tenir nos prochaines Assises à Ouagadougou, en levée de rideau du Sommet de la Francophonie qui s'y tiendra en 2004, afin que nous puissions replacer nos demandes précises, telles que nous les aurons alors synthétisées, sur le bureau des chefs d'Etat, au moment même où ils se réuniront.

La feuille de route est donc chargée, mais elle est claire : sur les trois axes autour desquels nous organisons le travail de notre Union, formation des journalistes, renforcement de la déontologie, consolidation de la liberté de la presse, nous faisons en sorte de progresser fortement, tous ensemble, au fil des trois grands rendez-vous de cette année.

Le premier des trois rendez-vous que nous nous sommes fixés vient de se tenir, ici à Libreville, et il constitue un plein succès. Nous venons d'acter une véritable réorientation de nos attentes en matière de formation, et nous allons pouvoir essayer de coordonner l'action des bailleurs de fonds et des Etats, dans les prochains mois, de manière à renforcer des formations mieux adaptées, qui pourront se couler dans les besoins ressentis à l'intérieur même des entreprises de presse, au plus près des équipes.

Notre prochain rendez-vous sera celui de nos états généraux de Yaoundé, au printemps 2004, et je vous demande de commencer dès aujourd'hui à préparer la réflexion qui y sera développée, sur les moyens de redonner toute sa force à l'exigence déontologique qui légitime et parachève l'intervention des journalistes dans la société. La Société de l'information ne peut pas être la société de la désinformation. Cela impose professionnalisme et rigueur, qualité des hommes et connaissance des règles. Nous devons pouvoir faire dans cinq mois des propositions nouvelles pour répondre à cet enjeu décisif.

Enfin les 36e Assises qui nous réuniront dans un an à Ouagadougou viendront couronner le travail entrepris par une démarche cohérente auprès des chefs d'Etat francophones pour qu'ils s'engagent eux aussi de manière collective dans la défense de la liberté des journalistes. En effet, les urgences sont là, concrètes et impérieuses : le désordre mondial s'accroît, et avec lui les pressions qui s'exercent sur nos confrères, dans tous les pays du monde, et les risques qu'ils courent. La Francophonie n'est pas seulement le partage d'une langue, mais aussi la fidélité à des valeurs communes, que nous héritons de ceux qui ont combattu pour la liberté d'expression dans notre espace francophone. Ils sont notre mémoire commune.

Il y eut un moment où Victor Hugo dut choisir l'exil contre le silence, en lançant sa fameuse exclamation : "La liberté d'expression est supprimée en France, au profit de la Belgique !" La liberté d'expression des journalistes ne doit être remise en cause dans aucun des pays francophones : à l'heure d'Internet, les frontières sont transparentes et les murailles entre lesquelles on voudrait la contenir sont en verre.

La Francophonie peut avoir l'ambition d'être une véritable communauté politique appuyée sur des principes intangibles, au premier rang desquels la protection de la liberté des journalistes : au moment où elle cherche à redéfinir sa place et son équilibre parmi les institutions internationales, cette exigence radicale lui donnera un surcroît de légitimité. C'est en tous les cas un discours que le secrétaire général actuel de l'Organisation, le président Abdou DIOUF, doit pouvoir entendre, lui qui s'est adressé à nous mardi par un message d'encouragement explicite, lui qui a prouvé par l'exemple son respect scrupuleux de la démocratie et son attachement aux valeurs que nous soutenons.

Mesdames et Messieurs, chers confrères, ces assises de Libreville nous ont permis de progresser fortement, de rendre plus lisible notre combat commun, de dégager les lignes de force de notre action pour la formation des journalistes, le progrès de la déontologie, les garanties inébranlables à apporter à la liberté de la presse, au sein d'un espace francophone fidèle à ses valeurs fondatrices. En deux mots : nos assises se terminent, mais la lutte continue.

Hervé BOURGES
Président international de l'UPF