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36e assises de la presse francophone

Ougadougou, Burkina Faso
mardi 16 - dimanche 21 novembre 2004

Jeudi 18 novembre

« Les journalistes face aux Etats »

par Alain-Blaise Batongué
rédacteur en chef du quotidien Mutations,
président de la section camerounaise de l'UPF.

Mesdames, Messieurs,
Chères consœurs, chers confrères,

Je ne saurais commencer ce propos sans un mot de remerciement aux plus hauts responsables de l'UPF qui, dans le sillage des 35e assises tenues l'an dernier à Libreville au Gabon, ont poursuivi la grande réflexion sur l'avenir de notre profession en retenant, cette fois à Ouagadougou, la problématique de la " Protection des journalistes : un enjeu démocratique ".
Je voudrais également avoir un mot de gratitude aux mêmes organisateurs, qui ont bien voulu associer ma modeste personne à cette réflexion générale.
Je me sens particulièrement bien entouré au demeurant, avec à mes côtés autant de théoriciens en matière de droit de la presse et même de journalisme en général. Je compléterai simplement leurs brillants exposés en partageant ma petite expérience, plus pratique, parce qu'elle racontera des histoires vécues. Soit personnellement, et parfois dans ma chair, soit dans mon entourage ou mon environnement immédiat. Ne vous étonnez donc pas que je circonscrive mon propos autour du contexte camerounais, en sachant cependant que, de par les échanges que j'ai souvent eu avec mes confrères étrangers, la situation est globalement la même dans plusieurs autres pays africains.

Cela dit, je voudrais commencer mon exposé par cette histoire, récente, qui a fait les choux gras de la presse camerounaise.

** Suit l'évocation d'une affaire qui oppose un ministre du gouvernement en exercice au directeur de publication de L'Ouest Républicain -un hebdomadaire paraissant à Bafoussam- convaincu d'escroquerie et de tentative de chantage au profit, partagé, d'une députée (NDLR).

Voilà une histoire vraie, qui nous amène au fond de notre problématique du jour. "Tous les journalistes, rappelait encore Hervé Bourges, président international de l'UPF, doivent bénéficier d'une garantie internationale de leur liberté d'aller et de venir et de leur liberté d'exprimer, en direction de l'opinion publique, les informations qu'ils ont collectées, sans qu'ils puissent faire l'objet de menaces ou sans qu'on puisse chercher à les impressionner pour les influencer." Cela est vrai et incontestable. Et la protection internationale ne peut véritablement s'enraciner que si, au départ, il existe des formes solides de protection nationale. Mais de quels journalistes s'agit-il ? Et est-il de l'intérêt de l'Etat de les protéger tant qu'ils peuvent, à tout moment exercer sur lui (L'Etat) d'incontrôlables chantages ?

Sur la base de notre propre expérience, comme signalé plus haut, nous avons proposé un regard en trois dimensions sur la question des relations tourmentées entre l'Etat et ses journalistes : le cadre juridique existant n'est pas spécialement favorable aux journalistes, même si on aura du mal à comparer le Cameroun à l'ex-URSS (I) ; les protections légales et autres contre pouvoirs restent d'autant plus lâches que les regroupements au sein de la corporation ont rarement été des modèles de solidarité (II) ; mais cet apparent désordre, manifestement encouragé par l'Etat, ne lui profite pas toujours puisqu'il reste, dans un cercle vicieux, à la merci de toutes formes de chantage (III).

I. Le cadre juridique

Disons-le d'emblée : l'Etat du Cameroun, dans sa relation avec la presse, notamment celle dite privée, n'est ni ange, ni démon. S'il a conscience et indique clairement dans ses discours, que le métier de journaliste est l'un des métiers par lesquels se matérialise la liberté d'expression, et donc la démocratie dans le pays, il s'est également donné les moyens de considérer le journaliste comme un citoyen à part entière, qui ne doit avoir aucun passe-droit. Il doit donc répondre de tous ses manquements aux lois et règlements de la République, que ce soit d'ordre professionnel ou personnel.
Dans le cadre de la presse, les infractions réprimées par le code pénal camerounais sont principalement la propagation de fausses nouvelles et la diffamation. Ces infractions, quand elles sont commises par voie de presse, sont interprétées par le juge comme de circonstances aggravantes. Ce qui n'est guère arbitraire, puisque la plupart des déclarations et statuts de journalistes, indiquent de manière forte l'obligation pour le journaliste de ne publier que des "informations dont l'origine est connue ou, dans le cas contraire, les accompagner des réserves nécessaires" ou de "ne pas user de méthodes déloyales pour obtenir des informations, des photographies ou des documents", ou encore de "s'interdire le plagiat, la calomnie, la diffamation et les accusations sans fondement".
Le tarif normal des peines privatives de liberté est de 6 mois à 2 ans pour chacune des infractions. L'auteur de l'article paraît comme auteur, et le directeur de la publication comme complice. Le texte réglementaire, complété par une loi votée en décembre 1990, et consacrant "la liberté de communication sociale", indique que, dans le cas d'un article signé sous un pseudonyme, la peine est doublée.
Cependant, il faut relever que la loi camerounaise sur la communication sociale prévoit, en théorie, la protection des sources du journaliste. Seul le juge peut exiger la levée du secret de ces sources. Auquel cas, le journaliste a encore le droit d'exiger de ne le faire qu'à huis clos, et devant le seul président du tribunal ou de la cour.
Par ailleurs, cette même loi garantit l'inviolabilité des salles de rédaction et lieux d'impression. Les éventuelles perquisitions ne pouvant se faire que sur réquisition du procureur. Et en matière de censure, les prérogatives jadis réservées à l'administration, alors capable de bloquer la parution de tel journal, ont été supprimées au profit de dispositions plus libérales : c'est désormais à la justice d'apprécier, après coup, et non plus à l'administration, notamment en ce qui concerne les fameux "troubles à l'ordre public" ou "l'incitation à la révolte."
Dans le principe donc, l'exercice de la profession, surtout dans la presse écrite, est bien encadré juridiquement, même si, dans la pratique, les violations et voies de fait sont nombreuses de la part de l'Etat ou de ses représentants.
Car même si cela n'émane pas spécialement d'une organisation bien huilée tendant à museler la presse, et même s'il est difficile d'envisager que les instructions viennent du pouvoir exécutif, on remarquera que les nombreuses intrusions de l'Etat dans le fonctionnement de la presse, très souvent au mépris de la réglementation en vigueur, ont rarement fait l'objet de dénonciations, et encore moins de sanctions de la part du pouvoir exécutif.
On pourrait citer, au nombre de ces violations, l'arrestation et la garde à vue, pendant quatre jours, du directeur de publication du journal Mutations en juillet 2001, coupable d'avoir publié des textes du président de la République réorganisant l'armée, textes pourtant publiés dans le même temps par le quotidien gouvernemental Cameroon Tribune. On lui demandera, pendant sa longue garde à vue, de dévoiler la source qui lui avait donné ce document alors ultra secret. Chose qu'il ne fera pas.
On citera encore l'arrestation, en avril 2003, du même directeur de la publication et de trois de ses principaux collaborateurs, pour avoir évoqué dans un dossier de quatre pages, les possibles scénarios de l'alternance politique au Cameroun, sujet jugé tabou par certaines autorités. En violation des dispositions légales garantissant l'inviolabilité des salles de rédaction, des éléments de la gendarmerie nationale feront irruption dans la salle de rédaction et les bureaux du journal, sans aucune réquisition, emportant une bonne partie du matériel.
Tous ces abus, regrettables et venant très souvent d'initiatives privées et individuelles, prospèrent à la fois parce que de tels cas ne sont pas sanctionnés, mais aussi parce que ceux qui en sont victimes ne prennent pas le risque d'intenter des procès pour ces voies de fait. En se disant qu'au regard du fonctionnement général de la justice, ils n'auraient aucune chance de gagner de tels procès. Un jugement pour le moins hâtif puisqu'on se rend compte, à l'analyse, que le juge camerounais a toujours, dans l'interprétation des textes et règlements, été plus proche du journaliste que de l'Etat. En dehors des cas où la cause du journaliste était véritablement indéfendable.

II. Autres protections légales et contre pouvoirs

L'Etat, on peut s'en rendre compte, a rapidement compris que l'encadrement juridique n'était pas toujours suffisant pour garantir un libre exercice de la profession de journaliste. Sans toutefois renoncer au principe de pénalisation des délits de presse, il a voulu y ajouter une dose de politique et un zeste d'encadrement corporatiste. C'est le sens à donner à la création d'instances comme le Conseil national de la Communication (CNC) et à la Commission nationale de délivrance de la carte de presse (CNDCP) ;
La première structure est née pratiquement en même temps que la loi sur la communication sociale. Il s'agissait alors d'un organe composé en partie de professionnels de la communication (l'autre partie regroupant des hommes politiques plus ou moins marqués avec le parti au pouvoir), avec pour mission de donner des avis techniques sur l'évolution de certains sujets en rapport avec la vie des médias. Malheureusement, en plus de n'avoir qu'un rôle consultatif, la structure est rapidement entrée dans une sorte d'illégalité, le mandat de ses membres n'ayant été renouvelé qu'à la veille de la dernière élection présidentielle, alors qu'il aurait dû l'être cinq ans après sa mise sur pied, c'est à dire en 1995.
Par ailleurs, la structure même de son présidium a rapidement dévoilé qu'il s'agissait plus d'un autre (trop visible) démembrement de l'Etat (à travers lequel il fallait caser des alliés politiques), que d'un organe devant assurer une certaine régulation, une manière d'arbitrage dans les dossiers compliqués des relations entre la presse et l'Etat.
Quant à la Commission nationale de délivrance de la carte de presse, de création plus récente (9 décembre 2002), ses missions rentrent dans la suite logique du combat qui a toujours été celui de l'Union internationale des journalistes de la presse de langue française (UIJPLF) hier, et de l'Union internationale de la presse francophone (UPF) aujourd'hui : assainir la profession en commençant par une identification rigoureuse, à travers l'attribution de cartes de presse à ceux qui en ont droit.
Le décret du 9 décembre 2002 qui l'institue, signé du Premier ministre, indique que la carte de presse est "la pièce officielle qui identifie le journaliste et permet de le reconnaître à ce titre", alors que la lettre d'accréditation est une "autorisation spéciale permettant à un journaliste étranger d'exercer librement son métier au Cameroun".
Dans son souci de protéger le journaliste, l'Etat a prévu que le titulaire de la carte de presse "a droit au bénéfice des dispositions particulières prises en faveur des représentants de la presse par les pouvoirs publics. Il a notamment accès (…) aux sources d'information et, de manière générale, à tous les lieux où il est appelé à exercer" ; en outre précise le même texte, "il a droit, dans l'exercice de ses fonctions et à sa demande, à la protection et à l'assistance des forces chargées du maintien de l'ordre."
Autre coquetterie : si l'instance a été mise sur pied par un texte réglementaire (après avoir vainement attendu que la presse s'organise d'elle-même, dira le pouvoir), la CNDCP est présentée comme une instance mixte d'autorégulation. Mixte parce qu'elle contient, en son sein, à la fois des représentants de l'administration et ceux des associations de professionnels de la communication entrant dans le champ d'application du texte sus cité. Avec d'ailleurs un avantage net pour les professionnels qui, sur les 9 membres de la commission, comptent 6 représentants, contre 3 pour l'administration. Un avantage qu'on peut considérer comme plus grand encore si on ajoute que le président et le secrétaire permanent de cette commission sont également des professionnels de la communication.
Il faudrait préciser, pour ne pas tronquer les faits, que l'actuel orateur est le secrétaire permanent de cette commission. Et pour ne pas apporter ici des jugements de valeur de quelqu'un qui pourrait être accusé d'être juge et partie, signalons simplement qu'à ce jour, il est difficile d'évaluer l'apport réel de cette structure dans la protection du journaliste dans son travail quotidien : d'abord parce que l'opération d'établissement (ou de nettoyage) du fichier presse est encore en cours, et que le travail de la commission sur le terrain bute à une interprétation libre des textes, qui n'indiqueraient pas assez que la carte de presse est obligatoire pour exercer la profession de journaliste au Cameroun.
Des libertés qui montrent bien que les textes signés par les plus hautes autorités de la Républiques n'inspirent pas toujours le respect et encouragent même un certain laisser-aller. Une impuissance d'autant plus remarquable que les associations de journalistes, au gré des intérêts divergents, ont rarement mobilisé l'ensemble de la profession, pendant que les syndicats, volontaires et velléitaires, sont cependant encore à l'état embryonnaire.

III. A qui profite le désordre ?

A côté de ce qu'on a appelé l'assainissement de la profession, s'est toujours posé au Cameroun comme dans beaucoup d'autres pays (y compris la France), le problème de la "clarification" des statuts des uns et des autres dans le monde des journalistes. Deux courants se sont toujours affrontés. Les tenants de la formation dans une école, pour la plupart issus des médias officiels, avaient un argument simple : on ne peut être journaliste que si on est diplômé d'une école, parce que le journalisme est certes un art, mais c'est davantage une technique et une science qui s'apprennent dans une école spécialisée.
En face, une autre manière de voir estimait que le journalisme, c'est simplement une question de talent d'écriture, puis d'exercice, le reste étant laissé à l'appréciation du public. Et de brandir de nombreux exemples de journalistes de grande notoriété qui n'avaient jamais fait une école de journalisme, alors que, au contraire, beaucoup de "diplômés" avaient, sur le terrain, du mal à justifier leur passage par une école…
Le débat est loin d'être clos et, de toutes façons, en rappelant l'année dernière que le taux de journalistes en France qui ne sont pas passés par une école avoisine les 70%, le président Hervé Bourges n'a fait que raviver cette polémique.
La conséquence au Cameroun est bien plus grave. Où la lutte pour la survie a créé ce que le directeur de publication du journal Mutations, dans une chronique dure publiée dans l'édition du 9 novembre 2004, a appelé "des espèces dangereuses pour l'avenir de la profession". Et l'exemple cité au tout début de cet exposé n'était pas du tout un acte isolé. Dans un pays où sont déclarés plus de deux cents titres paraissant quand ils peuvent, le chroniqueur poursuivait en indiquant que "des hommes politiques au pouvoir ont compris qu'ils peuvent se payer les services d'un journaliste ou d'un directeur de publication, de la même manière qu'un tueur à gages, dans le genre des pistoleros du Far West. C'est un journalisme à gages qui a prospéré, dopé et nourri par les petites guerres et grandes rivalités au sein du parti au pouvoir. Et pendant que, en public, on professait le professionnalisme, en privé on ne se privait pas d'utiliser les services de ces journalistes à gages pour tenter d'éliminer un rival."
La conséquence, disait encore Haman Mana, est que "ces journalistes, aujourd'hui trop nombreux, ont fonctionné comme le serpent qui, nourri et bien au chaud, a fini par retourner son venin contre ses maîtres d'hier. Et ce type de journalisme s'est répandu, au point de menacer de devenir la norme." L'Etat, qui a contribué peu ou prou à l'installer, semble aujourd'hui manquer de rigueur pour l'exclure. S'il y en a quelques-uns qui ont compris que l'avenir est dans la professionnalisation du métier et dans la modernisation des structures de travail et de gestion, plusieurs sont restés dans la même situation, convaincus que peu de personnalités se lèveront comme l'actuel ministre de la Ville, pour poursuivre en justice un journaliste pour chantage. Ils ont trop peur d'éventuels "déballages" pour pouvoir se risquer à cet exercice périlleux pour eux.

Conclusion

En dernière analyse, nous avons été heureux d'apprendre, à la suite du mouvement déclenché à Libreville l'année dernière, et après diverses correspondances adressées aux chefs d'Etat membres de la Francophonie par le président Hervé Bourges, que le président Abdoulaye Wade, du Sénégal, ainsi que le président Gnassingbe Eyadema, du Togo, avaient marqué leur accord pour dépénaliser les délits de presse. La Côte-d'Ivoire s'apprête à faire pareil. Après l'accord de principe du président Omar Bongo Ondimba du Gabon, qui s'était même proposé d'être l'ambassadeur de cette aspiration auprès de ses collègues, au cours de la rencontre au sommet qui aura lieu la semaine prochaine dans cette même ville. Le mouvement est, semble-t-il, irréversible. Et nous osons croire qu'il connaîtra un moment solennel samedi de la semaine prochaine, lorsque les chefs d'Etat de la Francophonie se pencheront sur le dossier. Car l'abandon des peines privatives de liberté pour des délits de presse ou d'opinion sera déjà un pas vers la protection du journaliste, dans son droit sacré à l'information du public.
Mais on aurait tort, dans cette démarche, de ne mettre la pression que sur les Etats, dont le rôle est certes de protéger, beaucoup plus que les autres citoyens, les journalistes, véritables médiateurs entre le pouvoir et les populations. Au-delà du débat, pertinent, de la médiatisation de la langue française, pour réduire l'avance prise par les journaux anglophones, au-delà du débat plus général sur la dépénalisation des délits de presse qui recommandera quelques mesures d'accompagnement pour ne pas consacrer une ivresse du pouvoir des hommes de médias, le plus grand défi qui attend la presse francophone aujourd'hui est, probablement, celui de sa professionnalisation. Tant que nous vivrons de chantage, tant que nous ne voudrons pas appliquer les règles élémentaires d'une information recoupée à bonne source ou d'une information balancée, tant que nous ne ferons pas notre propre procès, notre aggiornamento, nous aurons du mal à exiger des autres la protection qu'ils nous doivent cependant.
Il est alors heureux que l'UPF ait pris le problème à bras le corps. Parce que, devant parfois les manœuvres de noyautage des associations nationales professionnelles de journalistes, l'autre solution pourrait bien venir de sections nationales de l'UPF plus fortes et plus soudées, à travers lesquelles se développerait d'abord un modèle de journalisme professionnel, qui ne tarderait pas à faire tâche d'huile sur le reste du paysage médiatique.
Dans un cadre plus général de la Francophonie, l'existence d'un Fonds d'appui à la presse francophone du Sud, qui vient en aide à des journaux ayant une volonté de croissance, mais capables de monter des projets rigoureux et de les financer en partie, a déjà permis de rendre plus professionnels encore plusieurs médias du sud. Sans doute l'expérience mérite-t-elle aussi d'être élargie et l'enveloppe allouée plus grande encore. Mais il s'agit là de pistes intéressantes pour l'avenir de la presse francophone. Il y en a certainement d'autres.

Je vous remercie de votre bienveillante attention.

Alain-Blaise Batongué
président de l'UPF Cameroun
Ouagadougou, 18 novembre 2004