36e
assises de la presse francophone
«
La protection des journalistes: un enjeu démocratique
»
Ougadougou,
Burkina Faso
16 - 21 novembre 2004
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dimanche
21 novembre
allocution de clôture
par Hervé Bourges
président
de l'Union internationale de la presse francophone (UPF)
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Monsieur le Secrétaire général de
la Francophonie,
Cher Président Abdou Diouf,
Monsieur le Ministre d'Etat, Ministre des Affaires étrangères,
Monsieur le Ministre de l'Information,
Monsieur le Président du Conseil Supérieur
de l'Information,
Messieurs les Représentants du Corps Diplomatique,
Mesdames et Messieurs, chers consoeurs et confrères,
Je tiens à vous dire d'abord, Monsieur le
Secrétaire général, cher Président,
combien notre Union et l'ensemble de ses membres est sensible
à l'honneur que vous nous faites en participant personnellement
à nos travaux et en marquant, aussi fortement que vous
venez de le faire, l'attention que vous portez à leurs
conclusions.
L'Union internationale de la Presse francophone
tenait ici depuis une semaine ses trente-sixièmes Assises,
et je voudrais souligner avec force la réussite de cette
réunion, à l'intention en particulier du Président
de notre section burkinabé, Edouard Ouédraogo, mais
aussi à l'intention de l'ensemble des pouvoirs publics
burkinabé. Merci à tous ceux qui ont organisé,
accueilli, soutenu, animé et accompagné ces journées
de travail collectif. Merci également aux hôtesses
qui nous ont guidé, merci à l'ensemble de notre
section burkinabé qui a également mobilisé
des intervenants, journalistes, patrons de presse, universitaires,
de très grande qualité dont les contributions ont
été fortement appréciées.
Je veux souligner aussi l'ampleur de ces Assises,
qui ont battu des records en termes de participation, puisque
nous avons ici à Ouagadougou plus de 200 confrères
venant des cinq continents, qui témoignent de la vitalité
croissante de notre Union et de la prise de conscience croissante
de la part des journalistes francophones de la nécessité
d'engager une action solidaire et concertée, pour défendre
les valeurs du journalisme, auxquelles nous sommes profondément
attachés, mais aussi pour défendre les conditions
mêmes d'exercice de notre métier. Je souligne la
forte présence de nos confrères journalistes francophones
de l'Est et du Nord de l'Europe, ainsi que la présence
de deux journalistes grecques : leur présence marque la
vitalité du journalisme francophone et je tenais à
les saluer.
La dégradation des conditions de travail
des journalistes dans le monde
Nous entrons de plain-pied, et c'est vrai pour le
continent africain comme pour le reste du monde, dans une période
de violence et d'intolérance. On voit, de toute part, gagner
un sentiment d'insécurité, des affrontements religieux,
raciaux, ethniques, sociaux, et ce même dans les pays les
plus stables et les plus ouverts jusque là. Nous avons
tous été touchés du témoignage
de notre confrère serbe à propos de l'utilisation
des informations qu'il donnait sur les dommages collatéraux
causés par les bombardements de l'OTAN sur la Serbie. Voilà
une situation de guerre civile brutalement déchaînée,
et dans laquelle le journaliste ne peut plus accomplir son métier
sans exposer sa vie. Comment ne pas dire aussi un mot du drame
que connaît la Côte- d'Ivoire, depuis deux ans maintenant
?
Le conseil d'administration de l'Union internationale
de la presse francophone a décidé d'attribuer aujourd'hui
le Prix de la Liberté d'Expression aux deux journaux
ivoiriens qui ont été saccagés, dont les
locaux ont été brûlés, et qui
se voient aujourd'hui interdits de diffusion sur le territoire
ivoirien. Comment croire que c'est en faisant taire la presse
indépendante que l'on ramènera la paix et la concorde
civile ?
La Côte-d'Ivoire n'est qu'un exemple : il
faudrait parler de tous nos confrères abattus ou enlevés
en Irak, depuis deux ans, et des conditions dans lesquelles
les équipes de journalistes qui restent aujourd'hui en
Irak ne peuvent pas travailler sans la protection de l'armée
essentiellement américano-britannique qui occupe aujourd'hui
ce pays. Mais quelle liberté et donc quelle crédibilité
pour un journaliste "embarqué" au milieu des
soldats d'un même camp ?
Or nous savons tous que le pire serait l'absence.
La présence effective des journalistes est la seule garantie
pour le monde d'avoir une vision indépendante de ce qui
se passe dans une zone de conflit, dans un pays plongé
dans une situation de violence civile ou de guerre extérieure.
Notre seule chance de faire régresser cette montée
universelle de la violence dans les rapports humains et dans les
relations entre Etats, c'est de faire de la Société
de l'Information une société de la transparence
et de la tolérance.
Ce travail, ce sont d'abord les journalistes qui
peuvent l'accomplir, en travaillant de telle sorte que tous les
citoyens du monde bénéficient d'une information
toujours plus rigoureuse, pluraliste, équilibrée.
Cela fait du métier de journaliste une véritable
mission sociale, à l'échelle locale comme à
l'échelle planétaire. Mais les journalistes ne peuvent
l'accomplir que s'ils ne se font pas tuer dans l'exercice de leur
mission. C'est la raison pour laquelle nous avons résolu
à l'unanimité d'adresser un Appel pressant à
l'ensemble des chefs d'Etat et de gouvernement, qui seront présents
à Ouagadougou dans quelques jours à l'occasion du
Xème Sommet international de la Francophonie.
Je ne reviendrai pas sur cet Appel, que je viens
de lire. Il a deux objectifs distincts, l'un de long terme, l'autre
de court terme, parce que la situation se dégrade très
vite.
Le long terme, c'est évidemment l'adoption
d'une convention internationale assurant un certain nombre de
garanties et de protections pour les journalistes en situation
périlleuse. Mais nous savons que les processus diplomatiques
sont longs dans un tel domaine.
Le court terme, c'est de soutenir avec force
toutes les mesures concrètes et pratiques qui permettront
aux Etats de protéger les journalistes dans l'exercice
de leurs fonctions - à commencer par la suppression
de toute possibilité de détention des journalistes,
pour délits de presse : la prison, qui peut être
infligée de manière arbitraire ou à fin d'intimidation,
est le premier ennemi de la liberté d'expression des journalistes.
Comme vous le savez, j'avais écrit aux chefs
d'état des 55 pays membres de l'OIF dès mon premier
mandat à tête de notre Union, le 3 mai 2001, pour
réclamer une amnistie générale des délits
de presse et une suppression des peines de prison pour délits
de presse. Depuis, chacune de nos assises a été
l'occasion de pousser dans ce sens : cela fut le cas à
Beyrouth, cela fut le cas à Libreville plus récemment.
Un certain nombre de pays, dont la France ou le Togo, par exemple,
ont déjà modifié en ce sens leur Code pénal.
Nous espérons fortement que ce Xème Sommet international
de la Francophonie nous permettra d'enregistrer de nouvelles avancées.
Le journaliste francophone au service de la "Civilisation
de l'Universel"
Dans ce travail collectif au service de l'information,
qui est à la fois local et global, selon une expression
que l'on aime à prononcer aujourd'hui, le rôle des
journalistes francophones est, de ce point de vue, décisif,
et c'est ce dont je crois nous avons tous, collectivement, pris
conscience ici même à Ouagadougou. Monsieur le Secrétaire
général, cher Président, vous ne me corrigerez
pas, je pense, si je dis que les valeurs propres de la Francophonie,
celles qu'elle hérite de ses pères fondateurs, comme
le Président Léopold Sédar Senghor, sont
les valeurs de l'humanisme et des Lumières, de la clarté
d'expression et de la rigueur de pensée. Et je ne résiste
pas au plaisir de citer la conclusion de l'article sur la langue
française que Senghor avait donné à la Revue
Esprit en novembre 1962 : "Au moment que, par totalisation
et socialisation, se construit la Civilisation de l'Universel,
il est question de nous servir de ce merveilleux outil qu'est
la langue française. Le Francophonie, continuait-il,
c'est cet Humanisme intégral, qui se tisse autour de
la terre
".
Fascinante réflexion, qui date de 1962, et
où Senghor nous parle déjà de la "mondialisation"
en dessinant une voie culturelle et intellectuelle originale vers
cette "Civilisation de l'Universel", grâce à
l'apport de tolérance, de respect des différences,
de justesse de jugement qu'il attend de l'usage de la langue française.
N'ayons pas honte de cette langue qui est une langue de pensée,
de culture et de logique. Ne soyons pas victimes de cette formidable
intimidation de la langue anglaise, qui s'impose partout sans
scrupule en se présentant partout dans le monde comme la
langue internationale unique.
Nous sommes aujourd'hui, nous tous journalistes
francophones, appelés à justifier cette confiance
qu'exprimait Senghor, en devenant les petits soldats, les hussards
noirs, de la transparence et de la vérité.
Nous avons tous été, je crois, interpellés
par les débats que nous avons eus hier ou avant-hier autour
du concept de vérité. Il ne faut jamais avoir, comme
journaliste, le sentiment que la vérité nous soit
révélée, ni que nous l'ayons toute entière.
Mais nous ne devons jamais cesser de serrer notre expression,
de serrer notre analyse, pour rendre le compte le plus exact possible
des faits, et en exprimer le plus nettement possible l'explication,
pour autant que nous en disposions. Le journalisme, ce n'est
pas seulement la recherche de la vérité, c'est surtout
la volonté de donner à chacun les moyens d'accomplir
pour lui-même cette recherche.
En écoutant votre conclusion, Monsieur le
Secrétaire Général de l'Organisation internationale
de la Francophonie, je crois que nous avons tous été
sensible à une chose : dans cette tâche vers laquelle
chacun d'entre nous va repartir maintenant, nous bénéficions
de votre attention et de votre soutien. Je vous remercie de la
confiance que vous avez exprimée dans les médias
francophones et dans les très nombreux journalistes rassemblés
autour de vous ici à Ouagadougou : à nous de faire
en sorte de ne pas vous décevoir ! Comme l'écrivait
Benjamin Constant dans son livre "De l'esprit de conquête
et de l'usurpation" écrit en 1813 contre Napoléon,
"Il restera toujours de ces hommes pour qui la justice
est une passion, la défense du faible un besoin".
C'est parmi ceux-là que se rangent les journalistes francophones,
au service de la vérité pour juguler les tentations
de violence et d'exclusion.
Hervé Bourges
président international de l'UPF
Ouagadougou, 21 novembre 2004