36e
assises de la presse francophone
Ougadougou,
Burkina Faso
mardi 16 - dimanche 21 novembre 2004
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mardi
16 novembre
Ouverture
par Hervé Bourges
président
de l'Union internationale de la presse francophone (UPF)
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« La protection des journalistes:
un enjeu démocratique »
Mesdames et Messieurs les ministres,
Mesdames et Messieurs les ambassadeurs,
Mesdames et Messieurs, chers confrères et consurs,
Je tiens à remercier tout spécialement,
Monsieur le Président de la République, de son appui
et du soutien apporté à la tenue de nos 36émes
Assises, en amont de l'organisation particulièrement lourde
de l'ensemble des manifestations liées à la tenue
à Ouagadougou, pour la première fois, du Sommet
de la Francophonie. Sa participation personnelle nous est particulièrement
sensible, et je tiens à vous dire que nous avons entendu
les paroles fortes que vous nous avez adressées.
Je tiens également à remercier le
secrétaire général de l'Organisation internationale
de la Francophonie, le Président Abdou Diouf, qui a accepté
de clôturer nos débats et d'avancer pour cela, la
date de son arrivée à Ouagadougou. J'y suis d'autant
plus sensible qu'il a toujours témoigné dans ses
actes et ses paroles de son soutien indéfectible à
la liberté de communication et à la cause de la
démocratie.
Ce n'est pas par hasard que l'Union internationale
de la Presse Francophone a choisi de mettre la "Protection
des journalistes" au centre de ses débats, en lever
de rideau du Sommet de la Francophonie qui se tiendra dans les
tout prochains jours ici même à Ouagadougou.
L'évolution du climat international et des
conditions dans lesquelles les journalistes doivent remplir leur
fonction d'information, partout dans le monde, notamment dans
des situations de conflits, entraîne des conséquences
lourdes et douloureuses : de plus en plus nombreux sont les journalistes
menacés, les pays où le droit à l'information
est bafoué, les événements au cours desquels
le travail des journalistes est freiné, ou au contraire
canalisé et utilisé à des fins partisanes.
Dans ce contexte nouveau, l'Union internationale
de la Presse Francophone, en liaison avec le secrétariat
général de la Francophonie, a tenu à mettre
cette année l'accent sur le besoin d'une véritable
protection des journalistes, qui seule donne son sens à
la réaffirmation de la liberté de la presse. Dans
l'exercice de leur métier, tous les journalistes doivent
bénéficier d'une garantie internationale de leur
liberté d'aller et de venir et de leur liberté d'exprimer,
en direction de l'opinion publique, les informations qu'ils ont
collectées, sans qu'ils puissent faire l'objet de menaces
ou sans qu'on puisse chercher à les impressionner pour
les influencer.
Parce que la liberté de la presse est l'un
des piliers de la démocratie et de l'expression libre des
idées et des opinions, nous avons voulu, en organisant
cette réflexion dans le cadre de nos 36èmes Assises,
attirer solennellement l'attention des chefs d'Etat francophones
sur la nécessité de protéger leurs journalistes,
non seulement contre toutes les tentations de censure ou de limitation
de la liberté de la presse, mais aussi contre les risques
physiques qui pèsent sur eux dans les situations de crise.
La participation de plusieurs centaines de confrères
journalistes, venus de tous les horizons de la Francophonie, contribuera
à donner à cet appel solennel une portée
internationale, dépassant les seules limites de l'espace
francophone. A nos yeux en effet, cette organisation peut
et doit devenir le bouclier de la liberté de l'information
dans le monde.
Je ne veux pas, en ce premier jour, déflorer
ce que sera le contenu de nos débats et de nos réflexions.
La qualité des intervenants, originaires des cinq continents,
la variété de leurs expériences, la justesse
éprouvée de leurs analyses sont autant de garanties
de l'intérêt des discussions qui auront lieu ici-même
tout au long de cette semaine. C'est pourquoi ce que je souhaite
vous dire en ouverture tient en deux points synthétiques
: le journalisme est un métier en mutation, c'est
aussi un enjeu de pouvoir, et c'est pourquoi il faut le
protéger de toute pression.
I. Le journalisme est un métier en mutation.
C'est un premier point, parce que c'est sur ce constat
que nous allons fonder la première partie de nos réflexions.
Comme tout métier, le journalisme a ses règles et
ses principes de base, ses habitudes et ses techniques. Il importe
qu'un journaliste mesure précisément la dimension
sociale et politique de son action afin qu'il respecte un certain
nombre de règles de base, qu'il s'agisse de déontologie
vis-à-vis d'autrui ou qu'il s'agisse de rigueur et d'exigence
professionnelle vis-à-vis de lui-même. Nous allons
donc nous interroger sur ce qui définit le métier
de journaliste, et comment ce travail peut être exercé,
ce qui fonde le statut particulier que nous réclamons pour
les journalistes, qui doivent justement être protégés
dans l'exercice de leur mission.
La question mérite doublement d'être
posée, parce que ce métier est confronté
à une évolution sans précédent des
moyens dont il dispose et des méthodes qui lui sont imposées,
conséquence d'une mondialisation des communications que
chaque journaliste subit, en même temps qu'il en est lui-même
quotidiennement le relais et l'accélérateur.
Qu'est-ce concrètement que la mondialisation
des communications et comment le journaliste francophone en est-il
affecté ? La mondialisation des médias est essentiellement
le fruit d'une mutation technologique sans précédent
qui fait aujourd'hui des médias numériques, radio,
télévision, presse écrite, des médias
mondiaux, disponibles à peu près en temps réel
en tout point de la planète. Il n'est pas possible de juguler
la mondialisation des communications : les pays qui s'y sont essayés
ont échoué à construire des murailles de
verre autour de leurs opinions publiques. Mais cette évolution,
dont nous prenons acte collectivement, n'est pas sans conséquences,
et il est indispensable de mesurer ses effets sur le métier
même des journalistes afin, le cas échéant,
de les corriger.
La mondialisation médiatique est à
l'origine de deux phénomènes contradictoires qui
passent souvent inaperçus : d'abord, un phénomène
d'ouverture, ensuite un phénomène d'uniformisation.
L'ouverture, c'est soudain la possibilité
pour tous les journalistes de tous les pays du monde de s'informer
sur les réseaux mondiaux, et de mettre à disposition
leurs propres reportages et leurs propres analyses sur ces mêmes
réseaux.
L'uniformisation, c'est un formatage croissant
des informations disponibles en fonction des réseaux qui
doivent les porter, et le caractère inaperçu, implicite,
invisible, des tris qui sont faits par les logiciels de traitement
de données et les moteurs de recherche : hiérarchisation
des sources, choix des faits traités et orientation inavouée
de leur traitement.
Pour le journaliste francophone en particulier, cette mondialisation
des échanges d'information a donc logiquement une première
conséquence extrêmement positive : elle resserre
les liens qui existaient entre les rédactions des pays
francophones, elle fait disparaître les frontières
qui limitaient souvent l'accès à l'information,
elle constitue l'espace francophone en espace cohérent
où la circulation des nouvelles crée une respiration
médiatique plus large. C'est exactement la mise en uvre
de la dynamique d'ouverture portée par la mondialisation
médiatique.
L'information francophone constitue désormais
une germination polycentrique, une profusion des sources et une
visibilité nouvelle pour des informations, des reportages,
des articles, des points de vue, des analyses, qui témoignent
de la diversité des regards francophones !
Mais, phénomène d'uniformisation
maintenant, les journalistes francophones du monde entier
sont de plus en plus soumis à un bombardement linguistique
anglo-saxon qui contribue à formater, dans de multiples
domaines, les faits décrits ou commentés : dans
le domaine financier, par exemple, mais aussi dans le domaine
scientifique, et désormais diplomatique, stratégique,
une vision du monde est construite par les grands médias
d'information anglophones, à laquelle les journalistes
ont du mal à se soustraire - sauf à perdre leur
crédibilité. On assiste à l'imposition de
nouveaux cadres de pensée, de nouveaux points de vue, à
travers la vulgarisation, l'extension et la prééminence
reconnue de l'expression anglophone sur des sujets décisifs.
Comme vous le savez, le Président Abdou Diouf,
secrétaire général de la Francophonie, m'avait
fait l'honneur de me nommer " Grand témoin francophone
" lors des jeux Olympiques d'Athènes en août
dernier, en accord avec le Président Jacques Chirac, afin
d'observer sur place la manière dont seraient tenus les
engagements de la Charte Olympique, qui fait du français
et de l'anglais les deux langues officielles des J.O. Le rapport
que j'ai remis au Président Abdou Diouf est nuancé,
car j'ai été à la fois sensible aux efforts
fournis par les organisateurs grecs, et frappé par l'avance
prise par la langue anglaise comme langue prioritaire de la communication
internationale.
En un mot, il est exact que la plupart des documents
ou informations étaient aussi fournis en français.
Mais ils étaient d'abord émis, diffusés
et exploités en anglais, avant même d'être
traduits en français. D'où un handicap pour
les purs francophones, condamnés à n'accéder
à l'information qu'avec un temps de retard. Or comme vous
le savez bien, en journalisme, le retard est fatal. Encore plus
lorsqu'il s'agit d'annoncer un résultat sportif attendu
Révélateur, le simple fait que l'habillage
du signal international, destiné à tous les
téléspectateurs de la planète, était
rédigé en anglais seulement (titre des compétitions,
expressions sportives, scores, temps, points
) alors même
qu'il partait pour tous les pays du monde. A condition que cette
demande lui soit formulée assez tôt par le Comité
International Olympique, je suis persuadé qu'il est possible
d'amener le prochain pays organisateur, la Chine, a proposer un
habillage multilingue, chinois, anglais, français au minimum,
pour que les télévisions du monde entier puissent
choisir, sur les mêmes images de compétition, la
version linguistique qui leur sera la moins étrangère.
Dans ces conditions, il est important de souligner
la fonction nouvelle que se voit assigner la Francophonie médiatique
: permettre la circulation d'une information différente,
par ses sources et par ses formulations. La responsabilité
propre dont héritent les journalistes francophones est
de faire connaître et fructifier un prodigieux réservoir
d'informations fraîches, échappant aux courants dominants
de l'information anglophone, échappant en particulier
aux "armes de conviction massive" que sont les grandes
chaînes d'information internationale américaines.
Tous les journalistes francophones peuvent et doivent
ainsi devenir des soldats de la diversité culturelle, et
du pluralisme de l'information. C'est une nouvelle manière
de concevoir leur rôle et leur travail qui doit aujourd'hui
prévaloir : l'écoute de la diversité et la
lutte, consciente, contre l'uniformisation linguistique et culturelle.
Car l'effet des attentats du 11 septembre 2001 a
été de faire entrer le monde entier dans une spirale
de déstabilisation durable, renforcée par l'invasion
de l'Irak par les troupes des Etats-Unis d'Amérique et
de leurs quelques alliés. Tous les pays du monde sont ainsi
aspirés dans une logique de conflit à la fois culturel,
économique, militaire, à laquelle les outils intellectuels
fournis par le journalisme anglophone rendent extrêmement
difficile d'échapper.
L'information est en effet dans cette spirale l'une
des armes les plus redoutables : et l'on peut dans ce domaine
renvoyer dos à dos les télévisions internationales
éditées à partir des Etats-Unis, Fox News
par exemple, et celles que produisent certains Etats arabes,
Al Jazeera par exemple, on peut également renvoyer
dos à dos beaucoup de journaux de presse écrite
ou de nombreuses radios nationales ou internationales. Rares sont
les médias qui échappent au processus de mondialisation
d'un affrontement territorialement limité.
Les journalistes francophones ont une mission particulière
dans ce contexte : celle de faire prévaloir l'objectivité
et la rigueur professionnelle partout où, par un cercle
vicieux observé lors de chaque conflit, l'emportent la
partialité, voire l'engagement et la solidarité
avec l'un des belligérants. En rester aux faits, se garder
de toute présentation partisane, conserver la distance
nécessaire pour constater ce qui doit l'être. Donner
ses chances à "l'intelligence des peuples" contre
la guerre, cette "intelligence des peuples" à
laquelle Jean Jaurès appelait dans l'éditorial qu'il
a signé quelques heures avant d'être assassiné,
le 31 juillet 1914. La logique de guerre tuait le journaliste
défenseur de la paix
Ce n'est pas par hasard que les journalistes
qui font scrupuleusement leur métier, dans beaucoup de
pays du monde, sont extrêmement exposés. Nous
savons que cette terre d'Afrique a vu disparaître nombre
de nos confrères, condamnés par leur courage et
leur talent réunis, qui dérangeaient les plans de
certains gouvernants. La crise profonde que connaît depuis
plusieurs années déjà la Côte-d'Ivoire
voisine a fait plusieurs victimes dans les rangs de la presse
nationale et internationale. Nous ne cessons jamais de nous mobiliser
contre ce type d'agissements et de rappeler aux gouvernants ou
aux forces en présence que la liberté du journaliste
et sa capacité à suivre les événements
est aussi l'un des piliers de ce nouvel ordre international démocratique
et pluraliste auquel nous aspirons.
Face à ces martyrs de la liberté d'informer,
nous savons aussi que les médias sont trop souvent utilisés
pour tromper, entraîner, fanatiser, déverser la haine
et inciter à la violence. Je viens de citer la Côte-d'Ivoire,
et comment ne pas la citer à nouveau quand on sait que
des médias, même publics, y appellent parfois à
la violence contre des minorités étrangères
présentes sur le sol ivoirien.
A ce sujet je rappelle que la loi française
punit d'un an d'emprisonnement et de 45.000 euros d'amende les
journalistes ou les médias qui provoquent "à
la discrimination, à la haine ou à la violence à
l'égard d'une personne ou d'un groupe de personne en raison
de leur origine ou de leur appartenance ou de leur non-appartenance
à une ethnie, une nation, une race ou une religion déterminée"
! Il est clair que la même interdiction n'existe pas
dans de nombreux pays aujourd'hui, ou tout au moins qu'elle n'est
pas appliquée à bien des endroits de planète.
Elle ne l'était pas non plus au Rwanda au moment où
la sinistre radio "des mille collines" appelait publiquement
au meurtre. On sait quelles furent les conséquences de
cette fanatisation médiatique.
Face à ces nouvelles et redoutables dérives
de l'information, il est urgent de donner à la communauté
internationale les moyens juridiques de dénoncer, pour
les faire taire, les médias de la haine. Nous devons concevoir
un instrument spécifique, respectueux de la liberté
de la communication, comme du principe de subsidiarité
en matière de régulation de la communication, mais
suffisamment efficace pour imposer le silence à la haine
raciale et à la xénophobie - qui sont les prodromes
des guerres ! Nous savons tous que le Conseil de sécurité
des Nations unies a fait un pas en ce sens cette nuit en stigmatisant
les personnes "ayant publiquement incité à
la haine et à la violence" qui pourront être
internationalement sanctionnées : souhaitons que ce discours
soit entendu par les journalistes et les hommes de médias
partout dans le monde. "C'est dans l'esprit des hommes que
se bâtissent les remparts de la paix", comme nous le
rappelle la déclaration fondatrice de l'UNESCO.
Dans la société de l'information,
il faut compter au nombre de ces valeurs universelles qui fondent
le projet démocratique, la liberté de communication,
et donc l'égalité d'accès à l'information,
la libre circulation des journalistes, et leur indispensable protection
dans l'exercice d'un métier aussi nécessaire au
fonctionnement de la démocratie que l'eau l'est à
la vie.
Mais dans la société de l'information,
il est plus que jamais nécessaire que cette liberté
d'informer soit accompagnée d'un usage strict de la déontologie,
et d'un respect scrupuleux des principes fondamentaux du journalisme,
à commencer par le respect de la vérité,
la rectitude et la loyauté dans le traitement des sources,
l'exclusion de la propagande et de toute falsification des faits
rapportés.
II. Un enjeu de pouvoir.
Je serai plus bref sur mon deuxième point,
parce que j'ai commencé à le traiter : le journalisme,
en plus d'être un métier en mutation, est aussi un
formidable enjeu de pouvoir.
Face aux Etats, comme face aux pressions économiques,
les journalistes doivent aujourd'hui être protégés,
et nous aborderons au cours de deux demi-journées différentes
ces deux aspects complémentaires de la défense des
journalistes en ce début du XXIe siècle
A/ Face aux Etats, tout d'abord, il est extrêmement
important de mettre les journalistes à l'abri de tout ce
qui pourrait ressembler de près ou de loin à une
pression ou à une contrainte de la part des gouvernants
ou des pouvoirs publics de manière générale.
* L'Union internationale de la Presse Francophone
milite depuis plusieurs années pour l'abandon des peines
de prison pour les "délits de presse" et les
"délits d'opinion" : j'ai écrit aux
chefs d'Etat de la Francophonie, je suis intervenu personnellement
auprès de plusieurs d'entre eux au nom de notre organisation,
je dois reconnaître que cette action n'a trouvé qu'un
début d'effet, dans certains pays, où les législations
encadrant la communication ont été revues dans ce
sens. Mais nous ne désespérons pas de créer
ainsi un mouvement qui déborderait les frontières
nationales.
* De manière générale,
et sans rentrer dans des cas particuliers, nous appelons à
la mise en place de protections légales et de contre-pouvoirs
contre les abus du pouvoir exécutif, qui sont dans
la majeure partie des cas responsables des limitations constatées
à l'exercice de la liberté de la presse.
* Je voudrais aussi insister sur la protection
des journalistes lors des conflits et sur les théâtres
d'opération militaires ou d'affrontements armés.
Ces situations se multiplient, où les journalistes sont
sur la ligne de crête, visibles des deux parties qui s'affrontent,
irritant de part et d'autre. La multiplication des foyers de conflits
dans le monde au cours de la dernière décennie emporte
un nombre croissant de journalistes dans les tourbillons d'affrontements
militaires. Leur sécurité doit alors être
prioritaire, et protégée par les belligérants.
C'est déjà ce que le droit international exige,
dans l'article 79 du Premier protocole additionnel aux Conventions
de Genève, qui assimile les journalistes à des personnes
civiles. Cela signifie que le fait de causer la mort ou de porter
des atteintes graves à l'intégrité physique
d'un journaliste constitue "un crime de guerre".
B/ Face aux pressions économiques,
les journalistes sont dans des situations extrêmement diverses
selon les pays, selon leurs statuts, selon leurs moyens. Il est
néanmoins indispensable de rappeler les principes qui garantissent
l'honnêteté et l'impartialité des journalistes,
leur indépendance d'esprit et de plume, ou de langage.
* Nous réfléchirons notamment
à la situation des journalistes, dans les pays les plus
développés, face aux concentrations financières
des entreprises de presse. Comment les larges restructurations
financières qui affectent nos médias pèsent-elles
sur le quotidien des journaux et des journalistes, comment les
lignes éditoriales s'en trouvent-elles affectées,
qu'attendent les grands industriels lorsqu'ils investissent dans
les médias, quelles conséquences peut-on en attendre
pour l'exercice de notre métier d'informer? Le problème
n'est pas neuf : entre les deux premières guerres mondiales,
on stigmatisait l'influence du "comité des forges"
sur la ligne idéologique des journaux qu'il finançait
largement. Aujourd'hui ce sont les groupes Dassault, Lagardère,
Vivendi, Bouygues, Bolloré, qui détiennent le capital
des grands médias français. Cela a-t-il des conséquences,
et alors, lesquelles ?
* Cela pose le problème de la fameuse
"clause de conscience" et de son exercice, qui
permet d'assurer en théorie la liberté éditoriale
des journalistes, mais dont l'utilisation n'a de sens que dans
un paysage médiatique suffisamment divers pour que le journaliste
qui en fait usage puisse effectivement rebondir dans une autre
rédaction
* Mais nous devons aussi être pragmatique
: dans les Pays du Sud, et en particulier d'Afrique, il est indispensable
d'analyser la pratique du journalisme face à la paupérisation
du métier de journaliste : ce n'est pas toujours un
problème déontologique qui se pose, c'est parfois
un problème de vie ou de mort économique pour le
titre. Quelles règles fixer, comment construire un pont
entre la théorie et la réalité ? Aujourd'hui
protéger le journaliste dans les pays francophones du Sud,
c'est aussi se battre pour qu'il se voie proposer un statut décent,
des rémunérations réalistes, des conditions
de travail correctes. C'est une priorité, parce que l'un
des premiers moyens de renforcer la vitalité médiatique
de la Francophonie, c'est de densifier et de rendre plus active
la communauté des journalistes dans tous les pays francophones
de l'hémisphère sud.
* Dans ce cadre, il est indispensable de
s'interroger clairement sur les effets du développement
de l'Internet, à la fois comme vecteur inégalitaire
et comme outil de diffusion équilibrée de l'information
: les nouvelles technologies sont comme la langue d'Esope, la
meilleure et la pire des choses, selon la manière dont
on les tourne. La pire, contrairement à ce que proclament
les discours béats des techniciens et des technocrates,
parce qu'elles creusent aujourd'hui un véritable fossé
entre le Nord et le Sud, accroissant prodigieusement le différentiel
de productivité, d'organisation, de fluidité des
échanges entre les pays les plus riches et les pays les
moins riches. La meilleure, parce que si un effort réel
est fait pour que ces nouvelles technologies soient mieux partagées,
elles sont le moyen pour les pays du Sud de sauter des étapes
sur le chemin du développement. En matière de journalisme
tout particulièrement, en matière de réalisation
technique des médias et de diffusion de l'information,
le numérique et Internet font déjà des miracles.
Mais nous devons comprendre les enjeux de ces mutations pour que
tous nos confrères du Sud puissent profiter de l'atout
que représente Internet pour adhérer à la
mutation de notre métier et aux nouveaux fonctionnements
des réseaux mondiaux d'information. C'est essentiel pour
renverser l'unilatéralisme linguistique et culturel qui
nous menace.
Conclusion : la langue comme politique commune
Ne nous y trompons pas : la langue française,
dont nous héritons, est le fruit d'une politique.
Une politique constante en France depuis qu'au VIIe siècle,
" le bon saint Eloi " de la chanson, conseiller du roi
Dagobert, décide que les sermons, dans tout le royaume,
se feront désormais en langue vulgaire, et non plus en
latin, que les fidèles ne comprennent plus, décision
confirmée par le concile de Tours en 813. Dès le
haut Moyen Age, la conviction s'établit donc qu'il n'y
a pas de communauté s'il n'y a pas une langue commune.
C'est la première certitude que nous pouvons
avoir : même si elle nous paraît éternelle
et maternelle, même si nous voudrions croire que le bain
linguistique est un phénomène naturel, et que la
force d'une langue réside en son génie propre, nous
devons reconnaître qu'une langue est historique et que son
essor ou son recul résultent d'actes politiques volontaires.
Pour ce qui concerne la France, la Révolution
de 1789 s'est accompagnée de l'action fondamentale engagée
par la Convention en 1794 à l'initiative de l'abbé
Grégoire, qui dans son Rapport sur les idiomes et patois
répandus dans les différentes contrées de
la République conclut à la nécessité
de faire en son sein, une "identité de langage"
afin de permettre "le jeu de la machine politique".
J'ai été ému d'entendre il
y a quelques jours, pour le 80ème anniversaire de l'Ecole
supérieure de journalisme de Lille, le Président
Abdou Diouf citer les paroles de Léopold Sédar Senghor,
pour qui la langue française, par sa force conceptuelle
et émotionnelle, était une manière d'accomplir
une partie du chemin vers " la civilisation de l'Universel
", qu'il voyait déjà se profiler. L'intuition
du politique et du poète était forte : c'est la
volonté que nous devons avoir face à ce que l'on
voudrait nommer aujourd'hui mondialisation.
La "mondialisation" est une description
objective de l'époque que nous vivons ensemble. Il faut
lui donner une âme, une direction : celle de la " civilisation
", à travers ses principes les plus universels, pour
éviter que nous nous trouvions confrontés à
une mondialisation de la violence, de l'intolérance ou
de l'irrationnel. La langue française est avant tout la
langue de l'humanisme, de l'humain. Elle peut nous être
d'un appui décisif dans cette tâche, qui est en particulier
assignée aux journalistes. C'est cela aussi la leçon
de Senghor, qui accordait à la qualité j'allais
dire littéraire des articles du Soleil une telle
importance !
En ce début du vingt-et-unième
siècle, le renforcement du rayonnement d'une langue et
de son influence sur le cours de la " mondialisation "
repose sur sa capacité à emprunter tous les vecteurs
culturels de la modernité. Les premiers vecteurs de
la modernité, ceux qui pénètrent au plus
près de nos contemporains et tissent leur quotidien, ce
sont les médias. Presse écrite, radio, télévision
surtout, enfin Internet.
Dans ce contexte, en rendant hommage à l'action
remarquable de mon ami et frère Serge Adda, qui dirigeait
depuis plusieurs années TV5, et qui nous a prématurément
quittés, je tiens à dire que nous devons impérativement
amplifier notre effort politique et économique en direction
des médias francophones.
Il faut construire un véritable pluralisme
linguistique dans le domaine de l'information mondiale. TV5 existe,
Euronews existe, RFI existe, mais ce n'est pas suffisant. La chaîne
d'information internationale française doit voir le jour,
comme le souhaite le Président Jacques Chirac, et d'autres
pays francophones doivent également faire l'effort de faire
circuler grâce à de nouveaux médias diffusés
hors de leurs frontières une vision du monde, tolérante,
ouverte, multilatérale, respectueuse des identités,
guidée par les valeurs de la Francophonie.
C'est donc aussi un appel à une nouvelle
vitalité médiatique de la Francophonie que nous
lancerons ensemble au cours de cette semaine consacrée
à la protection des journalistes.
Hervé Bourges
président international de l'UPF
Ouagadougou, 16 novembre 2004