38e Assises de la presse francophone
Nouveaux médias, nouvel enjeu européen,
nouveaux défis francophones
Bucarest, Roumanie
jeudi 21 septembre 2006
Première
Table Ronde
Nouveaux
médias et déontologie
Contribution
de Ioana AVADANI
Centre de journalisme indépendant de Bucarest
Centrul pentru Jurnalism Independent
Les médias comme service public
Le défi / de l'éducation avant toute chose
Chers amis,,
J'espère que vous m'excuserez de lire ma
présentation. Mon français est un peu rouillé,
faute d'usage, et je ne veux pas, vous faire l'offense d'un discours
laborieux. Encore heureux que mes capacités d'écrire
en français soient encore là !
On parle de plus en plus - mais j'ai toujours l'impression
qu'on n'en débat pas assez ! - de la révolution
digitale. Les ordinateurs sont partout, le téléphone
cellulaire n'est plus strictement un outil, et devient plutôt
un "gadget", la télévision digitale frappe
à la porte (bien qu'ici nous ne sommes pas prêts,
apparemment, de l'entendre frapper). L'information est plus abondante
et plus accessible que jamais (pourvu qu'on ait accès à
la technologie). On parle, donc, de la révolution digitale,
plus en termes de technologie que de contenu ... c'est, je le
crains l'arbre qui cachela forêt.
Cette abondance d'information est une bénédiction
à double tranchant. Bien sûr, un homme informé
en vaut deux, mais cela dépend nettement de la qualité
de l'information, de la manière dont elle est livrée
(est-elle seulement accessible ou est-elle imposée sans
sollicitation?), aussi bien que de la capacité du receveur
de la traiter avec discernement. Comme disait mon ami Andrei Codrescu,
écrivain américain d'origine roumaine, cet afflux
incessant d'information est une forme de viol et le "blogging"
est la négation même - et de plus, volontaire - de
la protection de la vie privée.
Mais que fait-elle, cette information omniprésente
et insidieuse, aux médias, à la profession journalistique
? On est généralement d'accord pour dire que les
trois plus importantes fonctions des médias sont d'informer,
d'amuser et d'éduquer. Ça ne vaut pas la peine de
parler des vertus d'amusement que présentent les nouveaux
médias - elles sont tellement évidentes.
La première thèse de débat
que je soumets à votre attention est que l'abondance
d'information sur l'internet dilue la fonction informative des
médias traditionnels - le journal, la télé,
la radio. L'internet sera toujours plus rapide, plus prompt et
a aussi l'avantage d'offrir des possibilités de recherche
personnalisée et d'interactivité. En outre, l'internet
est capable de livrer l'information en multiples formats - du
texte, de l'image, du son - et ainsi il en offre une vue complète
sur la question. Qui plus est, il offre de l'information sur des
questions qui n'auraient jamais fait la une mais qui sont toujours
d'intérêt pour un public particulier. Si le consommateur
a l'information au bout des doigts, ("just a click away"),
que peuvent apporter de nouveau les médias traditionnels
? La réponse la plus facile - et je m'empresse de la
fournir moi-même en vous laissant la tâche plus difficile
d'en trouver d'autres - est la garantie institutionnelle de
la qualité et de la pertinence de l'information. C'est
pourquoi, en levant le défi des nouveaux médias,
il faut que les médias traditionnels misent sur leur probité
professionnelle, sur leur crédibilité et sur le
fait qu'ils sont mandatés - et reconnus - pour agir
en tant qu'agents de l'intérêt public.
Il en va de même pour les journalistes. La
définition selon laquelle le journaliste est un fournisseur
de contenu médiatique - une personne qui collecte, classe,
traite, interprète et gère l'information - est mise
elle-même en question par l'internet et ses multiples sources
d'information. Selon cette définition, tous les "bloggers",
tous ceux qui entretiennent une page sur l'internet pourraient
être considérés comme des "journalistes"
- c'est là ma deuxième thèse de débat.
Il est avant tout nécessaire de trouver une nouvelle définition
pour les professionnels des médias, qui soit capable de
satisfaire également les médias traditionnels et
les nouveaux médias. C'est aux journalistes eux-mêmes
de trouver une définition de cette sorte, parce que ce
sont eux ceux qui connaissent le mieux la nature de leur profession
et les défis qui leur sont posés.
La capacité de chaque personne d'apporter
de l'information au fond public des connaissances pose aussi une
question sur la propriété des médias, en
général. Il n'existe guère d'argument contre
la légitimité de la propriété privée
sur les médias. Ceux qui ne sont pas prêts à
reconnaître la nature d'activité économique
des compagnies du secteur font, sans doute, une grave erreur.
Mais il y a de même peu d'arguments contre la nature de
service public des médias. Tant que le droit à l'information
est internationalement reconnu comme un droit fondamental de l'homme,
il est évident que les médias, qui exercent ce droit
au nom des citoyens en surveillant les autorités et en
les tenant responsables, réalisent un service public. On
peut dire, donc, que les médias traditionnels offrent un
service public en régime de propriété privée.
Mais, comme la propriété des nouveaux médias
- l'internet surtout - devient de plus en plus fractionnée,
de plus en plus individuelle (chacun a sa page) - peut-on dire
que cela conduit à un plus fort contrôle des citoyens
sur l'information? Les nouveaux médias sont-ils une
sorte de service public offert par le public lui-même?
Et voilà la troisième thèse que je vous
propose de débattre.
L'externalisation de la fonction informative des
médias pose des problèmes majeurs en ce qui concerne
la crédibilité et la déontologie. Il est
évidemment très difficile de juger la véridicité
de toute information et il est pratiquement impossible de procéder
effectivement à une telle vérification. La qualité
de l'information devient ainsi une question qui tient plutôt
de la confiance du consommateur que des caractéristiques
intrinsèques des données véhiculées.
Mais plus importante - et plus dangereuse encore - que l'information
erronée, reste l'information manipulée, l'information
qui sert comme outil de la propagande. Püisque l'internet
est en général déréglementé
(ou non réglementé), on ne peut pas se servir des
normes déontologiques comme de jalons pour éviter
le discours outrageant, raciste, incitant à la haine, ou
la pornographie. Il ne serait pas réaliste d'imaginer qu'on
puisse négocier un ensemble de normes capables de satisfaire
et d'être observées par tous les internautes du monde.
Les différences culturelles, religieuses et sociales rendront
impossibles des telles normes. C'est pour cela qu'on peut dire
- et c'est la quatrième et dernière thèse
que je vous propose - que l'internet est victime de sa
propre globalité. Son point fort - la capacité
de véhiculer immédiatement l'information à
travers les frontières et les clivages socio-culturels
- est en même temps son point le plus faible - l'échec
de la norme généralement et volontairement acceptée,
la seule qui peut se substituer a une réglementation officielle,
si proche, en essence, de la censure.
Que faire, donc? Une question historique - mais
apparemment l'histoire s'emploie à nous offrir des occasions
renouvelées de la reposer. Je crois sincèrement
que, pour faire au mieux avec les possibilités presque
illimitées des nouveaux médias, on doit répondre
à leur défi non pas par la censure, l'appréhension
et les limitations, mais par maturité, compréhension
et choix éduqué. "Education" peut être
le mot-clef dans toute cette histoire. Il y a d'abord l'éducation
du consommateur. Il faut lui apprendre, dès le plus
jeune âge, les techniques de navigation et d'utilisation
des nouveaux médias, leurs vertus et leurs servitudes.
Il faut lui inculquer le discernement et lui offrir une certaine
protection - ou, encore mieux, les connaissances nécessaires
pour se protéger lui-même. Puis, il y a l'éducation
de 1'utilisateur. Si tous ceux qui postent de l'information ou
des opinions sur l'internet pratiquaient la modération
et le respect de l'autre et de l'altérité, le domaine
numérique serait sans doute un monde meilleur. Ici encore
il faut commencer tôt, parce que l'âge de l'utilisateur
numérique devient de plus en plus bas. Il est peut-être
nécessaire que l'école produise des diplômés
"éclairés sur le question numérique",
pas seulement alphabétisés et professionnellement
formés. Il y a enfin l'éducation du journaliste
"traditionnel". Les médias traditionnels
peuvent avoir des problèmes à survivre à
la révolution numérique. Il est possible - et même
probable - que les plates-formes actuelles - le journal imprimé
sur du papier, la radio, même la télé sous
la forme consacrée de "chaîne" - toucheraient
à leur fin dans une vingtaine d'années. Mais ça
ne sera pas la mort du journalisme, comme profession. S'il survit,
il faut que les groupes éditoriaux s'imposent dès
maintenant comme des fournisseurs de ce petit rien dont les nouveaux
médias manquent encore si douloureusement : la crédibilité
institutionnelle. C'est pour ça que les jounalistes
doivent imposer leurs rédactions comme centres d'excellence
en journalisme, quelle que soit leur plate-forme. C'est pour ça
que les médias traditionnels doivent s'employer plus encore
pour imposer leur tenue professionnelle comme norme - et pour
ça on a besoin d'éducation des journalistes, de
responsabilité de leur part comme de la part de leurs éditeurs.
La bataille ici ne n'est pas livrée pour la suprématie
d'une technologie ou de l'autre, mais pour des valeurs si chères
a l'être humain
qu'il les a transformées en droits fondamentaux.
Ioana AVADANI
Bucarest, 21 septembre 2006