Union de la Presse Francophone
 
La francophonie

37e assises Togo
36e assises Burkina
35e assises Gabon
34e assises Suisse
33e assises Liban
32e assises Paris
UPF manifestations
Histoire de l'UPF

Retour pagé précédente
Menu pricipal
La francophonie
La gazette
Pressothèque
Agence d'info - U.P.F.
Langue Française

38e Assises de la presse francophone

Nouveaux médias, nouvel enjeu européen,
nouveaux défis francophones

Bucarest, Roumanie

wpe120.jpg (3146 octets)

Jeudi 21 septembre 2006

LIBRES PROPOS

par Philippe BILGER
Chef de la délégation juridique de l'UPF, magistrat, avocat général près la Cour d'appel de Paris.

Les médias en procès ?

Difficile d'intervenir devant vous qui êtes coincés entre l'exaspération de l'attente et la fringale du déjeuner ! "Les médias en procès ?"… Cette mise en accusation, certes nuancée d'un point d'interrogation, peut paraître étonnante. Les hommages qui leur sont rendus ne manquent pas. "Quatrième pouvoir", "contre-pouvoir"… "Le journaliste est l'instituteur du grand nombre", disait Camus…

Pourtant, cette institutionnalisation formelle des médias n'interdit pas la défiance. Pour quelles raisons y a-t-il cette défiance à l'égard des médias ?

C'est que, peut-être, le journaliste lui-même n'est pas au clair vis-à-vis de lui-même. Le journaliste, aujourd'hui, ne se contente pas du rôle qui est le sien, qui est ou bien d'enseigner, d'informer, ou bien de divertir, mais prétend toujours à un peu plus que ce que son destin professionnel lui assigne. Force est de constater qu'il vise souvent au décalage et s'efforce de dépasser le beau rôle qui, pourtant lui est dévolu : être un intercesseur entre les citoyens et les institutions de la démocratie.

Certes, il est délicat pour le journaliste de s'identifier lui-même en raison des multiples rôles que le hasard -ou son ambition- peut lui donner. En effet, il n'est pas policier, contrairement à ce que d'aucuns voudraient lui voir endosser comme habit, parce que, structurellement, il a une sorte de défiance vis-à-vis de l'ordre et de l'autorité. De plus, il n'a pas les moyens dont dispose le policier.
Il n'est pas juge non plus. Même s'il cherche aussi la vérité, je l'espère du moins. C'est peut-être la dérive la plus fondamentale aujourd'hui que de voir des journalistes s'ériger en juges, sans les garanties qu'offre une bonne justice et sans la contradiction qu'elle appelle. Il n'est pas juge, mais il y a dans les tréfonds de beaucoup de journalistes cette tentation impériale et impérieuse de se camper en juges parce que, en définitive, s'ils aiment critiquer cette fonction, ils ont aussi la nostalgie de ce terrible et intimidant pouvoir dont les magistrats disposent.

Il n'est pas non plus historien. Certains aussi voudraient l'inscrire dans ce statut-là en prétendant faire du journaliste du quotidien une sorte de créateur définitif de la vérité. Alors que l'honneur et la beauté du journalisme du quotidien, c'est de fonctionner sur la crête de l'éphémère en tentant de faire de cet éphémère un durable. Je trouve que le métier de journaliste de l'urgence et de l'immédiat est magnifique, qui le conduit à allier en permanence les contingences de la quotidienneté avec le nécessaire de sa fonction et de son analyse. Il doit en permanence gérer miraculeusement l'éphémère de chaque jour en tentant d'offrir, sinon une vérité définitive -ce serait prétentieux-, du moins suffisamment durable pour qu'on ne fasse pas de lui un charlatan et qu'on puisse le relire huit jours plus tard en disant : "Ce journaliste a du talent, de la compétence, de l'intuition".

Alors, je voudrais que le journaliste comprenne que son ambition et son honneur, ce devrait être de regagner son pré carré, celui où il doit informer et divertir. Et, peut-être, dans un même mouvement intellectuel, faire les deux, parce qu'après tout, qui a dit que l'information devait être nécessairement lugubre et qui a soutenu que le divertissement devait être particulièrement niais ?

Pour justifier l'interrogation que j'ai formulée au début de mon propos, je voudrais rapidement évoquer les reproches fondamentaux que la rumeur publique et ceux qui croient connaître les médias leur adressent comme accusations, comme critiques. Le premier reproche, très répandu, c'est que les médias cultivent trop le superficiel, aiment trop l'anecdote et, en définitive, ne sont pas capables d'analyser les profondeurs d'une situation, d'une société sur le plan national ou international.
Le deuxième, diffusé beaucoup en ce moment -et pardonnez-moi de faire référence à la situation française-, c'est celle de "peopolisation" de la vie politique, comme si les journalistes inventaient la célébrité de personnalités politiques et ne se contentaient pas, en fait, de la consacrer.

Troisième reproche, c'est celui du sensationnalisme, qui préfère s'attacher aux comportements, les opposer plutôt que définir le débat et le combat d'idées. C'est ainsi que le journaliste -et je ne parle pas seulement de celui de la télévision-, allant au plus facile, a parfois tendance, pour stimuler et exacerber la curiosité du lecteur, à chercher dans l'actualité seulement ce qui va mal. Vous n'ignorez pas évidemment, étant journalistes, le syndrome qui fait qu'un train arrivant à l'heure insupporte, alors qu'un train qui déraille vous fait compatir en tant qu'être humain et vous fait vous réjouir en tant que professionnel. Il y a dans cette critique du sensationnalisme quelque chose qui n'est pas totalement erroné.

Il y a une autre critique dont je m'aperçois chaque jour davantage qu'elle est fondée. C'est le fait que le journaliste qui, volontiers, veut enseigner les règles et les principes de l'Etat de droit aux autres citoyens, paradoxalement, parfois, pour accomplir dans sa plénitude son métier de journaliste, les viole ou les néglige. Je suis frappé, dans le domaine qui est le mien, de voir qu'un accusé qui est condamné en première instance par une cour d'assises et qui a la chance d'être invité par une chaîne de télévision, intervient, souvent accompagné par un avocat, avant son procès en appel, et vient dire : "Je suis innocent. Téléspectateurs qui m'écoutez, vous devez me croire absolument parce que je vous impose le décret de l'émotion et ma présence médiatique". On voit même parfois la presse écrite suivre le mouvement. Cela me paraît extrêmement grave, sur le plan du respect de l'Etat de droit, que ces intermèdes-divertissements scandaleux contrebattent l'action essentielle de la justice. Quand vous demandez le respect de l'Etat de droit en permettant et en opérant, dans le même temps, ces dérives-là, vous sapez ses fondements et donnez le pire exemple aux citoyens.

Dernier reproche, le clientélisme et la connivence culturelle. Je suis effaré par cette espèce de promiscuité qui, dans ce domaine, fait qu'il n'y a plus pratiquement de critiques libres sur des films, sur des livres ou sur l'actualité artistique en général. On ressent tellement qu'il y a une famille culturelle dans laquelle le journaliste, loin d'exprimer un point de vue indépendant, formule le point de vue de celui qui lui a commandé l'article, qui l'a parfois stipendié et qui, en définitive, a préparé sa pensée au lieu de lui laisser son libre arbitre.

Ces critiques sont en partie fondées. Mais, sur l'autre plateau, je mets énormément de choses positives. Pardonnez-moi de faire référence à mon expérience de citoyen ordinaire. Puis-je vous dire à quel point, lorsqu'un événement important s'est déroulé dans le monde, dans notre vie nationale, même dans le domaine sportif, je n'ai pas le sentiment, paradoxalement, de pouvoir bien vivre et comprendre ces événements avant de les lire, le lendemain, dans la presse écrite, qui les rapporte. Comme si, au fond, le citoyen avait absolument besoin, pour goûter la saveur de l'authenticité, de médias qui viennent, le lendemain, rendre compte d'une nouvelle avec un complément, une explication, une ouverture que le rapport instinctif qui se noue avec la curiosité immédiate ne permet pas toujours.

J'ai dit tout à l'heure à quel point les hommages formels qui étaient rendus aux médias pouvaient être abusifs et accablaient plus le journaliste qu'ils ne l'honoraient. Mais il est évident que, depuis dix, quinze ans, au fil des colloques et des sessions de formation, j'ai pu noter une évolution favorable. Les médias ne sont peut-être pas aussi valables qu'ils le prétendent, mais ils progressent dans la conscience et la réflexion sur eux-mêmes.

J'ai remarqué que, sur le plan international comme dans le domaine national, l'arrogance médiatique a fait place à plus de retenue, de doute et de clairvoyance. Cette prise de conscience, qui doit évidemment s'amplifier, dépendra et de votre pratique personnelle et des multiples rencontres, sessions et dialogues que l'UPF, de manière tout à fait constructive devrait organiser dans les pays qui découvrent ou qui espèrent la démocratie. J'ai raisonné jusqu'à maintenant à l'égard des médias comme s'ils constituaient une famille mondiale unie, alors qu'à l'évidence, il y a une inégalité des talents, des compétences et des supports.
Qui peut dire qu'en France tous les journalistes fonctionnent de la même manière et ont la même capacité intellectuelle, la même manière fine, curieuse, intelligente, profondément créatrice, d'analyser le réel ou de proposer des perspectives ?

Plus gravement, le principe fondamental de la liberté d'expression auquel nous adhérons tous, est battu en brèche. Cela, c'est extrêmement choquant. Dans certains pays, des journalistes qui n'ont pas le confort intellectuel des nôtres et qui n'ont pas le luxe de se battre au nom de byzantinismes intellectuels ou d'entraves purement théoriques, sont incarcérés, et pas symboliquement, avec du sursis, pas simplement en se voyant infliger une peine d'amende, mais ils sont incarcérés parce qu'ils ont tenté de dire le vrai sur l'actualité politique de leur pays. Alors qui pourrait oser mettre au premier plan le procès des médias alors que, malheureusement, dans ces pays-là, ce sont trop souvent les médias auxquels on fait un procès, les journalistes qu'on emprisonne. Il me semble que, dans ce domaine-là, le rôle de l'UPF doit être fondamental. Il est tout à fait normal de refuser ce que j'appellerai le risque politicien ou partisan de nos interventions, mais nous ne pouvons pas complètement mettre la politique entre parenthèses. Les régimes qui incarcèrent les journalistes ne sont pas des régimes neutres politiquement. On ne peut prétendre dialoguer avec les Etats tranquillement, symboliquement, si ceux-ci ne nous donnent pas non plus des gages indiscutables de démocratie.

Alors, au fond, entre les pays saturés de démocratie et ceux qui la cherchent, ceux qui l'espèrent, il y a tout de même des points communs. Une fois qu'on décape, qu'on dépouille le byzantinisme juridique français de ses caractères superfétatoires et qu'on réfléchit aux quelques règles fondamentales qui font le grand journalisme sous toutes les latitudes, on retrouve les mêmes bases.

Vous avez d'abord le refus des attaques personnelles et la volonté de se camper dans un débat d'idées et de refuser tout ce qui, peu ou prou, relève d'une polémique de bas étage ou de mauvais aloi.
Un journaliste, un grand journaliste, c'est aussi quelqu'un qui fait une enquête. Alors -j'ose vous le dire parce que ça n'est pas si "basique" que cela- en France, au cours de colloques sur le journalisme judiciaire, lorsque je disais à des assemblées que pour pouvoir bénéficier de la bonne foi en matière de diffamation, il fallait avoir fait une enquête et que l'enquête soit sérieuse, il y avait parfois une véritable stupéfaction sur le visage de mes auditeurs, comme si l'enquête n'était pas une donnée incontournable et nécessaire.

Le journaliste, aujourd'hui, ne doit pas être un serviteur, mais doit être une lumière. Je veux dire par là qu'il ne doit pas, pour adopter une posture d'opposant, devenir une sorte de caractériel du refus et de la contestation. Mais, en revanche, entre la servilité intellectuelle, la connivence médiatique et l'espèce d'opposition systématique, qui fait du journaliste une personnalité un peu inquiétante, il y a précisément le juste milieu que j'évoque en mentionnant la lumière, même modeste, même réduite, que doit diffuser le journaliste. Le journaliste vient recueillir la vérité du citoyen, vient évoquer la rumeur diffuse d'une société. En son nom, il la rassemble, la synthétise, l'explicite. Il vient défendre les humiliés et soutenir les opprimés. Il vient aussi expliquer la position des puissants et de ceux qui, ayant le pouvoir, n'écoutent pas assez la voix sociale. Il rend ce discours pluriel sensible et audible en facilitant la compréhension par le citoyen de la démocratie et de ses rouages.
Alors, au fond, je rejoins mon propos initial. Est-ce que vous avez absolument besoin d'être affublés de ces termes un peu pompeux comme "contre-pouvoir", "quatrième pouvoir", "instituteurs du grand nombre" ? Il me semble tout de même que c'est plus écrasant que gratifiant. Et si, tout simplement, l'activité que vous exercez tous les jours, toutes les semaines, tous les mois, l'activité qui vous envoie dans les radios, qui vous montre à la télévision, était votre activité fondamentale. Celle qui, sur un plan modeste comme sur un plan somptueux, au quotidien, de manière profonde ou superficielle, donne au citoyen l'image la plus exacte, la saveur la plus fine de ce que peut être la liberté.
Rien que pour cela, parce que vous nous donnez le goût de la liberté comme d'autres ont le goût du bon pain -lorsqu'on distingue d'emblée un boulanger remarquable d'un incompétent-, parce que vous nous donnez l'exemple, quand vous réussissez, de ce qu'est la vérité, de ce qu'est la liberté, et que vous nous en donnez le regret quand vous échouez, rien que pour cela, je ne serai jamais quelqu'un qui viendra accabler les médias devant n'importe quelle assemblée. Je préférerai les défendre que les condamner et, de toute manière, en tant qu'avocat général -je le suis une seconde- c'est un bonheur de vous dire que je vous acquitte tous au bénéfice de ce que vous êtes et de ce que vous accomplirez pour être encore plus dignes de la liberté d'expression !

Philippe BILGER
délégué juridique de l'UPF
Bucarest, 21 septembre 2006