38e Assises de la presse francophone
Nouveaux médias, nouvel enjeu européen,
nouveaux défis francophones
Bucarest, Roumanie
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Jeudi 21 septembre
2006
LIBRES
PROPOS
par Philippe BILGER
Chef de la délégation juridique de l'UPF,
magistrat, avocat général près la Cour d'appel de Paris.
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Les
médias en procès ?
Difficile d'intervenir devant vous qui êtes
coincés entre l'exaspération de l'attente et
la fringale du déjeuner ! "Les médias en
procès ?"
Cette mise en accusation, certes
nuancée d'un point d'interrogation, peut paraître
étonnante. Les hommages qui leur sont rendus ne manquent
pas. "Quatrième pouvoir", "contre-pouvoir"
"Le journaliste est l'instituteur du grand nombre",
disait Camus
Pourtant, cette institutionnalisation formelle
des médias n'interdit pas la défiance. Pour quelles
raisons y a-t-il cette défiance à l'égard
des médias ?
C'est que, peut-être, le journaliste lui-même
n'est pas au clair vis-à-vis de lui-même. Le journaliste,
aujourd'hui, ne se contente pas du rôle qui est le sien,
qui est ou bien d'enseigner, d'informer, ou bien de divertir,
mais prétend toujours à un peu plus que ce que son
destin professionnel lui assigne. Force est de constater qu'il
vise souvent au décalage et s'efforce de dépasser
le beau rôle qui, pourtant lui est dévolu : être
un intercesseur entre les citoyens et les institutions de la démocratie.
Certes, il est délicat pour le journaliste
de s'identifier lui-même en raison des multiples rôles
que le hasard -ou son ambition- peut lui donner. En effet, il
n'est pas policier, contrairement à ce que d'aucuns voudraient
lui voir endosser comme habit, parce que, structurellement, il
a une sorte de défiance vis-à-vis de l'ordre et
de l'autorité. De plus, il n'a pas les moyens dont dispose
le policier.
Il n'est pas juge non plus. Même s'il cherche aussi la vérité,
je l'espère du moins. C'est peut-être la dérive
la plus fondamentale aujourd'hui que de voir des journalistes
s'ériger en juges, sans les garanties qu'offre une bonne
justice et sans la contradiction qu'elle appelle. Il n'est pas
juge, mais il y a dans les tréfonds de beaucoup de journalistes
cette tentation impériale et impérieuse de se camper
en juges parce que, en définitive, s'ils aiment critiquer
cette fonction, ils ont aussi la nostalgie de ce terrible et intimidant
pouvoir dont les magistrats disposent.
Il n'est pas non plus historien. Certains aussi
voudraient l'inscrire dans ce statut-là en prétendant
faire du journaliste du quotidien une sorte de créateur
définitif de la vérité. Alors que l'honneur
et la beauté du journalisme du quotidien, c'est de fonctionner
sur la crête de l'éphémère en tentant
de faire de cet éphémère un durable. Je trouve
que le métier de journaliste de l'urgence et de l'immédiat
est magnifique, qui le conduit à allier en permanence les
contingences de la quotidienneté avec le nécessaire
de sa fonction et de son analyse. Il doit en permanence gérer
miraculeusement l'éphémère de chaque jour
en tentant d'offrir, sinon une vérité définitive
-ce serait prétentieux-, du moins suffisamment durable
pour qu'on ne fasse pas de lui un charlatan et qu'on puisse le
relire huit jours plus tard en disant : "Ce journaliste a
du talent, de la compétence, de l'intuition".
Alors, je voudrais que le journaliste comprenne
que son ambition et son honneur, ce devrait être de regagner
son pré carré, celui où il doit informer
et divertir. Et, peut-être, dans un même mouvement
intellectuel, faire les deux, parce qu'après tout, qui
a dit que l'information devait être nécessairement
lugubre et qui a soutenu que le divertissement devait être
particulièrement niais ?
Pour justifier l'interrogation que j'ai formulée
au début de mon propos, je voudrais rapidement évoquer
les reproches fondamentaux que la rumeur publique et ceux qui
croient connaître les médias leur adressent comme
accusations, comme critiques. Le premier reproche, très
répandu, c'est que les médias cultivent trop le
superficiel, aiment trop l'anecdote et, en définitive,
ne sont pas capables d'analyser les profondeurs d'une situation,
d'une société sur le plan national ou international.
Le deuxième, diffusé beaucoup en ce moment -et pardonnez-moi
de faire référence à la situation française-,
c'est celle de "peopolisation" de la vie politique,
comme si les journalistes inventaient la célébrité
de personnalités politiques et ne se contentaient pas,
en fait, de la consacrer.
Troisième reproche, c'est celui du sensationnalisme,
qui préfère s'attacher aux comportements, les opposer
plutôt que définir le débat et le combat d'idées.
C'est ainsi que le journaliste -et je ne parle pas seulement de
celui de la télévision-, allant au plus facile,
a parfois tendance, pour stimuler et exacerber la curiosité
du lecteur, à chercher dans l'actualité seulement
ce qui va mal. Vous n'ignorez pas évidemment, étant
journalistes, le syndrome qui fait qu'un train arrivant à
l'heure insupporte, alors qu'un train qui déraille vous
fait compatir en tant qu'être humain et vous fait vous réjouir
en tant que professionnel. Il y a dans cette critique du sensationnalisme
quelque chose qui n'est pas totalement erroné.
Il y a une autre critique dont je m'aperçois
chaque jour davantage qu'elle est fondée. C'est le fait
que le journaliste qui, volontiers, veut enseigner les règles
et les principes de l'Etat de droit aux autres citoyens, paradoxalement,
parfois, pour accomplir dans sa plénitude son métier
de journaliste, les viole ou les néglige. Je suis frappé,
dans le domaine qui est le mien, de voir qu'un accusé qui
est condamné en première instance par une cour d'assises
et qui a la chance d'être invité par une chaîne
de télévision, intervient, souvent accompagné
par un avocat, avant son procès en appel, et vient dire
: "Je suis innocent. Téléspectateurs qui m'écoutez,
vous devez me croire absolument parce que je vous impose le décret
de l'émotion et ma présence médiatique".
On voit même parfois la presse écrite suivre le mouvement.
Cela me paraît extrêmement grave, sur le plan du respect
de l'Etat de droit, que ces intermèdes-divertissements
scandaleux contrebattent l'action essentielle de la justice. Quand
vous demandez le respect de l'Etat de droit en permettant et en
opérant, dans le même temps, ces dérives-là,
vous sapez ses fondements et donnez le pire exemple aux citoyens.
Dernier reproche, le clientélisme et la connivence
culturelle. Je suis effaré par cette espèce de promiscuité
qui, dans ce domaine, fait qu'il n'y a plus pratiquement de
critiques libres sur des films, sur des livres ou sur l'actualité
artistique en général. On ressent tellement
qu'il y a une famille culturelle dans laquelle le journaliste,
loin d'exprimer un point de vue indépendant, formule le
point de vue de celui qui lui a commandé l'article, qui
l'a parfois stipendié et qui, en définitive, a préparé
sa pensée au lieu de lui laisser son libre arbitre.
Ces critiques sont en partie fondées. Mais,
sur l'autre plateau, je mets énormément de choses
positives. Pardonnez-moi de faire référence à
mon expérience de citoyen ordinaire. Puis-je vous dire
à quel point, lorsqu'un événement important
s'est déroulé dans le monde, dans notre vie nationale,
même dans le domaine sportif, je n'ai pas le sentiment,
paradoxalement, de pouvoir bien vivre et comprendre ces événements
avant de les lire, le lendemain, dans la presse écrite,
qui les rapporte. Comme si, au fond, le citoyen avait absolument
besoin, pour goûter la saveur de l'authenticité,
de médias qui viennent, le lendemain, rendre compte d'une
nouvelle avec un complément, une explication, une ouverture
que le rapport instinctif qui se noue avec la curiosité
immédiate ne permet pas toujours.
J'ai dit tout à l'heure à quel point
les hommages formels qui étaient rendus aux médias
pouvaient être abusifs et accablaient plus le journaliste
qu'ils ne l'honoraient. Mais il est évident que, depuis
dix, quinze ans, au fil des colloques et des sessions de formation,
j'ai pu noter une évolution favorable. Les médias
ne sont peut-être pas aussi valables qu'ils le prétendent,
mais ils progressent dans la conscience et la réflexion
sur eux-mêmes.
J'ai remarqué que, sur le plan international
comme dans le domaine national, l'arrogance médiatique
a fait place à plus de retenue, de doute et de clairvoyance.
Cette prise de conscience, qui doit évidemment s'amplifier,
dépendra et de votre pratique personnelle et des multiples
rencontres, sessions et dialogues que l'UPF, de manière
tout à fait constructive devrait organiser dans les pays
qui découvrent ou qui espèrent la démocratie.
J'ai raisonné jusqu'à maintenant à l'égard
des médias comme s'ils constituaient une famille mondiale
unie, alors qu'à l'évidence, il y a une inégalité
des talents, des compétences et des supports.
Qui peut dire qu'en France tous les journalistes fonctionnent
de la même manière et ont la même capacité
intellectuelle, la même manière fine, curieuse, intelligente,
profondément créatrice, d'analyser le réel
ou de proposer des perspectives ?
Plus gravement, le principe fondamental de la
liberté d'expression auquel nous adhérons tous,
est battu en brèche. Cela, c'est extrêmement
choquant. Dans certains pays, des journalistes qui n'ont pas le
confort intellectuel des nôtres et qui n'ont pas le luxe
de se battre au nom de byzantinismes intellectuels ou d'entraves
purement théoriques, sont incarcérés, et
pas symboliquement, avec du sursis, pas simplement en se voyant
infliger une peine d'amende, mais ils sont incarcérés
parce qu'ils ont tenté de dire le vrai sur l'actualité
politique de leur pays. Alors qui pourrait oser mettre au premier
plan le procès des médias alors que, malheureusement,
dans ces pays-là, ce sont trop souvent les médias
auxquels on fait un procès, les journalistes qu'on emprisonne.
Il me semble que, dans ce domaine-là, le rôle de
l'UPF doit être fondamental. Il est tout à fait
normal de refuser ce que j'appellerai le risque politicien ou
partisan de nos interventions, mais nous ne pouvons pas complètement
mettre la politique entre parenthèses. Les régimes
qui incarcèrent les journalistes ne sont pas des régimes
neutres politiquement. On ne peut prétendre dialoguer avec
les Etats tranquillement, symboliquement, si ceux-ci ne nous donnent
pas non plus des gages indiscutables de démocratie.
Alors, au fond, entre les pays saturés de
démocratie et ceux qui la cherchent, ceux qui l'espèrent,
il y a tout de même des points communs. Une fois qu'on décape,
qu'on dépouille le byzantinisme juridique français
de ses caractères superfétatoires et qu'on réfléchit
aux quelques règles fondamentales qui font le grand
journalisme sous toutes les latitudes, on retrouve les mêmes
bases.
Vous avez d'abord le refus des attaques personnelles
et la volonté de se camper dans un débat d'idées
et de refuser tout ce qui, peu ou prou, relève d'une polémique
de bas étage ou de mauvais aloi.
Un journaliste, un grand journaliste, c'est aussi quelqu'un qui
fait une enquête. Alors -j'ose vous le dire parce que ça
n'est pas si "basique" que cela- en France, au cours
de colloques sur le journalisme judiciaire, lorsque je disais
à des assemblées que pour pouvoir bénéficier
de la bonne foi en matière de diffamation, il fallait avoir
fait une enquête et que l'enquête soit sérieuse,
il y avait parfois une véritable stupéfaction sur
le visage de mes auditeurs, comme si l'enquête n'était
pas une donnée incontournable et nécessaire.
Le journaliste, aujourd'hui, ne doit pas être
un serviteur, mais doit être une lumière. Je
veux dire par là qu'il ne doit pas, pour adopter une posture
d'opposant, devenir une sorte de caractériel du refus et
de la contestation. Mais, en revanche, entre la servilité
intellectuelle, la connivence médiatique et l'espèce
d'opposition systématique, qui fait du journaliste une
personnalité un peu inquiétante, il y a précisément
le juste milieu que j'évoque en mentionnant la lumière,
même modeste, même réduite, que doit diffuser
le journaliste. Le journaliste vient recueillir la vérité
du citoyen, vient évoquer la rumeur diffuse d'une société.
En son nom, il la rassemble, la synthétise, l'explicite.
Il vient défendre les humiliés et soutenir les opprimés.
Il vient aussi expliquer la position des puissants et de ceux
qui, ayant le pouvoir, n'écoutent pas assez la voix sociale.
Il rend ce discours pluriel sensible et audible en facilitant
la compréhension par le citoyen de la démocratie
et de ses rouages.
Alors, au fond, je rejoins mon propos initial. Est-ce que vous
avez absolument besoin d'être affublés de ces termes
un peu pompeux comme "contre-pouvoir", "quatrième
pouvoir", "instituteurs du grand nombre" ? Il me
semble tout de même que c'est plus écrasant que gratifiant.
Et si, tout simplement, l'activité que vous exercez tous
les jours, toutes les semaines, tous les mois, l'activité
qui vous envoie dans les radios, qui vous montre à la télévision,
était votre activité fondamentale. Celle qui, sur
un plan modeste comme sur un plan somptueux, au quotidien, de
manière profonde ou superficielle, donne au citoyen l'image
la plus exacte, la saveur la plus fine de ce que peut être
la liberté.
Rien que pour cela, parce que vous nous donnez le goût de
la liberté comme d'autres ont le goût du bon pain
-lorsqu'on distingue d'emblée un boulanger remarquable
d'un incompétent-, parce que vous nous donnez l'exemple,
quand vous réussissez, de ce qu'est la vérité,
de ce qu'est la liberté, et que vous nous en donnez le
regret quand vous échouez, rien que pour cela, je ne serai
jamais quelqu'un qui viendra accabler les médias devant
n'importe quelle assemblée. Je préférerai
les défendre que les condamner et, de toute manière,
en tant qu'avocat général -je le suis une seconde-
c'est un bonheur de vous dire que je vous acquitte tous au bénéfice
de ce que vous êtes et de ce que vous accomplirez pour être
encore plus dignes de la liberté d'expression !
Philippe
BILGER
délégué juridique de l'UPF
Bucarest, 21 septembre 2006