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38e Assises de la presse francophone

Nouveaux médias, nouvel enjeu européen,
nouveaux défis francophones

Bucarest, Roumanie
Mardi 19 - dimanche 24 septembre 2006

dimanche 24 septembre
Synthèse et clôture
par Hervé BOURGES

président de l'Union internationale de la presse francophone

Monsieur le Secrétaire général de l'Organisation Internationale de la Francophonie,
Cher Président Abdou Diouf,
Monsieur le Secrétaire d'état chargé de la Francophonie
Messieurs les Ambassadeurs,
Mesdames et Messieurs,
Chers Confrères,

Je tiens d'abord à vous remercier solennellement, Monsieur le Secrétaire général, d'avoir accepté d'anticiper votre arrivée à Bucarest pour clôturer nos 38èmes assises, consacrées à l'élan que donnent les nouvelles technologies de communication au journalisme francophone.

En ouverture de ces assises, j'ai rappelé en quelques mots la philosophie qui nous anime et l'action que nous menons depuis plusieurs années. L'Union internationale de la presse francophone a été créée en 1950, ce qui en fait la plus ancienne association de la Francophonie. Ses statuts stipulent que l'Union développe "toutes relations professionnelles et toutes missions d'entraide" entre ses membres, tous journalistes, tous francophones.

On vient de vous communiquer, Monsieur le secrétaire général, les principales conclusions et recommandations élaborées à l'issue de nos travaux par les modérateurs et les personnes-ressource.
Pour certaines d'entre elles, ces propositions rejoignent tout particulièrement le thème que vous avez souhaité donner au XIe Sommet de la Francophonie, qui commencera ici même à Bucarest dans quelques jours, sous le titre : "Les nouvelles technologies de l'information et l'éducation".

Mutation des médias et adaptation des métiers

Le métier de journaliste est entré dans une phase de mutation rapide, parce que les médias connaissent de profondes transformations : j'en citerai trois, sur lesquelles nous nous sommes plus particulièrement penchés

- l'exacerbation de la concurrence sous l'effet de l'apparition de moyens d'information gratuits;

- l'internationalisation de la distribution et donc de la consommation des médias;

-l'instantanéité de la reprise de l'information soumise à la dictature des moteurs de recherche en ligne.

L'enjeu de la gratuité de l'information

La Société de l'information s'est construite d'emblée sur des dogmes de gratuité et de liberté d'accès des internautes à tout ce qui devenait de plus en plus aisément disponible sur la Toile. Au cœur de l'utilisation d'Internet, il y a cette promesse d'une navigation facilitée entre toutes les connaissances accessibles, l'idée d'une bibliothèque universelle au sein de laquelle la collecte et l'utilisation de l'information sont libres de droits.

Nous savons que la réalité est différente, et que progressivement, en continuité avec les autres modes d'utilisation des œuvres et des connaissances, les droits d'auteur et la propriété intellectuelle s'imposent actuellement sur Internet. La jurisprudence américaine de la Cour Suprême a ainsi imposé aux sites de téléchargement de mettre en place des outils de régulation du trafic assurant qu'à aucun moment les droits légitimes des auteurs ne sont détournés ou contournés.

De même en France la récente loi sur le droit d'auteur dans la Société de l'information, en continuité avec une directive européenne portant sur le même thème, a confirmé l'application des mêmes droits aux mêmes œuvres, qu'elles soient offertes par des modes de communication ou de distribution classiques, ou qu'elles soient offertes en ligne.

Mais pour ce qui concerne l'information, la révolution de la gratuité n'a pas fini de faire sentir ses effets : les médias gratuits ne sont pas seulement en ligne, ils existent depuis longtemps dans l'audiovisuel, en radio et en télévision, ils apparaissent désormais sous forme imprimée, et c'est un séisme pour les journaux de presse écrite payants qui se partageaient jusque là le marché, et qui se voient doublement concurrencés, par les quotidiens présents sur Internet d'une part, par les quotidiens gratuits distribués dans les lieux publics d'autre part.

Dans le même temps, les grandes agences de presse elles-mêmes sont confrontées à une concurrence nouvelle de la part de sites d'information démultipliés qui émettent gracieusement un grand nombre de dépêches, ou de "news" présentées sous une forme assez proche des dépêches d'agence, à destination de tous les internautes du monde… C'est là aussi l'économie de l'information qui est fragilisée et qui doit être confortée.

Bien sûr, la gratuité, c'est la promesse d'un accès sans limite aux informations, et dès lors c'est aussi une forme de démocratisation de l'usage de l'information. Mais la gratuité ne doit pas se traduire par une baisse de la qualité : la garantie d'une information fiable et vérifiée repose sur la déontologie et la rigueur de son traitement. C'est de plus en plus sur sa "labellisation" que l'on pourra valider le sérieux d'une information. Il importe donc que, face au déferlement de faits, d'analyse et de commentaires de moins en moins contrôlables, l'accent soit mis sur la professionnalisation des médias authentiques, qui doivent présenter une garantie de véracité inattaquable.

L'enjeu d'une circulation médiatique universelle

C'est une exigence de plus en plus forte désormais qui pèse sur les agences de presse et les organes de presse : ils ne doivent pas se laisser entraîner par le déferlement universel des rumeurs et l'effet amplificateur qu'elles créent.

C'est la raison pour laquelle il est essentiel que les Etats francophones accordent leur soutien aux organes de presse qui, dans la diversité des opinions qu'ils peuvent exprimer, restent fidèles aux faits et à leur examen rigoureux, sans donner prise aux agitations médiatiques prématurées ou aventureuses. C'est un effort collectif auquel j'appelle tous nos confrères, sur tous les continents.

Au service de l'information, il faut de la rigueur, du sang froid, de la distance. De plus en plus la mission d'informer réclame une attention exacerbée aux conséquences non plus seulement locales, mais aussi internationales, de ce que l'on exprime. Les effets d'une interprétation erronée ou maladroite peuvent être catastrophiques, et se compter en vies humaines. Il est essentiel que nos confrères francophones pratiquent un journalisme exemplaire. Un journalisme de l'analyse et de la mesure, plus qu'un journalisme du "scoop" et de l'audience.

Au nom de notre Union, j'attire donc l'attention des chefs d'Etat qui seront bientôt réunis dans cette capitale roumaine, sur la nécessité de soutenir dans tous leurs pays les agences de presse et les grands médias francophones dont la déontologie est éprouvée, pour les aider à reconquérir leur place dans la circulation globale de l'information. L'avenir de la "Société de l'information" repose sur la qualité de l'information. Sinon, nous risquons d'entrer dans une société de la "désinformation" et de la rumeur dont nous connaissons par avance les dangers.

L'instantanéité et les moteurs de recherche

J'ai déjà eu l'occasion d'analyser les mutations actuelles du journalisme sous l'effet de l'accélération de l'information, de sa fugacité, de sa brièveté formelle. Aujourd'hui, nous en arrivons à une quasi-instantanéité de l'exploitation des nouvelles par les journaux en ligne, accentuée par l'usage systématique des "moteurs de recherche" comme "Google", qui indexent en permanence tout le contenu diffusé sur Internet.

L'appel que nous devons lancer aujourd'hui concerne le pluralisme des sources et des méthodes d'indexation. En effet, avec la croissance rapide de "Google", tous les médias du monde subissent une nouvelle dictature : celle de la hiérarchisation des nouvelles par leur audience.

La méthode d'indexation retenue par "Google" est en apparence démocratique et transparent : les pages et les sites d'information les plus fréquentés y sont présentés en premier, et les sujets les plus traités dans la presse nationale ou internationale sont les seuls à être repris dans les pages d'actualités des moteurs de recherche. Cela entraîne, pour la plupart des lecteurs, une grégarisation croissante, qui conduit de plus en plus d'internautes à s'informer sur un nombre décroissant de médias, et sur un nombre de plus en plus réduit de sujets.

Or la logique de l'audience, rapportée à l'information, présente tous les risques : elle conduit à privilégier le sensationnel sur l'analyse, et la pensée unique sur l'idée originale. Cette logique conduit aussi à écarter les informations qui émanent de communautés plus réduites, ou moins bien dotées en termes de médias.
C'est en particulier le cas des Pays du Sud qui se voient ainsi "couper la parole", sauf sur les rares sujets sur lesquels un grand nombre de médias internationaux s'expriment, et c'est alors rarement à leur avantage...

Il est donc de la responsabilité des médias francophones de travailler étroitement ensemble pour trouver une alternative à la logique de "Google".

Cela signifie probablement un surcroît d'exigence, dans toutes les rédactions, sur la hiérarchisation et la recherche de l'information, qui ne doit pas être moutonnière, mais réfléchie. Mais au-delà de cet effort quotidien qui nous concerne tous, il est sans doute de la responsabilité des Etats et de la Francophonie de soutenir des initiatives alternatives capables de promouvoir le pluralisme des sources et des méthodes d'indexation.

L'appel que nous lançons ici concerne donc tous les grands groupes de presse et de médias du monde francophone, afin qu'ils réfléchissent à des outils comparables à "Google" en termes d'efficacité, mais différents de la grande gare de triage de la toile en termes de fonctionnement, de hiérarchisation des sources et de croisement des informations. Les initiatives qui seront prises en ce sens doivent être soutenues et promues afin de privilégier la diversité.

Inventer de nouveaux outils pour l'information francophone

Dernières propositions, plus novatrices encore, de cette remise en cause de nos pratiques et de nos métiers, il apparaît indispensable d'inventer de nouveaux outils pour soutenir et développer l'information francophone dans le monde.

La Société de l'information n'est pas une société de journalistes. Tel est le constat, objectif, auquel nous conduisent nos réflexions, quand nous observons, par exemple, l'explosion du phénomène des "blogs", et des médias "directs". Ce constat peut apparaître iconoclaste de la part de notre Union, et pourtant c'est celui que font tous nos contemporains.

Dès lors une réflexion juridique doit être menée pour que les principes du journalisme francophone soient prolongés en direction des autres modes d'information. Les problèmes qu'ils posent sont en effet des problèmes classiques en "droit de la presse" (diffamation, corruption, partialité…) auxquels les médias classiques avaient trouvé des solutions.
Il est indispensable que ces solutions soient adaptées, sans restreindre la liberté d'expression, afin de provoquer une responsabilisation de l'ensemble de ces nouveaux vecteurs d'information, et une prise de conscience de leurs utilisateurs.

Parallèlement à cela, tous les efforts doivent être faits pour accélérer l'utilisation de ces nouveaux vecteurs d'information au service de la Francophonie : la circulation de l'information francophone doit en profiter, dans tous les pays qui ont le français en partage. Cela passe par un développement rapide d'Internet et de tous les réseaux qui permettent à notre langue de circuler et de se diffuser dans le monde, en offrant à ceux qui la parlent des outils plus nombreux d'expression et d'information.

Toutes ces évolutions doivent aussi nous conduire à remettre en cause nos cadres de pensée habituels et les méthodes classiques d'intervention des institutions nationales et internationales. Il faut repenser les outils qui permettent aux Etats et aux organisations internationales de soutenir la diffusion de l'information francophone.

L'Europe peut être, à travers certains de ses programmes phares, comme le programme MEDIA, une force d'innovation et de propulsion pour des projets francophones exploitant les nouvelles technologies de communication. De même de nouveaux types d'organisation peuvent voir le jour, et c'est le cas du programme MEDIAF développé sous l'égide de l'OIF.

Dernier enjeu, auquel nous accordons une place toute particulière, la formation des journalistes doit être soutenue, élargie, renforcée. J'attire votre attention sur l'importance des écoles et des institutions qui constituent le réseau " Théophraste ", dont l'un des principaux animateurs est le directeur général de l'Ecole supérieure de journalisme de Lille, qui nous a fait l'amitié d'être l'un des "modérateurs" de ces assises.

Dans l'esprit même du thème que vous avez souhaité donner au XIe Sommet de la Francophonie, je pense que les Etats membres doivent intégrer à leur réflexion le soutien à l'utilisation des nouvelles technologies pour permettre une amélioration de la formation des journalistes. Il faut aider les écoles qui existent à privilégier les formations en réseau, qui permettent de mettre en commun les compétences, et de mutualiser les moyens que nous mobilisons pour développer la qualité du travail des journalistes.

Conclusion

Comme vous le voyez, Monsieur le secrétaire général, chers confrères, ces 38èmes assises furent particulièrement productives et nous ferons de notre mieux pour que les conclusions auxquelles nous parvenons soient utiles au développement et à la diffusion de l'information en langue française, ainsi qu'à la promotion des valeurs essentielles dans lesquelles se reconnaissent, partout dans le monde, les journalistes francophones.

Hervé Bourges
président international de l'UPF
Bucarest, 24 septembre 2006