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38e Assises de la presse francophone

Nouveaux médias, nouvel enjeu européen,
nouveaux défis francophones

Bucarest, Roumanie
Mardi 19 - dimanche 24 septembre 2006

mardi 19 septembre
Ouverture
par Hervé BOURGES

président de l'Union internationale de la presse francophone

Monsieur le Président de la Roumanie,
Mesdames et Messieurs les Ministres,
Monsieur le Représentant du Secrétaire général de la Francophonie,
Mesdames et Messieurs les Ambassadeurs,
Chers Confrères,

En ouverture de ces 38èmes Assises de notre Union, je voudrais rappeler en quelques mots la philosophie qui nous anime et l'action que nous menons depuis plusieurs années. L'Union internationale de la Presse Francophone a été créée en 1950, ce qui en fait la plus ancienne association de la Francophonie. Nos statuts stipulent que l'Union développe " toutes relations professionnelles et toutes missions d'entraide " entre ses membres, tous journalistes, tous francophones.

Nous comptons plusieurs milliers d'adhérents répartis sur 125 pays, avec des sections nationales parfois très actives et mobilisées, parfois moins nombreuses, mais toutes également convaincues des valeurs que nous servons, celles du journalisme francophone.

A ce propos je souligne qu'au terme de ces 38èmes assises nous renouvellerons samedi notre bureau international, et que j'ai convoqué nos membres pour leurs assemblées générales ordinaires et extraordinaires qui se tiendront ici à Bucarest, pour élire leurs représentants aux postes de président, vice-président, trésorier et secrétaire général de notre association. J'invite donc tous les candidats à ces différents postes à me faire connaître d'ici vendredi leur candidature. Comme à chaque renouvellement, j'espère que ce sera l'occasion d'un nouveau souffle pour notre organisation.

I. Le terme d'une réflexion pluriannuelle sur les enjeux du journalisme

Les assises que nous tenons ici viennent au terme d'un processus de réflexion que j'ai souhaité conduire sur plusieurs années, au sein de notre Union, depuis la première réunion de ce type que j'ai présidée, à Beyrouth, en 2001, et que nous avions intitulée " Communication et culture face à la mondialisation ". Au fil des assises successives, nous avons fait le tour des grandes problématiques que doivent affronter les journalistes francophones dans la société de l'information au cœur de laquelle ils se situent désormais.

Le thème de nos assises de Bucarest est donc la conclusion logique de cet ensemble de débats, et je tiens donc à vous les présenter dans cette perspective plus large, qui leur donne tout leur sens.

En 2001 à Brazzaville, nous avons tiré toutes les conséquences de nos assises de Beyrouth, en examinant de quelle manière les journalistes francophones peuvent être les soldats de la " diversité culturelle ", au quotidien, en assurant la défense de leurs identités, et en les faisant rayonner au sein du monde francophone. La société de l'information, avions nous dit, ne doit pas voir s'instaurer un échange de communication inégal entre les pays les plus développés et les pays en développement !

Il est indispensable, avions nous conclu, que les nouveaux outils de communication permettent au contraire de renverser les termes de l'échange et de promouvoir les cultures les plus menacées par la mondialisation. Ce qui apparaissait alors comme un combat insolite a trouvé depuis une formidable concrétisation dans l'adoption par l'UNESCO de la Convention sur la diversité culturelle, en cours de ratification dans tous les Etats du monde, et nous ne pouvons qu'appeler, dans toute la Francophonie, à sa ratification rapide.

Après nos assises de Genève, en 2002, qui furent l'occasion d'examiner en détail les particularité d'une presse francophone à la fois moderne, vivace, ouverte sur le monde et largement nourrie des spécificités de la culture suisse romande, nous avons donc consacré nos assises de Libreville en 2003 aux constantes et aux mutations des conditions dans lesquelles sont assurés la formation et le perfectionnement des journalistes.

C'est en effet l'une des grandes questions qui se posent à nous : face aux nouvelles missions que les journalistes se voient confiées, au sein de la société de l'information mondialisée que nous connaissons, quelle préparation leur donner, quels outils intellectuels et quels principes leur fournir, afin qu'ils soient efficaces et utiles dans leur métier ?

Je souligne qu'un grand nombre des propositions et des recommandations que nous avions exprimées ont été depuis reprises et ont commencé à être mises en œuvre, au sein des écoles de journalisme, en particulier au sein du Réseau Théophraste, qui regroupe un grand nombre des écoles et des institutions qui sont chargées, dans toute la Francophonie, d'assurer la formation professionnelle des journalistes, et je tiens à saluer parmi nous l'un des animateurs de ce réseau, M. Daniel Deloit, directeur général de l'Ecole supérieure de journalisme de Lille, qui aura un rôle majeur dans le déroulement de ces assises de Bucarest.

Le deuxième défi à relever tient aux conditions dans lesquelles les journalistes peuvent exercer leur mission. C'est pourquoi nous avons donné pour thème à nos assises de Ouagadougou de 2004 : " La protection des journalistes, un enjeu démocratique ". Nous le savons, le rôle de la presse doit être reconnu et admis, au cœur des processus démocratiques, pour permettre l'expression du débat des idées et du pluralisme des convictions. Dans un monde violent, marqué par des affrontements de plus en plus tendus, la presse est un indispensable outil de régulation des différents idéologiques, religieux, sociaux ou politiques. A condition qu'elle puisse jouer son rôle et que son exercice soit protégé.

Dans la droite ligne des conclusions de nos assises, j'avais écrit au nom de l'Union à tous les chefs d'Etat francophones qui étaient réunis à Ouagadougou, afin de leur demander de proscrire les peines de prison pour tout délit d'opinion et pour tout délit de presse. Cette demande a eu un écho lors du Sommet des chefs d'Etat et un bon nombre d'entre eux nous ont donné satisfaction, au cours des mois qui ont suivi, en faisant adopter par leurs gouvernements et parlements respectifs des modifications de leur code pénal ou de leur code civil afin de faire disparaître les peines de prison pour délits de presse, quand elles étaient encore prévues.

Conséquence logique de cette évolution, nous avons consacré nos assises de Lomé, en 2005, aux principes professionnels essentiels qui encadrent mais aussi qui légitiment notre profession sous le titre: " Pluralisme et déontologie, liberté et responsabilité des journalistes." Car il ne suffit pas qu'un journaliste soit protégé, qu'il soit bien formé, encore faut-il qu'il soit conscient de ses responsabilités et qu'il joue ainsi pleinement son rôle social et civique.

Nos assises de Bucarest, Monsieur le Président de la Roumanie, viennent boucler en 2006 ce beau cycle de réflexion sur les moyens, les méthodes, et les enjeux du journalisme contemporain, en examinant les mutations que connaît aujourd'hui notre activité, sous l'effet du développement rapide de nouveaux médias qui remettent en question les habitudes et les routines de notre profession.

Je me bornerai à tracer les grandes lignes du débat à la fois riche et ouvert que nous allons avoir au cours des prochains jours et dont je tracerai une synthèse dimanche matin, devant le Président Abdou Diouf, Secrétaire général de la Francophonie.


II. De quoi parle-t-on lorsque l'on évoque les " Nouveaux médias " ?

1. De nouveaux horizons pour les médias classiques

En 2001, à Beyrouth, nous avions commencé à parler d'Internet, qui apparaissait comme un nouveau support de diffusion, capable de donner des ailes aux médias classiques : en effet un journal papier pouvait désormais être diffusé et lu, à travers Internet, sur toute la planète, quel que soit le lieu où travaille et compose sa rédaction. De même, au fil des années, nous avons constaté que les médias audiovisuels s'affranchissent désormais des frontières, plus facilement encore par Internet que par le satellite. Car le satellite autorise certaines procédures de contrôle et impose des coûts de diffusion très élevés, ce qui est en soi une restriction. Par Internet au contraire, la radio a désormais une diffusion mondiale, et les images de télévision également.

Cette extension des horizons de diffusion de l'information porte en elle des conséquences importantes sur le plan de la liberté de l'information et du pluralisme politique, au-delà des frontières classiques de ces notions, et nous nous y intéresserons de près dans notre table-ronde sur l'internationalisation des médias. Il doit y avoir une prise en compte de cette dimension dans le fonctionnement éditorial de chaque média, qui doit considérer qu'il dispose d'une audience mondiale.

Il est d'ailleurs amusant de constater que les politiques ou les intellectuels eux aussi s'y laissent prendre en croyant pouvoir s'adresser avec un discours différent aux journalistes étrangers : au moment où leurs propos sont publiés, ils sont immédiatement entendus dans leur propre pays ! C'est le cas lorsqu'un philosophe habituellement mieux inspiré critique l'équipe de France de football dans un journal israélien, ou lorsqu'un ministre du gouvernement français prend ses distances à Washington avec les positions diplomatiques de Jacques Chirac… Leurs paroles créent la polémique à Paris avant même qu'ils soient de retour de leur séjour lointain…

Pour ce qui concerne les journalistes, cette situation nouvelle est une exigence supplémentaire de rigueur et de précision, même si les sujets traités sont apparemment éloignés…

2. De nouveaux vecteurs d'information et de nouvelles pratiques

Mais cette première mutation s'est très vite doublée d'un phénomène beaucoup plus profond : une véritable révolution qui affecte désormais en profondeur la circulation, la pratique, et la compréhension de l'information. Internet apparaît aujourd'hui comme le vecteur privilégié de nouveaux supports de communication qui ébranlent les médias classiques dans leur économie et dans leur fonctionnement même.

D'abord, de nouveaux journaux sont apparus, qui ne sont distribués que par Internet. Souvent, ces médias en ligne sont gratuits, et l'habitude de consommer l'information à titre gratuit a tout de suite eu un retentissement sur les attentes des lecteurs de la presse écrite. L'économie des sites d'information en ligne se fonda sur la publicité et les liens commerciaux, non sur l'abonnement. Après quelques tâtonnements, c'est la presse écrite qui a dû suivre cette tendance lourde vers la gratuité des informations offertes, d'où l'essor dans de nombreux pays d'une nouvelle génération de titres, distribués gracieusement… Evidemment, cela pose un problème de coexistence et de définition éditoriale des journaux papier imprimés, et la crise de la presse écrite s'est accentuée ces dernières années dans tous les pays, en s'élargissant même, au cours des derniers mois, à la presse magazine.

Deuxième phénomène, le rôle essentiel pour les utilisateurs d'Internet des moteurs de recherche, utilisés pour trouver des informations pertinentes sur n'importe quel sujet. Ce nouveau service passe par l'indexation d'un maximum de données, d'informations, de commentaires, de connaissances, de textes, qui sont ensuite collationnés et délivrés en réponse à toute demande. C'est un confort prodigieux offert à tout internaute : il dispose d'un documentaliste personnel dans son ordinateur ! Cela confère à des " moteurs de recherche " comme " Google " une fonction capitale dans la hiérarchisation des informations, leur tri, et la démultiplication de leur accessibilité.

Or les principes qui gouvernent les algorithmes de Google sont simples : une information est privilégiée à raison de l'intérêt qu'elle suscite : c'est le taux de fréquentation d'une page qui en mesure la pertinence et entraîne son classement et donc sa visibilité. Cela conduit, en première analyse, à une accentuation des phénomènes de répétition de l'information, on pourrait presque dire du comportement moutonnier des journalistes, ou à une grégarisation des contenus en ligne…

Parallèlement à cela, on observe rapidement une convergence croissante des analyses et des références, puisqu'à toutes les demandes identiques Google tend à proposer les mêmes réponses, qui déjà ont satisfait un maximum de requêtes… Sans à aucun moment que les informations concernées n'aient fait l'objet d'une analyse ni a fortiori d'une vérification. Cela donne évidemment prise à des exploitations multiples, qu'il s'agisse de créer des rumeurs ou au contraire de masquer certains faits…

Troisième temps de ce bouleversement du cadre de référence des pratiques d'information : la libéralisation de la circulation des nouvelles, des idées et des textes donne naissance à une nouvelle génération de médias, qui sont spontanés, autoproduits, sans cadre déontologique ni principes journalistiques.

C'est le phénomène des " blogs ", qui succèdent aux pages puis aux sites personnels. Le " blog ", c'est l'information subjective à l'état pur, sans effort d'objectivation ou de mise en perspective pédagogique. C'est la capacité pour tout un chacun de s'instituer tout à coup journaliste, sans pour autant se soumettre aux règles qui encadrent le droit de la presse…

En première analyse, il s'agit bien sûr d'une formidable démocratisation de l'expression de l'information. Mais quels en sont les effets ? Quelles règles imposer aux " blogs " ? Dans la mesure où il s'agit d'une expression publique, les délits de " respect de la vie privée " et a fortiori la répression de la diffamation sont de droit. Mais la jurisprudence est encore mince, et les dispositions du Droit ne sont pas encore bien claires…

Au-delà, pour tout ce qui concerne l'exactitude de l'information, dans la mesure où elle ne touche pas directement des personnes identifiées, rien ne peut la garantir. Pourtant certains de ces " blogs " atteignent des niveaux de fréquentation que beaucoup de journaux imprimés leur envieraient ! La multiplication des blogs, et plus généralement des sites d'information non régulés par les principes déontologiques du journalisme rendent de plus en plus floues les frontières entre information et communication.

Dernier élément de la chaîne médiatique à être touché par ses nouvelles pratiques, les grandes agences d'information elles-mêmes doivent réfléchir à l'évolution de leur métier, confrontées à des concurrences gratuites et à de nouveaux réseaux de diffusion des nouvelles… Ce sont ces mutations et les évolutions économiques et commerciales qu'elles commandent que nous examinerons avec beaucoup de précision au cours de deux tables rondes dont j'attends beaucoup.

III. De nouveaux outils pour soutenir l'information francophone

Enfin toutes ces évolutions doivent nous conduire à remettre en cause nos cadres de pensée habituels, et les méthodes classiques d'intervention des institutions nationales et internationales. Il faut repenser les outils qui permettent aux Etats et aux Organisations internationales de soutenir la diffusion de l'information francophone.

L'Europe peut être, à travers certains de ses programmes phares, comme le programme MEDIA, une force d'innovation et de propulsion pour des projets francophones exploitant les nouvelles technologies de communication. De même de nouveaux types d'organisation peuvent voir le jour, et c'est le cas du programme MEDIAF développé sous l'égide de l'OIF.

Ce sont autant de pistes que nous évoquerons également lors des dernières tables rondes de nos assises, vendredi et samedi, avec la volonté de déboucher sur des propositions et des solutions concrètes, que nous pourrions proposer aux chefs d'Etat présents la semaine prochaine à Bucarest.


Conclusion

Comme vous le voyez, Monsieur le Président de la Roumanie, Mesdames et Messieurs, chers confrères, ces 38èmes Assises sont particulièrement importantes pour l'Union de la Presse Francophone et nous ferons de notre mieux pour qu'elles soient productives et utiles au développement et à la diffusion de l'information en langue française, ainsi qu'à la promotion des valeurs essentielles dans lesquelles se reconnaissent, partout dans le monde, les journalistes francophones.

Hervé Bourges
président international de l'UPF
Bucarest, 19 septembre 2006