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38e Assises de la presse francophone

Nouveaux médias, nouvel enjeu européen,
nouveaux défis francophones

Bucarest, Roumanie
Vendredi 22 septembre 2006

Deuxième Table Ronde

Nouveaux médias : quelles mutations économiques?

Intervention de Jean KOUCHNER
journaliste, formateur.

Attachés au pluralisme et à la démocratie, nous sommes enclins à clamer haut et fort notre éloge de la diversité.
Au fond, nous pourrions résumer l'histoire des médias à une recherche effrénée de cette diversité, fondée sur l'évidence que le pluralisme des idées ne peut exister sans pluralisme des supports.
Et ce n'est pas ici, dans cette Roumanie qui a si longtemps souffert de l'uniformité réductrice, que je crains d'être démenti !
Comment en effet pourrait-on être porteur du pluralisme à soi tout seul ? Comment un média pourrait-il réellement refléter la diversité des idées, des opinions, des engagements, à lui tout seul ?
Dans ce cadre, le développement des NTIC ne peut pas être vécu par nous comme une menace ou un traumatisme : l'information ouverte n'a pas à craindre la multiplication des supports.

Que craint-on alors ? On entend souvent s'exprimer la crainte que l'information est traitée, mise en scène par d'autres que des journalistes, et que de là viendrait le danger d'erreurs ou de manipulations.

Mais ce n'est pas nouveau. Dans l'histoire des médias, les erreurs ont été nombreuses, les manipulations pas rares. L'état de journaliste ne protège pas en lui-même de ces déviances.

Là encore, c'est sans doute la diversité qui est source de richesse et de précision de l'information.

Mais reste que les conditions économiques dans lesquelles émergent et se développent les nouveaux médias sont elles aussi nouvelles.

Nouveaux médias ? Presse gratuite, NTIC…

Presse gratuite : de plus en plus. Le risque est bien que l'objet même du média ne devient plus l'information, mais le profit. C'est nouveau. L'information est un prétexte
Ce qui ne veut pas dire qu'elle sera forcément mauvaise. … Si elle est bonne, ce sera mieux pour la collecte de la publicité. Mais il y a bien une migration vers des équilibres économiques différents : l'objet principal de l'entreprise n'est plus de renforcer la recherche et la qualité de l'information (reportages, enquêtes…) , mais que le retour sur investissements soit le + rapide et le meilleur possible.
Et bien souvent, le profit est alors extrait de la sphère de l'information proprement dite pour rémunérer le capital investi, les actionnaires, alors qu'il aurait été plus profitable s'il avait été investi dans la rédaction.

NTIC : " Nouveaux médias " : - migration vers Internet
- concerne textes, radio, vidéo
- conduit à des transformations de ces médias.
- Accélération du phénomène et multiplication des opérateurs (blogs, télévision sur le net…)
- Rupture majeure en télévision : le "temps différé" est introduit.
- Aux USA, les moins de 30 ans passent plus de temps sur Internet que devant la télévision
- En France : 3 H 25 par jour devant la télévision, mais déjà 45 minutes de moins pour ceux qui sont équipés d'Internet Haut débit.
- Très gros problème de modèle économique pour la télévision "classique" :
L'audience fragmentée et la publicité zappée amènent des problèmes de recettes publicitaires (les seules recettes !)

Ainsi le "New York Times" annonce la mise en vente de ses 9 télévisions, faute de publicité. En faisant ainsi, "nous pourrons accroître la valeur de notre entreprise pour nos actionnaires", a déclaré le patron du "New York Times".
Dans le même temps, les 35 sites Internet d'information du "New York Times" ont vu leurs bénéfices grimper de 62% au deuxième semestre 2006.

Aux Etats-Unis, le volume de la publicité sur le Net est passé de 9 à 12 milliards de dollars entre 2004 et 2005.

En France, Arnaud Lagardère déclare le 17 septembre dernier que selon lui, "la presse écrite quotidienne a dix ans devant elle : les coûts de production vont devenir intenables"…

A ces évolutions, il faut ajouter une individualisation de tous les médias. (Abaissement très important du coût de la TV sur mobile.

Mais de plus, cela devient de "l'egocasting"
- Productions individuelles phénoménales
- Disponibilité de vidéo d'actualité : montée en flèche
- Contenus éditoriaux récupérés, modifiés et échangés
La diffusion de contenus sur Internet est virtuellement gratuite.
- Il y a des centaines de milliers de radios sur Internet
- Une montée très rapide des télévisions

Les nouveaux entrants changent les règles du jeu :
les opérateurs vendent des abonnements, et sont prêts à donner du contenu pour cela.
(Google est en procès avec les agences de presse)

Le modèle économique de Google est clairement la vente de pub…
Y aura-t-il assez de pub ? Sûrement pas Elle va se concentrer sur quelques supports Et l'on voit ici que la diversité engendrée par les nouvelles technologies trouve ses limites dans le modèle économique généré par les NTIC. (Et situation particulièrement difficile dans les pays du Sud).
TF1 se réorganise en "groupe multimédia", et va participer avec "Métro" (dont la chaîne est déjà actionnaire à 34%), au lancement d'un quotidien sportif gratuit au début 2007.

Il reste que le modèle économique traditionnel est bien mis à mal :
- concurrencé par la gratuité
- concurrencé par le temps passé
- concurrencé par les recettes de pub

La presse régionale est également menacée :
- menaces sur la publibité de proximité
- menaces sur les petites annonces
- menaces sur l'information (blogs, sites d'info divers)

Quelles réponses possibles ?
- l'exclusivité ? limitée et le plus souvent… exclue
- la segmentation de l'information ? Oui, mais elle comporte le danger de "l'œillère".. Perte de la curiosité sur une actualité moins proche de ses préoccupations essentielles.
- la diversification : oui. C'est ce qui conduit les groupes de presse à investir dans les NTIC, les gratuits… Nous allons sans doute vers une segmentation, mais aussi vers une individualisation très forte de l'information.
- la proximité : sans doute un créneau important de développement : être le plus près possible des gens, de leurs attentes… C'est loin d'être nouveau, c'est même un principe de base de la presse. Ce critère me semble prendre aujourd'hui encore plus d'importance. Mais trouve ses limites
- la qualité : c'est à mes yeux le critère essentiel. C'est sans doute le grand moyen d'affirmer la différence entre une information traitée par des journalistes dont les principes déontologiques sont solides et les sites, blogs ou autres journaux gratuits qui ne respecteraient pas ces principes.

Oui, on peut dire que la qualité de l'information, c'est à dire le savoir faire des journalistes individuel et collectif est un modèle économique capable de tirer les recettes vers le haut.
Il faut substituer à la logique financière une logique de qualité de la rédaction.

Ce qui pose le problème de la formation, des liens avec la société.

Jean Kouchner
Bucarest, 22 septembre 2006