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38e Assises de la presse francophone

Nouveaux médias, nouvel enjeu européen,
nouveaux défis francophones

Bucarest, Roumanie
jeudi 21 septembre 2006

Première Table Ronde

Nouveaux médias et déontologie

Contribution de Séverine LAURENT

De la globalisation

J'avais initialement prévu de 'globaliser' mon intervention, puisque les termes 'global', 'village global', 'mondialisation' (...) sont à la mode. Cependant, au fur et a mesure de l'avancement de mes travaux, la fracture flagrante du numérique et de l'accès a l'information entre les nations membres de l'espace francophone s'est naturellement imposée a moi.
Entre les pays du Nord et les pays du Sud, les préoccupations de déontologie ne peuvent être identiques. Comment exiger d'un journaliste, père de famille, dont la principale préoccupation sera 'Comment vais-je nourrir ma famille ce soir ?' d'appliquer les mêmes règles de déontologie qu'un journaliste exerçant son activité au sein de l'espace privilégié et souvent confortable d'une nation occidentale ?
Pour davantage de cohérence, j'ai donc choisi de scinder ma contribution en deux axes principaux, nord et sud, tout en insistant particulièrement sur le fait que les idées ou propositions que je vous soumettrai s'inscrivent dans une logique applicable au nord comme au sud, sans discrimination ni positive ni négative, mais simplement basée sur le principe de l'égalité culturelle, valeur fondamentale de la francophonie.

Du Nord

Alors même que l'on assiste à une multiplication quasi sauvage des canaux de diffusion d'informations à travers notre espace francophone du nord, que ce soit par la télévision, la radio, Internet ou la téléphonie mobile, on constate parallèlement un accroissement alarmant de la méfiance des consommateurs d'informations vis-à-vis des contenus qui leurs sont proposés.
Ne nous voilons pas la face : la suspicion règne désormais en maître sur le royaume de l'information, et cette défiance apparaît légitime lorsque l'on dresse un bilan qualitatif des substances déversées notamment par les autoroutes du numérique.
Au sein de notre village global du nord, chacun a désormais la possibilité de rendre publiques ses pensées ou ses analyses, quelles qu'elles soient, bonnes ou mauvaises, éthiques ou non, propagatrices de messages de paix ou de guerre. L'information, dans la majeure partie de nos pays, est partout : sur nos murs, nos écrans, nos téléphones, nos ordinateurs. Chacun affirme tout, l'autre son contraire. Qui a raison, qui a tort ? Aucun outil, aucune charte, aucun label, aucun organisme, aucune convention internationale n'existe à ce jour qui pourrait venir en quelque sorte valider la crédibilité des informations diffusées.
Conséquence directe de ce manque de clarté : les auditeurs, les internautes, les téléspectateurs ou lecteurs, nous tous finalement, nous remettons en cause de façon quasi-systématique les informations qui nous sont proposées dans un paysage médiatique qui se veut pluriel. Nous ne croyons plus les médias ou ses journalistes, et les rabaissons bien souvent au rang de manipulateurs.
C'est la profession toute entière du journalisme qui s'en trouve discréditée, et si Dominique Wolton a récemment écrit qu' " Il faut sauver la communication ", j'ajoute à ses propos " Il faut sauver le journalisme ! ". Et ce chantier se révèle urgent à l'heure où les pseudo journaleux et autres blogeurs bénéficient désormais des mêmes tribunes d'expression que les professionnels. (je ne condamne pas ici l'expression citoyenne diffusée par les "blogs", mais tend au contraire à favoriser la distinction entre une analyse journalistique professionnelle et une opinion citoyenne).
Il est de notre devoir de redorer le blason du journalisme, de lui redonner ses lettres de noblesse avant que l'image de la profession ne soit définitivement reléguée au rang d'un charlatanisme exploitant des crédulités publiques.
Et pour redonner confiance au public, pour le soutenir dans sa recherche de la vérité, l'une des étapes à franchir me semble être la rédaction, suivie de l'adoption, d'une 'Convention internationale francophone de déontologie journalistique'.
Cette convention, outre le fait qu'elle soulignerait l'exceptionnalité d'une expression francophone déontologique, s'attarderait sur les valeurs fondamentales, les interdictions fondamentales et les principes journalistiques élémentaires auxquels tout journaliste signataire devrait se conformer.
L'Organisation internationale de la Francophonie possède une culture et une histoire de la liberté de la presse. Cette institution se révèle également messagère des valeurs des droits de l'Homme, et je pense que le droit à une information véridique et vérifiée s'impose comme un principe fondamental des droits de l'Homme.
Parmi les opérateurs ou autres instances de l'Organisation internationale de la Francophonie, le Haut Conseil à la Francophonie regroupe de nombreux intellectuels reconnus issus de l'espace francophone, intellectuels qui sont amenés régulièrement à réfléchir sur diverses problématiques que nous rencontrons à plusieurs niveaux.
Nous, membres de l'Union internationale de la Presse Francophone, pourrions imaginer la constitution d'un pôle de réflexion tripartite regroupant :
- d'une part des membres du Haut Conseil,
- d'autre part des membres élus de l'UPF,
- et enfin, et devrais-je dire prioritairement, des représentants de la société civile francophone consommateurs d'informations, afin de générer une véritable appropriation citoyenne francophone des valeurs et principes que nous choisirons d'adopter.

Cette 'Convention internationale francophone de déontologie journalistique', rédigée sous l'égide des professionnels journalistes, devrait être imposée (pour adoption) aux Etats membres de l'OIF pour un meilleur rayonnement et davantage de protection et de reconnaissance des vrais journalistes.
Elle soulignerait l'existence de valeurs communes et permettrait également de définir les responsabilités des uns et des autres, dans un marché de l'information de plus en plus contradictoire. Les journalistes signataires de cette convention devront s'engager au respect de règles déontologiques pour essayer d'atteindre la vérité, et, préalablement, suivre une formation qui viendrait certifier leur appropriation individuelle et les soutenir dans la mise en pratique des codes déontologiques décrits dans la convention.
Evidemment, il ne serait pas raisonnable de penser que cette 'Convention internationale francophone de déontologie journalistique' puisse s'auto-suffire de par sa simple existence. Le risque de voir cette convention demeurer connue par les seuls cercles finalement très fermes des journalistes, intellectuels ou politiques serait réel alors même que l'un de ses objectif principal serait de rassurer le citoyen quant à la fiabilité des informations consommées. Aussi, afin de générer la crédibilité et la visibilité dont elle aura nécessairement besoin pour que le public puisse s'y référer, il sera essentiel que son adoption d'abord par les journalistes puis par les Etats membres de l'espace francophone, s'accompagne d'un véritable plan de communication à destination du grand public, et sur plusieurs années. A mon sens, ce marketing devrait être entrepris par les Etats signataires pour un maximum d'impact.
Et demain, lorsque je surferai sur Internet ou que j'ouvrirai mon journal et que la mention 'Convention internationale francophone de déontologie journalistique' sera apposée juste en dessous du nom du signataire de l'article, alors pourrai-je penser que ce papier-là est issu d'une source fiable.

Du Sud

Un autre point qu'il me paraissait essentiel d'aborder au cours de cette table ronde qui traite de déontologie médiatique est celui du marketing géopolitique. J'appelle marketing géopolitique l'ensemble des interviews et autres communications qui visent à attribuer des tribunes d'expression médiatique aux seuls individus ou groupes politiques en mesure de financer leur accès au vedettariat. Ces pratiques sont particulièrement visibles en Afrique francophone, territoire que je connais particulièrement et intimement, et viennent directement fragiliser le principe même de la démocratie, démocratie à peine naissante dans de nombreux pays africains.
Je précise que je n'aborderai ici que le cas des médias privés africains, puisque les médias publics sont clairement soumis aux obligations imposées par les pouvoirs en place.
Le fléau du marketing géopolitique est d'autant plus préoccupant qu'il constitue, pour une grande partie des médias privés africains, l'essence même de leur modèle économique ! Pour avoir travaillé au sein de l'un de ces médias, j'ai constaté que l'on nous exhortait davantage à prospecter les politiques que les opérateurs économiques.
Je pense que nous ne voulons pas, et d'ailleurs nous ne pouvons pas, condamner ces médias à l'arrêt total des pratiques de marketing géopolitique, car cela reviendrait à leur interdire la presque unique source de revenus financiers dont ils peuvent bénéficier dans un environnement économique particulièrement faible.
Cependant, je pense que l'on peut user d'alternatives. Dans les pays dont je parle, la presse écrite est soumise à l'obligation de faire apparaître la mention 'Publi-information' lorsque l'objet de l'article a payé pour sa visibilité. Ce serait déjà une grande avancée vers la recherche de la vérité et la protection de la démocratie si nous, journalistes ou hommes et femmes de médias, sensibilisions les organes de régulation de ces pays à cette problématique, en les exhortant à l'adoption d'une législation obligeant l'ensemble des médias pratiquant le marketing géopolitique à le signifier clairement au consommateur. Par exemple, au cours d'une émission audiovisuelle politique ou économique financée par les intervenants, la mention 'Publi-information' devrait apparaître à l'écran toutes les sept minutes ou au cours du générique de début et de fin d'émission. Ce type d'obligation devrait également être commandé aux éditeurs de sites Internet ou tout autre forme de producteur d'information.
Elle viendrait, dans une certaine mesure, préserver la crédibilité des informations non publicitaires, et les utilisateurs des médias s'en trouveraient certainement confortés dans la qualité de leurs analyses et la formation de leurs choix politiques.
Il n'y a pas de raison que seule la presse papier fasse l'objet de l'obligation d'expliciter le financement de certaines de ses informations. Pour préserver la crédibilité du métier de journaliste, l'ensemble des médias doit se conformer à cette règle en vue de générer davantage de transparence quant au traitement de l'information, et les conclusions que nous tirerons de cet atelier peuvent y contribuer largement, dans la mesure où elles pourraient être diffusées également près des organes de régulation des Etats membres de la francophonie.
Parce que la déontologie, philosophiquement parlant, regroupe un ensemble de valeurs dont la transparence et la recherche de la vérité font partie, l'encadrement conventionné et légiféré des pratiques de diffusion d'information m'apparaît comme l'une des conditions fondamentales pour générer une exceptionnalité déontologique de l'expression francophone journalistique.

Séverine LAURENT
Bucarest, 21 septembre 2006

Pour tout commentaire : severine.laurent7@wanadoo.fr - Tél : +33 6 64 21 09 29.