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Abidjan,
lundi 3 décembre 2007
Discours
d'Hervé BOURGES
président
de l'Union internationale de la presse francophone
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Monsieur le Président de la République,
Monsieur le Premier Ministre,
Monsieur le Président du Conseil économique
et social
Monsieur le Représentant personnel du Secrétaire
général de la Francophonie,
Mesdames et Messieurs les Ministres,
Monsieur le Ministre de la Culture et de la Francophonie,
Monsieur le Ministre de la Communication,
Monsieur le Président du Conseil national de la Communication
Audiovisuelle,
Messieurs les Représentants du Corps Diplomatique,
Mesdames et Messieurs, chers consoeurs et confrères,
Je tiens à vous dire d'abord, Monsieur
le Président de la République, combien notre
Union et l'ensemble de ses membres sont sensibles à
l'honneur que vous nous faites en participant personnellement
à nos travaux et en marquant aussi fortement l'attention
que vous leur portez.
Je tiens également à remercier
particulièrement M. Ousmane Paye, conseiller spécial
de Son Excellence Monsieur Abdou Diouf, que le secrétaire
général de la Francophonie a chargé de
le représenter ici.
La tenue de nos 39èmes assises en Côte
d'Ivoire est un événement hautement symbolique,
et je voudrais souligner les liens profonds et anciens que
notre Union entretient avec ce pays. Le meilleur exemple en
est la présence parmi nous d'un de mes prédécesseurs,
M. Laurent Dona-Fologo, ancien président international
de l'UPF, aujourd'hui Président du Conseil économique
et social de Côte d'Ivoire, que je salue fraternellement.
Je veux également évoquer la figure d'un autre
de mes prédécesseurs, Auguste Miremont. Et c'est
avec une joie toute particulière que je cite également
celui qui me succèdera dans quelques jours dans cette
fonction, M. Alfred Dan Moussa, actuel président de
notre section ivoirienne et vice-président international.
Comme vous le savez, lorsque j'ai été
réélu en septembre 2006 pour deux ans par nos
38èmes assises à Bucarest, en Roumanie, j'ai
annoncé que je souhaitais quitter la Présidence
de notre Union à la fin de cette année, après
avoir préparé dans les meilleures conditions
ma succession. Notre ami et confrère Alfred Dan Moussa
me succèdera donc naturellement pour la fin de mon
mandat.
Qu'il me soit permis d'exprimer une nouvelle
fois notre reconnaissance au Président Laurent Gbagbo
et au Premier ministre Guillaume Soro pour l'aide qu'ils nous
ont apportée dans la préparation et l'organisation
de ce rassemblement en Côte d'Ivoire.
Un paysage médiatique
en mutation
En ouverture de ces 39èmes assises, je
veux rappeler le sens de nos travaux et les inscrire dans
la continuité de l'action que nous avons, tous ensemble,
menée, pour faire de nos réunions des moments
forts de réflexion et d'engagement professionnel. Le
journalisme est à la fois un métier et une vocation.
Le rôle des journalistes, dans le monde entier, est
indissociable de certaines valeurs fondamentales que nous
avons la responsabilité de servir et de consolider,
à commencer par les valeurs fondamentales que sont
la liberté d'expression, le droit à l'information,
la vitalité démocratique, la consolidation de
la diversité culturelle et du pluralisme.
Ce rôle essentiel des journalistes est
aujourd'hui confronté à des mutations technologiques
et géopolitiques sans précédent. Il est
de plus en plus difficile à assumer, parce que la mondialisation
des communications brouille les frontières et gomme
nos repères traditionnels, suscitant en réaction
des réflexes communautaires et des crispations identitaires
Le métier de journaliste lui-même
est confronté à des évolutions spectaculaires
: apparition de nouveaux médias, transformation des
modèles de constitution de l'information, redistribution
des cartes entre agences de presse, portails Internet, "blogs",
sites personnels. Alors que l'écrit se marie de plus
en plus au son et à l'image pour constituer un environnement
multimédia proliférant, la presse écrite
est en crise, partout dans le monde, et les équilibres
économiques qui s'étaient progressivement établis
entre audiovisuel, radios, journaux imprimés, sont
fondamentalement ébranlés.
Sept ans de
réflexion et d'action au service du journalisme francophone
C'est dans ce contexte que, nous avons essayé
de donner un sens et une utilité pratique à
chacune de nos réunions : le programme de travail que
nous nous étions fixé comprenait plusieurs étapes,
que je tiens à rappeler.
Première étape : le renforcement
des principes fondamentaux qui donnent à notre métier
sa colonne vertébrale, avec d'abord l'importance de
la formation des journalistes et en son cur une réflexion
renouvelée sur la responsabilité qui leur est
propre. Le journalisme est un exercice permanent de déontologie,
il doit se situer à égale distance des pressions
politiques et des pressions économiques, il doit maintenir
son indépendance malgré les contraintes qui
pèsent sur lui. Je ne reviendrai pas sur les conclusions
des assises que nous avons réunies sur ce thème.
Elles avaient conclu à la responsabilité des
Etats pour soutenir la formation, à commencer par les
écoles de journalisme qui doivent avoir les moyens
d'affronter leur mission.
L'enjeu premier
de la formation des journalistes
C'est, vous le savez, un thème qui me
tient particulièrement à cur, et je sais
que nous sommes nombreux à nous y impliquer personnellement
: ce n'est pas Jérôme Diegou Bailly qui me contredira,
lui qui est un ancien élève de l'Ecole supérieure
de journalisme de Lille, et aujourd'hui président du
Conseil national de la communication audiovisuelle ici même
à Abidjan.
Cette grande aventure de la formation au journalisme,
je m'y consacre depuis quarante ans, en particulier sur le
continent africain ! J'y ai contribué en Algérie,
dans les années 1963-1967, quand j'ai fait venir à
Alger, pour participer à la formation accélérée
de la première génération de journalistes
algériens, des personnalités éminentes
de la presse francophone, depuis le fondateur du Monde,
Hubert Beuve-Méry jusqu'à Jean Marin, président
de l'AFP, en passant par Béchir Ben Yahmed, fondateur
du groupe Jeune Afrique
J'y ai surtout contribué à partir
des années 1970, en créant l'Ecole internationale
de journalisme de Yaoundé, aujourd'hui Ecole supérieure
des sciences et techniques de l'information et de la communication,
et en aidant au fonctionnement du Centre d'enseignement des
sciences et techniques de l'information de Dakar, le CESTI.
Ce furent pour moi des années extrêmement fructueuses,
et je continue aujourd'hui encore cette bataille de la formation
au journalisme, à partir de l'ESJ de Lille, qui noue
des partenariats dans l'ensemble du monde francophone pour
consolider le fameux réseau Théophraste entre
toutes les institutions qui partagent cette mission d'enseignement.
Notre combat
pour la protection des journalistes
Au-delà de la formation, de la déontologie
et de la responsabilité des journalistes, notre Union
s'est engagée avec force, au cours des dernières
années, au service de la protection des journalistes,
en particulier dans le monde francophone. Année après
année, nous constatons en effet que les conditions
d'exercice de notre profession se dégradent : des centaines
de journalistes sont morts, en particulier dans les régions
où ils doivent couvrir des conflits armés, qu'il
s'agisse de guerres extérieures ou de guerres civiles.
C'est pourquoi lors de nos 36èmes assises,
organisées à Ouagadougou en novembre 2004, lors
du Xe Sommet de la Francophonie, nous avions attiré
solennellement l'attention des chefs d'Etat et de gouvernement
francophones sur les " atteintes graves à la sécurité
et à l'intégrité physique des journalistes
" en leur demandant une nouvelle fois de " faire
évoluer leurs législations pour mettre fin aux
peines d'emprisonnement pour délits de presse ".
J'avais à cette occasion spécialement écrit
à chacun des chefs d'Etat concernés. Comme vous
le savez, nous avons largement obtenu satisfaction sur ce
dernier point : rares sont désormais les pays francophones
dans lesquels un journaliste peut encore être emprisonné
pour " délit de presse ".
Mais il reste beaucoup à faire sur l'autre
chantier : la protection des journalistes dans l'exercice
de leur métier, contre toutes les tentatives d'intimidation
ou contre toutes les violences visant à les bâillonner.
Les défenseurs de la liberté d'expression sont
souvent au premier rang des victimes lorsqu'on veut masquer
la vérité ou faire taire les divergences d'opinion.
Les Etats doivent s'engager de manière inflexible pour
dissuader ceux qui les agressent, car en protégeant
les journalistes, c'est leur propre liberté qu'ils
assurent.
Je sais que le Président Laurent Gbagbo,
qui est un homme de culture, connaît l'importance de
la presse et de la communication dans la constitution des
opinions publiques. A l'heure où l'information est
mondiale, elle n'est crédible que si elle est libre.
Elle ne peut jouer son rôle que si elle est diverse,
plurielle, ouverte.
Au terme de ce programme de travail qui s'est
déroulé sur plusieurs années et qui a
été jalonné par des prises de conscience
salutaires, nous allons donc nous attacher à la mise
en pratique de tout ce que nous avons mis en évidence
jusque là : comment les médias, au cur
des conflits de notre époque, peuvent jouer un rôle
pacificateur. Comment ils peuvent éviter d'être
des ferments de crise et de déchirement, et prendre
toute leur part dans un processus de paix.
" Médias, journalisme,
conflits et processus de paix "
Nous sommes tous heureux de pouvoir organiser
cette réflexion essentielle sur le sol ivoirien, et
de pouvoir le faire aujourd'hui à Abidjan, demain à
Bouaké, après-demain à Yamoussoukro
En quelques mois, votre beau pays, Monsieur le Président,
a montré au monde qu'il était capable de surmonter
ses déchirements et ses divisions, pour se rebâtir
un avenir véritablement démocratique.
Nous savons tous combien la démocratie
est fragile, et combien la tentation de la violence est toujours
présente, dans les pays qui paraissent les plus stables
et les plus solides. L'équilibre est toujours délicat
à maintenir entre les communautés. Plusieurs
pays européens ont vu récemment leur unité
se défaire, parfois dans le sang, comme dans l'ex-Yougoslavie,
où les plaies restent vives, parfois au terme d'un
processus démocratique, comme dans l'ex-Tchécoslovaquie
Et Bruxelles, capitale de l'Union européenne, vit en
ce moment même une période de profonde incertitude,
qui pourrait se traduire par une partition du Royaume de Belgique,
entre flamands et wallons
L'histoire des hommes est
une longue succession de déchirements, entre lesquels
les époques d'équilibre apparaissent comme des
parenthèses de bonheur et de prospérité
pour les peuples ! C'est souvent a posteriori que l'historien
pose sur ces évolutions une logique que le recul seul
permet de saisir. Les acteurs des bouleversements ignorent
souvent où leurs actions les entraînent.
L'un des exemples les plus douloureux de la
fin du vingtième siècle a été
la décennie de terrorisme qu'a traversée l'Algérie,
et dont elle est finalement sortie victorieuse. Les journalistes,
précisément, ainsi que les intellectuels, ont
été les premières cibles de la violence
terroriste : plus de 200 de nos confrères sont morts,
parce qu'ils ne renonçaient pas à informer leurs
concitoyens. Leur courage mérite d'être cité
en exemple, car ils n'ont renoncé à aucun moment
à accomplir leur mission, de manière pluraliste,
permettant ainsi à leur pays de garder la tête
froide sous l'assaut des islamistes fanatiques.
Nous aurons l'occasion, au cours de nos débats,
d'étudier plus précisément un grand nombre
de situations, toutes différentes, où les médias
ont porté une part de responsabilité dans les
évolutions politiques et les troubles civils. Nous
avons tous en tête les exemples les plus tragiques,
comme celui de la trop fameuse radio "Mille Collines"
au Rwanda, qui appelait au génocide, et qui amplifia
probablement la crise de folie meurtrière qui ravagea
ce pays. Mais j'ai aussi personnellement constaté en
République démocratique du Congo le rôle
bénéfique de Radio Okapi créée
par les Nations Unies qui, par une information impartiale
suscite le dialogue et contribue à la paix civile.
Il existe des remparts contre les dérives
médiatiques. Nous avons souvent développé
ensemble le thème de la régulation et de l'autorégulation.
Les Etats gagnent à se doter d'organes de régulation
indépendants capables de faire prévaloir quelques
principes afin d'éviter les dérives radicales.
La liberté de la presse ne se comprend pas sans la
responsabilité de ceux qui l'exercent, et il est essentiel
que les médias puissent être rappelés
à cette responsabilité.
Le combat pour la tolérance
et le respect mutuel
L'indépendance du journaliste n'autorise
ni la diffamation, ni la désinformation, ni la manipulation,
ni l'appel à la violence. Toute société
doit se défendre contre les excès d'une communication
qui oublierait ces principes. J'ai eu l'occasion, il y a quelques
mois, en République Démocratique du Congo, d'accompagner
un processus électoral complexe qui a permis à
ce grand pays de renouer avec un fonctionnement démocratique
normal, après des années de division et d'affrontements,
qui le soumettaient à des forces centrifuges et lui
faisaient courir le risque de l'explosion ou du démembrement.
Les médias ont leur rôle pour conforter
au contraire la cohésion des nations, et la reconnaissance
mutuelle et pacifique des différences qui peuvent exister
en leur sein. Il ne s'agit pas de nier les oppositions, mais
de donner un cadre équilibré et pacifique à
leur dialogue, voire à leur confrontation. Le pluralisme
existe dans toutes les sociétés, les journalistes
doivent donc l'exprimer. Dans un cadre normalement régulé,
l'expression du pluralisme est la meilleure garantie contre
le recours à la violence. Mais il faut toujours se
garder des dérives qui conduisent à la haine
et au rejet d'autrui.
C'est aussi la responsabilité première
qui revient aujourd'hui aux journalistes ivoiriens. Ce sont
les Ivoiriens eux-mêmes qui doivent administrer la preuve
que le dépassement de la violence est possible, dans
la pratique quotidienne de la démocratie.
De toutes les définitions de la démocratie,
la meilleure est sans doute celle qui dit qu'elle est "
la constitution civile qui permet de résoudre les conflits
sociaux et communautaires sans recours à la violence
". L'expression de l'opinion publique permet de dégager
l'intérêt général au-delà
de la somme des intérêts particuliers. A un moment
donné, le consensus se fait, parce que la communauté
humaine que forme une nation a plus à gagner si elle
se projette collectivement et pacifiquement dans l'avenir
que si elle se déchire et se désorganise.
Ni angélisme ni excès
d'orgueil
Mais je ne voudrais pas que nos travaux se laissent
emporter par l'angélisme. Ce n'est pas en bêlant
le beau mot de paix qu'on l'établit dans les
esprit et les curs. A l'aube de la Deuxième Guerre
mondiale la "paix de Munich" n'a pu s'opposer à
la montée du nazisme.
La vérité est que les journalistes
ne sont pas les architectes de la paix sociale ou de la guerre
civile : ils peuvent prendre leur part à cette construction,
mais ils ne sont pas seuls. Le courage politique des dirigeants
compte pour beaucoup, la responsabilité de chaque citoyen
et de chaque homme public est engagée.
Je suis très sensible par exemple à
l'action engagée dans ce domaine par un grand nombre
de sportifs, parce que les valeurs du sport rejoignent les
valeurs de respect mutuel et de tolérance qui fondent
la démocratie. Je remercie notamment mon ami Basile
Boli de sa participation à notre troisième table-ronde,
ainsi que M. Pascal Akouala, responsable du programme olympique
africain pour la Paix par le Sport. Les valeurs de l'Olympisme
sont synonymes de confrontation fraternelle et pacifique.
Les cités de l'Ancienne Grèce mettaient fin
à leurs conflits pendant les jeux Olympiques, parce
qu'elles se retrouvaient dans cette émulation loyale.
Nous avons tous à apprendre de ce message de paix délivré
par des sportifs qui n'hésitent pas à s'engager
dans l'arène civile pour faire prévaloir ces
valeurs qu'ils partagent. Et désigné par le
Président Abdou Diouf comme "Grand témoin
de la francophonie" aux jeux Olympiques d'Athènes
en 2004 j'ai pu constater que l'esprit olympique transcendait
les individus.
Pourtant un autre facteur essentiel entre en
jeu, qu'il ne faut pas oublier, au-delà des forces
en présence et de la bonne volonté des acteurs
: c'est le hasard.
La paix est parfois à la merci d'un coup
de main brutal qui peut suffire à déstabiliser
un lent processus de détente
On a vu récemment
dans la banlieue parisienne comment un accident mortel de
la circulation pouvait cristalliser des émeutes ! Nous
ne serions probablement pas là en ce moment si le Premier
ministre Guillaume Soro avait succombé, il y a quelques
semaines, lors de l'attaque dont il fut la cible à
son atterrissage à Bouaké ! Qui sait quels accès
de violence cet attentat réussi aurait pu déchaîner
?
La tâche des journalistes est donc aussi
de résister parfois à l'événement,
et de donner une cohérence et un recul aux soubresauts
de l'actualité. La manière dont la Côte
d'Ivoire, par elle-même, fait aujourd'hui la preuve
de sa maturité politique et de sa capacité à
reconstituer son unité doit aussi nous amener à
nous interroger sur l'engagement qui doit être celui
des médias pour soutenir la paix.
Le sens des événements ne naît
pas tout seul. Tout " fait ", disait Roland Barthes,
est déjà une " interprétation ".
Car un " fait " rapporté ne peut pas être
isolé de ce qui l'introduit et de ce qui le suit. La
manière dont on parle de ce qui vient de se produire
peut changer du tout au tout la perception qu'on en donne.
Notre responsabilité de journaliste est
de replacer chaque fait dans une juste succession de causes
et de conséquences, sans privilégier les causes
immédiates et en prévoyant les conséquences
possibles de ce que nous décrivons. Un même événement
peut déclencher une haine vengeresse ou une condamnation
unanime, selon la manière dont il est présenté.
Il faut faire preuve de discernement, donc de distance et
de mesure.
J'ai évoqué en commençant
cette introduction les mutations médiatiques en cours
: il est possible aujourd'hui d'en tirer le meilleur parti
pour donner plus de profondeur à l'événement,
et donc mieux le saisir. Cela impose d'échapper à
la dictature de l'instant, de renoncer à la brièveté
des formulations à l'emporte-pièce, d'échapper
à l'accélération des nouvelles, amplifiée
par les phénomènes de reprise et de réitération,
de savoir s'arrêter pour considérer les évolutions
dans leur durée. Considérer la maturation plutôt
que le surgissement des faits, observer le bourgeonnement
plutôt que la floraison rapide. Apprendre à se
rendre maître du temps, pour lire les changements structurels,
et non se laisser entraîner par lui dans une succession
d'instantanés incohérents.
Considérer l'Afrique
sans préjugés
En conclusion, je voudrais essayer d'appliquer
cette lecture à l'évolution de l'Afrique au
cours de la dernière décennie : elle conduit
à dire que les pays en paix y sont bien plus nombreux
que les pays en guerre, que les évolutions démocratiques
y sont lentes, mais sensibles, que les progrès de l'éducation
et de la santé y sont perceptibles, que la croissance
économique y est structurellement plus soutenue que
dans le reste du monde, parce que l'Afrique maîtrise
mieux la valorisation de ses richesses, pour les mettre au
service de son propre développement. Dit-on suffisamment
que le total des capitaux africains investis ailleurs dans
le monde dépasse de très loin le total de la
dette cumulée de tous les pays d'Afrique, et ceci malgré
le scandale que constitue cette dette perpétuée
par ses propres intérêts ?
La responsabilité des journalistes occidentaux
et africains coïncide aujourd'hui sur un point : nous
avons le devoir de reconsidérer les évolutions
économiques, sociales, culturelles, des différents
pays africains avec plus d'objectivité, en abandonnant
les certitudes trop faciles que véhiculent des médias
occidentaux souvent condescendants. L'Afrique vit actuellement
un tournant, que quelques conflits à la fois tragiques
et très médiatiques masquent encore aux yeux
du monde. Le chemin du développement est long, mais
l'accélération est réelle : l'essor des
téléphones portables l'a révélé,
les pays africains peuvent franchir les étapes technologiques
à pas de géant.
Pour découvrir qu'elle
change de visage !
Le développement de la communication,
des médias et des réseaux, à commencer
par Internet, constitue la prochaine mutation décisive.
Elle a des conséquences en termes de développement
rapide des opinons publiques et d'aspirations démocratiques,
sociales et économiques renouvelées. Les journalistes
sont au centre de ces processus historiques majeurs. A nous
de prouver que nous en sommes collectivement et individuellement
conscients. L'Afrique tourne la page sur son passé,
il faut aussi, pour bien comprendre et accompagner ce qui
se produit aujourd'hui, l'aborder avec un esprit vierge, attentif,
rationnel, débarrassé de tout préjugé.
Ce n'est décidément pas par hasard
que nos 39èmes assises se tiennent à Yamoussoukro
: les évolutions que connaît la Côte d'Ivoire
sont révélatrices du grand frémissement
qui traverse aujourd'hui toute l'Afrique, et elles nous obligent,
nous journalistes, à en rendre compte de manière
impartiale pour ne pas trahir la réalité africaine.
Il n'y a plus place pour l'afro-pessimisme. L'Afrique n'est
plus le continent de tous les désespoirs ou de toutes
les promesses, c'est un continent qui réalise et qui
se réalise. J'espère que notre présence
ici nous permettra de prendre conscience de cette nouvelle
réalité et de la faire connaître partout
dans notre monde bouleversé !