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39e Assises de la presse francophone

Médias, démocratie et paix

Côte d'Ivoire
Dimanche 2 - samedi 8 décembre 2007

Yamoussoukro, jeudi 6 décembre 2007
Texte lu par
Hamèye CISSÉ

président de la section malienne de l'UPF

RÉCEPTION DU PRIX DE LA LIBRE EXPRESSION
attribué aux journalistes emprisonnés au Mali en juin 2007

Monsieur le Ministre de la Communication
Monsieur le Président International de l'UPF,
Monsieur le Vice Président International
Monsieur la Secrétaire Général International
Mesdames Messieurs les membres du bureau et du Comité International
Chers consoeurs chers confrères de notre auguste organisation largement quinquagénaire ;

Permettez moi de m'adresser humblement à vous au nom de mes cinq confrères. Nous sommes très émus et très fiers de l'honneur que vous nous faites.

En effet c'est un grand honneur que l'UPF fait à la presse malienne, à son peuple, au Mali tout court. Le Mali que nous aimons tant, le Mali que vous aimez tant. Le Mali que nous plaignons tous face au recul et à la dérive caractérisés par notre arbitraire arrestation dans l'exercice de notre noble métier d'information.

Monsieur le Président International de l'UPF,
Monsieur le Vice Président International
Monsieur le Secrétaire Général International
Mesdames Messieurs les membres du bureau et du Comité International
Chers consoeurs et confrères ;

Nous ne saurons mieux dire que la lettre commune RSF/UPF, appuyée par les coups de fils du président international de l'UPF, adressée à " Monsieur Amadou Toumani TOURÉ Président de la République- Palais de Koulouba- Bamako- Mali.

" Monsieur le Président de la République

" Reporters sans frontières et l'Union internationale de la presse francophone (UPF) attirent votre attention sur les conséquences néfastes pour le Mali de l'incarcération récente de cinq journalistes et d'un enseignant, accusés d' " offense au chef de l'État ".

" Nos deux organisations ont eu l'occasion de saluer les accomplissements positifs du Mali depuis plusieurs années en termes de liberté de la presse. Votre pays était même devenu, pour beaucoup de journalistes africains, un modèle de transition réussie et un exemple de relations pacifiées entre les autorités et les journalistes.

" Or, l'incarcération, les 14 et 20 juin 2007, de Seydina Oumar Diarra, journaliste d'Info-Matin, Bassirou Kassim Minta, professeur de lettres et censeur du lycée Nanaïssa Santara, Sambi Touré, directeur de publication d'Info-Matin, Ibrahima Fall, directeur du Républicain, Alexis Kalambry, directeur des Échos et Haméye Cissé, directeur du Scorpion et président de la section Mali de l'UPF, nous semble particulièrement inquiétante, dans ce contexte.

" Le procureur de la République, Sombé Théra, s'est autosaisi d'une plainte à leur encontre pour "offense au chef de l'État" après la publication d'un article intitulé "Lycée Nanaïssa Santara : la maîtresse du président de la République !". Le texte, paru le ler juin dans Info-Matin puis repris dans quatre journaux, reprenait et commentait un sujet de dissertation au ton satirique donné par l'enseignant à ses élèves de 10e Lettres, dans lequel une "étudiante, prostituée économique" tombait enceinte d'un chef d'État et se battait pour la reconnaissance de son enfant. Les cinq hommes doivent comparaître le 26 juin devant le tribunal correctionnel de première instance de Bamako 3.

" D'une part, il nous semble que l'une des vertus d'une démocratie est précisément que les citoyens disposent de la liberté d'être critiques, voire irrévérencieux envers une personnalité publique, fût-elle le chef de l'État. D'autre part, nos deux organisations ne comprennent pas que des mandats de dépôt aient été demandés pour des journalistes, en contradiction avec tous les standards démocratiques prônés par l'ONU et l'Organisation internationale de la Francophonie (OIF), et avec les principes élémentaires du droit, selon lesquels la sanction doit être proportionnée au délit et que tout accusé est présumé innocent tant qu'il n'est pas déclaré coupable. De plus, dans le cas d'espèce, nous estimons que l'incarcération n'est pas une réponse adaptée et juste à l'éventuel délit de presse qui pourrait avoir été commis. Enfin, nous vous rappelons que le placement en détention de nos confrères préjuge du verdict de la justice, en sanctionnant les prévenus d'une peine privative de liberté avant même qu'ils aient été jugés.

Sur un plan politique, il nous semble que cette affaire ternit l'image du Mali et endommage gravement les indispensables relations de confiance entre la presse et votre gouvernement. Loin de maintenir l'ordre public, elle le trouble au contraire, en mettant les autorités dans la situation où elles doivent assumer le fait d'avoir fait incarcérer cinq professionnels de l'information et un enseignant pour un crime de lèse-majesté.

" Reporters sans frontières et l'UPF vous demandent par conséquent de faire tout ce qui est en votre pouvoir pour que les poursuites soient abandonnées ou, à défaut, qu'au moins les cinq journalistes et l'enseignant bénéficient d'une mise en liberté provisoire et comparaissent libres à leur procès.

" En espérant que vous donnerez une suite favorable à notre requête, je vous prie d'agréer, Monsieur le Président de la République, l'expression de notre très haute considération. "
Ont signé :
Robert Ménard, secrétaire général Reporters sans frontières.
Georges Gros
, secrétaire général international, Union internationale de la presse francophone.

Chers confrères non seulement votre appel n'a pas été entendu parce que nous sommes restés en prison jusqu'à notre mascarade de jugement, mais mieux ou pis (c'est selon), vous avez bien dit et vu juste en affirmant " …nous vous rappelons que le placement en détention de nos confrères préjuge du verdict de la justice, en sanctionnant les prévenus d'une peine privative de liberté avant même qu'ils aient été jugés ". C'est exactement ce qui s'est passé et nous sommes encore sous le coup de condamnation ferme de 13 jours contre Seydina Oumar DIARRA (équivalents à son temps de détention), 2 mois de prison contre l'enseignant Bassirou Minta et une interdiction d'exercer la profession, 8 mois avec sursis et 400 000 F CFA d'amende pour Sambi TOURE, 4 mois avec sursis et 200 000 F CFA d'amende pour Birama FALL, la même peine pour Alexis KALAMBRY et Mahamane Hamèye CISSE.

Une première au Mali depuis 1960, date de notre accession à la souveraineté nationale.
Le collectif de nos avocats, en accord avec nous, a immédiatement interjeté appel et nous attendons depuis bientôt 6 mois pour notre procès en appel.

C'est vous dire chers confrères que l'épée de Damoclès reste suspendue au-dessus de nos têtes pour nous intimider ou nous amener à la boucler (passez-moi l'expression). Mais rassurez-vous chers confrères nous tenons bon et nous nous acquittons, à votre satisfaction, j'en suis sûr, de notre sacerdoce.

Chers consoeurs et confrères, c'est enfin le lieu de remercier l'AMJ (Association Mondiale des journaux) et le forum des éditeurs de presse tout comme le FORMAO (Forum des responsables des médias de l'Afrique de l'Ouest), le CPJ (Comité de protection des journalistes), le collectif de nos avocats, les confrères et les démocrates maliens qui n'ont ménagé aucun effort pour nous soutenir et demeurer à nos côtés dans l'épreuve.

Nous ne saurons terminer sans avoir une pensée émue et solidaire pour Moussa KAKA du Niger et son confrère et vous remercier, tous et chacun, en vos qualités et représentations. Vos soutiens ont été un réconfort moral et un rempart contre l'arbitraire.

Le combat continue car rien n'est définitivement acquis en la matière.

Ont signé :
Mahamane Hamèye Cissé
Sambi Touté
Alexis Kalambry
Birama Fall
Seydina Oumar Diarra

lu à Yamoussoukro, Côte d'Ivoire,
jeudi 6 décembre 2007