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Présentation
par
Renaud de la BROSSE
Maître de conférences
à la Faculté de droit et de science politique
de lUniversité de Reims Champagne-Ardenne
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INSTRUMENTALISATION DES MÉDIAS
A DES FINS ULTRANATIONALISTES : LE CAS DE LA SERBIE 1986-2000
Les nouveaux pouvoirs issus de l'implosion de
l'ex-Yougoslavie se sont servis des médias comme d'une
arme susceptible de participer à la réalisation
de leurs objectifs politiques à court et à long
terme. Pour ce faire, chaque pouvoir au sein de chaque République
a cherché à mettre la main sur les médias
présents sur son territoire, et en particulier la télévision,
les transformant en instruments de propagande du régime
chargés de faire " adhérer " les populations
à leurs conceptions et à leurs actions politiques.
La propagande politique nationaliste, par médias
interposés, a préparé et conditionné
l'opinion publique à la guerre - favorisant de la sorte
les pires atrocités perpétrées dans le
cadre des politiques ethniques. Quelques rares professionnels
de l'information, parce que témoins placés au
cur de l'événement, sont les premiers
à s'en être émus. C'est par exemple le
cas de Nenad Pejic, ancien directeur des programmes de Sarajevo
TV jusqu'en avril 1992, pour lequel " sans les médias,
particulièrement sans les chaînes de télévision,
la guerre dans l'ex-Yougoslavie n'est pas imaginable ".
En Serbie, Slobodan Milosevic a sciemment utilisé
et contrôlé les médias pour imposer les
thèmes de la propagande nationaliste, afin de justifier
aux yeux des citoyens la création d'un État
- à l'intérieur duquel vivraient toutes les
populations serbes - mais aussi pour renforcer son pouvoir.
Pour que la propagande diffusée via la presse écrite
et les médias audiovisuels soit pleinement efficace,
Milosevic s'est personnellement assuré le contrôle
des médias publics, a limité la liberté
de parole des médias indépendants existant -
en les empêchant par toutes sortes de moyens d'informer
les citoyens, et a veillé à ce que les journalistes
s'en tiennent à la ligne officielle, adhèrent
aux idées et au programme du pouvoir ; en un mot, qu'ils
se soumettent à la discipline imposée.
Différents types de moyens et de pressions
ont été utilisés par Milosevic pour exercer
son contrôle étroit sur les organes d'information
et sur les professionnels. Parmi les mesures auxquelles le
régime Milosevic a eu le plus recours on peut notamment
citer :
- la rétrogradation de journalistes jugés
trop indépendants dans les médias publics et
concomitamment la promotion de ceux qui servaient avec zèle
le pouvoir. Les journalistes parmi les plus attachés
à leur indépendance faisaient l'objet de condamnation
publique quand ils n'étaient pas simplement renvoyés
;
- l'imposition de lourdes taxes et amendes, le retrait
des licences d'émission, le refus d'autorisation
d'émetteurs plus puissants, l'arrêt de
l'approvisionnement en fournitures nécessaires
au fonctionnement des journaux et des radios, l'organisation
d'opérations coup-de-poing ont été
utilisés pour limiter et parfois annihiler la capacité
des médias indépendants à fournir au
public serbe des informations alternatives ;
- les attaques contre les journalistes indépendants,
dont certains ont été arrêtés,
condamnés, malmenés et accusés de trahison
pour leurs écrits ;
- l'utilisation par les autorités politiques de leur
influence sur le secteur économique et le système
judiciaire pour faire pression sur les médias et les
journalistes indépendants.
Les mesures ci-dessus citées ont été
employées tout au long de son règne par Milosevic
et son régime, pour réguler la distribution
de la parole publique et s'assurer le contrôle sur le
contenu des messages véhiculés par les médias.
On peut par exemple illustrer ce fait par la campagne particulièrement
agressive menée à partir de 1998 contre la presse
indépendante - précédant l'intervention
de la communauté internationale au Kosovo et en Serbie
- qui allait consister à faire taire toute voix critique,
en interdisant les médias indépendants ou encore
en faisant adopter en octobre 1998 une nouvelle loi sur l'Information
faisant peser sur les professionnels et les organes de presse
des menaces de rétorsion économiques les plus
dissuasives en cas d'opposition au régime.
Mais si les médias ont préparé
la guerre qui éclate avec la proclamation de leur indépendance
par la Slovénie et la Croatie le 25 juin 1991, télévisions,
radios et journaux l'ont aussi sciemment entretenue en se
mettant au service de la guerre, en se livrant une bataille
médiatique intense faite de propagande haineuse, d'informations
tendancieuses et mensongères. A cet égard,
on peut comme exemple citer les fausses informations relayées
par les médias serbes et relatives aux pseudo massacres
de bébés et/ou d'enfants (serbes) par des
Croates ou des Musulmans.
Le 20 novembre 1991, vers la fin du siège de Vukovar
par l'Armée fédérale et les troupes serbes
et à un moment où les manifestations contre
la guerre se multipliaient à Belgrade, une information
recueillie par un correspondant de Reuters , Vjekoslav Radovic,
fait état du massacre de 41 enfants d'origine serbe,
âgés de cinq à sept ans, à l'intérieur
d'une école élémentaire du village de
Borovo Naselje. Télévision Belgrade va consacrer
des heures d'antenne à cette information non confirmée
: rapportée pour la première fois dans un reportage
de guerre, la nouvelle allait faire ensuite la Une des journaux
et émissions télévisées du soir.
Au cours d'une émission d'information spécialement
dédiée à la couverture des évènements
de Vukovar et de Slavonie Occidentale, l'invité est
le photographe freelance - Goran Mikic, le premier à
avoir fait état de cette information. Au cours de son
interview sont diffusées des photos d'adultes massacrés
mais aucune photo relative au massacre d'enfants. Le jour
suivant, le 21 novembre, un démenti de l'Armée
Fédérale, suivi de celui de Reuters, est rendu
public alors même qu'a lieu la suite de l'émission
d'information consacrée à ce massacre - contraignant
le présentateur à se justifier et à s'excuser.
Quoique cette information ait tôt été
démentie par l'Agence Reuters - dont l'employé
à l'origine de l'information, renvoyé, aurait
par la suite été nommé au rang de correspondant
à New-York pour l'agence Tanjug, elle allait entre-temps
être largement diffusée par les médias
contrôlés par le régime de Belgrade. Aucun
des journalistes de ces médias ne s'est alors interrogé
sur la validité d'une telle information alors même
que dans ce village, subissant un siège depuis plusieurs
mois, les enfants avaient été évacués
et qu'aucune école élémentaire ne fonctionnait
plus depuis longtemps dans la zone des combats
La très
forte médiatisation de la " mort " de ces
41 enfants, " égorgés par des Croates assoiffés
de sang ", venait utilement conforter l'image cultivée
par les médias serbes d'un peuple croate " criminel
et génocidaire " de même qu'elle allait
affaiblir les voix des opposants à la guerre et entraîner
un afflux de nouveaux volontaires sur le front.
Autre mensonge destiné à nourrir
la haine de l'ennemi colporté par les médias
serbes, celui ayant trait au fait que les Musulmans de Sarajevo
- assiégée - nourriraient les animaux affamés
du zoo municipal avec des enfants serbes. Cette fausse
information, diffusée par TV Pale et son présentateur
Risto Djogo - porte-voix du régime de Radovan Karadzic,
mais aussi par l'agence de presse SRNA, allait être
reprise sans aucune vérification par Tanjug et par
les médias contrôlés par le régime
Milosevic. TV Belgrade, dans son journal télévisé
de 19H30, regardé par plusieurs millions de téléspectateurs,
annonce ainsi l'information par une correspondance radio avec
sa journaliste sur place à Sarajevo : " The
Muslim extremists have come up with the world's most horrible
way of torturing people. Last nigth, they threw Serb children
to the lions in the local zoo. So says the Serb patrol".
Certains hommes et acteurs politiques, avec la complicité
de " professionnels " de l'information, ont donc,
à dessein, détourné les médias
de leur vocation première d'informer et de divertir
pour en faire de simples outils de propagande dévoués
à leur cause.
De part et d'autre, il y a incontestablement
eu, orchestrées par de véritables spécialistes
de la propagande, manipulation et instrumentalisation des
sentiments et ressentiments des populations composant la Fédération
- afin de stigmatiser les différences identitaires
et de rendre désormais impossible toute vie commune
au sein de l'espace yougoslave. L'entreprise de dénigrement
systématique de la communauté musulmane bosniaque
par les médias serbes de Bosnie-Herzégovine,
relayée en cela par les médias de Serbie, en
constitue un bon exemple. Risto Djogo, le présentateur
vedette de TV Pale, fut ainsi le chantre de la supériorité
serbe et de la dégénérescence musulmane
bosniaque - ses attaques répétées visant
d'un côté à blesser outrageusement les
Musulmans en tant que communauté et d'un autre côté
à faire douter les publics serbes de l'appartenance
des premiers au genre humain. La journaliste Katarina Subasic
rapporte ainsi : " One of the most notorious examples
of Djogo's presentations was when the sound of (Bosnian President)
Alija Izetbegovic's speech was followed by the images of a
monkey".
Définition de la propagande ?
D'une manière générale
on parle de propagande dès lors que l'on a affaire
à une " action exercée sur l'opinion
pour l'amener à avoir certaines idées politiques
et sociales, à soutenir une politique, un gouvernement,
un représentant ". A partir de techniques
spécifiques, la propagande vise à influencer
l'attitude fondamentale de l'individu : en ce sens elle "
est une tentative d'influencer l'opinion et la conduite
de la société de telle sorte que les personnes
adoptent une opinion et une conduite déterminée
".
Propagande licite et illicite
Tout homme politique et tout gouvernement cherche naturellement
à asseoir sa légitimité, à faire
partager ses idées et à obtenir le soutien du
plus grand nombre possible d'individus : le recours à
la propagande politique, en tant que moyen d'y parvenir, est
donc partout employé et ce quel que soit le régime
politique considéré. Ce qui fait véritablement
le caractère néfaste et répréhensible
de la propagande, c'est quand celle-ci est utilisée
de façon totalitaire et pour la promotion d'objectifs
politiques antinomiques avec le respect des droits de l'homme
et contraires au droit international.
Le recours à la propagande par les protagonistes
du conflit yougoslave n'est pas nouveau en soi. La dimension
totalitaire et la spécificité de la propagande
mise sur pied par le régime de Slobodan Milosevic à
partir de 1987 tiennent quant à elles dans la volonté
de rassembler l'ethnie serbe au sein d'un seul et même
État - et donc implicitement à chasser les populations
non serbes de tous les territoires où vivent des serbes,
en les rattachant à la " Serbie historique ".
L'étude attentive de la couverture médiatique
en Serbie à l'époque montre que la " nécessité
" de mettre à la porte les non serbes est un thème
redondant dans les médias - que le message soit véhiculé
par des politiques, des intellectuels, des militaires, des
journalistes, etc. La presse dans son ensemble reprend systématiquement
et en cur les déclarations incendiaires faisant
état des dangers pesant sur les populations serbes
et menaçant explicitement ou implicitement les non
serbes de représailles.
Propagande et État pour tous les Serbes
Cette politique visant à la constitution d'un Etat
pour tous les Serbes s'est accompagnée de politiques
ethniques, qu'une habile propagande a justifiées aux
yeux de l'opinion publique serbe. Il faut souligner que si
les médias ont été l'une des pièces
maîtresses de cette propagande c'est parce qu'un contexte
particulier a aussi favorisé leur sujétion au
pouvoir politique. En effet, il n'existait pas à proprement
parler de tradition de médias indépendants à
l'intérieur de la Fédération Yougoslave
: au sein d'entreprises de presse propriétés
d'institutions publiques, les journalistes étaient
considérés comme des " travailleurs politiques
" devant défendre les idées du Parti, toute
critique étant sévèrement sanctionnée.
Avec l'implosion de la Fédération, l'indépendance
des différentes républiques et l'éclatement
de la guerre, les professionnels se sont mués en "
patriotes " nationalistes. Les " traîtres
" à la nation étaient quant à eux
systématiquement écartés.
A une situation de dévolution des médias au
Parti Communiste - ce dernier contrôlant tous les canaux
de diffusion des nouvelles, ne laissant finalement place qu'à
une contre-propagande clandestine - a succédé
une situation où les médias, dans un contexte
de transition politique, passent sous le contrôle des
nouveaux pouvoirs nationalistes au sein de chaque république.
En Serbie, c'est la formation politique de Slobodan Milosevic
qui va contrôler à son profit le paysage médiatique.
Bien que n'ayant pas rompu avec l'idéologie communiste,
celle-ci va pourtant connaître, dès 1986-1987,
une dérive nationaliste à laquelle seront étroitement
associés les médias. Sous le contrôle
de Milosevic et de son parti, ceux-là vont être
chargés de distiller le venin de la haine et de la
peur parmi la population serbe, que la propagande présente
comme directement menacée dans son existence même
par la présence des autres ethnies minoritaires. Pour
ce faire, le régime Milosevic va recourir aux techniques
et principes classiques de la propagande, éprouvés
efficacement en d'autres lieux et en d'autres temps.
Des médias au service
de la guerre
Le conflit de l'ex-Yougoslavie illustre le fait
qu'il ne peut plus aujourd'hui y avoir de guerre sans mots
d'ordre, sans slogans et donc sans propagande et sans communication.
En Serbie particulièrement, l'instrumentalisation des
médias au service d'objectifs et d'intérêts
nationalistes relève d'un plan mûrement réfléchi
- lui-même partie d'une stratégie de conquête
et d'affirmation identitaire.
La dimension temporelle de cette guerre médiatique
nous a conduit à distinguer trois types d'actions à
l'oeuvre. Tout d'abord, les actions à long terme
d'éducation, de conditionnement des esprits et de modelage
des mentalités - en un mot de contamination,
qui correspondent grosso modo à la phase du développement
du nationalisme serbe du début des années 1980
jusqu'en juin 1991. Phase qui est marquée par une tentative
de récupération et de manipulation de l'Histoire
afin de mobiliser l'opinion publique serbe contre de nouveaux
dangers. Ces thèmes sont portés par toute la
scène intellectuelle et artistique serbe - que l'on
considère le théâtre, la littérature,
la peinture, etc. Ensuite, à partir de 1986-87, les
actions à moyen terme qui ont pris la forme de campagnes
d'opinion destinées à propager certains thèmes
ou certaines idées allant dans le sens d'objectifs
bien définis. Enfin, liées plus directement
au début des hostilités, des actions tactiques
conjoncturelles, indissociables des précédentes,
telles que rumeurs et mensonges...
L'Histoire manipulée
au profit d'objectifs nationalistes
La perméabilité des opinions publiques
aux messages simplistes et xénophobes véhiculés
par les médias ne laisse pas d'étonner, celle-ci
s'explique en fait par l'existence d'un terreau exceptionnellement
propice. En effet, l'impact des messages médiatiques
pourrait être comparé aux effets d'une drogue
hallucinogène sur des opinions restées marquées
par les déchirements de la guerre de 1940 ; événements
dramatiques dont on sait qu'ils ont été totalement
"refoulés" et occultés par un pouvoir
fédéral et par la volonté d'un homme,
Tito, de crainte que tout rappel, toute allusion à
ces faits ne réveillent les pires démons et
ne conduisent à l'éclatement de la Fédération
La structure même du système médiatique
fédéral mis en place sous Tito - caractérisé
par une forte décentralisation, pour garantir à
chaque culture des plages d'expression, et où chaque
république avait développé son propre
complexe médiatique - a favorisé la mainmise
de ces partis nationalistes sur ce qu'ils considéraient
désormais comme leurs médias
La responsabilité des intellectuels
En Serbie, la question nationale allait se poser ouvertement
dès le milieu des années 1980, dans un contexte
de stagnation économique et de crise sociale. Début
1986, sous l'influence du romancier et académicien
serbe Dobrica Cosic, l'Union des Écrivains serbes se
transformait en caisse de résonance de la revendication
identitaire serbe, en multipliant les appels et les manifestations
en faveur de la signature d'une pétition dénonçant
" le génocide " dont serait victime la population
serbe du Kosovo.
Mais c'est la publication, quelques mois plus tard, à
travers une fuite organisée dans Vecernje Novosti,
de quelques extraits d'un Mémorandum sur les questions
sociales actuelles dans notre pays de l'Académie serbe
des sciences et des arts, qui allait véritablement
mettre le feu aux poudres et poser publiquement la question
nationale serbe. Dans ce texte rédigé par seize
académiciens, largement inspiré par Dobrica
Cosic, on retrouvait exposées - au travers de l'analyse
de la crise du système fédéral socialiste
- toutes les thèses nationalistes qui nourriront les
haines ethniques et provoqueront la guerre. Le Mémorandum
dénonçait ainsi la discrimination - politique,
sociale, économique et culturelle - dont le peuple
serbe était victime de la part des autres républiques
de la Fédération. Coalition anti-serbe qui,
par le biais de la Constitution de 1974, aurait relégué
la Serbie et les Serbes dans une position inférieure
: partant des intérêts propres au peuple serbe,
les seize académiciens appelaient donc à la
reconquête des territoires perdus et à la reprise
du contrôle serbe sur les provinces autonomes du Kosovo
et de la Voïvodine. Cet appel lancé à l'unité
des serbes éparpillés aux quatre coins de la
Fédération - qui seraient victimes au Kosovo,
mais aussi en Croatie et en Bosnie-Herzégovine, de
" génocide culturel ", " d'extermination
" ou " d'assimilation forcée " - exigeait
que les serbes puissent dorénavant posséder
et diriger librement leur propre État, quitte pour
cela à recourir à la force et à remettre
en cause les frontières communes avec les autres républiques
de la Fédération.
Milosevic allait plus tard reprendre ce programme à
son compte, qu'il utilisera pour arriver au pouvoir avant
de commencer à l'appliquer véritablement, avec
le concours direct de certains académiciens, une fois
élu à la Présidence de la Serbie. Or
dans sa conquête du pouvoir comme dans l'instrumentalisation
qu'il fait de l'Histoire et de la mythologie serbes, les médias
allaient se révéler ses plus précieux
auxiliaires.
Milosevic s'appuie sur les médias
pour conquérir le pouvoir
Dans la bataille décisive que remportait Milosevic
contre l'aile réformatrice du Parti communiste de Serbie
en septembre 1987 les médias serbes les plus importants
allaient en effet jouer un rôle capital. Et Dusan Mitevic,
numéro deux de la Télévision de Belgrade
intime de Milosevic, et Zivorad Minovic, rédacteur
en chef de Politika, et Slobodan Jovanovic, directeur
de Politika Ekspres, soutiendront Milosevic contre
ses ennemis au sein du Parti, accusés d'être
anti-titistes et anti-yougoslaves
" L'identité serbe menacée
"
Cette première manifestation de la collusion entre
Milosevic et les médias serbes, réunis autour
d'objectifs nationalistes, allait être suivie, dès
l'été 1987 et jusqu'en 1990, d'une intense campagne
médiatique visant à monter les serbes contre
la majorité albanaise du Kosovo, accusée de
tous les maux.
La représentation d'une identité serbe menacée
par ses voisins, et en premier lieu par les Albanais, allait
être largement exploitée par un quotidien comme
Politika, qui allait devenir l'un des principaux instruments
de manipulation et de désinformation aux mains du régime.
Colportant les pires rumeurs, sans vérification et
les présentant pourtant comme avérées,
le journal décrivait une situation apocalyptique qui
n'avait rien avoir avec la réalité vécue
au Kosovo mais qui forgeait le ressentiment serbe et incitait
du même coup à la haine et à la violence.
La mystique serbe au service du pouvoir
L'utilisation de l'histoire et la réactivation des
anciens mythes serbes à des fins nationalistes allaient
alors donner lieu à l'orchestration de manifestations
politico-culturelles destinées à entretenir
la mobilisation des masses serbes.
Dès 1987, donc, les intellectuels les plus nationalistes
se relayaient à la télévision et encensaient
le passé de la nation serbe alors que se multipliaient
dans les journaux les feuilletons historiques magnifiant la
Grande Serbie médiévale et les articles répertoriant
les injustices et les attaques dont avaient été
victimes les Serbes, de la bataille de Kosovo Polje en 1389
- qui vît la victoire des Ottomans et qui mît
fin à l'autonomie de la Serbie - au "génocide"
perpétré contre les populations serbes en 1941
par l'État croate indépendant, reconnu par Hitler
et Mussolini et dirigé par Ante Pavelitch, chef du
mouvement nationaliste des Oustachis responsable de l'assassinat
du roi Alexandre en 1934
Le 9 février 1990 Politika publiait par exemple
une lettre signée par Vojislav K. Stojanovic, président
de l'Association des enseignants universitaires et des scientifiques
de Serbie, qui se livrait à une très nette exagération
des chiffres concernant le nombre des victimes serbes durant
la Seconde guerre mondiale ou la prétendue explosion
démographique des Albanais du Kosovo : " Le
peuple serbe n'a jamais été un peuple conquérant,
et il n'a jamais cherché à opprimer d'autres
peuples. Mais les autres peuples, selon un destin funeste,
ont cherché à le soumettre et à l'opprimer
(
) dans le crime de génocide commis par les ultra-nationalistes
croates, le peuple serbe a perdu plus de deux millions de
victimes innocentes pour la simple raison qu'elles étaient
serbes (
) Les Albanais ont agi de manière immorale
et inhumaine : ils ont développé une campagne
inouïe en faveur de la fécondité de leurs
pauvres et misérables femmes, et c'est ainsi que s'est
développée chez eux une explosion démographique
jamais vue nulle part, la plus forte du monde. Ils ont ainsi
multiplié leur nombre par 50, en seulement quarante
ans, au Kosovo et en Metohija "
La médiatisation des " messes
politiques "
Cérémonies artistiques, religieuses et rituelles
allaient se multiplier dans tout le pays pour commémorer
les " victimes serbes " à travers l'Histoire.
D'un point de vue symbolique, la " messe politique "
la plus réussie fut sans conteste l'organisation par
le régime, le 28 juin 1989, du six centième
anniversaire de la défaite du " Champ des merles
" à Kosovo Polje, qui vît les Ottomans prendre
pied pour plusieurs siècles dans la région.
Devant un million de Serbes rassemblés pour l'occasion,
Slobodan Milosevic promettait de " nouvelles batailles
" au peuple serbe pour le laver de cette défaite
sacrificielle, qui avait fait plusieurs dizaines de milliers
de morts, et appelait au réveil national. La Télévision
serbe, comme d'ailleurs l'ensemble des médias, allait
donner une importance particulière à cette mise
en scène qui présentait Milosevic comme le personnage
salvateur qui avait rendu au peuple serbe sa dignité
collective en récupérant le " paradis perdu
" de la vieille Serbie.
A cet égard, une place à part doit être
réservée au quotidien Politika et sa
rubrique " Echos et réactions ", réputée
pour prôner la haine et la xénophobie. Entre
juillet 1988 et mars 1991, ce seront ainsi plus de 4000 contributions
- d'intellectuels, syndicalistes, militaires, enseignants,
docteurs, etc. mais aussi d'institutions publiques - qui seront
publiées. A partir de thèmes différents
- directement inspirés des griefs ou objectifs présentés
dans le Mémorandum de l'Académie Serbe de 1986,
le même message revenait inlassablement comme un leitmotiv,
celui des injustices historiques faites au " Peuple "
serbe
Sous-entendu : que le temps était venu
de réparer. Cette rubrique, qui a joué un rôle
primordial dans la manipulation de l'opinion publique serbe,
était reprise dans ses grandes lignes par les médias
électroniques contrôlés par le pouvoir,
TV Politika et TV Belgrade. Ces très nombreuses contributions
étaient présentées comme étant
l'expression de la volonté du " Peuple "
serbe et servaient du coup comme autant de justifications
à la mise en uvre des thèses nationalistes
du régime Milosevic - procédé classique
de propagande visant à créer artificiellement
l'unanimité ou la cohésion autour d'un leader,
de sa politique
L'assaut sur les médias
La propagande officielle du régime allait être
d'autant plus efficace que Slobodan Milosevic prenait le contrôle
de la télévision de Belgrade juste après
s'être "imposé" à la tête
du parti communiste : la direction était remplacée
par des hommes de confiance et membres du parti chargés
de renforcer la pression idéologique du "renouveau
nationaliste serbe" ; plusieurs centaines de journalistes
n'adhérant pas à la politique de Slobodan Milosevic
étaient mis à la porte de la télévision
et des journaux à Belgrade, Novi-Sad et Pristina.
En juillet 1990, dans la foulée du décret mettant
fin à l'autonomie du Kosovo et de la dissolution du
gouvernement et du Parlement, était décidée
la suppression des programmes radiophoniques et télévisés
en langue albanaise dans la province - privant ainsi plus
de deux millions d'Albanais d'informations dans leur langue
maternelle - et le journal Rilindja y était
interdit. Parallèlement, une vingtaine de journalistes
de langue albanaise du Kosovo étaient arrêtés
et emprisonnés par les autorités de Belgrade
et quelque cinq cents journalistes de la radio-télévision
travaillant au Kosovo étaient renvoyés
La télévision, pièce
maîtresse du dispositif
Ce verrouillage quasi total des médias allait permettre
au leader serbe et à son parti, le Parti Socialiste
Serbe, d'emporter facilement les premières élections
libres en décembre 1990
Outre le groupe de presse
écrite Politika, c'est la télévision
qui allait se révéler le vecteur essentiel de
la mystification de l'Histoire en Serbie.
En 1990, pour préparer et justifier la reprise en main
de la province du Kosovo par Milosevic, la télévision
serbe lançait, à coups de commentaires globalisants,
une campagne contre les Albanais du Kosovo, accusés
"d'empoisonner les puits et d'égorger les enfants";
campagne relayée par le quotidien Politika qui
publiait les courriers de lecteurs - en fait souvent des pièces
montées - attestant le fait que les Albanais y violaient
les femmes serbes par centaines. Dans l'édition du
9 février 1990 de Politika on pouvait ainsi
lire, sous la plume de Vojislav K. Stojanovic, président
de l'Association des enseignants universitaires et des scientifiques
de Serbie, que " (
) Aujourd'hui, les terroristes
albanais, bestiaux, se déchaînent au Kosovo et
en Metohija, en détruisant et en agressant tout ce
qui est serbe, en faisant irruption dans les maisons serbes
et en terrorisant les rares personnes qui y sont restées.
Au Kosovo et en Metohija, règne la terreur des terroristes
armés jusqu'aux dents (
) ".
D'une manière générale, avant le déclenchement
de la guerre par la Serbie, les médias audiovisuels
de Belgrade ont diffusé de nombreuses émissions
consacrées au rappel d'événements historiques
qui sont toujours mis en parallèle avec les persécutions
dont seraient victimes les Serbes de Croatie et de Bosnie.
Les plus hautes autorités morales et intellectuelles
serbes sont partie prenante du conditionnement de l'opinion
publique pour justifier la guerre à venir avec la Croatie.
A la télévision nationale, du haut de leur autorité
incontestée, ils participent à l'interprétation
de ce que sont les intérêts vitaux de la Serbie.
Les rappels incessants de l'État Croate Indépendant
et des atrocités commises par les Oustachi servent
d'alibi aux objectifs politiques du régime et sont
à la base du développement et de l'intensification
de la haine inter-ethnique. Un reportage télévisé
est ainsi consacré le 4 août 1991 à une
cérémonie d'excavation des restes de martyrs
de crimes oustachi - présentés au public dans
des dizaines de petits cercueils, présidée par
l'Académicien Dobrica Cosic : " One of the
greatest sins of my generation, is this funeral which we perform
fifty years too late, the funeral of Prebilovac martyrs. We
committed this sin because we foolishly believed that by forgetting
the Ustashi crime we contributed to the brotherhood of the
Serbian and Croatian peoples ". Le parallèle
entre le passé et le présent, où l'on
assimile le régime de Frandjo Tudjman à celui
d'Ante Pavelic, est fait pour pousser au paroxisme la haine
anti-croate. On voit ainsi à l'époque à
la Télévision Serbe un Jovan Raskovic, psychiatre,
académicien et leader des Serbes de Croatie, déclarer
lors d'un meeting : " The genocide has begun, and
it depends on the Serbs in Croatia and in Serbia and the international
factor, Europe and the world whether their movement will reopen
its concentration camps and the pits used as collective tombs.
But one thing is for sure : Serbs will never again be led
to the pits by just a couple of Ustashas. Serbs have to put
up a great resistance and the genocidal idea will collapse
along with the genocidal Croatian state".
L'imagerie des Turcs et de la longue domination ottomane en
Serbie sera elle aussi abondamment utilisée pour dénigrer
la communauté bosniaque musulmane, présentée
comme tête de pont de l'expansionnisme naturel des Turcs
et donc implicitement comme une menace de reconstitution de
l'Empire Ottoman d'antan.
Cette propagande médiatique a été particulièrement
réussie car elle a joué sur des ressorts profonds,
en s'appuyant sur des sentiments durablement enracinés
dans la conscience collective serbe. Au peuple serbe qualifié
d'innocent et juste sont systématiquement opposés
ceux qui l'ont martyrisé au fil des siècles
et qu'il faut désormais arrêter pour éviter
que de nouveaux malheurs ne le frappent. En ce sens, les innombrables
et douteux "parallèles historiques" ont véritablement
préparé, jour après jour, l'opinion publique
à l'éclatement du conflit.
A la propagande anti-albanaise des débuts va succéder
ensuite une propagande anti-slovène, anti-croate puis
anti-bosniaque - propagande multiforme au service d'un seul
et même objectif politique : la création d'un
État pour tous les Serbes.
Parallèlement à la propagande dirigée
contre les ennemis de l'extérieur, le contrôle
total qu'exerce le Parti Socialiste de Milosevic sur la Télévision
Serbe lui permet de faire taire les voix discordantes de l'intérieur.
Quand elles ne sont pas tout bonnement ignorées les
actions de l'opposition sont systématiquement dénaturées
et assimilées à des actes de trahison contre
la Serbie.
Les médias au cur
de la guerre yougoslave
L'action de la propagande sur les populations
pour les amener à adhérer aux politiques nationalistes
guerrières a pris la forme de véritables campagnes
d'opinion. Tantôt il s'est agi de justifier la conquête
de territoires qualifiés d'ancestraux mais occupés
par l'ennemi - ennemi qu'il a bien fallu "chasser",
tantôt de dénigrer une ethnie ou une nation pour
mieux légitimer la violence employée à
son encontre (c'est-à-dire en fait se poser en victime
du nationalisme des autres pour mieux alimenter son propre
nationalisme
) ou, encore, de réduire à
néant ou presque toute forme d'opposition aux pouvoirs
nationalistes à l'intérieur de chacune des républiques.
La guerre va accélérer le dévoiement
de professionnels se muant en acteurs, pour ne pas dire en
soldats du conflit. En contradiction avec l'éthique
de la profession, on verra par exemple des reporters participer
à l'interrogatoire de prisonniers croates et/ou musulmans
bosniaques, prendre directement partie pour l'un des protagonistes
du conflit, présenter comme témoins de crimes
des personnes trop proches ou trop éloignées
des faits rapportés, etc.
La Télévision joue sur l'émotivité
du public en présentant des tragédies individuelles
pour lesquelles le téléspectateur ne peut que
compatir, en l'absence de tout mécanisme de protection
- particulièrement dès lors qu'il s'agit des
êtres les plus fragiles que sont les enfants. On peut
illustrer ceci par les trois exemples suivants.
Alors que les combats font rage en Croatie, TV Belgrade diffuse
le " témoignage " d'un dignitaire religieux
orthodoxe d'un monastère de Zenum - Friar Filaret -
qui, assis devant une table sur laquelle repose un crâne
humain noirci, sur lequel la caméra fait des gros plans
successifs, raconte :
- " Ustashi raided a Serbian village near Kukuruzari.
They captured little Llija and made his mother watch them
cut the boy's throat. Then they took his body away"
- Reporter : "It happened on his birthday ?"
- "Yes, on August 2, this year. The boy's mother ran
after them bagging them to give her her son's body, but they
carried him away and later burned his copse. The skull is
the only thing left. But she wouldn't have got even his skull
if it hadn't been for one woman who, although a catholic,
was humane and compassionate enough to show her the place
where her son was buried. So she went there and found only
this charred skull".
Justifier le recours à la force contre
l'ennemi
L'objectif politico-militaire d'un État pour
tous les Serbes, qui suppose le rattachement de territoires
bosniaques et croates où vivent des populations serbes,
a été appuyé par les médias
serbes qui ont servi d'outils de légitimation de l'usage
de la force et de la violence.
La télévision de Belgrade s'est employée
à justifier, de façon systématique, le
recours à la force et donc à la violence par
les Serbes, en assenant au public des affirmations simplistes
qui n'apportent en fait que très rarement une information
ou indication précises - ne serait-ce que sur les dates
ou les lieux par exemple. La couverture des combats à
Vukovar par la Télévision serbe est particulièrement
éclairante en la matière : dans la façon
de présenter les évènements - et notamment
les pertes infligées à l'ennemi, tout est fait
pour faire croire au public que les Serbes défendaient
la ville.
A travers reportages et commentaires agrémentés
d'images, la télévision s'emploie à
cultiver la haine inter-ethnique et religieuse envers
la communauté croate, catholique : un jugement global
les dépeint comme inhumains - rendant de la sorte plus
facile, voire légitime, leur humiliation, leur destruction
et leur élimination.
Pour y parvenir, les envoyés spéciaux multiplient
interviews de militaires et de civils. Les témoignages
de civils recueillis par les reporters sur place à
Vukovar sur de prétendues atrocités commises
par les " Oustachi " n'apportent aucun élément
de preuve à ces allégations et les témoins
ne sont jamais des témoins directs. Dans un reportage
qui y est consacré, un journaliste montre à
la caméra des dents en or dans la paume de sa main
et affirme : " I am holding in my hand some golden
teeth, they told me these teeth were extracted with a knife,
from practically living people, which they killed". Plus
loin, le journaliste poursuit, interviewant un vieil homme
en uniforme vert :
- " Do you have any examples of anyone being killed,
slaughtered or having suffered similar atrocities ?"
- "I left earlier but as I know there were other kinds
of torture"
- "What happened ?"
- "Well, they slaughtered, gouged out eyes, cut off children's
fingers. In baking pans on liberated territories we found
children they wanted to roast. Soldiers with heads cut off,
the injured were disembowelled"
- "They have no mercy even on those wounded ?"
- "They have no mercy on anyone, I don't know how that
is, what are they, animals or what, they are not human".
Tout est fait pour stigmatiser l'adversaire. Dans cette optique,
les médias serbes mettent continuellement l'accent
sur les crimes commis par le régime croate lors de
la Seconde Guerre mondiale - les téléspectateurs
sont par exemple incités à croire que la nation
croate dans son ensemble est génocidaire, le public
serbe étant alors conditionné à verser
dans la haine inter-ethnique.
Autre exemple, à propos de la Bosnie
cette fois-ci, lors du journal télévisé
du 2 août 1992, le présentateur affirmait que
"les forces croates et musulmanes veulent éliminer
tout ce qu'il y a de serbe sur ces lieux. La terreur, la haine
fanatique, le génocide physique et moral sur les Serbes
de Bosnie, les agressions en territoire serbe entrent dans
leur optique politique et militaire". Les musulmans
sont traités de "moudjahidines", de guerriers
du "djihad" ou de "fondamentalistes musulmans",
tous ces qualificatifs étant bien évidemment
mis en parallèle avec le rappel de l'occupation ottomane
et son lot de conversions forcées à l'islam
Stigmatiser l'adversaire
Les commentaires faits par les journalistes serbes, y compris
dans les journaux, proscrivent les termes "bosniaque"
ou "forces bosniaques" au profit d'expressions péjoratives
et connotées le plus négativement : on relève
entre autres l'exemple des "guerriers d'Ali, armés
par Saddam Hussein" qui mènent "une guerre
sainte au nom de l'islam". Le 17 août 1992, le
journaliste de Télévision Belgrade, Ranko Elez,
traitait ainsi pêle-mêle les forces musulmanes
bosniaques de " fondamentalistes islamistes ", d'
"islamistes chauvinistes" et stigmatisait les "
hordes cruelles d'Alija [Itzebegovic] ". A cela s'ajoute
que la Serbie est historiquement présentée comme
le rempart contre l'invasion islamiste en Europe
De leur côté, les Croates et leurs combattants
sont désignés sans nuance d' "Oustachis"
ou de fascistes se battant au nom de l'Allemagne. La presse
et la télévision serbes tentent de montrer à
leur public que le pouvoir croate, avec à sa tête
le président Tudjman, n'est rien d'autre qu'une réminiscence
du pouvoir " oustachi " de la Seconde Guerre mondiale.
Politka Ekspres fait ce parallèle dans son édition
du 27 juillet 1991 lorsqu'il rend compte de la peur des Serbes
de Croatie face à la " milice croate " et
à son emblème (le sahovnica) s'inspirant du
drapeau du régime fasciste croate allié des
SS et d'Hitler
Le manichéisme bons-méchants vaut également
pour la description des combats. Les reportages montrant les
forces serbes en mouvement ne comportent aucune image de destruction,
de victime civile. Lorsque les forces serbes attaquent une
ville, l'action est présentée comme un moyen
de défense : selon la terminologie officielle, les
Serbes n'attaquent jamais les premiers. Le contraste est saisissant
avec les reportages relatant les offensives opérées
par les troupes croates, qui n'épargnent rien mais
qui détruisent tout, et qui égorgent systématiquement
les civils serbes !
La paranoïa du complot
Mais ce qui distingue profondément le nationalisme
serbe, c'est son caractère paranoïaque. On peut
l'illustrer par la permanence, dans les médias et dans
les discours des hommes politiques, de l'idée de complot
contre la nation serbe. Vecteur principal de la théorie
du complot international dont serait victime la Serbie, la
Radio-Télévision Serbe met ainsi systématiquement
en avant cette thèse dans ses reportages et dénonce
" le monde (qui) veut nous faire courber l'échine,
sacrifier notre honneur et nos frères de Bosnie et
de Croatie ", ce sur fond d'images de populations
serbes en exil et de soldats serbes massacrés
Au fur et à mesure que l'attitude de la communauté
internationale se fait plus dure face à la Serbie et
à la République Serbe de Bosnie-Herzégovine,
et notamment après les frappes sur des objectifs serbes
autour de Gorazde, la RTS et les médias serbes bosniaques
évoquent l'idée d'un complot international génocidaire
contre les Serbes. Parallèlement, les plans de paix
successifs de la communauté internationale ont été
dénoncés comme des stratagèmes machiavéliques
pour que les Serbes abandonnent leurs frères de Bosnie
ou de Croatie. Ainsi, le 10 avril 1993, la télévision
serbe affirmait, par la voix de son présentateur, que
signer le plan Vance-Owen revenait à approuver "le
nettoyage ethnique à l'encontre des Serbes"
Sous la pression et les menaces de la communauté internationale
la propagande des médias allait néanmoins virer
de bord, en même temps que Slobodan Milosevic - qui
appelait début mai les Serbes de Bosnie à ratifier
le plan. Le pouvoir de Milosevic sur la RTS se vérifiait
une nouvelle fois en cette occasion, les commentaires journalistiques
à propos du plan Vance-Owen variant du tout au tout
en un mois d'intervalle - épousant fidèlement
la volte-face du leader serbe.
Autre visage de cette machination anti-serbe, le complot prétendument
orchestré par les "traîtres" de l'intérieur
: les journalistes accusés de ne pas coller à
la ligne Milosevic seront ainsi écartés de leurs
fonctions, après avoir été nommément
désignés comme "traîtres" par
les hérauts du régime. L'ultra-nationaliste
Vojislav Seselj, chef du Parti radical, qui annonçait
par avance les intentions réelles du gouvernement serbe,
dressera ainsi à plusieurs reprises, lors de conférences
de presse retransmises par les médias officiels, les
listes des journalistes "incontrôlables ou partisans"
qui seront effectivement écartés. Quelques jours
après ces déclarations prémonitoires,
1500 journalistes et autres personnels technique ou administratif
étaient interdits d'entrée à la radio-télévision
et mis en " congé forcé ".
Les médias indépendants n'étaient pas
moins dénoncés et attaqués comme traîtres.
Le 27 mai 1992, le présentateur de la deuxième
édition du " Journal " de Télé-Belgrade
(RTS) déclarait par exemple : " Pour la première
fois à Belgrade depuis le début de la guerre,
les prétendus partisans de la paix portent un brassard
noir en signe de deuil. Les médias internationaux rivalisent
d'hystérie anti-serbe. A l'intérieur même
du pays, les publications belgradoises Borba et Vreme
en font désormais autant "
Triomphe de la désinformation
Si la désinformation consiste bien en
l'utilisation "de techniques de l'information - notamment
de l'information de masse - pour induire en erreur, cacher
ou travestir des faits", alors on est réellement
en droit de parler du triomphe de ces procédés
dans le cadre du conflit yougoslave.
D'une manière générale, toute information
contradictoire avec la propagande officielle est méthodiquement
écartée. L'un des exemples les plus flagrants
en la matière est sans nul doute le bombardement par
les forces serbes des villes de Sarajevo et de Dubrovnik.
Les images diffusées sur Dubrovnik étaient accompagnées
d'un commentaire accusant notamment les preneurs d'images
occidentaux de manipulation et d'avoir fait brûler un
pneu devant leurs caméras pour faire croire que la
ville était en flamme
Quant aux bombes lâchées
sur Sarajevo et les dégâts occasionnés,
pendant quelques mois ils n'existeront tout simplement pas
aux yeux des téléspectateurs serbes puisque
la télévision de Belgrade, pour nier leur existence,
diffusera des images de la ville prises des mois, voire des
années auparavant. De son côté, TV Pale,
par la voix de son présentateur Risto Djogo, affirmera
tout au long du siège de Sarajevo que les Musulmans
se " bombardaient eux-mêmes ". Cette "
négation-reconstruction " de la réalité
sera amplement relayée par la Télévision
de Belgrade, qui affirmera par exemple le 26 décembre
1992 que le siège de Sarajevo était le fait
des Musulmans : " Muslims are keeping Sarajevans under
siege from inside of city, and Serbs are just protecting their
own hills around the city "
Des nouvelles dérangeantes systématiquement
minimisées ou dénaturées
Il est aussi fréquent qu'une information dérangeante
soit minimisée dans sa signification. La simple annonce
de la chute de l'enclave de Srebrenica en juillet 1995 est
ainsi reléguée en fin de journal télévisé
par la RTB, loin derrière les informations principales
du jour : à savoir les affaires économiques
du pays et la guerre en Tchétchénie
Le
sens donné à l'événement par les
médias serbes fut pour le moins dénaturé.
Katarina Subasic écrit à ce propos : "
As the world attention was fully focused on the mass deportation
of Muslim civilians and still unclear number of victims estimated
between 6 and 8.000, both the Bosnian Serb media and Milosevic-controlled
outlets in Serbia described it as as a "liberation of
the town run by Islamic fundamentalists", not mentioning
at all any of wide atrocities committed during the weeks of
Serb offensive "
La RTS n'est pas la seule à procéder de la sorte,
Politika a aussi justifié sans discontinuer
l'effort de guerre de la partie serbe bosniaque, ne donnant
crédit qu'aux informations émanant des Serbes
bosniaques. Par une présentation tendancieuse et sans
aucune analyse du conflit - notamment par une absence totale
d'explication de la position du gouvernement bosniaque - le
quotidien de Belgrade a lui aussi activement contribué
à l'aveuglement de l'opinion publique serbe.
Diffusion de fausses nouvelles pour stigmatiser
davantage l'ennemi
La guerre en Bosnie sera particulièrement propice à
l'invention de fausses informations et de mensonges grossiers
par la Télévision de Belgrade, à l'instar
par exemple de l'information diffusée au journal télévisé
du 20 août 1992 dans lequel un reporter envoyé
sur place affirmait que 4 000 Serbes de la rive gauche de
la Drina étaient menacés de génocide.
D'autres mensonges tout aussi déments,
repris par les médias serbes sans aucune vérification
- comme l'existence de "colliers fabriqués par
les Croates avec des doigts coupés d'enfants serbes",
sont élaborés pour fanatiser les populations
serbes éparpillées sur différents territoires
et, finalement, justifier des politiques de conquêtes
et de nettoyage ethnique. En filigrane de ces grossiers
trucages transparaît donc l'idée que tous les
moyens sont bons face à de tels démons
Renaud de
la Brosse
Yamoussoukro, mercredi 7 décembre
2007