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39e Assises de la presse francophone

Médias, démocratie et paix
Côte d'Ivoire
Dimanche 2 - samedi 8 décembre 2007

2e table ronde
" La démocratie à l'épreuve de la liberté de la presse /
Conflits entre pouvoirs publics et médias "
Yamoussoukro, mercredi 5 décembre 2007

 

Présentation par Renaud de la BROSSE
Maître de conférences à la Faculté de droit et de science politique de l’Université de Reims Champagne-Ardenne

INSTRUMENTALISATION DES MÉDIAS
A DES FINS ULTRANATIONALISTES : LE CAS DE LA SERBIE 1986-2000

Les nouveaux pouvoirs issus de l'implosion de l'ex-Yougoslavie se sont servis des médias comme d'une arme susceptible de participer à la réalisation de leurs objectifs politiques à court et à long terme. Pour ce faire, chaque pouvoir au sein de chaque République a cherché à mettre la main sur les médias présents sur son territoire, et en particulier la télévision, les transformant en instruments de propagande du régime chargés de faire " adhérer " les populations à leurs conceptions et à leurs actions politiques.

La propagande politique nationaliste, par médias interposés, a préparé et conditionné l'opinion publique à la guerre - favorisant de la sorte les pires atrocités perpétrées dans le cadre des politiques ethniques. Quelques rares professionnels de l'information, parce que témoins placés au cœur de l'événement, sont les premiers à s'en être émus. C'est par exemple le cas de Nenad Pejic, ancien directeur des programmes de Sarajevo TV jusqu'en avril 1992, pour lequel " sans les médias, particulièrement sans les chaînes de télévision, la guerre dans l'ex-Yougoslavie n'est pas imaginable ".

En Serbie, Slobodan Milosevic a sciemment utilisé et contrôlé les médias pour imposer les thèmes de la propagande nationaliste, afin de justifier aux yeux des citoyens la création d'un État - à l'intérieur duquel vivraient toutes les populations serbes - mais aussi pour renforcer son pouvoir. Pour que la propagande diffusée via la presse écrite et les médias audiovisuels soit pleinement efficace, Milosevic s'est personnellement assuré le contrôle des médias publics, a limité la liberté de parole des médias indépendants existant - en les empêchant par toutes sortes de moyens d'informer les citoyens, et a veillé à ce que les journalistes s'en tiennent à la ligne officielle, adhèrent aux idées et au programme du pouvoir ; en un mot, qu'ils se soumettent à la discipline imposée.

Différents types de moyens et de pressions ont été utilisés par Milosevic pour exercer son contrôle étroit sur les organes d'information et sur les professionnels. Parmi les mesures auxquelles le régime Milosevic a eu le plus recours on peut notamment citer :
- la rétrogradation de journalistes jugés trop indépendants dans les médias publics et concomitamment la promotion de ceux qui servaient avec zèle le pouvoir. Les journalistes parmi les plus attachés à leur indépendance faisaient l'objet de condamnation publique quand ils n'étaient pas simplement renvoyés ;
- l'imposition de lourdes taxes et amendes, le retrait des licences d'émission, le refus d'autorisation d'émetteurs plus puissants, l'arrêt de l'approvisionnement en fournitures nécessaires au fonctionnement des journaux et des radios, l'organisation d'opérations coup-de-poing ont été utilisés pour limiter et parfois annihiler la capacité des médias indépendants à fournir au public serbe des informations alternatives ;
- les attaques contre les journalistes indépendants, dont certains ont été arrêtés, condamnés, malmenés et accusés de trahison pour leurs écrits ;
- l'utilisation par les autorités politiques de leur influence sur le secteur économique et le système judiciaire pour faire pression sur les médias et les journalistes indépendants.

Les mesures ci-dessus citées ont été employées tout au long de son règne par Milosevic et son régime, pour réguler la distribution de la parole publique et s'assurer le contrôle sur le contenu des messages véhiculés par les médias. On peut par exemple illustrer ce fait par la campagne particulièrement agressive menée à partir de 1998 contre la presse indépendante - précédant l'intervention de la communauté internationale au Kosovo et en Serbie - qui allait consister à faire taire toute voix critique, en interdisant les médias indépendants ou encore en faisant adopter en octobre 1998 une nouvelle loi sur l'Information faisant peser sur les professionnels et les organes de presse des menaces de rétorsion économiques les plus dissuasives en cas d'opposition au régime.

Mais si les médias ont préparé la guerre qui éclate avec la proclamation de leur indépendance par la Slovénie et la Croatie le 25 juin 1991, télévisions, radios et journaux l'ont aussi sciemment entretenue en se mettant au service de la guerre, en se livrant une bataille médiatique intense faite de propagande haineuse, d'informations tendancieuses et mensongères. A cet égard, on peut comme exemple citer les fausses informations relayées par les médias serbes et relatives aux pseudo massacres de bébés et/ou d'enfants (serbes) par des Croates ou des Musulmans.
Le 20 novembre 1991, vers la fin du siège de Vukovar par l'Armée fédérale et les troupes serbes et à un moment où les manifestations contre la guerre se multipliaient à Belgrade, une information recueillie par un correspondant de Reuters , Vjekoslav Radovic, fait état du massacre de 41 enfants d'origine serbe, âgés de cinq à sept ans, à l'intérieur d'une école élémentaire du village de Borovo Naselje. Télévision Belgrade va consacrer des heures d'antenne à cette information non confirmée : rapportée pour la première fois dans un reportage de guerre, la nouvelle allait faire ensuite la Une des journaux et émissions télévisées du soir. Au cours d'une émission d'information spécialement dédiée à la couverture des évènements de Vukovar et de Slavonie Occidentale, l'invité est le photographe freelance - Goran Mikic, le premier à avoir fait état de cette information. Au cours de son interview sont diffusées des photos d'adultes massacrés mais aucune photo relative au massacre d'enfants. Le jour suivant, le 21 novembre, un démenti de l'Armée Fédérale, suivi de celui de Reuters, est rendu public alors même qu'a lieu la suite de l'émission d'information consacrée à ce massacre - contraignant le présentateur à se justifier et à s'excuser.
Quoique cette information ait tôt été démentie par l'Agence Reuters - dont l'employé à l'origine de l'information, renvoyé, aurait par la suite été nommé au rang de correspondant à New-York pour l'agence Tanjug, elle allait entre-temps être largement diffusée par les médias contrôlés par le régime de Belgrade. Aucun des journalistes de ces médias ne s'est alors interrogé sur la validité d'une telle information alors même que dans ce village, subissant un siège depuis plusieurs mois, les enfants avaient été évacués et qu'aucune école élémentaire ne fonctionnait plus depuis longtemps dans la zone des combats… La très forte médiatisation de la " mort " de ces 41 enfants, " égorgés par des Croates assoiffés de sang ", venait utilement conforter l'image cultivée par les médias serbes d'un peuple croate " criminel et génocidaire " de même qu'elle allait affaiblir les voix des opposants à la guerre et entraîner un afflux de nouveaux volontaires sur le front.

Autre mensonge destiné à nourrir la haine de l'ennemi colporté par les médias serbes, celui ayant trait au fait que les Musulmans de Sarajevo - assiégée - nourriraient les animaux affamés du zoo municipal avec des enfants serbes. Cette fausse information, diffusée par TV Pale et son présentateur Risto Djogo - porte-voix du régime de Radovan Karadzic, mais aussi par l'agence de presse SRNA, allait être reprise sans aucune vérification par Tanjug et par les médias contrôlés par le régime Milosevic. TV Belgrade, dans son journal télévisé de 19H30, regardé par plusieurs millions de téléspectateurs, annonce ainsi l'information par une correspondance radio avec sa journaliste sur place à Sarajevo : " The Muslim extremists have come up with the world's most horrible way of torturing people. Last nigth, they threw Serb children to the lions in the local zoo. So says the Serb patrol".
Certains hommes et acteurs politiques, avec la complicité de " professionnels " de l'information, ont donc, à dessein, détourné les médias de leur vocation première d'informer et de divertir pour en faire de simples outils de propagande dévoués à leur cause.

De part et d'autre, il y a incontestablement eu, orchestrées par de véritables spécialistes de la propagande, manipulation et instrumentalisation des sentiments et ressentiments des populations composant la Fédération - afin de stigmatiser les différences identitaires et de rendre désormais impossible toute vie commune au sein de l'espace yougoslave. L'entreprise de dénigrement systématique de la communauté musulmane bosniaque par les médias serbes de Bosnie-Herzégovine, relayée en cela par les médias de Serbie, en constitue un bon exemple. Risto Djogo, le présentateur vedette de TV Pale, fut ainsi le chantre de la supériorité serbe et de la dégénérescence musulmane bosniaque - ses attaques répétées visant d'un côté à blesser outrageusement les Musulmans en tant que communauté et d'un autre côté à faire douter les publics serbes de l'appartenance des premiers au genre humain. La journaliste Katarina Subasic rapporte ainsi : " One of the most notorious examples of Djogo's presentations was when the sound of (Bosnian President) Alija Izetbegovic's speech was followed by the images of a monkey".

Définition de la propagande ?

D'une manière générale on parle de propagande dès lors que l'on a affaire à une " action exercée sur l'opinion pour l'amener à avoir certaines idées politiques et sociales, à soutenir une politique, un gouvernement, un représentant ". A partir de techniques spécifiques, la propagande vise à influencer l'attitude fondamentale de l'individu : en ce sens elle " est une tentative d'influencer l'opinion et la conduite de la société de telle sorte que les personnes adoptent une opinion et une conduite déterminée ".

Propagande licite et illicite
Tout homme politique et tout gouvernement cherche naturellement à asseoir sa légitimité, à faire partager ses idées et à obtenir le soutien du plus grand nombre possible d'individus : le recours à la propagande politique, en tant que moyen d'y parvenir, est donc partout employé et ce quel que soit le régime politique considéré. Ce qui fait véritablement le caractère néfaste et répréhensible de la propagande, c'est quand celle-ci est utilisée de façon totalitaire et pour la promotion d'objectifs politiques antinomiques avec le respect des droits de l'homme et contraires au droit international.

Le recours à la propagande par les protagonistes du conflit yougoslave n'est pas nouveau en soi. La dimension totalitaire et la spécificité de la propagande mise sur pied par le régime de Slobodan Milosevic à partir de 1987 tiennent quant à elles dans la volonté de rassembler l'ethnie serbe au sein d'un seul et même État - et donc implicitement à chasser les populations non serbes de tous les territoires où vivent des serbes, en les rattachant à la " Serbie historique ". L'étude attentive de la couverture médiatique en Serbie à l'époque montre que la " nécessité " de mettre à la porte les non serbes est un thème redondant dans les médias - que le message soit véhiculé par des politiques, des intellectuels, des militaires, des journalistes, etc. La presse dans son ensemble reprend systématiquement et en cœur les déclarations incendiaires faisant état des dangers pesant sur les populations serbes et menaçant explicitement ou implicitement les non serbes de représailles.

Propagande et État pour tous les Serbes
Cette politique visant à la constitution d'un Etat pour tous les Serbes s'est accompagnée de politiques ethniques, qu'une habile propagande a justifiées aux yeux de l'opinion publique serbe. Il faut souligner que si les médias ont été l'une des pièces maîtresses de cette propagande c'est parce qu'un contexte particulier a aussi favorisé leur sujétion au pouvoir politique. En effet, il n'existait pas à proprement parler de tradition de médias indépendants à l'intérieur de la Fédération Yougoslave : au sein d'entreprises de presse propriétés d'institutions publiques, les journalistes étaient considérés comme des " travailleurs politiques " devant défendre les idées du Parti, toute critique étant sévèrement sanctionnée. Avec l'implosion de la Fédération, l'indépendance des différentes républiques et l'éclatement de la guerre, les professionnels se sont mués en " patriotes " nationalistes. Les " traîtres " à la nation étaient quant à eux systématiquement écartés.
A une situation de dévolution des médias au Parti Communiste - ce dernier contrôlant tous les canaux de diffusion des nouvelles, ne laissant finalement place qu'à une contre-propagande clandestine - a succédé une situation où les médias, dans un contexte de transition politique, passent sous le contrôle des nouveaux pouvoirs nationalistes au sein de chaque république. En Serbie, c'est la formation politique de Slobodan Milosevic qui va contrôler à son profit le paysage médiatique. Bien que n'ayant pas rompu avec l'idéologie communiste, celle-ci va pourtant connaître, dès 1986-1987, une dérive nationaliste à laquelle seront étroitement associés les médias. Sous le contrôle de Milosevic et de son parti, ceux-là vont être chargés de distiller le venin de la haine et de la peur parmi la population serbe, que la propagande présente comme directement menacée dans son existence même par la présence des autres ethnies minoritaires. Pour ce faire, le régime Milosevic va recourir aux techniques et principes classiques de la propagande, éprouvés efficacement en d'autres lieux et en d'autres temps.

Des médias au service de la guerre

Le conflit de l'ex-Yougoslavie illustre le fait qu'il ne peut plus aujourd'hui y avoir de guerre sans mots d'ordre, sans slogans et donc sans propagande et sans communication. En Serbie particulièrement, l'instrumentalisation des médias au service d'objectifs et d'intérêts nationalistes relève d'un plan mûrement réfléchi - lui-même partie d'une stratégie de conquête et d'affirmation identitaire.
La dimension temporelle de cette guerre médiatique nous a conduit à distinguer trois types d'actions à l'oeuvre. Tout d'abord, les actions à long terme d'éducation, de conditionnement des esprits et de modelage des mentalités - en un mot de contamination, qui correspondent grosso modo à la phase du développement du nationalisme serbe du début des années 1980 jusqu'en juin 1991. Phase qui est marquée par une tentative de récupération et de manipulation de l'Histoire afin de mobiliser l'opinion publique serbe contre de nouveaux dangers. Ces thèmes sont portés par toute la scène intellectuelle et artistique serbe - que l'on considère le théâtre, la littérature, la peinture, etc. Ensuite, à partir de 1986-87, les actions à moyen terme qui ont pris la forme de campagnes d'opinion destinées à propager certains thèmes ou certaines idées allant dans le sens d'objectifs bien définis. Enfin, liées plus directement au début des hostilités, des actions tactiques conjoncturelles, indissociables des précédentes, telles que rumeurs et mensonges...

L'Histoire manipulée au profit d'objectifs nationalistes

La perméabilité des opinions publiques aux messages simplistes et xénophobes véhiculés par les médias ne laisse pas d'étonner, celle-ci s'explique en fait par l'existence d'un terreau exceptionnellement propice. En effet, l'impact des messages médiatiques pourrait être comparé aux effets d'une drogue hallucinogène sur des opinions restées marquées par les déchirements de la guerre de 1940 ; événements dramatiques dont on sait qu'ils ont été totalement "refoulés" et occultés par un pouvoir fédéral et par la volonté d'un homme, Tito, de crainte que tout rappel, toute allusion à ces faits ne réveillent les pires démons et ne conduisent à l'éclatement de la Fédération…
La structure même du système médiatique fédéral mis en place sous Tito - caractérisé par une forte décentralisation, pour garantir à chaque culture des plages d'expression, et où chaque république avait développé son propre complexe médiatique - a favorisé la mainmise de ces partis nationalistes sur ce qu'ils considéraient désormais comme leurs médias…

La responsabilité des intellectuels
En Serbie, la question nationale allait se poser ouvertement dès le milieu des années 1980, dans un contexte de stagnation économique et de crise sociale. Début 1986, sous l'influence du romancier et académicien serbe Dobrica Cosic, l'Union des Écrivains serbes se transformait en caisse de résonance de la revendication identitaire serbe, en multipliant les appels et les manifestations en faveur de la signature d'une pétition dénonçant " le génocide " dont serait victime la population serbe du Kosovo.
Mais c'est la publication, quelques mois plus tard, à travers une fuite organisée dans Vecernje Novosti, de quelques extraits d'un Mémorandum sur les questions sociales actuelles dans notre pays de l'Académie serbe des sciences et des arts, qui allait véritablement mettre le feu aux poudres et poser publiquement la question nationale serbe. Dans ce texte rédigé par seize académiciens, largement inspiré par Dobrica Cosic, on retrouvait exposées - au travers de l'analyse de la crise du système fédéral socialiste - toutes les thèses nationalistes qui nourriront les haines ethniques et provoqueront la guerre. Le Mémorandum dénonçait ainsi la discrimination - politique, sociale, économique et culturelle - dont le peuple serbe était victime de la part des autres républiques de la Fédération. Coalition anti-serbe qui, par le biais de la Constitution de 1974, aurait relégué la Serbie et les Serbes dans une position inférieure : partant des intérêts propres au peuple serbe, les seize académiciens appelaient donc à la reconquête des territoires perdus et à la reprise du contrôle serbe sur les provinces autonomes du Kosovo et de la Voïvodine. Cet appel lancé à l'unité des serbes éparpillés aux quatre coins de la Fédération - qui seraient victimes au Kosovo, mais aussi en Croatie et en Bosnie-Herzégovine, de " génocide culturel ", " d'extermination " ou " d'assimilation forcée " - exigeait que les serbes puissent dorénavant posséder et diriger librement leur propre État, quitte pour cela à recourir à la force et à remettre en cause les frontières communes avec les autres républiques de la Fédération.
Milosevic allait plus tard reprendre ce programme à son compte, qu'il utilisera pour arriver au pouvoir avant de commencer à l'appliquer véritablement, avec le concours direct de certains académiciens, une fois élu à la Présidence de la Serbie. Or dans sa conquête du pouvoir comme dans l'instrumentalisation qu'il fait de l'Histoire et de la mythologie serbes, les médias allaient se révéler ses plus précieux auxiliaires.

Milosevic s'appuie sur les médias pour conquérir le pouvoir
Dans la bataille décisive que remportait Milosevic contre l'aile réformatrice du Parti communiste de Serbie en septembre 1987 les médias serbes les plus importants allaient en effet jouer un rôle capital. Et Dusan Mitevic, numéro deux de la Télévision de Belgrade intime de Milosevic, et Zivorad Minovic, rédacteur en chef de Politika, et Slobodan Jovanovic, directeur de Politika Ekspres, soutiendront Milosevic contre ses ennemis au sein du Parti, accusés d'être anti-titistes et anti-yougoslaves…

" L'identité serbe menacée "
Cette première manifestation de la collusion entre Milosevic et les médias serbes, réunis autour d'objectifs nationalistes, allait être suivie, dès l'été 1987 et jusqu'en 1990, d'une intense campagne médiatique visant à monter les serbes contre la majorité albanaise du Kosovo, accusée de tous les maux.
La représentation d'une identité serbe menacée par ses voisins, et en premier lieu par les Albanais, allait être largement exploitée par un quotidien comme Politika, qui allait devenir l'un des principaux instruments de manipulation et de désinformation aux mains du régime. Colportant les pires rumeurs, sans vérification et les présentant pourtant comme avérées, le journal décrivait une situation apocalyptique qui n'avait rien avoir avec la réalité vécue au Kosovo mais qui forgeait le ressentiment serbe et incitait du même coup à la haine et à la violence.

La mystique serbe au service du pouvoir
L'utilisation de l'histoire et la réactivation des anciens mythes serbes à des fins nationalistes allaient alors donner lieu à l'orchestration de manifestations politico-culturelles destinées à entretenir la mobilisation des masses serbes.
Dès 1987, donc, les intellectuels les plus nationalistes se relayaient à la télévision et encensaient le passé de la nation serbe alors que se multipliaient dans les journaux les feuilletons historiques magnifiant la Grande Serbie médiévale et les articles répertoriant les injustices et les attaques dont avaient été victimes les Serbes, de la bataille de Kosovo Polje en 1389 - qui vît la victoire des Ottomans et qui mît fin à l'autonomie de la Serbie - au "génocide" perpétré contre les populations serbes en 1941 par l'État croate indépendant, reconnu par Hitler et Mussolini et dirigé par Ante Pavelitch, chef du mouvement nationaliste des Oustachis responsable de l'assassinat du roi Alexandre en 1934…
Le 9 février 1990 Politika publiait par exemple une lettre signée par Vojislav K. Stojanovic, président de l'Association des enseignants universitaires et des scientifiques de Serbie, qui se livrait à une très nette exagération des chiffres concernant le nombre des victimes serbes durant la Seconde guerre mondiale ou la prétendue explosion démographique des Albanais du Kosovo : " Le peuple serbe n'a jamais été un peuple conquérant, et il n'a jamais cherché à opprimer d'autres peuples. Mais les autres peuples, selon un destin funeste, ont cherché à le soumettre et à l'opprimer (…) dans le crime de génocide commis par les ultra-nationalistes croates, le peuple serbe a perdu plus de deux millions de victimes innocentes pour la simple raison qu'elles étaient serbes (…) Les Albanais ont agi de manière immorale et inhumaine : ils ont développé une campagne inouïe en faveur de la fécondité de leurs pauvres et misérables femmes, et c'est ainsi que s'est développée chez eux une explosion démographique jamais vue nulle part, la plus forte du monde. Ils ont ainsi multiplié leur nombre par 50, en seulement quarante ans, au Kosovo et en Metohija "…

La médiatisation des " messes politiques "
Cérémonies artistiques, religieuses et rituelles allaient se multiplier dans tout le pays pour commémorer les " victimes serbes " à travers l'Histoire.
D'un point de vue symbolique, la " messe politique " la plus réussie fut sans conteste l'organisation par le régime, le 28 juin 1989, du six centième anniversaire de la défaite du " Champ des merles " à Kosovo Polje, qui vît les Ottomans prendre pied pour plusieurs siècles dans la région. Devant un million de Serbes rassemblés pour l'occasion, Slobodan Milosevic promettait de " nouvelles batailles " au peuple serbe pour le laver de cette défaite sacrificielle, qui avait fait plusieurs dizaines de milliers de morts, et appelait au réveil national. La Télévision serbe, comme d'ailleurs l'ensemble des médias, allait donner une importance particulière à cette mise en scène qui présentait Milosevic comme le personnage salvateur qui avait rendu au peuple serbe sa dignité collective en récupérant le " paradis perdu " de la vieille Serbie.
A cet égard, une place à part doit être réservée au quotidien Politika et sa rubrique " Echos et réactions ", réputée pour prôner la haine et la xénophobie. Entre juillet 1988 et mars 1991, ce seront ainsi plus de 4000 contributions - d'intellectuels, syndicalistes, militaires, enseignants, docteurs, etc. mais aussi d'institutions publiques - qui seront publiées. A partir de thèmes différents - directement inspirés des griefs ou objectifs présentés dans le Mémorandum de l'Académie Serbe de 1986, le même message revenait inlassablement comme un leitmotiv, celui des injustices historiques faites au " Peuple " serbe… Sous-entendu : que le temps était venu de réparer. Cette rubrique, qui a joué un rôle primordial dans la manipulation de l'opinion publique serbe, était reprise dans ses grandes lignes par les médias électroniques contrôlés par le pouvoir, TV Politika et TV Belgrade. Ces très nombreuses contributions étaient présentées comme étant l'expression de la volonté du " Peuple " serbe et servaient du coup comme autant de justifications à la mise en œuvre des thèses nationalistes du régime Milosevic - procédé classique de propagande visant à créer artificiellement l'unanimité ou la cohésion autour d'un leader, de sa politique…

L'assaut sur les médias
La propagande officielle du régime allait être d'autant plus efficace que Slobodan Milosevic prenait le contrôle de la télévision de Belgrade juste après s'être "imposé" à la tête du parti communiste : la direction était remplacée par des hommes de confiance et membres du parti chargés de renforcer la pression idéologique du "renouveau nationaliste serbe" ; plusieurs centaines de journalistes n'adhérant pas à la politique de Slobodan Milosevic étaient mis à la porte de la télévision et des journaux à Belgrade, Novi-Sad et Pristina.
En juillet 1990, dans la foulée du décret mettant fin à l'autonomie du Kosovo et de la dissolution du gouvernement et du Parlement, était décidée la suppression des programmes radiophoniques et télévisés en langue albanaise dans la province - privant ainsi plus de deux millions d'Albanais d'informations dans leur langue maternelle - et le journal Rilindja y était interdit. Parallèlement, une vingtaine de journalistes de langue albanaise du Kosovo étaient arrêtés et emprisonnés par les autorités de Belgrade et quelque cinq cents journalistes de la radio-télévision travaillant au Kosovo étaient renvoyés…

La télévision, pièce maîtresse du dispositif
Ce verrouillage quasi total des médias allait permettre au leader serbe et à son parti, le Parti Socialiste Serbe, d'emporter facilement les premières élections libres en décembre 1990… Outre le groupe de presse écrite Politika, c'est la télévision qui allait se révéler le vecteur essentiel de la mystification de l'Histoire en Serbie.
En 1990, pour préparer et justifier la reprise en main de la province du Kosovo par Milosevic, la télévision serbe lançait, à coups de commentaires globalisants, une campagne contre les Albanais du Kosovo, accusés "d'empoisonner les puits et d'égorger les enfants"; campagne relayée par le quotidien Politika qui publiait les courriers de lecteurs - en fait souvent des pièces montées - attestant le fait que les Albanais y violaient les femmes serbes par centaines. Dans l'édition du 9 février 1990 de Politika on pouvait ainsi lire, sous la plume de Vojislav K. Stojanovic, président de l'Association des enseignants universitaires et des scientifiques de Serbie, que " (…) Aujourd'hui, les terroristes albanais, bestiaux, se déchaînent au Kosovo et en Metohija, en détruisant et en agressant tout ce qui est serbe, en faisant irruption dans les maisons serbes et en terrorisant les rares personnes qui y sont restées. Au Kosovo et en Metohija, règne la terreur des terroristes armés jusqu'aux dents (…) ".
D'une manière générale, avant le déclenchement de la guerre par la Serbie, les médias audiovisuels de Belgrade ont diffusé de nombreuses émissions consacrées au rappel d'événements historiques qui sont toujours mis en parallèle avec les persécutions dont seraient victimes les Serbes de Croatie et de Bosnie.
Les plus hautes autorités morales et intellectuelles serbes sont partie prenante du conditionnement de l'opinion publique pour justifier la guerre à venir avec la Croatie. A la télévision nationale, du haut de leur autorité incontestée, ils participent à l'interprétation de ce que sont les intérêts vitaux de la Serbie. Les rappels incessants de l'État Croate Indépendant et des atrocités commises par les Oustachi servent d'alibi aux objectifs politiques du régime et sont à la base du développement et de l'intensification de la haine inter-ethnique. Un reportage télévisé est ainsi consacré le 4 août 1991 à une cérémonie d'excavation des restes de martyrs de crimes oustachi - présentés au public dans des dizaines de petits cercueils, présidée par l'Académicien Dobrica Cosic : " One of the greatest sins of my generation, is this funeral which we perform fifty years too late, the funeral of Prebilovac martyrs. We committed this sin because we foolishly believed that by forgetting the Ustashi crime we contributed to the brotherhood of the Serbian and Croatian peoples ". Le parallèle entre le passé et le présent, où l'on assimile le régime de Frandjo Tudjman à celui d'Ante Pavelic, est fait pour pousser au paroxisme la haine anti-croate. On voit ainsi à l'époque à la Télévision Serbe un Jovan Raskovic, psychiatre, académicien et leader des Serbes de Croatie, déclarer lors d'un meeting : " The genocide has begun, and it depends on the Serbs in Croatia and in Serbia and the international factor, Europe and the world whether their movement will reopen its concentration camps and the pits used as collective tombs. But one thing is for sure : Serbs will never again be led to the pits by just a couple of Ustashas. Serbs have to put up a great resistance and the genocidal idea will collapse along with the genocidal Croatian state".
L'imagerie des Turcs et de la longue domination ottomane en Serbie sera elle aussi abondamment utilisée pour dénigrer la communauté bosniaque musulmane, présentée comme tête de pont de l'expansionnisme naturel des Turcs et donc implicitement comme une menace de reconstitution de l'Empire Ottoman d'antan.
Cette propagande médiatique a été particulièrement réussie car elle a joué sur des ressorts profonds, en s'appuyant sur des sentiments durablement enracinés dans la conscience collective serbe. Au peuple serbe qualifié d'innocent et juste sont systématiquement opposés ceux qui l'ont martyrisé au fil des siècles et qu'il faut désormais arrêter pour éviter que de nouveaux malheurs ne le frappent. En ce sens, les innombrables et douteux "parallèles historiques" ont véritablement préparé, jour après jour, l'opinion publique à l'éclatement du conflit.
A la propagande anti-albanaise des débuts va succéder ensuite une propagande anti-slovène, anti-croate puis anti-bosniaque - propagande multiforme au service d'un seul et même objectif politique : la création d'un État pour tous les Serbes.
Parallèlement à la propagande dirigée contre les ennemis de l'extérieur, le contrôle total qu'exerce le Parti Socialiste de Milosevic sur la Télévision Serbe lui permet de faire taire les voix discordantes de l'intérieur. Quand elles ne sont pas tout bonnement ignorées les actions de l'opposition sont systématiquement dénaturées et assimilées à des actes de trahison contre la Serbie.

Les médias au cœur de la guerre yougoslave

L'action de la propagande sur les populations pour les amener à adhérer aux politiques nationalistes guerrières a pris la forme de véritables campagnes d'opinion. Tantôt il s'est agi de justifier la conquête de territoires qualifiés d'ancestraux mais occupés par l'ennemi - ennemi qu'il a bien fallu "chasser", tantôt de dénigrer une ethnie ou une nation pour mieux légitimer la violence employée à son encontre (c'est-à-dire en fait se poser en victime du nationalisme des autres pour mieux alimenter son propre nationalisme…) ou, encore, de réduire à néant ou presque toute forme d'opposition aux pouvoirs nationalistes à l'intérieur de chacune des républiques.
La guerre va accélérer le dévoiement de professionnels se muant en acteurs, pour ne pas dire en soldats du conflit. En contradiction avec l'éthique de la profession, on verra par exemple des reporters participer à l'interrogatoire de prisonniers croates et/ou musulmans bosniaques, prendre directement partie pour l'un des protagonistes du conflit, présenter comme témoins de crimes des personnes trop proches ou trop éloignées des faits rapportés, etc.

La Télévision joue sur l'émotivité du public en présentant des tragédies individuelles pour lesquelles le téléspectateur ne peut que compatir, en l'absence de tout mécanisme de protection - particulièrement dès lors qu'il s'agit des êtres les plus fragiles que sont les enfants. On peut illustrer ceci par les trois exemples suivants.
Alors que les combats font rage en Croatie, TV Belgrade diffuse le " témoignage " d'un dignitaire religieux orthodoxe d'un monastère de Zenum - Friar Filaret - qui, assis devant une table sur laquelle repose un crâne humain noirci, sur lequel la caméra fait des gros plans successifs, raconte :
- " Ustashi raided a Serbian village near Kukuruzari. They captured little Llija and made his mother watch them cut the boy's throat. Then they took his body away"
- Reporter : "It happened on his birthday ?"
- "Yes, on August 2, this year. The boy's mother ran after them bagging them to give her her son's body, but they carried him away and later burned his copse. The skull is the only thing left. But she wouldn't have got even his skull if it hadn't been for one woman who, although a catholic, was humane and compassionate enough to show her the place where her son was buried. So she went there and found only this charred skull
".

Justifier le recours à la force contre l'ennemi
L'objectif politico-militaire d'un État pour tous les Serbes, qui suppose le rattachement de territoires bosniaques et croates où vivent des populations serbes, a été appuyé par les médias serbes qui ont servi d'outils de légitimation de l'usage de la force et de la violence.
La télévision de Belgrade s'est employée à justifier, de façon systématique, le recours à la force et donc à la violence par les Serbes, en assenant au public des affirmations simplistes qui n'apportent en fait que très rarement une information ou indication précises - ne serait-ce que sur les dates ou les lieux par exemple. La couverture des combats à Vukovar par la Télévision serbe est particulièrement éclairante en la matière : dans la façon de présenter les évènements - et notamment les pertes infligées à l'ennemi, tout est fait pour faire croire au public que les Serbes défendaient la ville.
A travers reportages et commentaires agrémentés d'images, la télévision s'emploie à cultiver la haine inter-ethnique et religieuse envers la communauté croate, catholique : un jugement global les dépeint comme inhumains - rendant de la sorte plus facile, voire légitime, leur humiliation, leur destruction et leur élimination.
Pour y parvenir, les envoyés spéciaux multiplient interviews de militaires et de civils. Les témoignages de civils recueillis par les reporters sur place à Vukovar sur de prétendues atrocités commises par les " Oustachi " n'apportent aucun élément de preuve à ces allégations et les témoins ne sont jamais des témoins directs. Dans un reportage qui y est consacré, un journaliste montre à la caméra des dents en or dans la paume de sa main et affirme : " I am holding in my hand some golden teeth, they told me these teeth were extracted with a knife, from practically living people, which they killed". Plus loin, le journaliste poursuit, interviewant un vieil homme en uniforme vert :
- " Do you have any examples of anyone being killed, slaughtered or having suffered similar atrocities ?"
- "I left earlier but as I know there were other kinds of torture"
- "What happened ?"
- "Well, they slaughtered, gouged out eyes, cut off children's fingers. In baking pans on liberated territories we found children they wanted to roast. Soldiers with heads cut off, the injured were disembowelled"
- "They have no mercy even on those wounded ?"
- "They have no mercy on anyone, I don't know how that is, what are they, animals or what, they are not human
".
Tout est fait pour stigmatiser l'adversaire. Dans cette optique, les médias serbes mettent continuellement l'accent sur les crimes commis par le régime croate lors de la Seconde Guerre mondiale - les téléspectateurs sont par exemple incités à croire que la nation croate dans son ensemble est génocidaire, le public serbe étant alors conditionné à verser dans la haine inter-ethnique.

Autre exemple, à propos de la Bosnie cette fois-ci, lors du journal télévisé du 2 août 1992, le présentateur affirmait que "les forces croates et musulmanes veulent éliminer tout ce qu'il y a de serbe sur ces lieux. La terreur, la haine fanatique, le génocide physique et moral sur les Serbes de Bosnie, les agressions en territoire serbe entrent dans leur optique politique et militaire". Les musulmans sont traités de "moudjahidines", de guerriers du "djihad" ou de "fondamentalistes musulmans", tous ces qualificatifs étant bien évidemment mis en parallèle avec le rappel de l'occupation ottomane et son lot de conversions forcées à l'islam…

Stigmatiser l'adversaire
Les commentaires faits par les journalistes serbes, y compris dans les journaux, proscrivent les termes "bosniaque" ou "forces bosniaques" au profit d'expressions péjoratives et connotées le plus négativement : on relève entre autres l'exemple des "guerriers d'Ali, armés par Saddam Hussein" qui mènent "une guerre sainte au nom de l'islam". Le 17 août 1992, le journaliste de Télévision Belgrade, Ranko Elez, traitait ainsi pêle-mêle les forces musulmanes bosniaques de " fondamentalistes islamistes ", d' "islamistes chauvinistes" et stigmatisait les " hordes cruelles d'Alija [Itzebegovic] ". A cela s'ajoute que la Serbie est historiquement présentée comme le rempart contre l'invasion islamiste en Europe…
De leur côté, les Croates et leurs combattants sont désignés sans nuance d' "Oustachis" ou de fascistes se battant au nom de l'Allemagne. La presse et la télévision serbes tentent de montrer à leur public que le pouvoir croate, avec à sa tête le président Tudjman, n'est rien d'autre qu'une réminiscence du pouvoir " oustachi " de la Seconde Guerre mondiale. Politka Ekspres fait ce parallèle dans son édition du 27 juillet 1991 lorsqu'il rend compte de la peur des Serbes de Croatie face à la " milice croate " et à son emblème (le sahovnica) s'inspirant du drapeau du régime fasciste croate allié des SS et d'Hitler…
Le manichéisme bons-méchants vaut également pour la description des combats. Les reportages montrant les forces serbes en mouvement ne comportent aucune image de destruction, de victime civile. Lorsque les forces serbes attaquent une ville, l'action est présentée comme un moyen de défense : selon la terminologie officielle, les Serbes n'attaquent jamais les premiers. Le contraste est saisissant avec les reportages relatant les offensives opérées par les troupes croates, qui n'épargnent rien mais qui détruisent tout, et qui égorgent systématiquement les civils serbes !

La paranoïa du complot
Mais ce qui distingue profondément le nationalisme serbe, c'est son caractère paranoïaque. On peut l'illustrer par la permanence, dans les médias et dans les discours des hommes politiques, de l'idée de complot contre la nation serbe. Vecteur principal de la théorie du complot international dont serait victime la Serbie, la Radio-Télévision Serbe met ainsi systématiquement en avant cette thèse dans ses reportages et dénonce " le monde (qui) veut nous faire courber l'échine, sacrifier notre honneur et nos frères de Bosnie et de Croatie ", ce sur fond d'images de populations serbes en exil et de soldats serbes massacrés…
Au fur et à mesure que l'attitude de la communauté internationale se fait plus dure face à la Serbie et à la République Serbe de Bosnie-Herzégovine, et notamment après les frappes sur des objectifs serbes autour de Gorazde, la RTS et les médias serbes bosniaques évoquent l'idée d'un complot international génocidaire contre les Serbes. Parallèlement, les plans de paix successifs de la communauté internationale ont été dénoncés comme des stratagèmes machiavéliques pour que les Serbes abandonnent leurs frères de Bosnie ou de Croatie. Ainsi, le 10 avril 1993, la télévision serbe affirmait, par la voix de son présentateur, que signer le plan Vance-Owen revenait à approuver "le nettoyage ethnique à l'encontre des Serbes"… Sous la pression et les menaces de la communauté internationale la propagande des médias allait néanmoins virer de bord, en même temps que Slobodan Milosevic - qui appelait début mai les Serbes de Bosnie à ratifier le plan. Le pouvoir de Milosevic sur la RTS se vérifiait une nouvelle fois en cette occasion, les commentaires journalistiques à propos du plan Vance-Owen variant du tout au tout en un mois d'intervalle - épousant fidèlement la volte-face du leader serbe.
Autre visage de cette machination anti-serbe, le complot prétendument orchestré par les "traîtres" de l'intérieur : les journalistes accusés de ne pas coller à la ligne Milosevic seront ainsi écartés de leurs fonctions, après avoir été nommément désignés comme "traîtres" par les hérauts du régime. L'ultra-nationaliste Vojislav Seselj, chef du Parti radical, qui annonçait par avance les intentions réelles du gouvernement serbe, dressera ainsi à plusieurs reprises, lors de conférences de presse retransmises par les médias officiels, les listes des journalistes "incontrôlables ou partisans" qui seront effectivement écartés. Quelques jours après ces déclarations prémonitoires, 1500 journalistes et autres personnels technique ou administratif étaient interdits d'entrée à la radio-télévision et mis en " congé forcé ".
Les médias indépendants n'étaient pas moins dénoncés et attaqués comme traîtres. Le 27 mai 1992, le présentateur de la deuxième édition du " Journal " de Télé-Belgrade (RTS) déclarait par exemple : " Pour la première fois à Belgrade depuis le début de la guerre, les prétendus partisans de la paix portent un brassard noir en signe de deuil. Les médias internationaux rivalisent d'hystérie anti-serbe. A l'intérieur même du pays, les publications belgradoises Borba et Vreme en font désormais autant "…

Triomphe de la désinformation

Si la désinformation consiste bien en l'utilisation "de techniques de l'information - notamment de l'information de masse - pour induire en erreur, cacher ou travestir des faits", alors on est réellement en droit de parler du triomphe de ces procédés dans le cadre du conflit yougoslave.
D'une manière générale, toute information contradictoire avec la propagande officielle est méthodiquement écartée. L'un des exemples les plus flagrants en la matière est sans nul doute le bombardement par les forces serbes des villes de Sarajevo et de Dubrovnik. Les images diffusées sur Dubrovnik étaient accompagnées d'un commentaire accusant notamment les preneurs d'images occidentaux de manipulation et d'avoir fait brûler un pneu devant leurs caméras pour faire croire que la ville était en flamme… Quant aux bombes lâchées sur Sarajevo et les dégâts occasionnés, pendant quelques mois ils n'existeront tout simplement pas aux yeux des téléspectateurs serbes puisque la télévision de Belgrade, pour nier leur existence, diffusera des images de la ville prises des mois, voire des années auparavant. De son côté, TV Pale, par la voix de son présentateur Risto Djogo, affirmera tout au long du siège de Sarajevo que les Musulmans se " bombardaient eux-mêmes ". Cette " négation-reconstruction " de la réalité sera amplement relayée par la Télévision de Belgrade, qui affirmera par exemple le 26 décembre 1992 que le siège de Sarajevo était le fait des Musulmans : " Muslims are keeping Sarajevans under siege from inside of city, and Serbs are just protecting their own hills around the city "…

Des nouvelles dérangeantes systématiquement minimisées ou dénaturées
Il est aussi fréquent qu'une information dérangeante soit minimisée dans sa signification. La simple annonce de la chute de l'enclave de Srebrenica en juillet 1995 est ainsi reléguée en fin de journal télévisé par la RTB, loin derrière les informations principales du jour : à savoir les affaires économiques du pays et la guerre en Tchétchénie… Le sens donné à l'événement par les médias serbes fut pour le moins dénaturé. Katarina Subasic écrit à ce propos : " As the world attention was fully focused on the mass deportation of Muslim civilians and still unclear number of victims estimated between 6 and 8.000, both the Bosnian Serb media and Milosevic-controlled outlets in Serbia described it as as a "liberation of the town run by Islamic fundamentalists", not mentioning at all any of wide atrocities committed during the weeks of Serb offensive "…
La RTS n'est pas la seule à procéder de la sorte, Politika a aussi justifié sans discontinuer l'effort de guerre de la partie serbe bosniaque, ne donnant crédit qu'aux informations émanant des Serbes bosniaques. Par une présentation tendancieuse et sans aucune analyse du conflit - notamment par une absence totale d'explication de la position du gouvernement bosniaque - le quotidien de Belgrade a lui aussi activement contribué à l'aveuglement de l'opinion publique serbe.

Diffusion de fausses nouvelles pour stigmatiser davantage l'ennemi
La guerre en Bosnie sera particulièrement propice à l'invention de fausses informations et de mensonges grossiers par la Télévision de Belgrade, à l'instar par exemple de l'information diffusée au journal télévisé du 20 août 1992 dans lequel un reporter envoyé sur place affirmait que 4 000 Serbes de la rive gauche de la Drina étaient menacés de génocide.

D'autres mensonges tout aussi déments, repris par les médias serbes sans aucune vérification - comme l'existence de "colliers fabriqués par les Croates avec des doigts coupés d'enfants serbes", sont élaborés pour fanatiser les populations serbes éparpillées sur différents territoires et, finalement, justifier des politiques de conquêtes et de nettoyage ethnique. En filigrane de ces grossiers trucages transparaît donc l'idée que tous les moyens sont bons face à de tels démons…

Renaud de la Brosse
Yamoussoukro, mercredi 7 décembre 2007