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39e Assises de la presse francophone

Médias, démocratie et paix
Côte d'Ivoire
Dimanche 2 - samedi 8 décembre 2007

3ème table ronde
" L'engagement des médias pour la paix "
Yamoussoukro, jeudi 6 décembre 2007

 

Introduction par René GNALEGA
directeur de la Francophonie et de la coopération culturelle du ministère de la Culture et de la Francophonie

L'ENGAGEMENT DES MÉDIAS POUR LA PAIX

Introduction

Avant tout propos, je voudrais présenter les excuses de M. Augustin KOUADIO KOMOE le ministre de la Culture et de la Francophonie qui, tenu par les exigences de sa fonction n'a pu faire le déplacement de Yamoussoukro pour nous entretenir sur le thème qui nous rassemble ce matin à savoir " l'engagement des médias pour la paix. "

Je m'emploierai à faire quelques réflexions rapides sur le thème choisi en partant surtout de la Côte d'Ivoire, étant entendu que je suis moi-même extérieur au métier de journaliste.

Le thème de ce matin est d'importance et je me rappelle que l'un des intervenants, je crois que c'est le Président Fologo, en a souligné la pertinence surtout pour les pays en situation de crise ou de post-crise.

Un mot retient mon attention dans le triptyque " engagement / médias / paix " Et c'est le mot " engagement " celui-ci porte, pour ainsi dire, à bras le corps la substantifique moelle du thème à nous soumis.

Tout est dans l'engagement. Car c'est l'engagement qui est de mon point de vue, le vrai déclic, le détonateur, l'embrayeur de la paix.

Qu'est alors que l'engagement ?
L'engagement sous-entend, présuppose que l'individu lié par un contrat, une promesse, une convention ne peut s'y soustraire de quelque façon. Sur la base, le substrat de ce contrat, de cette promesse, de cette convention, l'individu agit conformément, strictement par rapport aux prescriptions émises. Mais si l'on s'en tient à la définition précédente, l'individu ne fait qu'exécuter les recommandations inscrites dans le document de départ auquel il est lié servilement. Or il me semble que la notion d'engagement implique le libre choix de l'individu à s'investir dans le domaine choisi mais à s'y investir totalement, complètement, absolument sans obligation extrinsèque, lui-même ayant compris, intériorisé et accepté les règles du jeu.

L'engagement du journaliste pour la paix est de mon point de vue, la résultante ou le résultat d'une prise de conscience, celle qui a fait comprendre au journaliste que la paix est un bien précieux, inestimable. Et qu'en tant que maillon fort de l'État, 4e pouvoir pour certains puisqu'il m'a semblé hier que tout le monde n'était pas d'accord à ce sujet, les médias devraient peser de tout leur poids pour faire de la paix non pas une réalité évanescente mais réelle et effective.

Par quoi devrait se traduire l'engagement des médias pour la paix ? quel peut être l'engagement des médias pour la paix ?

En ce qui concerne la Côte d'Ivoire, je dirai que l'avènement du multipartisme en 1990 a engendré la naissance de plusieurs journaux. On a même parlé du printemps de la presse avec la floraison (le thème est justement en adéquation avec le printemps) de journaux de toutes les tendances avec les fortunes diverses. Même si les médias ont été décriés, ils ont œuvré à la formation et à l'information de la population permettant l'émergence d'une certaine conscience politique. Puis s'est déclenchée en septembre 2002 la crise politico militaire. Moyen de communication et de formation d'opinion, les médias ont été cités dans cette crise comme acteur majeur de par le traitement des informations souvent tendancieuses et non équilibrées. Ils ont été souvent l'expression de prise de position en faveur des partis politiques dont ils émanent, incitant sans retenue à la haine, à la violence et à la division. La venue de la démocratie a donné libre court à la pensée débridée. L'essentielle était d'abattre l'adversaire politique en utilisant les médias.

C'est même encore bien souvent le cas aujourd'hui malgré un code de déontologie et des instances d'autorégulation. Le constat est sans ambiguïté et s'impose à nous : les médias défendent les chapelles et les leaders politiques au détriment de la quête d'information, au détriment d'un professionnalisme vrai au-dessus de tout soupçon d'amateurisme puéril et avilissant.

L'évolution de notre démocratie a été faite d'épreuves et de difficultés de toute nature. Les médias ont accompagné ce processus démocratique au rythme des événements survenus. Si dans l'ensemble la liberté de la parole, d'écrire ou de lire est donnée à tous, il faut malheureusement se rendre à l'évidence que nos médias ont contribué à l'exacerbation des tensions entre les Ivoiriens. J'en veux pour preuve, les différents conflits nés de la désinformation, les atteintes à la vie privée des personnalités qui se soldent souvent par des procès. Notre presse, certes jeune a commis beaucoup de dérapages et les structures mises en place par les journalistes eux-mêmes, ont à travers des communiqués, dénoncé la non application de la déontologie régissant le métier. Or une presse est avant tout, un moyen d'information et de communication. Le journaliste, élément essentiel du milieu social ou il vit devrait avoir pour souci prioritaire dans ses écrits, la création des conditions idoines, de concorde, d'harmonie et de sérénité du milieu ou il se trouve.

Le journaliste devrait faire un effort pour éviter de faire des commentaires désobligeants en déformant les faits qui sont sacrés même si ces faits sont dès le départ comme le disent certains, une interprétation.

Je le redis avec force, si la crise que nous avons vécue en Côte d'Ivoire a des origines politiques et économiques indéniables, force est de reconnaître que les médias ont largement contribué à son aggravation. En effet, avant que la guerre ne survienne, et avant les élections d'octobre 2000, bien des journaux étaient déjà en guerre. Cette époque a vu des prises de position allant jusqu'à l'extrémisme. C'est ce qu'a reconnu le ministre SY Savané lorsqu'il écrivait sur le site africulture : " la violence extrême des lignes éditoriales a paru parfois comme un prolongement des combats se déroulant derrière l'autre ligne, celle du front militaire au plus fort de la crise, les Nations Unies avec le vote de la résolution 1572 du 15 novembre 2004 demandaient aux autorités ivoiriennes de " faire taire les voix incitant à la haine, à l'intolérance et à la violence. "

C'est à ce stade que le thème de ce matin prend tout son sens sous sa forme interrogative : Est-ce que nos médias sont engagés pour la Paix ?
Je n'en suis pas du tout convaincu. Est-ce que les médias ont intériorisé comme un " modus vivendi " l'obligation de faire la paix à l'exclusion des querelles partisanes inhérentes à la nature humaine comme le reconnaissait Spinoza ?
Je dis encore que je n'en suis pas convaincu. Sans me présenter à vous comme un donneur de leçons, je ne suis qu'un observateur extérieur au métier qui est le vôtre. La presse devrait s'engager résolument dans la recherche de la paix et de la concorde entre les populations. Car elle a une emprise sur les populations en tant que vecteur de la communication entre le pouvoir et le peuple, entre les détenteurs de l'information, donc du savoir et celui qui est en quête de cette information.
Si la presse ne peut se détacher des chapelles politiques qui luttent pour la quête du pouvoir d'État, elle doit au moins s'abstenir de créer des conflits.

Ce que le Président Hervé BOURGES a dit lors de la cérémonie d'ouverture est d'importance à ce propos.
" Les médias ont leur rôle pour conforter au contraire la cohésion des Nations, et la reconnaissance mutuelle et pacifique des différences qui peuvent exister en leur sein".

Il ne s'agit pas de nier les oppositions, mais de donner un cadre équilibré et pacifique à leur dialogue, voire à leur confrontation. Le pluralisme existe dans toutes les sociétés, les journalistes doivent donc l'exprimer. Dans un cadre normalement régulé, l'expression du pluralisme est la meilleure garantie contre le recours à la violence. Mais, il faut toujours se garder des dérives qui conduisent à la haine et au rejet d'autrui.

L'engagement du journaliste pour la paix doit se traduire par la recherche incoercible, permanente, pérenne de la cohésion sociale ; car étant lui-même élément de la société. Donc acteur social et économique qui ne peut prospérer que lorsque la Nation est en paix. Les écrits et les émissions doivent contribuer à former la Nation, à resserrer les liens entre les citoyens, à forger un type de citoyen nouveau soucieux de la préservation du climat. Cette prise de conscience du journaliste en faveur de la paix dans la nation devrait être effective et se traduire par le respect des règles de courtoisie, de bienséance et le rejet de tout extrémisme.

Cet appel au respect de la déontologie pour la paix n'est nullement une invite à la promotion de la pensée unique, au totalitarisme ou encore à l'embrigadement de la presse pour qu'elle épouse systématiquement les points de vue du pouvoir en place. Mais il est davantage un cri du cœur lancé en direction d'une profession sensible qui peut défaire et refaire l'actualité et les opinions. Ernest Renan ne disait-il pas " la Nation est une âme, un principe spirituel ? " Cette assertion montre que bâtir une Nation, c'est forger un être à partir de plusieurs entités. Or la presse est au cœur de cette entreprise. Elle a sa place dans le processus de réconciliation des populations de la Côte d'Ivoire. L'accord de Ouagadougou nous permet d'entrevoir un horizon où l'espoir est permis. Les chapelles politiques invitent de façon souterraine à mettre à mal cet accord même s'ils affichent un certain soutien qui n'est en fait que de façade. Or quoi qu'on dise la situation est encore fragile. Sans vendre son âme au diable en jetant par-dessus bord les appartenances politiques ou les convictions intimes ou politiques, il est possible de s'entendre sur la paix, sur la nécessité de la consolider, de la construire pierre par pierre. Cette paix a été loin de nous pendant cinq ans, les médias devraient cultiver des thèmes rassembleurs mettant en relief l'unité nationale, le dialogue entre les peuples divers mais unis par un même vouloir de vivre ensemble.
Il est possible, dis-je, de mettre en éveil les insuffisances, les limites, les tares de tel ou tel parti politique sans s'en prendre aux fondamentaux, c'est-à-dire aux éléments concourant à l'équilibre de l'État. Nos États sont faibles.
Aussi, l'engagement des médias pour la paix devrait-il être une préoccupation de tous les instants.

CONCLUSION

Pour conclure, je dirai que les médias ont un rôle plus qu'important à jouer pour la paix. Ce rôle est décuplé en situation de crise et de post-crise. Il faut peut-être mettre en œuvre des processus qui permettent aux journalistes de prendre davantage conscience de leur rôle déterminant pour créer les conditions d'une vie apaisée dans les États pour qu'ils ne soient ni pyromanes ni médecins après la mort.

Je vous remercie.

René GNALEGA
directeur de la Francophonie et de la coopération culturelle
du ministère de la Culture et de la Francophonie
Yamoussoukro, jeudi 6 décembre 2007