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LES GRANDS BOULEVARDS

Le quartier Montmartre - Poissonnière

 

Les armoiries de la Ville des Paris

Extraits de PARIS ET SES QUARTIERS
par Thierry HALAY, aux éditions L'Harmattan, Paris, 1998

 

LE FAUBOURG MONTMARTRE

Il ne faut pas confondre le faubourg Montmartre avec l'ancienne commune de Montmartre, bien que les deux quartiers soient géographiquement très proches. Le premier fait aujourd'hui partie du IXe arrondissement et la seconde du XVIIIe, depuis la création des vingt nouveaux arrondissements en 1860.

Le faubourg fut pendant longtemps consacré largement aux cultures, comme celles effectuées par les chanoines de Sainte-Opportune qui y possédaient au XIIIe siècle une ferme, qui donnera son nom à la rue de la Grange-Batelière. L'origine de ce vocable, qui n'a aucun rapport avec la batellerie, est incertaine: il pourrait provenir d'un pré utilisé pour des joutes (batailles), ou signifier ferme crénelée ("bataillée").

Jacques et Jean Cadet, maîtres-jardiniers sous Charles IX, sont quant à eux à l'origine de l'Enclos Cadet, dont les terrains seront encore propriété de la même famille au XVIIIe siècle: mais à cette époque, elle avait abandonné la traditionnelle culture potagère et Charles-Edmond Cadet de Chambine était devenu Premier Commis des Finances...

Le boulevard Montmartre naît en 1676, au nord du rempart bastionné de Louis XIII, devenu un édifice inutile. Il est l'un des "grands boulevards", créés suivant le tracé des anciennes enceintes militaires. Cette nouvelle voie à la mode va permettre une meilleure communication entre le faubourg Montmartre et d'autres quartiers et draine au XVIlle siècle une intense activité.

C'est précisément au siècle des Lumières que l'urbanisation du secteur commence réellement.

La mairie du 9e arrondissement

La mairie du IXe arrondissement est logée dans un des bâtiments les plus anciens du secteur, l'hôtel d'Augny, 6 rue Drouot, construit de 1748 à 1752 par Charles-Etienne Briseux. La Ville de Paris l'a acheté en 1849. Il possède de très beaux salons au rez-de-chaussée, utilisés notamment pour des expositions temporaires, un grand escalier classé, et au premier étage, une salle de mariage avec un décor Empire.

Le Faubourg connut d'autres personnalités, telles que Louis-Napoléon Bonaparte (le futur empereur Napoléon III), qui naquit le 20 avril 1808 au 17, rue Laffitte; sa mère, la reine de Hollande, y tenait un célèbre salon. Le peintre Claude Monet vit le jour dans la même rue, au n' 19, le 14 novembre 1840.

Le Théâtre des Variétés

Le spectacle acquit une place de choix dans ce quartier qui fut l'un des plus animés de Paris. En 1807 Mlle Montansier, qui venait d'être chassée du Palais-Royal pour cause de "voisinage déshonorant", fait construire boulevard Montmartre (actuel n° 7) le Théâtre des Variétés, par l'architecte Cellerier. Ce théâtre a conservé sa façade d'origine.

Empereurs et rois fréquentèrent les Variétés. Et pour l'acteur Brunet qui joua sur cette scène sous quatre régimes jusqu'en 1833, le spectacle était dans la salle. Il put ainsi mesurer derrière les changements de monarques, le sens de l'humour de chaque maître du moment : "Napoléon riait un peu, Louis XVIII riait d'un gros rire, Charles X souriait et Louis-Philippe riait aux éclats", nota l'acteur cité par Jacques Hillairet, auteur disparu d'une magistrale histoire des rues de Paris.

Les Théâtre des Variétés accueillit dans les années 1860 plusieurs créations d'Offenbach, "La Belle Hélène", "La Grande Duchesse de Gérolstein", ou "La Périchole", dans lesquelles triompha Hortense Schneider.

De la rue Saint-Marc à la rue du Faubourg-Montmartre
par les passages des Panoramas, Jouffroy et Verdeau

Le Théâtre des Variétés fut doté d'un accès supplémentaire en 1833, avec une "entrée des artistes" donnant sur la galerie des Variétés, ajoutée au passage des Panoramas (entre le 8 rue Saint-Marc et le 11 boulevard Montmartre), un des plus anciens de la capitale, puisque construit en 1800 à l'emplacement d'une des cours de l'hôtel du maréchal de Montmorency. Il doit son nom aux deux rotondes qui étaient situées de part et d'autre de son entrée et à l'intérieur desquelles on pouvait admirer des tableaux panoramiques de grande dimension. Ces curiosités s'étant cependant émoussées, les rotondes furent détruites en 1831; mais le passage continua à être fréquenté grâce à ses nombreuses boutiques et restaurants.

L'entrée d'un autre passage couvert se trouve de l'autre côté du boulevard Montmartre (n° 12), en face du précédent. c'est le passage Jouffroy, qui porte le nom d'un des actionnaires de la société qui en est à l'origine. A noter d'ailleurs sur le plan juridique que presque tous les passages couverts sont des voies privées. Il fut construit en 1845 par les architectes Destailleur et Romain de Bourges, qui utilisèrent largement le fer, ce qui était alors assez novateur. L'extrémité de la galerie principale est décorée par une horloge et des grappes de raisins qui symbolisent à raison la prospérité du commerce, puisqu'on y trouve des boutiques variées: jouets, produits orientaux, librairies, etc.

Entre la rue de la Grange-Batelière et la rue du Faubourg Montmartre se trouve le passage Verdeau, prolongement du passage Jouffroy, et créé lors de la même opération immobilière; il porte d'ailleurs le nom d'un autre associé de la même société... L'architecte était toutefois différent: on choisit Jacques Deschamps, qui oeuvra dans un style assez proche de celui du passage voisin.

Hôtel Drouot, la salle des ventes

Au confluent de la tradition commerciale et de l'art se situe l'hôtel Drouot, installé en 1851 à l'emplacement de la ferme de la Grange-Batelière, 9 rue Drouot. Cette voie tient son nom du général Antoine, comte Drouot (1774- 1847), surnommé "le sage de la Grande Armée" et qui exerça les fonctions de gouverneur de l'île d'Elbe pendant le séjour de l'Empereur en ce lieu. La Compagnie des Commissaires-priseurs de Paris prit donc le nom de la rue où elle est située en même temps que celui de ce général...

Emile de Labédoilière raconte dans son livre "Le nouveau Paris", paru en 1860: "Une affluence considérable se presse dans les salles de l'hôtel des ventes, lorsque est annoncée la dispersion de quelques belles galeries. Il est curieux de voir avec quelle animation les amateurs se disputent les tableaux de choix. On entend souvent dire que les affaires vont mal et que l'argent est introuvable, et pourtant il y a des ventes de tableaux qui, en quelques vacations, font changer de mains plusieurs millions. Heureux les privilégiés qui peuvent se donner la satisfaction et la gloriole de payer un Wouvermans 50 000 fr., et un Mindershout Hobbima 85 000! Le vendredi 8 mars 1860, l'Empereur est venu visiter, à l'Hôtel des Ventes, la collection de curiosités formée par M. Norzy, et il a acheté deux terres cuites de Clodion moyennant 12 600 fr."

L'hôtel Drouot a accueilli des ventes célèbres comme celles des ateliers d'Hubert Robert, de David ou de Delacroix; d'autres enchères ont concerné des artistes à l'époque méconnus et notamment les impressionnistes Monnet, Renoir ou Sisley (ventes de 1875 et 1876) ou encore Gauguin (ventes de 1894 et 1895).

L'ancien bâtiment étant devenu vétuste, une nouvelle construction a pris aujourd'hui sa place. Réalisée à partir de 1975 et inaugurée en 1980, elle est l'oeuvre de l'architecte Jean-Jacques Fernier. Elle incorpore quelques éléments anciens en fonte. Sa surface totale est de 10 000 m2 comprenant seize salles d'exposition et de vente sur 3 niveaux, un hall d'accueil, ainsi que des locaux de stockage et des bureaux. De nombreux antiquaires, des galeries d'art et des marchands de timbres sont installés à proximité de ce lieu internationalement connu.

Le Musée Grévin

Le quartier a aussi ses musées: c'est en 1882 que le musée Grévin fut créé par le journaliste Arthur Meyer et le caricaturiste Alfred Grévin afin de présenter des personnages de cire dans des scènes de l'histoire ou de l'actualité. Le bâtiment fut réalisé par l'architecte Esnault-Pelterie, et donne à la fois boulevard Montmartre et passage Jouffroy (10 boulevard Montmartre). Le Théâtre Grévin, situé au sein du musée, date de 1900. Son rideau, représentant des personnages de la Commedia dell'Arte a été dessiné par Jules Chéret, et est surmonté d'un haut-relief d'Antoine Bourdelle "Les Nuées". Des représentations en soirée sont à nouveau données depuis 1984.

Le musée de la Franc-Maçonnerie

Le musée de la Franc-Maçonnerie est lui aussi unique en son genre. Il est installé 16 rue Cadet, dans l'ancien pied-à-terre du prince de Monaco, acheté par le Grand Orient en 1852 pour y installer son siège. La façade moderne a été réalisée de 1969 à 1972, et le musée, qui présente l'histoire de cette association maçonnique, la plus ancienne de France, a été ouvert en 1973

Le faubourg Montmartre a donc plus d'un centre d'intérêt, et ce dans une vaste palette d'activités créatrices. Certains de ses lieux sont célèbres, d'autres un peu moins, mais en les parcourant avec un peu de curiosité, on est sûr d'y trouver de nombreux endroits dont l'authenticité retiendra l'attention de l'amateur... ou du promeneur.

LE FAUBOURG POISSONNIÈRE

Du chemin des poissonniers au Grand Rex,
en passant par le Conservatoire

Comme d'autres quartiers de la capitale, le faubourg Poissonnière fut pendant longtemps constitué de marais, transformés ensuite en plantations appartenant à des ordres religieux, comme les filles-Dieu à partir de 1225.

Dès 1326 apparaît le terme de "chemin de la marée", évoquant le transport du poisson entre les Halles et Saint-Denis. En 1480 il se transforme en "chemin des poissonniers".

Un hameau est créé en 1644, au nord de l'actuelle rue Bleue et prend le nom de "Nouvelle-France", en référence à un établissement où l'on formait des jeunes gens pour les envoyer au Canada.

Mais la petite agglomération est surtout animée par des marchands de vin cabaretiers, car des vignes existent alors alentour, faisant vivre une population qui reste toutefois modeste.

C'est un procureur du Châtelet, Nicolas Denyellé, déjà propriétaire de deux moulins et d'une maison de la Nouvelle-France, qui fera bâtir au milieu lu XVIIe siècle la première résidence de prestige du Faubourg, rue Bergère, alors simple chemin de campagne. Cette grande construction, qui n'est toutefois pas encore ce que l'on appelle un hôtel particulier, tenait à la fois de la maison de plaisance et de la ferme. Elle subsistera jusqu'en 1762, l'hôtel les Menus-Plaisirs prenant sa place.

A la fin du XVIle siècle, on assiste aux débuts timides mais significatifs de l'urbanisation: les demeures, modestes ou fastueuses prennent peu à peu la place des champs, tout en se dotant de jardins, mi-précieux, mi- rustiques.

La Maison de Pierre Beauchamp, compositeur des ballets du roi et directeur de l'Académie royale de danse, date de cette époque (vers 1690). EIle abrite aujourd'hui le lycée Lamartine.

Ce n'est cependant qu'au XVIIIe siècle que le Faubourg Poissonnière connaîtra une évolution spectaculaire, par la multiplication des constructions.

Une des plus vastes fut le Château Charolais, bâti en 1739-1740 et rasé en 1842. Le Comte Charles de Charolais était le fils de Louis III, prince de Condé, et de Louise-Françoise de Bourbon, fille de Louis XIV et de Madame de Montespan.

Les pouvoirs publics eurent une influence déterminante dans l'aménagement du secteur, notamment en créant un important égout en 1739-1740, qui fut un chantier important employant plus de deux mille personnes.

Un des bâtiments les plus importants pour l'évolution du faubourg fut certainement "l'Hôtel des Menus-Plaisirs": il abritait l'un des services majeurs - et tout à fait respectable- de la Maison du Roi, sorte de ministère de la Culture avant la lettre. Cette construction située rue Bergère avait été conçue par Girault, et réalisée de 1763 à 1787; elle fut détruite en 1854, l'administration des Menus-Plaisirs ayant disparu depuis 1830.

Bien qu'intégré à Paris, le Faubourg Poissonnière restera jusqu'en 1860 à la périphérie de la capitale.

Après les Menus-Plaisirs, le XVIlle siècle verra l'installation d'un autre établissement artistique de prestige: le Conservatoire, qui donnera son nom à la rue située entre les rues Bergère et Richer. Inauguré en 1796, et ayant pour mission l'enseignement de la musique, il restera dans ces lieux jusqu'en 1911. C'est aujourd'hui le Conservatoire national supérieur d'Art dramatique qui y est situé.

Le théâtre a d'ailleurs une place non négligeable dans ce secteur de la capitale, avec le théâtre du Gymnase, boulevard Bonne-Nouvelle, ouvert en 1820, ou, plus récemment, le théâtre des Nouveautés, bâti par l'architecte Adolphe Thiers en 1920.

Le début du XIXe siècle semble, dans le faubourg, faire coexister l'habitat modeste, caractérisé par des façades simples à l'extérieur, et un nombre faible de pièces à l'intérieur (la plupart du temps une grande chambre servait aussi de salon), avec de nouvelles constructions luxueuses, notamment sur la récente rue d'Hauteville, qui forma rapidement un double de la série d'hôtels de la rue du Faubourg-Poissonniére. Un des exemples les mieux conservés est I'hôtel de Bourrienne, dont la décoration intérieure a été réalisée par Etienne-Chérubin Leconte. Les appartements du rez-de-chaussée se visitent, ce qui permet de s'imaginer ce que furent les plus belles demeures du quartier à l'apogée de celui-ci. Bien que réduit, un jardin subsiste, un des derniers attenant à un hôtel particulier, dans un faubourg qui n'était jadis qu'une verdoyante campagne...

Le commerce tint une place fort importante à partir de 1830, de nombreuses et luxueuses boutiques s'installant le long des principales voies. Le plus célèbre fut le Bazar de Bonne-Nouvelle, fondé en 1837 et bâti sur les plans de Victor Grisart et Antoine Friblicher. L'architecture métallique mise en place abritait un nouveau genre de commerce: le "grand magasin". Ce précurseur fut remplacé en 1900, après un incendie, par une autre construction abritant "Les Nouvelles Galeries de la Ménagère", qui fut elle aussi détruite par le feu en 1930...

C'est un bureau de poste qui fut édifié à son emplacement après la guerre.

Les boulevards Poissonnière et Bonne-Nouvelle étaient au milieu du XIXe siècle un des sites les plus animés de Paris. Le premier étant surtout voué au commerce, et le second à la restauration, une foule importante et variée s'y déplaçait à l'heure du déjeuner. Le restaurant Notta, à l'entrée de la rue du Faubourg-Poissonnière était le point de rencontre des journalistes et de la Société des Gens de Lettres. Il céda la place en 1895 au journal "Le Matin".

Le XIXe siècle vit aussi la construction d'un édifice cultuel important pour le faubourg. l'église Saint-Eugéne Sainte-Cécile, qui fut réalisée en 1854-1855 sur les plans de Louis Auguste Boileau. Son nom fut choisi en double hommage à l'impératrice Eugénie et à la patronne des musiciens, le conservatoire étant voisin.

En 1882 fut réalisé par Ed.-J. Corroyer un des bâtiments les plus curieux du secteur, pour le siège du Comptoir d'Escompte de Paris, rue Bergère. Le grand arc de la façade surmonte une niche où est assise une imposante statue, symbolisant la Prudence, et située au dessus des trois hautes arcades formant l'entrée de la banque.

L'opulente construction abrite aujourd'hui une agence de la Banque Nationale de Paris (celle-ci ayant été créée par fusion entre le Comptoir National d'Escompte de Paris et la Banque Nationale pour le Commerce et l'industrie).

Au lendemain de la révolution industrielle, le quartier connut une mutation en accueillant de nombreux ateliers de sous-traitance, notamment dans les secteurs de la fourrure et du textile. Mais ceux-ci subissent de nos jours d'importantes difficultés, et sont remplacés progressivement par les technologies de pointe ou des activités tertiaires.

A la fin de l'année 1932, les Parisiens découvrent boulevard Poissonnière un cinéma d'un nouveau type qui vient d'ouvrir à l'occasion des fêtes de Noël - le Grand Rex. Dû à A. Bluysen et à J. Eberson, l'édifice en béton fut construit en douze mois. La gigantesque salle comporte un plafond reproduisant un ciel étoilé et, sur ses côtés, un décor évoquant une ville hispano-antique, oeuvre de M. Dufresne. La scène est équipée pour présenter de somptueux jeux d'eau avant les projections.

Extraits de PARIS ET SES QUARTIERS, Thierry HALAY, éditions L'Harmattan, Paris, 1998