Jeudi 30
novembre 2000
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Intervention
Philippe
Bilger
magistrat, avocat général
près la Cour d'appel de Paris
Responsable de la Délégation juridique de l'UIJPLF
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La
liberté d'expression au service de la démocratie
C'est
un grand moment que le cinquantenaire de l'Union. l'occasion de
faire un bilan des actions écoulées - le numéro spécial les récapitule
-, mais aussi de préparer l'avenir, avec ses perspectives et ses
espérances.
Une
fois qu'on a dit que la liberté d'expression est capitale, a-t-on
réellement fait avancer la réflexion ? Le monde de la francophonie
est si divers et contrasté qu'entre les pays saturés de démocratie
et ceux qui la recherchent difficilement, la problématique doit
être évidemment appréhendée autrement. Pour les premiers, la sophistication
de leur droit, la qualité de leur justice et l'éthique de leurs
gouvernants renvoient à un débat sur la liberté d'expression qui
est de pur luxe et d'infinie subtilité intellectuelle, car aucune
urgence ne pèse et que la prison n'est jamais au bout du jugement.
Mais, pour les seconds, quelle immense tâche attend l'Union, et
comme elle aimerait pouvoir l'assumer, plus souvent et plus efficacement
!
Faute
de moyens, en effet, les délégations de l'union sont insuffisamment
sollicitées et c'est le coeur triste et l'esprit amer que par
les médias on apprend les graves atteintes portées, ici ou là,
en Afrique francophone, aux principes de la liberté et à la sûreté
des journalistes. Des peines longues et lourdes d'emprisonnement
pour des infractions tenant, le plus souvent, à une définition
infiniment extensive de la sécurité de l'Etat et de la dignité
de ses représentants, avec une magistrature soumise au pouvoir
politique et un climat général où, au mieux, la "bonne gouvernance"
économique et financière n'est pas complétée par une "bonne
gouvernance" sur le plan des droits de l'homme.
L'Union
a, vous le savez, la première demandé que les peines d'emprisonnement
ferme soient exclues des pratiques judiciaires des pays francophones
pour les délits de presse. Cette initiative a été reprise sans
que l'Union soit saluée pour sa démarche fondatrice. Pire même,
d'autres se sont appropriés l'idée comme si elle émanait d'eux.
Elle était, il est vrai, dans l'air du temps puisqu'elle a été
intégrée à la législation française.
Condamner
l'emprisonnement, protester contre les scandaleuses détentions
inspirées par une conception perverse de la raison d'Etat - en
réalité un état de déraison - est certes une démarche nécessaire.
Mais il faut aussi traiter le journalisme africain - avec son
effervescence frénétique et sa spontanéité plurielle - comme si
c'était le nôtre. Il ne s'agit pas de porter sur lui le regard
condescendant du "juriste blanc" pour paraphraser Pascal
Bruckner.
Cela
signifie que la découverte de la liberté ne pourra pas sans cesse
excuser un journalisme qui ne serait pas à la hauteur. Pour tenter
de dégager trois orientations essentielles qui pourraient favoriser
la pratique professionnelle de nos amis africains, force est de
sortir de nos labyrinthes législatifs et de notre complexité si
touffue qu'elle peut parfois brider le bon sens. La première est
de ne rien écrire qui n'ait pas fait l'objet d'une enquête ou,
au moins, d'une vérification. Le ragot, la rumeur ne sont pas
une nouvelle. Ils ne deviennent une information qu'après l'accomplissement
de la démarche personnelle du journaliste qui les aura confirmés
ou infirmés. La deuxième est de séparer le mieux et le plus possible
l'attaque personnelle, injurieuse ou diffamatoire - en tout cas
inadmissible - de la polémique intellectuelle et politique, la
calomnie de l'idée et de l'opinion en quelque sorte. C'est difficile
à distinguer dans les pays où le pouvoir est fortement, gravement
personnalisé mais sans cet effort il manquerait une dimension
morale fondamentale en journalisme africain. La dernière est plus
diffuse, plus subtile. L'usage d'une liberté toute neuve conduit
naturellement le journaliste à en abuser par le recours à une
subjectivité envahissante et à une humeur beaucoup plus imprégnée
de fantaisie et d'enivrement de soi que de responsabilité. On
peut le regretter mais le bon journaliste n'est pas celui qui
se fait plaisir mais qui intéresse, informe, passionne son lecteur,
celui qui fait plaisir à son lectorat.
Ces
trois orientations essentielles n'ont de sens que si elles s'arriment
dans un terreau qui est composé d'une exigence démocratique et
d'une volonté de progrès. La liberté d'expression en elle même
est un facteur indispensable de démocratie. On peut même soutenir
que sans la première la seconde n'a aucune chance d'exister, mais,
dans les pays africains, la manière de mettre en oeuvre cette
liberté n'est pas indifférente. Dans des démocraties vacillantes,
fragiles, dans des régimes secoués, agités par des soubresauts
constants, un pluralisme du fond serait trop dangereux. Le journaliste
n'est pas un missionnaire mais, sans éthique démocratique, la
communauté professionnelle risquerait d'éclater, dans ces pays,
en mille sens, en mille tragédies.
Cette
exigence démocratique est aussi au cur des missions de l'Union.
Celle-ci est parfois mal comprise et peut être s'est-elle, en
telle ou telle circonstance, mal expliquée. L'union n'est pas
stupidement apolitique en ce sens qu'il lui importe beaucoup de
savoir où elle va et d'être assurée de la finalité de sa démarche.
Sa conception politique est de ne rien faire qui puisse briser
un espoir, même fragile, de démocratie, de ne rien proposer qui
n'ait pas une chance d'affermir et de consolider la démocratie.
L'équilibre est malaisé à trouver entre la nécessité d'aider la
démocratie et la connivence suspecte avec des régimes autoritaires
ou trop instables pour pouvoir apporter une vraie conclusion politique
à nos propositions. L'Union ne doit pas se contenter de participer
à des manifestations, à des colloques, à des "journées"
organisées sur certains thèmes, sans se soucier des conséquences
de ses démarches. Vont-elles amplifier la démocratie, persuader
les instances étatiques d'élargir l'espace de liberté ou vont-elles
être rendues vaines par le caractère inéluctablement totalitaire
de l'Etat concerné ? C'est la question que l'Union devra sans
cesse se poser. La francophonie, ce n'est pas seulement l'usage
et la passion d'une langue mais aussi un partage de valeurs et
d'idéaux. Une action, qui ne se fonderait pas sur ces derniers,
serait dévoyée et, de fait, donnerait de l'animosité à moudre
à nos adversaires.
Lorsque,
politiquement, au sens noble du terme, l'Union aura toute légitimité
pour intervenir, former, apprendre, aider, ce qui devra être mis
en uvre par elle, c'est un projet qui réunira l'ensemble
des participants intéressés par le monde des médias, ses règles,
ses exigences et sa valeur suprême : la liberté. Pour être concrétisé
heureusement, ce projet imposera le concert, sur place, dans une
discussion ouverte et sans complaisance, d'avocats, de magistrats,
de juristes, de journalistes et de responsables politiques. Comme
je l'ai écrit récemment, on ne peut pas, en francophonie, laisser
un groupe au bord du chemin. La liberté irriguera tout ou bien
nous laissera en face d'un monde parcellaire et chaotique, avec
une illusion de démocratie et des réalités totalitaires.
L'Union
se défiera de la politique du pire qui, à force d'exiger tout
de suite le meilleur, avec une impatience suspecte a pour but
de rendre impossibles les évolutions nécessaires. Elle se gardera
d'une naïveté, d'une absurde neutralité politique qui la conduirait
à se battre pour rien et à voir son entreprise récupérée par de
méprisables tyranneaux ou des gouvernements sans dignité ni légitimité.
Elle tentera, modestement, empiriquement, avec conscience et compétence,
d'offrir ce qu'elle est, ce qu'elle peut à nos amis africains.
L'avenir,
vous le voyez, est riche de perspectives mais aussi plein d'espérances.
Il
y aura beaucoup à faire dans le prochain cinquantenaire.
Philippe
Bilger
30 novembre 2000