Lundi 27
novembre 2000
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Allocution
de bienvenue
Jean-Charles Bourdier
président de la section
française de l'Union internationale
des journalistes et de la presse de langue française
(UIJPLF),
directeur du développement du quotidien Le républicain
lorrain (Metz),
auteur du rapport "Réseaux à hauts débits :
nouveaux contenus, nouveaux usages, nouveaux services"
pour le secrétaire d'Etat à l'Industrie Christian Pierret
(septembre 2000).
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Des
nouvelles technologies
pour une nouvelle francophonie
En tant que président
de la section française permettez-moi chers amis, chers confrères
de vous souhaiter la bienvenue à l'occasion de ces 32ème
Assises de la Presse Francophone et bien sur du 50ème
anniversaire de notre Union.
Par-delà
l'organisation de ces manifestations, en ce moment fort de la
vie de notre Union, je voudrais saluer en vous :
les ambassadeurs de la Francophonie
les forces vives de la Francophonie
Qui
mieux que vous, par le métier que vous exercez, que nous exerçons
: journalistes, la langue que vous utilisez, ont autant conscience
que la puissance d'un Etat, parfois d'un groupe industriel, se
mesure à sa capacité d'informer, aux moyens qu'il met en uvre
pour peser sur la chaîne de l'information.
Qui
est mieux à même que le journaliste pour constater que les NTIC
ont consacré ces dernières années le rôle déterminant de l'information
en tant que matière première de l'économie aujourd'hui dans un
très grand nombre de pays ?
Les
thèmes de vos travaux : l'information économique et son apport
au développement, témoignent de la justesse de vos analyses.
Il
est banal de dire que les nouvelles technologies, avec l'arrivée
d'Internet ont bouleversé les circuits traditionnels de l'information,
il l'est moins de souligner que l'arrivée des hauts débits va
nous faire faire un véritable saut dans l'histoire, comparable
à la révolution industrielle, engendrant des modifications profondes
dans l'organisation de nos pays, de nos sociétés et ceci à travers
le monde.
Risque
majeur pour l'équilibre de nos sociétés ?
Chance d'ouvrir de nouveaux espaces de partage de liberté
?
Le
débat est ouvert. Même après avoir mené une mission pendant une
année pour l'Etat, je ne prendrai pas le risque de faire de la
prospective dans ce domaine.
Mon
propos, en m'appuyant sur des faits sera d'essayer de vous démontrer
qu'il s'agit là :
D'un
défi pour les journalistes
D'un défi pour les défenseurs de la francophonie.
Pour
mieux situer le cadre et les enjeux de ce défi, quelques mots
sur les systèmes, les logiques qui sont en train de se mettre
en place actuellement dans les pays occidentaux.
L'arrivée
du numérique, et des multiples supports permettant son transport
(fibre optique, ADSL, BLR, satellites UMTS, et demain fils électriques,
et laser) ont ouvert une formidable concurrence entre les opérateurs
issus du monde des télécommunications, de l'audiovisuel, de l'industrie
informatique, etc.
Les
offensives pour conquérir les parts de marchés se font à coups
de milliards de dollars dans une gigantesque bataille dont la
planète en est le champ, les consommateurs les cibles.
Simple
évolution un peu rapide du monde de l'économie ? Pas seulement.
Ce
qu'il est convenu d'appeler nouvelle économie se caractérise par
le fait que ces investissements, dans leur plus grande part, ont
pour origine le secteur privé, mais vont avoir des conséquences
sur l'organisation, le fonctionnement des pays des continents.
En d'autres termes les gouvernements maîtrisent de moins en moins
l'évolution des structures de leurs Etats.
Les
investissements d'opérateurs sont considérables, pour les amortir
ils développent presque tous des stratégies d'achat ou d'alliance
reposant sur un modèle économique leur permettant de maîtriser
simultanément les réseaux, les contenus et les services. En d'autres
termes nous assistons à des mouvements de concentrations verticales.
Dans
ces nouveaux espaces de communications qui sont en cours d'installation
et ou l'image dominera, circulent sur les mêmes réseaux des contenus
aussi diffèrents que les divertissements (sports, cinéma, jeux),
les services, et l'information au sens éditorial.
Il
serait hasardeux d'écarter l'hypothèse d'assister à une banalisation
de l'information.
Il
serait dangereux d'écarter l'idée qu'une information rédigée par
un journaliste ne soit considérée au mieux comme une composante
d'un service, au pire un produit d'appel distribué gratuitement
pour séduire un consommateur que l'on voudrait inciter à faire
du commerce électronique.
Ainsi
au concept de liberté d'informer se substitue progressivement
celui de liberté de savoir s'informer, dans un espace où le temps
n'est plus une frontière, et où l'information n'est plus seulement
un simple fait mais également l'ensemble des réactions qu'il a
pu engendrer au sein d'une communauté.
Face
à cette évolution il est intéressant de voir que dans un certain
nombre de pays, en dehors du seul cercle des journalistes et des
médias, commence à s'ouvrir un véritable débat sur l'information,
son traitement, son utilisation, sa raison d'être dans des pays
démocratiques.
Jamais
dans notre société, n'a été posée avec autant d'acuité la question
du rôle du journaliste.
Est-il
toujours aux yeux du lecteur, du téléspectateur, de l'auditeur,
aujourd'hui de l'internaute, celui qui doit être à même, du fait
de son professionnalisme, de son éthique, d'être " mandaté
" pour rapporter des faits marqués du sceau de la crédibilité
?
Qu'Albert
Camus me pardonne, mais je ne crois plus aujourd'hui qu'à l'heure
d'Internet, de l'interactivité et du numérique, le journaliste
soit encore l'instituteur du plus grand nombre.
Je
proposerai de lui donner comme fonction celle de conseiller, véritable
référant, clairement identifié, permettant à chacun de donner
un sens aux informations qu'il aura lui-même recueillies.
Tel est à mon
sens le défi présenté aux journalistes.
Celui
qui nous est proposé en tant que représentant de la francophonie
n'est pas moins ambitieux.
Tous
les Etats conscients du danger que fait peser une dérive des technologies
de l'information et de la communication sur la cohésion de nos
sociétés, tentent de trouver des moyens techniques ou réglementaires
pour éviter ou tout au moins atténuer ce qu'il est convenu d'appeler
la fracture numérique.
Il
serait plus exact de parler de fractures au pluriel.
Fracture
par le pouvoir d'achat
Fracture par l'âge
Fracture par la géographie
Fracture par le niveau culturel
Fracture par la différence linguistique
Quelques
mots sur cette fracture linguistique. Il est bien connu que la
culture d'Internet favorise les pays anglophones. Il y a fort
à craindre qu'il n'en soit de même et à plus forte raison pour
ce qui concerne les applications multimédia des hauts débits.
A cela une raison : le coût de portage d'une application multimédia
est d'autant plus important qu'il ne s'agit pas seulement de traduction,
mais aussi de faire recours à des acteurs de la langue maternelle
visée, de choisir des images appartenant au fond culturel commun.
Sait-on
que plus de 50% des programmes de formation multimédia sont aujourd'hui,
pour cette seule raison, disponibles seulement en anglais ?
Il
y va de l'avenir même de notre culture.
Aujourd'hui
pour être efficace il ne s'agit pas seulement sur ce plan de favoriser
les connexions à des réseaux échappant aux poids des réseaux américains,
mais de promouvoir la création d'un fond de catalogues de contenus
francophones et de passer d'un univers de flux (cours de formation,
émissions de télévision, représentations, etc.
) à un univers
de stock (séquences pédagogiques, vidéo à la demande, produits
culturels, etc.
).
Pardonnez-moi
cette digression à caractère technique. Je voulais démontrer que
même la défense d'une langue passe par une bonne connaissance
des nouveaux modèles économiques, et des stratégies adaptées au
monde des NTIC.
Les
Etats essayent d'apporter des réponses a ces risques de fracture
au sein de leurs frontières. Mais peu de tentatives de véritables
réponses sont apportées à la fracture qui s'installe entre les
pays riches et ceux en voie de développement.
L'arrivée
des hauts débits ne fait qu'aggraver cette situation qui aboutit
à ce que le nouvel ordre de l'information est aujourd'hui en quasi-totalité
occidental, son épicentre se situant aux Etats Unis.
La
question est de savoir qui peut apporter des réponses globales
a cette fracture planétaire ?
La
Francophonie peut, j'en suis convaincu, y contribuer. La Francophonie
est en effet un espace ouvert dont la force est de s'appuyer sur
une langue qui véhicule des valeurs universelles.
Des
valeurs telles que la liberté, la fraternité, la démocratie, qui
donnent un sens à une idée, un combat, celui des droits de l'homme.
Le
défi de la Francophonie ne serait-il pas de présenter ces valeurs
comme l'élément d'une alternative face aux effets du matérialisme
qui ne cesse de se renforcer à l'heure de la dématérialisation
de l'économie.
Je
me tournerai vers M. Boutros-Ghali pour lui dire que l'UIJPLF
et les hommes et les femmes qui font partie de cette Union, sont
prêts à relever ce défi.
Encore
faudrait-il que le rôle d'ONG, comme l'UIJPLF dans le domaine
de la Francophonie, soit reconnu et puisse bénéficier des aides
nécessaires à son action.
"La
libre communication des pensées et des opinions est un des droits
les plus précieux de l'homme : tout citoyen peut donc parler,
écrire, librement " écrivait en 1789, les rédacteurs de la
Déclaration des droits de l'Homme et du Citoyen.
Je
suis de plus en plus convaincu en relisant cet article 10 que
ses auteurs avaient pleinement conscience du fait que l'impossibilité
d'accéder à un réseau d'information est la première forme de l'exclusion.
Une
exclusion qui est à toujours à la source d'une fracture, même
si en 1789 elle n'était pas encore numérique.
Jean-Charles
Bourdier
président de la section française de l'UIJPLF
27 novembre 2000.