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mercredi 29 novembre 2000

wpe127.jpg (8580 octets) Intervention

Roger Dehaybe

administrateur général
de l'Agence intergouvernementale de la Francophonie (AIF)


Monsieur le Secrétaire général,
Chers amis,

A l'heure où, dans les pays du nord, la presse est surtout préoccupée par les enjeux économiques (concentration des entreprises de presse, restructuration des économies médiatiques au rythme de l'évolution des nouvelles technologies), il peut paraître démodé de vouloir souligner le rôle fondamental du journaliste dans la consolidation de la démocratie. Et pourtant, il est de nombreux pays dans lesquels cette fonction du journaliste s'exerce dans un contexte peu favorable où le maintien en vie d'un média constitue un combat quotidien.

Depuis une décennie, les pays du Sud, d'Afrique francophone en particulier, ont connu des bouleversements politiques sans précédent marqués par une volonté d'ouverture et de démocratisation des régimes.

Dans cette foulée, un nouveau discours politique a émergé dans ces pays visant à «dire» la démocratie : une démocratie qui s'énonce et se discute en français, ce qui pose donc la francophonie au coeur de cette évolution.

C'est surtout par le biais de la presse écrite privée, nouvellement apparue dans un contexte souvent marqué pendant des années par le monopole étatique, que s'est noué le nouveau débat politique.

Cette presse, foisonnante et diversifiée, aux tons et tendances les plus divers, s'est posée non seulement en témoin et en juge mais même en actrice de la construction démocratique.

Mais, presque dix années plus tard, on constate que le paysage médiatique demeure marqué par des caractéristiques qui freinent son développement harmonieux et entravent son rôle de contre-pouvoir démocratique.

Ces caractéristiques sont entre autres

- Le grand foisonnement d'initiatives dispersées, souvent improvisées et généralement éphémères. Même les quelques journaux qui ont pu s'affirmer dans la durée souffrent de cet éparpillement des compétences et des moyens.

- L'environnement défavorable marqué par un contexte économique souvent morose, si pas complètement sinistré, un faible taux d'alphabétisation, un développement insuffisant des infrastructures de communication.

- Le manque de compétences professionnelles, la plupart des nouveaux éditeurs et journalistes étant animés surtout par la passion d'écrire et de communiquer mais n'ayant jamais été formés aux règles de la profession.

- L'absence d'un cadre juridique et réglementaire adapté pour régir un champ des communications libéralisé. Progressivement, de nouvelles lois sur les médias ont été adoptées, des instances de régulation du paysage médiatique ont été mises sur pied et des structures d'autorégulation issues de la profession elle-même sont en train de voir le jour. Ce sont des initiatives encore jeunes qui méritent d'être consolidées.

- Et enfin, une mauvaise circulation de l'information autant à l'intérieur de certains pays que vers l'extérieur au moment où les nouvelles technologies de l'information rendent possibles les échanges à une vitesse fulgurante et pour un coût dérisoire, désenclavant les zones les plus fermées de la planète.

L'Agence de la Francophonie a déployé progressivement un programme qui tâche d'apporter une réponse à plusieurs de ces préoccupations, à armer les entreprises de presse du Sud contre ces caractéristiques contextuelles a priori défavorables. En 1995, lors du Sommet des chefs d'Etat et de gouvernement, a été adoptée l'idée d'un programme d'aide à la presse écrite francophone qui soutiendrait le développement d'une presse pluraliste et de qualité tant publique que privée.

Une première intervention a consisté en la mise sur pied, à partir de Juin 1998, d'un Fonds d'Appui à la presse écrite francophone du Sud : celui-ci vise à apporter un soutien aux organes de presse qui lui soumettent un projet cohérent, structurant pour l'entreprise et visant à l'intégration des nouvelles technologies ou à l'amélioration des capacités d'organisation et de gestion dans la rédaction. Une commission d'experts, composée principalement de personnes ressources issues des pays du Sud (et qui comprend un représentant de l'UIJPLF), se réunit deux fois par an afin de juger de la qualité des projets et de déterminer les montants allouables aux dossiers retenus. Jusqu'à présent, la commission a tenu cinq réunions et a sélectionné 47 projets émanant d'entreprises de presse d'Afrique essentiellement, mais aussi d'Asie et du Pacifique. Les subventions cumulées atteignent un montant total de l'ordre de 5 millions de francs. La 6ème réunion se tiendra dans une quinzaine de jours et une douzaine de projets y sont éligibles.

Un autre axe d'intervention de l'Agence de la Francophonie, complémentaire avec le précédent, est celui de la formation. L'Agence a tenu à compléter son soutien matériel aux organes de presse par l'organisation de sessions de formation portant spécifiquement sur l'utilisation des nouvelles technologies et sur la gestion de l'entreprise de presse.

Concernant l'environnement réglementaire et juridique, l'Agence de la Francophonie a apporté son soutien au réseau des instances de régulation qui tâche d'instaurer des échanges entre ces jeunes institutions chargées d'organiser le paysage médiatique renouvelé des différents Etats. Elle contribue également à la consolidation des instances d'autorégulation, structures émanant du monde professionnel qui se donnent pour objectif de veiller au respect de l'éthique et de la déontologie journalistiques. S'il est important de garantir la liberté d'expression et le droit à l'information, il faut également souligner que ces droits et libertés doivent s'exercer de manière responsable au sein d'un cadre qui sans doute, d'une part, les contraints, mais, d'autre part, les protège.

Enfin, toujours dans le souci de promouvoir une meilleure circulation de l'information entre les pays du Sud, l'Agence de la Francophonie appuie deux projets visant à exploiter les nouvelles technologies pour consolider les échanges entre les journalistes africains.

- Le premier, le Réseau Médiaf, permet aux organes de presse qui en sont membres d'échanger régulièrement des contenus rédactionnels par le biais d'Internet. Ainsi, des dossiers thématiques ont pu être constitués sur des sujets aussi variés que les jeux olympiques de Sidney, la pollution dans les grandes villes africaines ou la démocratie en Afrique. Cette possibilité de réaliser un travail collégial constitue une opportunité fondamentale quand on sait à quel point les pays du Sud sont souvent dépourvus d'informations directes en provenance des pays voisins et obligés de se référer à des sources d'information situées au Nord pour suivre des évolutions pourtant toutes proches.

- Le second réseau s'intitule Réseau Africain pour la Presse au XXIème siècle, RAP 21, et vise plus spécifiquement à faciliter la circulation de l'information concernant les atteintes à la liberté de la presse. Ce projet est mené à bien par l'organisation Reporters sans Frontières (chevronnée en la matière) et par l'Association Mondiale des Journaux (qui représente plus de 17.000 éditeurs de presse du monde).

Car le secteur de la presse du Sud est caractérisé par la présence sur le terrain d'un grand nombre d'intervenants qui ont la volonté depuis une dizaine d'années d'accompagner les mutations médiatiques et, partant, les processus démocratiques. L'Agence de la Francophonie entretient donc, pour l'exécution des projets, une politique de partenariat fructueux avec ces diverses structures spécialisées dont les approches et les tendances sont des plus variées. Outre RSF et l'AMJ, l'Agence collabore également avec le Réseau Liberté (Canada), le Conseil de Presse du Québec, le CAPJC (Centre Africain de Perfectionnement en Journalisme et Communication) à Tunis, Le Forum des Maisons de la Presse (Ouagadougou), le Réseau Théophraste, sans oublier bien sur l'U.I.J.P.L.F.

L'UIJPLF à laquelle revient la tâche fondamentale de susciter des rencontres et de faire naître une solidarité entre des journalistes émanant de contextes parfois radicalement différents mais pratiquant une langue commune : le français.
L'UIJPLF, riche d'une diversité multiculturelle, réunit en son sein des praticiens dont les motivations et les environnements sont étonnamment variés, mais qui peuvent se retrouver autour d'une langue leur permettant d'affirmer leur attachement à des principes communs. Le partage des expériences, des préoccupations, des valeurs journalistiques peut s'ancrer dans un patrimoine commun, suscitant une réflexion d'autant plus pertinente pour chacun des membres. Les rencontres organisée par l'UIJPLF autour de thèmes aussi cruciaux que «Médias et justice»,  «Information économique et développement», «Observatoires et pratiques d'autorégulation», «Déontologie et nouveaux médias» constituent autant d'occasions de nourrir cette réflexion commune, de renforcer les vocations et les liens confraternels.


Cette solidarité des journalistes francophones doit constituer une assise sur laquelle chaque professionnel des médias, qu'il soit du nord ou du sud, doit pouvoir s'appuyer pour jouer le rôle qui est le sien au service de l'information des citoyens et donc de l'édification d'une société plus juste et respectueuse des droits de l'individu.

Roger Dehaybe
administrateur général de l'AIF
29 novembre 2000