Intervention
du lundi 27 novembre 2000
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Séance
d'ouverture
Steve
Gentili
président du Forum francophone des affaires (FFA),
président de la Bred-Banque Populaire
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La réponse
francophone à la mondialisation
Je
voudrais profiter de la tribune que vous m'offrez pour vous faire
part modestement de quelques unes de mes réflexions, et vous remercier
de l'honneur que vous me faites, d'ouvrir vos débats pour le cinquantième
anniversaire de votre Union.
Tout
d'abord, je voudrais saluer mon ami Georges Gros, infatigable
Hermès (Hermès qui était comme nous le savons tous le messager
des dieux, le représentant des commerçants et donc des chefs d'entreprise,
Georges, infatigable messager de la francophonie, représentant
du monde économique que tu es aussi, et chasseur de médiocrité.
Quand
les chefs d'entreprise et les journalistes se rencontrent, c'est
soit en période de crise et nous avons un message à vous faire
passer, soit en période plus paisible et vous souhaitez avoir
de nous des informations. Permettez-moi aujourd'hui, entre amis,
de me situer dans un autre contexte, celui d'un réflexion commune
permettant d'agir.
Comme
je l'ai dit à une de vos consoeurs, Catherine Nay, cet automne
du millénaire s'est ouvert sous deux signes : le signe
de Caracas et le signe de Prague.
La
réunion de l'OPEP à Caracas a posé le problème du pétrole
par rapport à l'avenir. Le prix du baril va-t-il devenir durablemùent
un enjeu politique ? Va-t-il dramatiser la confrontation mondiale
entre le Sud et le Nord ? Et les gouvernements de l'hémisphère
Nord n'ont-ils pas péché par imprévoyance, en ne prenant pas en
compte le risque de pénurie pétrolière - qui pourrait intervenir
aux environs de 2010, quand la Chine et l'Inde pèseront d'un nouveau
poids sur le marché des approvisionnements ?
L'opinion
commence à se le demander. Elle appelle les Etats et les acteurs
économiques à se soucier du futur et à élargir les concertations.
L'autre
signe de septembre fut la perturbation à Prague des assemblées
générales du FMI et de la Banque mondiale par des milliers de
protestataires. Après les manfestations contre le Sommet de Washington,
en avril, et contre celui de Seattle en décembre 99, ces "rendez-vous
de la colère" signifient quelque chose. A tel point que le
président tchèque dont on connaît l'humanisme et le sens prophétique,
a voulu ouvrir les débats du FMI en appelant à écouter "les
voix qui se lèvent" et à comprendre que la mondialisation
ne peut, sous peine de graves dangers, mépriser "le droit
des peuples".
Ainsi
deux impératifs montent à l'horizon : voir à plus long
terme,
et contrebalancer la globalisation financière
par un effort politique et économique vers un monde plus équitable.
Or
la francophonie répond - tout spécialement - à ces nouveaux débats.
On le verra l'an prochain au Sommet des chefs d'Etat et de gouvernement
qui se tiendra à Beyrouth.
La
francophonie est un espace économique considérable comprenant
deux pays du G7 (le Canada et la France) et cinq membres de l'OCDE
(Canada, France, Belgique, Luxembourg, Suisse) ; un espace qui
totalise 10,5% du PIB mondial et 15% du commerce mondial. C'est
donc le foyer d'une synergie économique pour aujourd'hui...
...
mais c'est aussi un lieu privilégié pour la pensée prospective,
dont la vocation est de baliser l'avenir.
Les
événements de cet automne nous montrent l'urgence de repenser
la mondialisation : en tenant désormais compte, non seulement
de l'économique, mais de tous les paramètres qui l'environnent.
Il
faut cesser d'envisager la mondialisation de façon dogmatique.
Il faut arrêter de se demander si elle est "bonne" ou
"mauvaise" : question trop manichéenne pour être raisonnable.
Mieux
vaut l'aborder de façon nuancée :
- d'abord sous l'éclairage de l'Histoire car la mondialisation
n'est pas née d'hier.
- ensuite à travers ses effets très variables selon les cultures,
selon les sociétés, selon les domaines de l'activité humaine.
La
mondialisation ne doit pas être appréhendée comme un bloc, ni
comme un engrenage : c'est un champ de forces.
Ces forces sont multiples
Elles sont diverses
Elles sont contradictoires.
La
mondialisation des problèmes de l'environnement, ou bien celle
du cinéma, ou bien celle des goûts vestimentaires ne doivent pas
être traitées en sous-produits de la mondialisation financière.
Le
globalisation au profit de quelques uns, la "marchandisation
du monde" n'est pas la même chose que la mondialisation -
nécessaire et légitime - des projets et des problèmes.
On
peut même estimer que le "mondial" est une résistance
au "global".
L'uniformisation
de la planète, cette grisaille qui menace les couleurs de la vie
et qui révolte la jeunesse des cinq continents, peut et doit être
combattue à l'échelle mondiale.
D'abord,
parce que la menace d'un monde uniformisé - menace bien réelle
- contrairement à ce qu'affirmait la théorie ultralibérale des
années 1990 - se révélerait nuisible à l'économique.
Croire
que tout se réduit à la globalisation financière ou que tout s'en
déduit, croire qu'il n'y aurait "qu'un seul et même mouvement
qui, de l'économique se diffuserait à tous les autres secteurs
de l'activité humaine" écrivait récemment un analyste français,
ce serait contraire aux réalités du monde ; et personne - surtout
les acteurs économiques - n'a intérêt à oublier ces réalités-là.
Par
ailleurs, il serait humainement morbide que la mondialisation
des technologies de la communication se fasse au détriment de
la diversité des peuples et des cultures.
Si
un essayiste américain a pu dénoncer dès 1996 le "Mac World",
le "Macmonde", c'est qu'il y a réellement un danger
: celui de voir tout ce qui n'est pas américain devenir insignifiant.
Loin
de nous l'anti-américanisme. mais loin de nous aussi la résignation
devant la perspective d'une telle inégalité qui priverait de sens
l'effort de nos pays. Durant les années 50, le monde a failli
devenir unipolaire. Il doit redevenir multipolaire.
Cette
nécessité commande, ainsi que le suggère le Forum Francophone
des Affaires, de faire naître des espaces intermédiaires fondés
sur des solidarités, des valeurs partagées et des intérêts communs.
L'heure
est à une mondialisation plus "éthique", capable de
faire contrepoids aux inégalités de la "globalisation".
et l'un des cadres naturels de cette nouvelle mondialisation est
la francophonie.
En
effet, les pays de l'hémisphère Nord ont tendance à ne pas respecter
la cause des pays les moins riches. L'espace francophone, au contraire,
est naturellement porté à soutenir cette cause. Les Etats qui
en font partie doivent agir ensemble au sein des organismes internationaux,
et aider à la construction d'un nouveau paysage économique planétaire.
Les acteurs francophones du secteur privé, eux aussi, y compris
les PME, peuvent trouver leur intérêt à se mobiliser dans cette
même perspective.
Les
valeurs humanistes seront au coeur de cette réflexion.
"Valeurs" est un mot un peu vague employé par les Occidentaux.
Il a surtout été question, depuis dix ans, de la "valeur"
au singulier, celle que l'on crée au profit des actionnaires.
Mais les valeurs au pluriel, celles qui naissent de l'humanisme
et de "la querelle de l'homme" étaient devenues une
idée nébuleuse.
Or,
aujourd'hui, par rapport à ce monde en marche, et dans le contexte
francophone, le mot de "valeurs" reprend une signification
précise.
Le
FFA constate l'inquiétude des opinions publiques devant une globalisation
des économies qui ne respecte pas assez les personnes ou les groupes.
Nous avions signalé depuis plusieurs années que le débat allait
porter, de plus en plus, sur la nécessité de concilier ouverture
économique, échanges, droit des individus et des communautés.
Pourquoi
ce souci grandissant ? Parce que, de plus en plus, le monde de
l'économie et de la technologie touche les secteurs vitaux de
l'activité humaine : non seulement le travail mais l'éducation,
la culture, l'eau, la nourriture, la santé, tous les rythmes profonds
de notre existence, notre manière de vivre et jusqu'à notre manière
de mourir.
Le
sociologue Jeremy Rifkin nous met en garde : nous entrons, dit-il,
dans une ère où "tous les instants de notre vie feront l'objet
d'un contrat commercial". Tel est le mouvement général. Selon
le sens et les contrepoids de civilisation que nous saurons ou
non lui apporter, nous offrirons à nos descendants une vie signifiante
ou une vie absurde.
L'une
des urgences est de rendre confiance à l'individu citoyen tenté
aujourd'hui par le repli et l'abstention parce qu'il se sent frustré
et se juge impuissant. Il faut le convaincre que les phénomènes
de notre monde peuvent être prévus, compris et maîtrisés.
L'autre
urgence est de rééquilibrer la mondialisation en lui ajoutant
une dimension humaniste : celle du partage. Il s'agit de partager
non seulement des "fruits de la croissance", mais l'éducation
et la culture : valeurs vitales parce qu'elles permettent à l'homme
de ne pas se laisser réduire au rang de matériau, de "variable
d'ajustement", de simple objet, de processus.
Pour
contrebalancer la globalisation financière, ce "partage"
économique et culturel doit réunir deux caractéristiques : il
doit être lui aussi "transnational" et "sans frontières";
mais il doit faire refleurir les solidarités particulières, les
héritages culturels, les manières "différentes" de vivre
l'universel. C'est le chemin de la raison.
Ce
sera donc un chemin tout indiqué pour la francophonie et ses partenaires,
en ces premières années du XXIe siècle.
Puisque la francophonie est elle-même un "partage",
celui d'un bien culturel commun, dans le respect mutuel entre
ses héritiers et puisque la raison, inspiratrice de la culture
francophone, pousse à souhaiter "un univers où aucun arbre
ne cherche à étouffer les autres de son ombre".
Le
monde n'est pas à dominer : il est à partager.
"Ce
qui m'impressionne le plus dans la francophonie, c'est la résistance,
c'est l'idée permanente de contre-globalisation", témoignait
cet été le professeur Simon Meguro qui enseigne le français à
l'Université féminine de Yokohama.
Cette
philosophie sans frontières trouvera sans cesse, au cours de la
décennie qui s'ouvre, de nouveaux points d'application : par exemple,
elle doit nous inspirer, à propos de l'Europe, une politique plus
audacieuse. A nous de veiller au respect par la Commission de
Bruxelles des dispositions communautaires sur les statuts des
langues. A nous d'organiser un pôle francophone entre nations
européennes. A nous d'agir afin que l'élargissement de l'Union
soit, pour les pays d'Europe centrale et orientale - des Balkans
à la Baltique - l'occasion de nouer des liens, non seulement avec
la francophonie d'Europe, mais avec le monde francophone tout
entier, de l'Amérique à l'Asie, de l'Afrique à l'Océan Indien
et, encore au-delà, avec d'autres ensembles linguistiques et politiques
qui partagent des valeurs proches de celles de l'ensemble francophone.
Rappelons que les premiers accords économiques entre la francophonie
et la lusophonie ont été signés en octobre 1999 entre l'Etat du
Minas Gerais, le FFA et plusieurs régions francophones.
Dans
un tout autre domaine, celui de la sauvegarde de l'environnement,
le même humanisme du partage devrait placer les francophones au
premier rang des acteurs économiques et scientifiques et des gouvernants
qui ont ouvert les yeux depuis le sommet de Kyoto en 1997 sur
les dangers menaçant la planète - et qui cherchent à construire
une politique du développement durable.
C'était un deuxième exemple. Nous pourrions en citer d'autres.
"La
francophonie ressemble à un jardin à l'abandon", croyait
pouvoir affirmer en juin 2000 le ministre français de la culture
et de la communication : ce diagnostic navré visait peut-être
un microcosme parisien qui n'aurait pas pris la mesure des enjeux
du nouveau siècle, mais il est radicalement démenti par les aspirations
de la société civile et par les appels du monde que nous voyons
naître !
Sur
le plan culturel, il a été démenti - entre autres - par le congrès
mondial de la Fédération internationale des professeurs de français
qui s'est tenue à Paris au mois de juillet et où l'on a vu 2.500
enseignants venir de 123 pays, dont un millier d'Européens, 800
Américains, 300 Latino-américains, 180 Russes et une centaine
d'Africains témoigner de leur combat quotidien pour la culture
francophone.
Réjouissons-nous
qu'une presse francophone soit en train de s'affirmer dans les
nouveaux Etats du Caucase. Réjouissons-nous qu'un journal francophone
de Budapest, fondé par un Russe, paraisse tous les mois depuis
un an, dans cette Hongrie où la France est le troisième investisseur
étranger.
"Il
y a encore partout un désir de culture française", soulignait
récemment le ministre français des Affaires étrangères : le monde
de la presse envoit un message aux responsables politiques par
l'intermédiaire de l'Union internationale des journalistes et
de la presse de langue française : le même message leur est envoyé
par les acteurs économiques du FFA.
Le
chantier décisif sur lequel, ensemble nous devons travailler,
puisque déjà une convention de travail nous lie, pourra si nous
le voulons tous, répondre à l'ampleur de la tâche.
Steve
Gentili
président du FFA
27 novembre 2000.