Union de la Presse Francophone
 
La francophonie
Résolution finale
Interventions
Messages
U.I.J.P.L.F. 1950-2000
Sites des 32e assises
Réunions internationales
Retour pagé précédente
Menu pricipal
Francophonie
La gazette
Pressothèque
Agence d'info UPF
Langue française


Lundi 27 novembre 2000

wpe120.jpg (10184 octets) Allocution d'ouverture

Jean-Marie Vodoz

président international de l'Union internationale
des journalistes et de la presse de langue française (UIJPLF)

 

Chères consoeurs, chers confrères,
Mesdames, Messieurs,

La jeune, la très jeune grand-mère de toutes les institutions francophones vous remercie de l'entourer aujourd'hui pour fêter avec elle son cinquantième anniversaire. Elle vous récompensera, d'ailleurs, en vous épargnant de trop longs discours, et puis en s'abstenant de verser des larmes d'attendrissement sur son passé. La très jeune grand-mère a plutôt envie de sourire, ce qui vous permettra de constater qu'elle a toutes ses dents, et, par voie de conséquence, qu'elle est aussi fort capable de mordre.

Naturellement, il faut d'abord que, sans excès de morgue, elle vous rappelle deux ou trois aspects de son caractère. L'UIJPLF groupe quelques milliers de journalistes. Ne vous laissez pas aller à l'impression, que ces professionnels sont, comme ce matin sous vos yeux, toujours habillés de leur plus beau costume avec, pour les Occidentaux, une cravate. Ils traquent l'information, comme tous leurs confrères, sur le terrain, ce qui les oblige non seulement à revêtir les tenues les plus variées, mais à ne pas craindre les situations les plus délicates et parfois, les plus dangereuses. Il est donc juste que je commence par rendre hommage à ceux dont le courage professionnel et personnel leur a valu de recevoir notre Prix de la libre expression :

le Camerounais Pius Njawé,
l'Algérien Amer Oumalou,
le Burkinabé Edouard Ouédraogo,
le Mauritanien Bah Ould Salek,
le Tchadien Begoto Yaldot Oulatar.

Ces hommes font honneur à notre profession, comme tant d'autres, hélas, qui ont payé cher leur volonté de déjouer toutes les ruses et toutes les violences opposées à l'information.

Mais le ciment de notre Union, c'est, vous le savez, l'amour de la langue française, un amour que nous ne voulons pas platonique, un amour que nous consommons, si j'ose dire, tous les jours et dans les lieux les plus divers. Quand notre fondateur, le Canadien Dostaler O'Leary, voulut que les journalistes francophones se connaissent mieux et se rencontrent plus souvent, il partait implicitement d'un principe tout simple, à savoir qu'une langue se prouve en la parlant. Et depuis lors, autour du monde, un grand réseau s'est constitué. Nos rendez-vous, nos congrès, nos journées d'études, nos missions techniques, nos rencontres de toute espèce nous ont permis d'agir, d'émettre des voeux et des résolutions, de manifester souvent la solidarité des plus aisés et des plus démunis.

Je ne voudrais pourtant retenir ici que la chair vive de notre expérience : ces réunions internationales et, bien sûr, intercontinentales, où se mélangent les accents, où se rencontrent les cultures sans traduction simultanée, mais avec des clins d'oeil amicaux ; ces débats, ces fêtes, ces balades au cours desquelles chacun de nos pays est fier de se présenter aux autres : l'accueil que nous avons reçu, et l'inestimable récolte de sourires que nous engrangeons au bord d'un fleuve africain, sous un apatam, dans le grouillement d'une ville asiatique, au sommet neigeux d'une montagne européenne, ou bien, comme l'an dernier, dans les douillettes villas des Acadiens de Caraquet qui profitaient d'un Sommet francophone et d'un automne lumineux pour nous recevoir, nous les journalistes, au sein de leur intimité familiale. Et j'aurais tort de ne pas évoquer aussi la plus récente, et l'une des plus attachantes, je crois, de ces expériences : notre voyage, cet été, dans le Caucase, où nous avons rencontré des jeunes Azerbaïdjanais, Arméniens, Géorgiens, habitants des confins orientaux de l'Europe, et que leur histoire tourmentée n'empêche pas - au contraire ! - de cultiver obstinément, admirablement, notre langue et notre culture. Ils sont d'ailleurs parmi nous aujourd'hui. Qu'on s'abstienne, s'il vous plaît, de parler ici de rencontres "folkloriques" ou de je ne sais quel tourisme organisé : ces voyages, ces découvertes font plus et mieux que beaucoup de débats, résolutions ou même traités d'Etats pour affermir la conscience de la Francophonie.

Car voici maintenant, Mesdames et Messieurs, le but ultime de notre Union, qui n'est pas seulement la précieuse addition de ses membres, qui n'est pas seulement un outil grâce auquel ils peuvent se connaître et s'entraider, mais qui vise un objectif précis : observer la Francophonie d'un oeil professionnel et rigoureux, la célébrer quand elle s'affirme, donc aussi dénoncer sans complaisance aucune ses hésitations, ses faiblesses, et trop souvent la tentation qu'éprouvent ses principaux acteurs de parler pour ne rien faire.

On s'est parfois moqué de nous en déclarant que dans un monde complètement fasciné par l'efficacité commerciale et technique, où désormais s'affirme la puissance - mais non la toute-puissance ! - des Etats-Unis, notre cause était largement anachronique. Or toute l'évolution de la planète nous montre au contraire la modernité de cette idée : rassembler des peuples, fussent-ils disparates, autour de quelques valeurs idéales. Quand les frontières économiques s'effacent, quand les frontières politiques elles-mêmes semblent noyées, quand les alliances et les groupes d'Etats, où hier encore on croyait discerner la nouvelle structure de l'humanité du XXIe siècle, doivent avouer presque chaque jour leurs faiublesses et leurs incohérences... nous affirmons le besoin grandissant des hommes à trouver d'autres points de repères, de nouvelles occasions de dialogue, de confrontation pacifique, de réflexions communes et contrastées, d'entraide et de progrès.

La Francophonie n'est certes pas le seul lieu, le seul cadre où ces aspirations peuvent se manifester. Mais elle est - disons qu'elle peut être - jusqu'ici le principal d'entre eux. Nous avons donc salué comme il convenait la naissance de l'OIF, la nomination de son brillant secrétaire général, la reprise en main - il était temps ! - de l'ex-ACCT, la poursuite régulière aussi des Sommets de chefs d'Etat et de gouvernement, dont le dernier se tenait à Moncton et dont le prochain se réunira très symboliquement à Beyrouth. Nous ne méconnaissons pas les vertus de la diplomatie discrète, ni la subtile utilité des médiateurs, des arbitres, de ceux qu'on appelle maintenant, d'un mot quelque peu barbare, les "facilitateurs". Mais nous ne pouvons pas taire non plus notre déception, notre agacement, notre amertume parfois, au spectacle trop majestueux et trop lent de cette grande machine. Nous ne pouvons pas cacher notre stupéfaction lorsque nos gouvernements - et même celui de la France, moteur principal de tout ce mouvement - paraissent considérer la Francophonie comme un exercice de style oratoire, et la traitent en réalité comme une petite annexe, étroite, obscure, de leur politique étrangère. Nous voyons avec angoisse les profondes inégalités économiques, la pauvreté, les maladies, la catastrophe de l'enseignement scolaire et professionnel dans de nombreuses régions, le manque d'aide, le manque d'échanges, le manque d'imagination qui sévissent et se perpétuent au sein d'une communauté de pays qui, depuis plusieurs années déjà, devait offrir à l'univers l'exemple d'une cohérence, d'une solidarité, d'un esprit d'invention plus accentués que partout ailleurs.

Certains d'entre nos invités seront, il se peut, choqués par mes propos. Mieux vaut néanmoins pour eux les entendre, dans cette salle que de les lire dans les colonnes d'une presse internationale constamment critique, ou narquoise, ou pire encore : indifférente et silencieuse. Au reste, je n'entends pas donner des leçons, mais souligner une évidence : pour que vive la Francophonie, elle doit devenir à la fois plus visible et plus indépendante de la bonne volonté cyclique des Etats qui la composent. Elle doit créer des institutions autonomes. Elle doit suivre la méthode finalement exemplaire qu'avaient adoptée, au lendemain de la seconde guerre mondiale, les grands Etats européens : installer progressivement des engrenages dont nul président, nul Premier ministre, et surtout nulle administration, ne puisse désormais retirer ses doigts.

Ces institutions autonomes peuvent, à l'heure d'Internet, être "virtuelles"... ou réelles, ou probablement les deux à la fois. Qu'on me permette d'évoquer un projet dont je reconnais la modestie, mais aussi la force symbolique, et dont, il y a déjà de trop longues années, j'avais eu l'honneur d'exposer les grandes lignes au président François Mitterrand : celui d'une Maison de la Francophonie. Attention ! une Maison, non pas une auberge espagnole où chacun de nos Etats apporterait, ou n'apporterait pas, de quoi meubler certaines pièces ou laisser des espaces vides qu'envahiraient lentement les moisissures ! Nous rêvons d'un véritable centre, financé par une Fondation internationale, et probablement édifié à Paris, pour y recevoir, accueillir et renseigner les ressortissants de tous nos pays ; pour abriter des rencontres et des spectacles ; mais surtout pour établir des contact électroniques et téléphoniques. Quel commerçant canadien cherche-t-il des débouchés au Sénégal ? Quel ministère ivoirien souhaite-t-il, en vue d'un grand chantier, recevoir des soumissions européennes ? Quel enseignant français, belge ou suisse a-t-il l'intention de consacrer des années de sa vie professionnelle à des enfants malgaches ou togolais ? Quel orchestre, ou quelle troupe de théâtre, ou quel groupe musical a-t-il besoin d'une scène, d'un public, d'une organisation ? Quelle personne désireuse d'émigrer, de s'installer ailleurs, demande-t-elle qu'on l'aide à s'orienter dans le terrible maquis des démarches administratives ? Ou tout simplement, quel homme, quelle femme aspirent-ils à trouver des correspondants, des conseils, des échanges en langue française ? On peut multiplier les exemples à l'infini. Mais l'idée reste la même : un centre névralgique, ou pour mieux dire une centrale parfaitement équipée, capable de répondre dans les deux ou trois jours à n'importe quelle question, sans être aucunement un organe officiel, ni même officieux, assurée néanmoins d'un financement régulier, et qui serait, en toute liberté, le rendez-vous des Francophones.

Mesdames et Messieurs,

Je viens d'esquisser un projet qui certes, serait tout à fait dans nos cordes, puisque son essence même serait un intense échange d'informations. mais je ne prétends pas un instant qu'il soit le meilleur ni le seul : mon propos est d'indiquer, au moyen d'un exemple, ce que j'entends par une Francophonie plus visible. Et j'ajouterais : plus ambitieuse, aussi. Non pas du tout qu'il faille la considérer comme une espèce de bloc parmi les blocs : elle ne peut que rester ouverte et souple, elle ne peut que rappeler aussi que son objectif n'est pas le triomphe d'une langue, mais celui du plurilinguisme, qui est, comme l'a justement dit M. Boutros-Ghali, la condition même d'une vie internationale à peu près démocratique. Hélas ! Nous sommes très loin d'imposer, et même de défendre efficacement, un tel objectif : le plurilinguisme recule sous nos yeux, et l'anglais américain ne cesse de progresser non seulement dans le monde des affaires, et, bien entendu, dans celui de la diplomatie, mais dans notre enseignement public, dans nos administrations, voire - signe alarmant de la faiblesse de l'Europe - dans l'organisation de nos "forces" armées (je mets "forces" entre guillemets). Quant à la presse, reflet du monde, et parfois de sa confusion, elle se remplit d'américanismes qu'on ne se donne même plus la peine d'imprimer en italique ou d'entourer de guillemets, comme s'ils appartenaient de droit à notre langue, ou plutôt à toutes les langues, et comme si maintenant se formait insidieusement une sorte d'espéranto, celui-là même dont nous avions prévu, depuis longtemps, l'avancée spectaculaire, et que nous appelions, rappelez-vous, le "désespéranto".

Or ce n'était pas là, chers amis, vous le savez bien, une réaction de puristes frissonnants. C'était déjà la conviction que les mots ne sont pas neutres, et qu'avec eux nous importons non seulement des techniques et des méthodes de travail, mais des mentalités et des moeurs qui jusqu'ici n'ont pas été les nôtres. Puristes ? Non, certes... encore qu'une certaine créolisation du français ait à certains moments de quoi nous effrayer. Disons donc : citoyens de pays très divers, et qui veulent le rester, et qui refusent de fourrer leur amour-propre dans leur poche. Oui, nous nous dressons contre ceux qui baissent la tête ou qui ricanent, et, bien loin de défendre uniquement de vieilles traditions obsolètes - car nous aussi, nous avons nos progrès, nos évolutions, je dirais : nos chemins - nous défendons notre humanisme et tout simplement notre humanité.

Dès lors le cinquantième anniversaire de la jeune grand-mère dont je parlais tout à l'heure est un jour mêlé d'inquiétude et de joie. Joie certes, de nous retrouver aujourd'hui, animateurs et membres de l'Union toujours inspirés par le projet de nos fondateurs. Joie de constater que l'Organisation internationale de la Francophonie a progressé, qu'elle compte - au moins un  peu - dans le grand jeu d'échecs mondial. Joie que tant de peuples, représentés ici même aujourd'hui, placent leur espoir dans le refus d'un écrasement culturel et social. Inquiétude, cependant, au vu de l'extrême fragilité de notre position, de nos actions, et de la timidité manifestée par nos gouvenerments. Inquiétude et joie ! Ajoutons un troisième terme : volonté. Celle de continuer. Celle de garder le souffle d'un Léopold Sédar Senghor et de quelques autres précurseurs. Celle de secouer un peu, puisqu'il le faut, leurs héritiers trop timides ou timorés. Celle enfin, Mesdames et Messieurs, d'être fidèles à nous-mêmes.

Comme nous le chantaient un jour, comme nous le scandaient sous un ciel sans nuage, de merveilleux groupes de danseurs africains : "Francophonie, en avant !"

Jean-Marie Vodoz
président international de l'UIJPLF
27 novembre 2000.