Lundi 27
novembre 2000
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Allocution
d'ouverture
Jean-Marie
Vodoz
président international de l'Union internationale
des journalistes et de la presse de langue française
(UIJPLF)
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Chères
consoeurs, chers confrères,
Mesdames, Messieurs,
La jeune, la très
jeune grand-mère de toutes les institutions francophones vous
remercie de l'entourer aujourd'hui pour fêter avec elle son cinquantième
anniversaire. Elle vous récompensera, d'ailleurs, en vous épargnant
de trop longs discours, et puis en s'abstenant de verser des larmes
d'attendrissement sur son passé. La très jeune grand-mère a plutôt
envie de sourire, ce qui vous permettra de constater qu'elle a
toutes ses dents, et, par voie de conséquence, qu'elle est aussi
fort capable de mordre.
Naturellement,
il faut d'abord que, sans excès de morgue, elle vous rappelle
deux ou trois aspects de son caractère. L'UIJPLF groupe quelques
milliers de journalistes. Ne vous laissez pas aller à l'impression,
que ces professionnels sont, comme ce matin sous vos yeux, toujours
habillés de leur plus beau costume avec, pour les Occidentaux,
une cravate. Ils traquent l'information, comme tous leurs confrères,
sur le terrain, ce qui les oblige non seulement à revêtir les
tenues les plus variées, mais à ne pas craindre les situations
les plus délicates et parfois, les plus dangereuses. Il est donc
juste que je commence par rendre hommage à ceux dont le courage
professionnel et personnel leur a valu de recevoir notre Prix
de la libre expression :
le Camerounais
Pius Njawé,
l'Algérien Amer Oumalou,
le Burkinabé Edouard Ouédraogo,
le Mauritanien Bah Ould Salek,
le Tchadien Begoto Yaldot Oulatar.
Ces hommes font
honneur à notre profession, comme tant d'autres, hélas, qui ont
payé cher leur volonté de déjouer toutes les ruses et toutes les
violences opposées à l'information.
Mais le ciment
de notre Union, c'est, vous le savez, l'amour de la langue française,
un amour que nous ne voulons pas platonique, un amour que nous
consommons, si j'ose dire, tous les jours et dans les lieux les
plus divers. Quand notre fondateur, le Canadien Dostaler O'Leary,
voulut que les journalistes francophones se connaissent mieux
et se rencontrent plus souvent, il partait implicitement d'un
principe tout simple, à savoir qu'une langue se prouve en la parlant.
Et depuis lors, autour du monde, un grand réseau s'est constitué.
Nos rendez-vous, nos congrès, nos journées d'études, nos missions
techniques, nos rencontres de toute espèce nous ont permis d'agir,
d'émettre des voeux et des résolutions, de manifester souvent
la solidarité des plus aisés et des plus démunis.
Je ne voudrais
pourtant retenir ici que la chair vive de notre expérience : ces
réunions internationales et, bien sûr, intercontinentales, où
se mélangent les accents, où se rencontrent les cultures sans
traduction simultanée, mais avec des clins d'oeil amicaux ; ces
débats, ces fêtes, ces balades au cours desquelles chacun de nos
pays est fier de se présenter aux autres : l'accueil que nous
avons reçu, et l'inestimable récolte de sourires que nous engrangeons
au bord d'un fleuve africain, sous un apatam, dans le grouillement
d'une ville asiatique, au sommet neigeux d'une montagne européenne,
ou bien, comme l'an dernier, dans les douillettes villas des Acadiens
de Caraquet qui profitaient d'un Sommet francophone et d'un automne
lumineux pour nous recevoir, nous les journalistes, au sein de
leur intimité familiale. Et j'aurais tort de ne pas évoquer aussi
la plus récente, et l'une des plus attachantes, je crois, de ces
expériences : notre voyage, cet été, dans le Caucase, où nous
avons rencontré des jeunes Azerbaïdjanais, Arméniens, Géorgiens,
habitants des confins orientaux de l'Europe, et que leur histoire
tourmentée n'empêche pas - au contraire ! - de cultiver obstinément,
admirablement, notre langue et notre culture. Ils sont d'ailleurs
parmi nous aujourd'hui. Qu'on s'abstienne, s'il vous plaît, de
parler ici de rencontres "folkloriques" ou de je ne
sais quel tourisme organisé : ces voyages, ces découvertes font
plus et mieux que beaucoup de débats, résolutions ou même traités
d'Etats pour affermir la conscience de la Francophonie.
Car voici maintenant,
Mesdames et Messieurs, le but ultime de notre Union, qui n'est
pas seulement la précieuse addition de ses membres, qui n'est
pas seulement un outil grâce auquel ils peuvent se connaître et
s'entraider, mais qui vise un objectif précis : observer la Francophonie
d'un oeil professionnel et rigoureux, la célébrer quand elle s'affirme,
donc aussi dénoncer sans complaisance aucune ses hésitations,
ses faiblesses, et trop souvent la tentation qu'éprouvent ses
principaux acteurs de parler pour ne rien faire.
On s'est parfois
moqué de nous en déclarant que dans un monde complètement fasciné
par l'efficacité commerciale et technique, où désormais s'affirme
la puissance - mais non la toute-puissance ! - des Etats-Unis,
notre cause était largement anachronique. Or toute l'évolution
de la planète nous montre au contraire la modernité de cette idée
: rassembler des peuples, fussent-ils disparates, autour de quelques
valeurs idéales. Quand les frontières économiques s'effacent,
quand les frontières politiques elles-mêmes semblent noyées, quand
les alliances et les groupes d'Etats, où hier encore on croyait
discerner la nouvelle structure de l'humanité du XXIe siècle,
doivent avouer presque chaque jour leurs faiublesses et leurs
incohérences... nous affirmons le besoin grandissant des hommes
à trouver d'autres points de repères, de nouvelles occasions de
dialogue, de confrontation pacifique, de réflexions communes et
contrastées, d'entraide et de progrès.
La Francophonie
n'est certes pas le seul lieu, le seul cadre où ces aspirations
peuvent se manifester. Mais elle est - disons qu'elle peut être
- jusqu'ici le principal d'entre eux. Nous avons donc salué comme
il convenait la naissance de l'OIF, la nomination de son brillant
secrétaire général, la reprise en main - il était temps ! - de
l'ex-ACCT, la poursuite régulière aussi des Sommets de chefs d'Etat
et de gouvernement, dont le dernier se tenait à Moncton et dont
le prochain se réunira très symboliquement à Beyrouth. Nous ne
méconnaissons pas les vertus de la diplomatie discrète, ni la
subtile utilité des médiateurs, des arbitres, de ceux qu'on appelle
maintenant, d'un mot quelque peu barbare, les "facilitateurs".
Mais nous ne pouvons pas taire non plus notre déception, notre
agacement, notre amertume parfois, au spectacle trop majestueux
et trop lent de cette grande machine. Nous ne pouvons pas cacher
notre stupéfaction lorsque nos gouvernements - et même celui de
la France, moteur principal de tout ce mouvement - paraissent
considérer la Francophonie comme un exercice de style oratoire,
et la traitent en réalité comme une petite annexe, étroite, obscure,
de leur politique étrangère. Nous voyons avec angoisse les profondes
inégalités économiques, la pauvreté, les maladies, la catastrophe
de l'enseignement scolaire et professionnel dans de nombreuses
régions, le manque d'aide, le manque d'échanges, le manque d'imagination
qui sévissent et se perpétuent au sein d'une communauté de pays
qui, depuis plusieurs années déjà, devait offrir à l'univers l'exemple
d'une cohérence, d'une solidarité, d'un esprit d'invention plus
accentués que partout ailleurs.
Certains d'entre
nos invités seront, il se peut, choqués par mes propos. Mieux
vaut néanmoins pour eux les entendre, dans cette salle que de
les lire dans les colonnes d'une presse internationale constamment
critique, ou narquoise, ou pire encore : indifférente et silencieuse.
Au reste, je n'entends pas donner des leçons, mais souligner une
évidence : pour que vive la Francophonie, elle doit devenir à
la fois plus visible et plus indépendante de la bonne volonté
cyclique des Etats qui la composent. Elle doit créer des institutions
autonomes. Elle doit suivre la méthode finalement exemplaire qu'avaient
adoptée, au lendemain de la seconde guerre mondiale, les grands
Etats européens : installer progressivement des engrenages dont
nul président, nul Premier ministre, et surtout nulle administration,
ne puisse désormais retirer ses doigts.
Ces institutions
autonomes peuvent, à l'heure d'Internet, être "virtuelles"...
ou réelles, ou probablement les deux à la fois. Qu'on me permette
d'évoquer un projet dont je reconnais la modestie, mais aussi
la force symbolique, et dont, il y a déjà de trop longues années,
j'avais eu l'honneur d'exposer les grandes lignes au président
François Mitterrand : celui d'une Maison de la Francophonie. Attention
! une Maison, non pas une auberge espagnole où chacun de nos Etats
apporterait, ou n'apporterait pas, de quoi meubler certaines pièces
ou laisser des espaces vides qu'envahiraient lentement les moisissures
! Nous rêvons d'un véritable centre, financé par une Fondation
internationale, et probablement édifié à Paris, pour y recevoir,
accueillir et renseigner les ressortissants de tous nos pays ;
pour abriter des rencontres et des spectacles ; mais surtout pour
établir des contact électroniques et téléphoniques. Quel commerçant
canadien cherche-t-il des débouchés au Sénégal ? Quel ministère
ivoirien souhaite-t-il, en vue d'un grand chantier, recevoir des
soumissions européennes ? Quel enseignant français, belge ou suisse
a-t-il l'intention de consacrer des années de sa vie professionnelle
à des enfants malgaches ou togolais ? Quel orchestre, ou quelle
troupe de théâtre, ou quel groupe musical a-t-il besoin d'une
scène, d'un public, d'une organisation ? Quelle personne désireuse
d'émigrer, de s'installer ailleurs, demande-t-elle qu'on l'aide
à s'orienter dans le terrible maquis des démarches administratives
? Ou tout simplement, quel homme, quelle femme aspirent-ils à
trouver des correspondants, des conseils, des échanges en langue
française ? On peut multiplier les exemples à l'infini. Mais l'idée
reste la même : un centre névralgique, ou pour mieux dire une
centrale parfaitement équipée, capable de répondre dans les deux
ou trois jours à n'importe quelle question, sans être aucunement
un organe officiel, ni même officieux, assurée néanmoins d'un
financement régulier, et qui serait, en toute liberté, le rendez-vous
des Francophones.
Mesdames et Messieurs,
Je viens d'esquisser
un projet qui certes, serait tout à fait dans nos cordes, puisque
son essence même serait un intense échange d'informations. mais
je ne prétends pas un instant qu'il soit le meilleur ni le seul
: mon propos est d'indiquer, au moyen d'un exemple, ce que j'entends
par une Francophonie plus visible. Et j'ajouterais : plus ambitieuse,
aussi. Non pas du tout qu'il faille la considérer comme une espèce
de bloc parmi les blocs : elle ne peut que rester ouverte et souple,
elle ne peut que rappeler aussi que son objectif n'est pas le
triomphe d'une langue, mais celui du plurilinguisme, qui est,
comme l'a justement dit M. Boutros-Ghali, la condition même d'une
vie internationale à peu près démocratique. Hélas ! Nous sommes
très loin d'imposer, et même de défendre efficacement, un tel
objectif : le plurilinguisme recule sous nos yeux, et l'anglais
américain ne cesse de progresser non seulement dans le monde des
affaires, et, bien entendu, dans celui de la diplomatie, mais
dans notre enseignement public, dans nos administrations, voire
- signe alarmant de la faiblesse de l'Europe - dans l'organisation
de nos "forces" armées (je mets "forces" entre
guillemets). Quant à la presse, reflet du monde, et parfois de
sa confusion, elle se remplit d'américanismes qu'on ne se donne
même plus la peine d'imprimer en italique ou d'entourer de guillemets,
comme s'ils appartenaient de droit à notre langue, ou plutôt à
toutes les langues, et comme si maintenant se formait insidieusement
une sorte d'espéranto, celui-là même dont nous avions prévu, depuis
longtemps, l'avancée spectaculaire, et que nous appelions, rappelez-vous,
le "désespéranto".
Or ce n'était
pas là, chers amis, vous le savez bien, une réaction de puristes
frissonnants. C'était déjà la conviction que les mots ne sont
pas neutres, et qu'avec eux nous importons non seulement des techniques
et des méthodes de travail, mais des mentalités et des moeurs
qui jusqu'ici n'ont pas été les nôtres. Puristes ? Non, certes...
encore qu'une certaine créolisation du français ait à certains
moments de quoi nous effrayer. Disons donc : citoyens de pays
très divers, et qui veulent le rester, et qui refusent de fourrer
leur amour-propre dans leur poche. Oui, nous nous dressons contre
ceux qui baissent la tête ou qui ricanent, et, bien loin de défendre
uniquement de vieilles traditions obsolètes - car nous aussi,
nous avons nos progrès, nos évolutions, je dirais : nos chemins
- nous défendons notre humanisme et tout simplement notre humanité.
Dès lors le cinquantième
anniversaire de la jeune grand-mère dont je parlais tout à l'heure
est un jour mêlé d'inquiétude et de joie. Joie certes, de nous
retrouver aujourd'hui, animateurs et membres de l'Union toujours
inspirés par le projet de nos fondateurs. Joie de constater que
l'Organisation internationale de la Francophonie a progressé,
qu'elle compte - au moins un peu - dans le grand jeu d'échecs
mondial. Joie que tant de peuples, représentés ici même aujourd'hui,
placent leur espoir dans le refus d'un écrasement culturel et
social. Inquiétude, cependant, au vu de l'extrême fragilité de
notre position, de nos actions, et de la timidité manifestée par
nos gouvenerments. Inquiétude et joie ! Ajoutons un troisième
terme : volonté. Celle de continuer. Celle de garder le souffle
d'un Léopold Sédar Senghor et de quelques autres précurseurs.
Celle de secouer un peu, puisqu'il le faut, leurs héritiers trop
timides ou timorés. Celle enfin, Mesdames et Messieurs, d'être
fidèles à nous-mêmes.
Comme nous le
chantaient un jour, comme nous le scandaient sous un ciel sans
nuage, de merveilleux groupes de danseurs africains : "Francophonie,
en avant !"
Jean-Marie
Vodoz
président international de l'UIJPLF
27 novembre 2000.