Après
l'Egypte, le Liban et le Maroc, les 4èmes JOURNEES DE LA PRESSE
ARABE FRANCOPHONE organisées par la section algérienne de
l'UIJPLF présidée par Amer Oumalou,
se sont déroulées à ALGER le 3, le 4 et le 5 mai
2000, sur le thème:
"Liberté
de la presse et responsabilité des journalistes"
1
- Intervention de M. Hervé BOURGES, président du
Conseil supérieur de l'audiovisuel (CSA), à l'ouverture
des 4èmes Journées de la presse arabe francophone, à
Alger, le 3 mai 2000.
M.
le Ministre,
Chers amis,
L'audiovisuel
connaît actuellement, dans tous les pays du monde, un bouleversement
comparable à celui qu'a représenté, dans l'univers de l'écrit,
l'invention de l'imprimerie. Cette révolution tient en un
seul mot : le numérique. C'est la technologie numérique
qui permet aujourd'hui de recevoir un service de radio sur
un téléphone portable, et un service de télévision sur Internet.
Et ce, sans contrainte de lieu, puisque ce monde de diffusion
ignore les frontières.
Il
est évident que cette évolution induit, pour tous les acteurs
du monde de la communication, un changement d'univers. Lorsque
nous travaillons, nous devons réfléchir à la possibilité
pour nos images d'être vues dans le monde entier. Lorsqu'un
média, quelque part dans le monde, livre une information,
elle est accessible partout.
La
question, classique, de la liberté de l'information
et de la responsabilité du journaliste se pose
donc en termes radicalement nouveaux et c'est sous cet angle
que je pense devoir la traiter aujourd'hui, plutôt que de
me cantonner à un discours théorique qui reprendrait les
grands principes que nous avons tous présents à l'esprit,
depuis les idéaux européens des Lumières jusqu'à l'amendement
Jefferson à la constitution des Etats-Unis, qui en est l'héritière
directe. La liberté d'expression et de communication est
à juste titre présentée comme le socle du fonctionnement
démocratique des Etats, car le pluralisme d'opinion doit
être largement reflèté par la diversité des médias d'information.
En
ouverture de la journée mondiale de la liberté de la presse,
qui est célébrée aujourd'hui 3 mai dans le monde entier,
le secrétaire général de l'ONU Kofi Annan, le directeur
général de l'UNESCO Koïchiro Matsuura, le Haut-commissaire
de l'ONU aux Droits de l'homme Mary Rodinson, ont publié
un message commun en écho à la Déclaration de Windhoek
du 3 mai 1991, qui énonçait les principes établis par les
journalistes africains pour une presse libre, indépendante
et pluraliste.
Mais
nous devons aussi nous souvenir, que pour ce qui concerne
les médias audiovisuels, ce pluralisme et cette liberté
sont partout des phénomènes récents : en France, la première
loi sur la liberté de la communication, qui en établit les
règles du jeu, date de 1982, soit quelques mois après l'élection
de François Mitterrand à la Présidence de la République.
Cette
loi marque l'ouverture du paysage radiophonique, l'institution
d'une Haute Autorité en charge de répartir les fréquences
et de garantir le pluralisme, et elle sera suivie à la fois
par une floraison de radios locales et associatives (la
France compte aujourd'hui plus de 1.100 radios) et par la
création de plusieurs télévisions privées, préparant la
voie à la multiplication des chaînes thématiques que nous
connaissons depuis quatre ans.
Je
me contenterai également de rappeler que lors de ma désignation
au Conseil supérieur de l'Audiovisuel, en janvier 1995,
il existait moins d'une dizaine de chaînes de télévision
en France, en comptant quelques chaînes locales, à Lyon,
Toulouse et Lille, tandis que désormais les groupes de communication
français éditent près de cent chaînes thématiques, reprises
sur le câble et sur plusieurs bouquets satellite à destination
d'un public français et international.
En
cinq ans, quel chemin parcouru, et quelle mutation du paysage
de la communication ! Nous en sommes aujourd'hui à réfléchir
à la conquête d'une ultime frontière, celle de l'audiovisuel
de proximité, permettant une multiplication des chaînes
hertziennes locales, ce que devrait entraîner la mise en
oeuvre de la diffusion numérique hertzienne dans les tout
prochains mois.
Vous
me pardonnerez ce court rappel historique, parce qu'il remet
en perspective, mieux que l'énoncé des grands principes
philosophiques et politiques, le cadre technologique et
juridique dans lequel se situe nécessairement maintenant
toute réflexion sur la liberté de l'information.
J'y
ajoute cette ultime précision : il ne suffit pas
de multiplier les journaux, les stations, les chaînes, pour
assurer le pluralisme et l'ouverture. Il faut encore que
leurs modes de financement soient variés, qu'ils puissent
investir dans des contenus et des productions propres et
ne soient pas contraints de se nourrir exclusivement de
programmes à bas prix puisés sur les marchés internationaux,
enfin qu'ils aient vocation à servir l'information et l'éducation,
ce qui est loin d'être le cas de tous les médias, dont beaucoup
sont en fait destinés au seul divertissement.
A
l'élargissement du nombre de médias doit répondre l'établissement
d'un cadre réglementaire souple, qui leur impose, par exemple
pour les télévisions, d'investir dans la production nationale,
de respecter des équilibres dans leur programmation, et
de prendre des engagements éditoriaux précis : c'est à cette
condition que chaque nouvelle chaîne constitue un réel enrichissement
du choix proposé au téléspectateur et non un avatar supplémentaire
d'un même robinet à programmes international, sans singularité
et sans saveur, qui n'apporterait rien de neuf en matière
d'information, ni en matière culturelle.
Alors,
comment intervenir sans réfréner, comment encadrer sans
restreindre, comment favoriser sans exclure, comment autoriser
l'innovation sans tout laisser faire et comment préserver
les acquis culturels sans accorder de privilèges indus,
pénalisant la création et freinant la liberté d'expression
? Vous me permettrez de m'appuyer essentiellement ici sur
mon expérience des cinq dernières années, et de l'ouverture
numérique du paysage audiovisuel français, en lui donnant
les prolongements qu'impose le développement rapide de l'usage
d'Internet.
1.
Société de l'information et moyens d'information
Nous
entrons en effet dans la Société de l'Information, et, au-delà
des mots, chacun d'entre nous doit bien comprendre ce que
cela signifie en matière de communication, à la fois écrite
et audiovisuelle.
Il
n'est plus possible aujourd'hui de contraindre au silence
un journaliste, ou de l'étouffer sans bruit en le privant
de relations avec l'extérieur. La mondialisation des communications,
c'est aussi l'impossibilité pour un Etat de faire régner
l'omerta sicilienne... en effet Internet donne très vite
un relais universel à une information que l'on croyait pouvoir
cacher. Un pays ne peut pas s'y risquer, sauf à se déconsidérer
devant son opinion nationale, qui aura nécessairement connaissance
de la réprobation internationale soulevée par les actions
répressives et liberticides qu'il aura mises en oeuvre.
Le
retentissement international pris par "l'affaire Taoufik
Ben Brik" en Tunisie témoigne bien de cette nouvelle
dimension internationale de la liberté de la presse : la
réaction de l'union des journalistes algériens a été sans
équivoque, comme celle de l'UIJPLF d'ailleurs, plus récemment
encore l'attribution à Ben Brick par le quotidien algérien
le plus diffusé, El Khabar, du prix international
Omar Ourtilane, qui récompense "ceux qui contribuent
à promouvoir la liberté d'expression".
On
peut, de ce point de vue, être particulièrement sensible
à la liberté de ton de la presse algérienne, qui est à mettre
au crédit à la fois de ses journalistes et de ses dirigeants,
dont je sais qu'ils sont profondément attachés, les uns
depuis longtemps, d'autres depuis peu, à l'existence et
au développement d'une presse pluraliste et de qualité.
J'insiste
aussi sur le fait que les contraintes politiques ne sont
pas les seules que l'on peut chercher à exercer : il en
est de plus déguisées, qui peuvent être économiques, ou
de plus brutales, qui passent par la menace physique. Les
journalistes algériens ont prouvé, au cours de la dernière
décennie, qu'ils savaient résister aux unes comme aux autres,
et ils ont payé leur tribut à l'affirmation de leur liberté
d'expression, contre tous les groupes de pression qui pouvaient
chercher à avoir barre sur eux, que ce soit à travers le
contrôle des imprimeries, du marché publicitaire, ou par
l'intimidation violente.
La
liberté a un prix, particulièrement élevé parfois, l'Algérie
le sait, et les journalistes et les employés de presse algériens
sont plus d'une centaine à y avoir laissé leur vie. Ils
se sont attiré le respect de leurs confrères du monde entier,
je veux ici en témoigner au nom de leurs confrères français.
Comme je veux rendre hommage à tous ceux qui dans le monde
sont morts pour la liberté d'expression. Avec une pensée
particulière pour la victime la plus récente, le directeur
de la radio francophone Haïti Inter, Jean-Léopold Dominique,
symbole de la lutte contre la dictature et la corruption
en Haïti.
La
société de l'information permet à chacun d'entre nous de
s'immerger dans un océan d'informations avec lequel nous
échangeons sans cesse, par voie filaire et hertzienne. Tous
les journalistes du monde sont aujourd'hui en réseau, c'est
à dire qu'ils savent tous, en temps réel, ce qu'écrivent
tous leurs confrères. Comment faire taire une voix discordante
ou des questions qui dérangent, dès lors qu'elles peuvent
être reprises dans l'instant par des milliers d'autres bouches
?
Dans
les prochaines années, cet accès à l'information universelle
sera de moins en moins le privilège des seuls journalistes,
et chaque citoyen en fera usage, sinon quotidiennement,
du moins régulièrement, comme il le fait aujourd'hui des
journaux écrits. La consommation de cette information "en
ligne" va s'accroître de façon exponentielle, entraînant
toutes les industries de "l'infocommunication"
dans son sillage. Avec des effets positifs sur l'ensemble
de l'économie, que nous observons déjà en France. Le jeu
en vaut la chandelle, mais l'entrée dans la société de l'information
passe par plusieurs prises de conscience majeures.
Un
des effets premiers de ce que l'on nomme aujourd'hui la
"nouvelle économie" sera, pour la presse écrite
comme dans le secteur audiovisuel, de déplacer le centre
de gravité de ce qui était jusqu'alors perçu comme la véritable
valeur ajoutée. En un mot, la condition essentielle de la
prospérité numérique se détache des supports,
passages obligés de l'analogique, soumis à des limites géographiques...
pour tenir seulement aux services et aux contenus
qu'ils délivrent.
Ce
ne sont plus le nombre d'exemplaires imprimés, ni la rareté
des canaux de diffusion disponibles qui permet de détenir
le pouvoir médiatique, et éditorial, sur les médias de demain.
Terminé, le monopole de diffusion accordé à certains journaux
ou à certaines chaînes... La condition essentielle pour
s'imposer sur le marché de l'information ouvert de demain,
c'est la qualité intrinsèque des médias, leur
réputation, leur richesse, la diversité et la qualité de
leurs contenus.
La
seule manière de s'assurer la maîtrise des contenus et la
pérennité de certains choix éditoriaux, culturels, moraux,
c'est donc d'offrir des services et des contenus de valeur
reconnue, capables de rivaliser victorieusement avec les
programmes diffusés par les télévisions et les radios concurrentes,
non plus seulement dans le même pays, mais à l'échelle d'une
région, d'un continent voire de la planète. C'est
exactement dans cet esprit que travaille actuellement en
France, une radio comme RFI, qui améliore son rayonnement,
dans le monde entier, en assurant une information de référence,
indépendante, rigoureuse, précise.
Mais cette
révolution ne saurait pour autant tout remettre en cause
et elle doit au contraire trouver, dans les principes qui
guident aujourd'hui les médias, une source d'équilibre,
facteur essentiel de son développement.
Les
médias développés par les nouvelles technologies de l'information
et de la communication, quels que soient les bouleversements
qu'ils connaissent, ne doivent pas s'affranchir des valeurs
culturelles, philosophiques, humaines sur lesquelles nos
sociétés reposent et se construisent depuis des siècles,
les principes fondamentaux que sont, par exemple, le respect
de la dignité humaine, la protection de l'enfance, et la
garantie de l'ordre public, ou encore le pluralisme et l'honnêteté
de l'information.
S'y
ajoutent d'autres obligations, plus spécifiques à certains
secteurs, comme la contribution des chaînes de télévision
au développement de la production cinématographique et audiovisuelle,
ou encore la défense et l'illustration de la langue française...
Autant de valeurs qui participent d'une société de l'information
tout à la fois créative et consciente de ses responsabilités.
Comment
ignorer en effet, depuis la formule saisissante de Rabelais,
que "Science sans conscience n'est que ruine de
l'âme" ? Einstein, en ce siècle, a lui aussi su
éprouver la difficulté qu'il peut y avoir à concilier les
bienfaits d'un progrès technique et les conséquences terribles
qu'il peut également produire. Nous sommes face aux mutations
médiatiques actuelles dans le cas précis de devoir choisir
les usages les plus adaptés d'une technique dont les conséquences
ne sont pas toutes connues.
Je
donnerai un exemple : le numérique terrestre. A la différence
de la diffusion numérique par satellite, qui ne permet pas
à un régulateur national de prédéterminer l'offre audiovisuelle
sur son territoire, même s'il lui reste possible d'en limiter
la commercialisation, la diffusion numérique de
terre, par voie hertzienne, permet au régulateur de déterminer
la nature des services diffusés sur un territoire défini,
tout en ouvrant rapidement et aisément des capacités de
diffusion beaucoup plus larges à celles que nous connaissons
actuellement
L'élargissement
du choix proposé aux téléspectateurs en diffusion hertzienne
est bien sûr de nature à freiner l'usage de la réception
par satellite, et elle permettra de privilégier, en termes
de diffusion, sur le territoire français, des programmes
auxquels nous aurons choisi d'accorder la priorité. C'est
aussi une manière d'affirmer une souveraineté culturelle
et audiovisuelle face à la mondialisation des communications.
2.
Pluralisme et liberté
J'ai
parlé des mutations que l'audiovisuel français vient de
connaître en très peu de temps. Il n'est pas un jour sans
que l'arrivée d'un procédé technique jusque-là balbutiant,
ne vienne transformer les contours d'un marché dont la seule
permanence demeure sa faculté à se modifier et à nous surprendre.
L'erreur serait aussi de vouloir trop anticiper.
Les
télévisions, les radios et les journaux écrits de demain,
comme Internet, seront d'abord et avant tout ce que les
créateurs et les opérateurs en feront. Il est évident que
les régulateurs de l'audiovisuel ne doivent ni ne peuvent
freiner la multiplication des sources d'images : leur rôle
est au contraire de la favoriser en soutenant l'émergence
de nouveaux opérateurs, de nouveaux réseaux, qui accélèrent
et facilitent la communication entre les peuples et les
continents.
Etablir
un socle de valeurs communes et partagées n'est pas, comme
on le craint trop souvent, une contrainte ou un frein, c'est
à l'inverse une formidable rampe de lancement pour que se
développent des programmes créatifs, innovants, mieux à
même de rendre compte de toutes les diversités culturelles,
de toutes les expressions artistiques et de toutes les sensibilités.
Car
tout reste toujours à réinventer : les formats de journaux,
les genres de programme, les déclinaisons thématiques, l'articulation
des grilles et des bouquets satellites, les services interactifs,
les pôles internet... Mais cette capacité d'invention repose
avant tout sur l'indépendance et la liberté des responsables
éditoriaux. C'est elle qu'il faut privilégier, en faisant
le pari de la diversité.
Depuis
maintenant onze ans, le Conseil supérieur de l'audiovisuel,
autorité administrative indépendante, est parvenu à séparer
de façon claire et tranchée audiovisuel et pouvoir politique,
il a inscrit son action dans la recherche constante d'un
espace de plus en plus large pour une liberté de communication
fondée sur la responsabilité des médias, il a enfin développé
des passerelles avec d'autres instances de régulation du
monde entier pour définir des consensus déontologiques,
respectueux de la liberté de communiquer et des différences
culturelles.
Nous
avons eu, dans ce développement, un rôle dont je suis particulièrement
fier, se tenant toujours à la disposition de tous les partenaires
de la France, en Afrique en particulier, pour partager son
expérience, recevoir des délégations, mettre ses ressources
techniques, juridiques et humaines au service des nouvelles
instances qui se sont créées, ainsi que pour développer
différents réseaux de coopération entre les instances.
Nous accueillerons
par exemple dans quelques jours la prochaine réunion de
la Plate-Forme européenne des Régulateurs, EPRA, à Paris,
nous hébergeons le Secrétariat permanent du réseau des régulateurs
méditerranéens, nous accueillons, une année sur deux, le
Sommet du Réseau des instances africaines de régulation
de la communication, nous avons été à l'origine avec le
Conseil pour la radiodiffusion et les télécommunications
canadien, du premier sommet mondial des régulateurs.
Je
tiens à dire de la manière la plus claire aujourd'hui, en
ouverture de ces quatrièmes journées de la presse arabe
francophone qui se tiennent à Alger que nous nous tenons
à la disposition de nos amis algériens, dans ce même esprit
de coopération, pour que nous puissions travailler en commun
à l'essor audiovisuel du bassin méditerranéen dans lequel
l'Algérie doit prendre une part décisive.
Envisager
une coopération internationale entre régulateurs et opérateurs
participe d'un effort de dialogue nécessaire et constructif
puisque chacun de nos pays a ses usages, ses habitudes,
sa culture, et l'audiovisuel y a souvent une place façonnée
à la fois par l'histoire, l'économie, mais aussi le fonctionnement
démocratique de nos institutions respectives. C'est pourquoi
il est extrêmment intéressant pour nous tous de dialoguer,
et d'entendre tous nos partenaires expliquer comment ils
conçoivent leur rôle et dans quelles directions ils souhaitent
se diriger.
La
logique de la régulation ne saurait être réalisée sans une
prise en compte permanente des réalités locales
et des attentes des auditeurs, des téléspectateurs et des
opérateurs. L'impartialité est une des
valeurs fondamentales du Conseil supérieur de l'audiovisuel
et nous l'exprimons, à travers notre pratique permanente
du consensus, à travers notre volonté de parvenir toujours
à l'accord des consciences et des opinions afin de ne prendre
de décisions définitives que quand nous sommes certains
que toutes leurs conséquences ont été précisément pesées,
et acceptées, par toutes les parties en présence.
La
recherche du consensus, ce n'est pas la volonté
de confondre les opinions en une seule, de masquer les disparités
et les divergences : c'est simplement la nécessité,
au sein de la communauté humaine, de mettre en oeuvre des
solutions sur lesquelles peut se réaliser l'accord de toutes
les consciences. Le consensus, ce n'est jamais
la confusion ni l'à peu près, c'est au contraire la
définition extrêmement précise de l'intérêt collectif,
c'est la recherche du bien commun au travers des
"mutuelles différences", l'aboutissement d'un
dialogue fécond.
La
démarche de réconciliation nationale et de dépassement des
divisions internes par la "concorde civile", qui
a été engagée par le Président Bouteflika et qui a emporté
une aussi large adhésion dans le peuple algérien, nous paraît
inspirée par les mêmes valeurs et c'est la raison pour laquelle
la France ne peut que souhaiter accompagner ce mouvement.
Je
crois que nous devons mettre au service du développement
et de l'ouverture médiatique, en France, en Algérie et dans
le reste du monde, les vertus de l'équilibre, de la tolérance,
du pluralisme et de la préservation des identités, que notre
pays défend aujourd'hui dans les enceintes internationales
et que nous considérons comme nos missions prioritaires.
Dans
cet esprit nous avons tenu à donner un signal fort en direction
de la République algérienne, cette année, avec le conventionnement
de Canal Algérie, le programme édité par la RTA en direction
des Algériens de l'étranger : ce programme, ainsi qu'un
certain nombre de programmes radiophoniques, pourra désormais
être repris sur les réseaux câblés français, et j'ai le
plaisir de vous annoncer que nous avons d'ores et déjà enregistré
la modification des plans de services des réseaux de Paris
et de la Région parisienne, qui reprendront ces chaînes
dans les prochains jours.
De
la même manière, nous sommes prêts à travailler aux côtés
de nos interlocuteurs algériens pour la mise en place éventuelle
d'un organisme de régulation de l'audiovisuel, s'ils le
souhaitent, qui serait à même d'orchestrer, le moment venu,
l'ouverture du paysage audiovisuel algérien, l'apparition
de stations de radio voire de chaînes de télévision privées.
En effet, les deux choses ne sont pas dissociables : l'ouverture
aux médias privés est intrinsèquement liée à l'adoption
de méthodes de régulation modernes, faisant respecter des
principes de neutralité et d'impartialité.
3.
Les nouveaux défis de la communication
La
"convergence numérique" nous place face à de nouveaux
défis que tous les hommes de communication doivent désormais
relever ensemble.
La
"convergence numérique", c'est le rapprochement
dans un même environnement technologique de l'ordinateur,
de la télévision et du téléphone, mais aussi, avec Internet,
de la radio et de la presse écrite.
Cette évolution comporte des avantages appréciables
: en particulier, elle permet à toutes les créations de
l'esprit de franchir instantanément les frontières. Jamais
la pensée et son expression n'ont été aussi libres que sur
les nouveaux réseaux.
Mais
cette évolution comporte également un risque majeur qu'il
ne faut pas masquer : l'unification et la disparition des
différences. S'il est nécessaire d'engager une coopération
internationale pour comprendre les évolutions en cours,
cela ne signifie pas forcément qu'il faille envisager l'ouverture
absolue des marchés de l'information et de la culture, ni
l'abandon de toutes les dispositions spécifiques qui protègent
la création, l'expression linguistique, les différences
de traditions philosophiques ou morales.
Dans
le domaine des médias, il s'agit aussi de réfléchir à l'autre
condition de la liberté d'expression : l'indépendance par
rapport aux marchés internationaux. Il n'y a pas aujourd'hui
pour les pays de la taille des pays européens une authentique
souveraineté culturelle sans barrière de protection et sans
incitations fortes en direction des opérateurs pour qu'ils
diffusent et produisent des contenus européens. C'est également
la position du Canada vis à vis des Etats-Unis, et le défi
qui attend l'Algérie, mais aussi le Maroc, l'Egypte et la
Tunisie, pour que le Maghreb parvienne à intégrer ses productions
audiovisuelles propres aux échanges internationaux.
Il
y va de la survie de nos médias, de leurs héritages spécifiques,
comme des oeuvres de qualité qu'ils sont capables de produire,
et qui sont susceptibles de séduire d'autres publics à travers
le monde. Car nous ne devons pas converger vers
un système de production culturelle hégémonique et unitaire,
nous devons renforcer nos spécificités et nos différences.
Une
culture, c'est une identité, c'est
une manière de se situer et de comprendre son rapport aux
autres, au sein d'une humanité qui tend à ne faire désormais
qu'une seule communauté. Et c'est dans la mesure même où
la communication devient mondiale, où l'information est
immédiate d'un bout à l'autre de la planète, que
les cultures et l'éducation prennent une importance décisive
dans la construction des identités de demain.
J'ai
eu la chance d'être, à des moments très différents de ma
vie, un modeste artisan du dialogue des cultures et des
identités, ou tout au moins un témoin privilégié de leurs
rencontres, alors même que leur co-existence était d'emblée
vécue sur un mode d'hostilité ou de concurrence vive. Je
ne reviendrai pas sur la coopération que j'ai pu apporter,
et dont je suis fier, dans les premières années de la République
algérienne, aux côtés de ses dirigeants, Ahmed Ben Bella,
Abdelaziz Bouteflika, Béchir Boumaza.
Mais
je voudrais évoquer d'autres expériences : celle de l'Ecole
interétatique de journalisme de Yaoundé, créée en 1970,
par une volonté commune d'une dizaine de pays africains
de se doter d'un institut de formation au journalisme qui
leur soit propre, et que j'ai dirigée jusqu'en 1976, avant
l'Ecole supérieure de journalisme de Lille, ou celle du
Centre d'enseignement des sciences et techniques de l'information
(CESTI) de Dakar, ouvert à tous les pays d'Afrique de l'Ouest.
Si
ces pays avaient besoin d'un tel lieu de formation, c'est
parce que la conception de l'information est différente,
selon les sociétés et leurs héritages culturels, selon les
habitudes et les traditions diverses dont elle est le fruit.
Il y a évidemment des choix à faire dans la hiérarchisation
des nouvelles, qui ne s'inspirent pas des mêmes critères
selon les pays, il y a des responsabilités à prendre qui
n'ont pas la même portée.
De
même, la force émotive d'une image est différente dans toutes
les civilisations, sans même parler de ce qui touche aux
deux grands tabous de l'humanité que sont le sexe et la
mort. Le monde entier ne peut pas se reconnaître dans un
même miroir, même si ce miroir s'appelle CNN et qu'il prétend
informer la planète entière. Car la focale de
CNN est centrée sur Atlanta. Lorsque l'on
regarde la carte du monde que l'on distribue aux écoliers
d'Atlanta, où se trouvent l'Algérie et la France ? Très
loin, à droite de la carte, au delà de l'Océan, sur d'autres
continents, qui paraissent presque, à cette distance, n'en
faire qu'un... Comment éviter que l'information algérienne
et française, vue d'Atlanta, ne soit pas un peu shématique
?
Si
nous voulons que le village global soit partout à la fois,
nous devons préserver la diversité des regards, l'entrecroisement
des univers de références. En assurant d'abord la résistance
de notre propre vision du monde. Pour que toutes les visions
soient simultanées, encore faut-il qu'elles coexistent.
Il faut que nos enfants puissent encore penser le monde
à partir de ce qui forme leur environnement immédiat.
Et
pour cela il faut que la culture et les valeurs de leur
univers de proximité soient toujours vivaces sur les nouveaux
réseaux, toujours féconds. C'est l'ambition et l'horizon
d'action que nous devons ouvrir à la jeunesse de nos pays,
qui brûle de s'y engager et d'y prouver à la fois sa créativité
et sa maturité. Les nouvelles générations piaffent d'impatience
face à ce monde de la communication mondiale qu'elles sont
appelées à construire, et nous avons la responsabilité de
leur en donner les outils.
Le
développement rapide des technologies de l'information est
un enjeu majeur pour conforter les identités des pays du
Sud, pour qu'elles trouvent une nouvelle vigueur sur les
marchés internationaux, où elles ne subiront plus les handicaps
que constituent le contrôle des réseaux de distribution
par les pays du Nord. Aujourd'hui, des créateurs d'entreprises
multimedia apparaissent sur tous les continents, un dynamisme
culturel et intellectuel qui ne trouvait pas hier à s'exprimer
reprend son essor gagnant une nouvelle dimension : ils peuvent
être les artisans d'un grand rattrapage où l'Algérie a des
cartes neuves à jouer.
Le
travail de formation et d'adaptation aux réalités de proximité
que nous jugions essentiel il y a vingt ans pour le journalisme
classique, nous devons aujourd'hui le reporter sur les nouveaux
enjeux de la communication planétaire pour faire en sorte
qu'elle permette de conforter les identités et de faire
fructifier ce qui est actuellement la diversité des peuples
et des inspirations.
Il
va de soi que la question de la liberté et de la responsabilité
des journalistes est d'autant plus cruciale que leurs productions
sont immédiatement lisibles dans lemonde entier. Or ce à
quoi on assiste souvent, sur beaucoup de sites Internet
qui diffusent des informations, c'est à une dévalorisation
de la fonction des journalistes qui sont de moins en moins
formés, de moins en moins avertis des principes à la fois
professionnels et déontologiques qui s'attachent à l'exercice
de leur métier.
Il
est donc essentiel que dans tous les pays, la formation
des journalistes aux nouveaux médias soit plus largement
assurée, et que les promotions des écoles de journalistes
soient plus nombreuses pour répondre à ces nouveaux besoins.
La société de l'information ne doit pas être la société
du doute et du soupçon généralisé, parce que personne ne
serait plus certain d'aucune des informations démultipliées
et répétées par des milliers de sites qui les relaient aujourd'hui
sans les vérifier.
Pour
cela, les sites Internet doivent être responsables des informations
qu'ils diffusent, et cette responsabilité, qui dans beaucoup
de pays n'a pas encore de traduction juridique ou légale,
doit relever à la fois du droit de la presse et du droit
de l'audiovisuel.
Sur
ces nouveaux supports, comme pour la presse écrite et l'audiovisuel,
qui restent toujours les médias les plus importants, il
est clair que la liberté n'a de sens que si elle s'exerce
dans des règles d'honnêteté et de transparence vis-à-vis
d'autrui et de la collectivité.
La
liberté d'expression et la liberté de l'information sont
à la fois essentielles à la construction de sociétés démocratiques
et nécessairement réglées et organisées par la responsabilité
individuelle de chaque journaliste et de chaque publication,
qui doit être formé à cette fonction : la formule que j'employais
à Yaoundé me paraît toujours valable, le journaliste doit
n'être ni un griot servile, ni un détracteur stérile.
En
conclusion
Pour
résumer cette réflexion, je dirai que l'évolution de l'audiovisuel
algérien doit lui permettre de sauter rapidement plusieurs
étapes, pour qu'il devienne un partenaire à part entière
des échanges numériques internationaux.
D'une
part, les années qui viennent doivent permettre à l'Algérie,
comme vous en avez exprimé la volonté à plusieurs reprises,
d'ouvrir l'audiovisuel classique, pour donner un nouvel
élan à la production d'oeuvres capables d'incarner l'héritage
culturel du Maghreb, et nous connaissons tous les cinéastes,
réalisateurs et auteurs de grand talent qui sont capables
de donner à cette volonté clairement exprimée une traduction
concrète. En faisant confiance à la liberté de ses journalistes,
l'Algérie prendra une part croissante aux nouveaux flux
d'information qui structurent l'espace médiatique international.
Dans
le même temps, il est important que le passage de l'Algérie
à la société de l'information puisse se faire très rapidement,
par un soutien délibéré au développement de la téléphonie,
de la création de sites Internet, et de l'utilisation des
nouveaux réseaux numériques, qui donneront de nouveaux moyens
de rayonnement et d'expression aux journalistes et aux créateurs
algériens, non seulement en Algérie, mais dans le reste
du monde.
Je
puis vous assurer que dans cette double démarche, si l'Algérie
le souhaite, l'ensemble des acteurs français des entreprises
de communication sont et seront durablement les partenaires
naturels des acteurs algériens.
Hervé
Bourges
président du CSA,
membre de l'UIJPLF.
Alger, 3 mai 2000
Voir Déclaration
d'Alger
Voir Revue
de presse
Voir Messages
Voir Journalistes assassinés
Voir aussi l'intervention
de Abdelmadjid Tebboun, ministre algérien de la communication.
|