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33èmes Assises de la presse francophone
18 - 24 octobre 2001, Beyrouth, Liban


Union de la Presse Francophone

"Communication et culture face à la mondialisation"

Discours de clôture de M. Hervé BOURGES
Président de l'Union Internationale des Journalistes
et de la Presse de Langue française

Beyrouth, Hôtel Phoenicia, le mardi 23 octobre 2001

Mesdames et Messieurs,
Chers confrères,

Nous l'avons déjà dit à plusieurs reprises, mais je tiens à remercier encore une fois les autorités libanaises, et plus particulièrement le Président de la République et le Premier Ministre du Liban, de l'accueil exceptionnel qu'elles ont réservé à nos 33èmes Assises, que nous avions tenu à maintenir, malgré le report du Sommet de la Francophonie, afin de réfléchir ensemble aux effets de la mondialisation de la communication sur les entreprises de presse.

Nous avons trouvé un pays formidablement hospitalier, qui situé au cœur d'une des zones les plus sensibles de notre planète, parvient à conserver ses traditions d'accueil, d'ouverture, son esprit de dialogue entre les cultures et les identités. Je tiens à rendre hommage à cet esprit de dialogue où chacun reste fidèle à ce qu'il est profondément, mais accepte autrui et d'échanger avec autrui. J'ai envie de dire que le premier symbole de cet esprit libanais nous a été donné hier par le ministre Ghassan Salamé, qui sut nous dire en quelques formules justement senties le prix qu'il attribuait à notre présence ici.

En pastichant la formule célèbre de Jean-Paul Sartre, il a présenté le journalisme comme " un humanisme ", rappelant que nous portons d'abord témoignage, partout où nous exerçons ce métier, de notre confiance en l'homme, capable de se dépasser, de dépasser ses divisions et ses a priori, de dépasser ses limites sociales et culturelles, pour faire l'effort de comprendre l'autre.

Et je suis extrêmement heureux que nos Assises aient pu se tenir ici à Beyrouth, précisément en ce moment, et que nos travaux aient été inspirés par ces lieux et cette démarche d'ouverture et de respect mutuel. C'est une tradition chez nous, la parole est libre, elle circule, elle s'affronte, et nous nous disons ce que nous avons sur le cœur, colère, inquiétude, projets, satisfactions. Si ces Assises ne se passaient plus comme cela il faudrait les supprimer, elles ne rempliraient pas leur rôle de carrefour et de lieu d'échanges.

Elles l'ont d'autant plus rempli cette année que nous étions confrontés, à travers notre thème d'abord, et du fait de l'actualité des dernières semaines ensuite, à l'un des défis majeurs que notre profession doit relever. La mondialisation n'est pas une hypothèse d'école, c'est, à travers les diverses définitions que l'on peut en donner, la réalité que nous allons affronter ensemble.

C'est d'abord la réalité de médias transnationaux dont l'information et " l'esthétique " produisent des effets dans toutes les sociétés qu'ils irriguent. Nous avons évoqué certains cas qui concernaient des médias francophones, nos confrères et consoeur IMBANDA LOKENGA, Ekiaye Ackoly WAMENE, Mahamane Hameye CISSE, Fella MIDJEK, Thédore KIAMOUSSI en ont longuement parlé lors de l'atelier 1. Nous avons évoqué surtout, à travers l'atelier 3, que présidait Djegou BAILLY, la suprématie des médias audiovisuels américains, et l'exposé de l'universitaire toulousain Eric DARRAS y fut particulièrement consacré.

Nous sommes en train de vivre une rupture dans l'ordre de l'information mondiale. C'est ce qui se dégage je crois des échanges que nous avons eus. CNN n'est plus le média roi qu'il était encore il y a quelques années, lors de la guerre du Golfe. Non pas seulement parce que la chaîne Al Jazeera fournit des images alternatives à celles de CNN. Mais surtout parce que les journalistes du monde entier se sont jurés de ne plus être instrumentalisés par quelque machine de guerre que ce soit.

Dans un conflit, l'information est un enjeu premier, et nous savons désormais que la préservation de la diversité et de la liberté de l'information est aussi un moyen de juguler, de resserrer le conflit. Dans les mois et les années qui viennent, les journalistes seront au cœur des affrontements, parce qu'il seront plus que jamais les cibles des discours et des combats.

Cibles au sens sémantique du terme : les affrontements des deux camps se feront par le truchement de médias qui tous deviennent des médias mondiaux parce qu'ils peuvent être potentiellement repris par les réseaux du monde entier. Cibles au sens terroriste et militaire du terme, parce que la liberté de l'information est toujours le premier ennemi de ceux qui ne souhaitent pas voir triompher la démocratie, la tolérance, l'ouverture.

Souvenons-nous des centaines de journalistes assassinés en Algérie au cours des années sanglantes qui sont en train de se terminer, par des terroristes islamistes formés dans les mêmes camps afghans que ceux qui viennent de frapper l'Amérique. Il est temps que les choses soient dites, et l'histoire reconnaîtra progressivement les siens…

C'est la raison pour laquelle, comme nous le faisons malheureusement toujours, nous profitons de ces Assises internationales pour dénoncer tous les cas de détention arbitraire ou de violences perpétrés à l'encontre de nos confrères, partout dans le monde, à commencer par Michel Peyrard en Afghanistan, sans oublier notre confrère Lucien Messian au Togo, ni le reporter de Paris-Match atteint récemment, en Palestine, d'une balle en pleine poitrine. Nos confrères doivent pouvoir circuler librement pour faire leur travail de journalistes. Et dans le même ordre d'idée, il est également regrettable qu'ils doivent aujourd'hui changer de passeport pour se rendre au Liban s'ils sont passés auparavant, dans le cadre de l'exercice de leur métier, par Israël. A quoi riment ces hypocrisies ?

Un journaliste n'est pas un espion, c'est l'œil de l'opinion publique. Cette opinion publique sans laquelle il n'est pas de démocratie, cet " esprit public " que Rousseau et Saint-Just avaient les premiers théorisé, et où ils voyaient, tous les deux, l'un des effets de la naissance de la presse à la fin du XVIIIème siècle.

Les médias ont depuis beaucoup évolué, mais ils sont toujours au cœur de cette constitution de l'opinion publique, non plus seulement nationale, mais aujourd'hui mondiale. Je crois que nous serons tous d'accord pour dire que ce qui se dégage de nos débats professionnels, c'est la nécessité de renforcer avec volontarisme les médias écrits et audiovisuels dans tous les pays du monde, et en particulier dans ceux où ils ont le plus de mal à émerger, afin que l'opinion publique mondiale puisse être plurielle et démocratique, et non manipulée, instrumentalisée par quelques médias dominants.

L'idée a été émise parmi nous d'un fonds mondial pour le développement de la communication. Ce n'est pas une idée entièrement nouvelle, puisque le résultat des débats autour du " Nouvel Ordre mondial de l'Information et de la Communication " fut justement la création au sein de l'UNESCO, du Programme International pour le Développement de la Communication, le PIDC, dont le directeur actuel, Claude Ondobo, devait être parmi nous, et dont il aurait pu parler.

Mais le PIDC n'a pas de moyens suffisants, et il est très largement dévolu à des projets de presse écrite. Or le défi est aujourd'hui d'une autre ampleur, touche tous les médias, et nécessité le déblocage d'aides beaucoup plus conséquentes. Donc René Finkelstein a raison, cette idée n'a jamais eu une plus grande actualité, elle n'a jamais répondu à une plus profonde nécessité. Nous devons porter cette revendication, au nom de la Francophonie, sur le bureau des chefs d'Etat de la planète et en particulier auprès de l'Organisation des Nations Unies.

L'autre défi majeur que les Etats doivent relever, et qui concerne immédiatement les médias que nous représentons, c'est le défi de l'éducation et de la formation. Je commence par le premier parce que nous l'avons souvent évoqué au cours de ces journées, un espace international mondialisé nous oblige à concevoir une action d'éducation mondialisée. La planète ne connaîtra pas la paix tant qu'un meilleur partage de l'accès à l'éducation ne permettra pas aux citoyens des pays du Sud de participer pleinement au jeu politique et diplomatique mondial.

Il n'est tout simplement pas possible de construire un monde ouvert, où les marchandises, les informations et les richesses circulent, sur l'exclusion d'une partie des hommes qui composent ce même monde. La logique de la mondialisation capitaliste atteint sa limite, parce que son expansion requiert la libre circulation des biens et des valeurs… Qui ne peut plus se faire dès lors que les conditions de l'échange sont trop inégales, et les conditions de ceux qui échangent trop incompatibles.

Le point limite de l'essor capitaliste est celui où il ne rencontre plus de marché, plus de consommateurs. Or la partition du monde entre pays riches et pays pauvres, pays d'éducation et pays encore largement analphabètes, pays développés et pays perpétuellement en voix de développement, cette partition contredit la logique de l'essor du modèle occidental libéral.

Nous arrivons donc au moment où, pour subsister, pour maintenir son propre dynamisme, l'Occident ne peut pas ne pas s'intéresser de manière prioritaire au développement du Sud, aux conditions d'un démarrage réel des économies du Sud, d'un meilleur partage de la croissance avec les Pays producteurs des matières premières essentielles, d'un meilleur partage de la connaissance et d'un développement des médias, garants d'un modèle démocratique qui est aussi, semble-t-il, une des conditions de la croissance économique.

Mirabeau, encore un des pères de la Révolution française, disait que la prospérité économique était l'une des conséquences nécessaires de la liberté de la presse. François Mitterrand, plus récemment avait lié " démocratie et développement ". Et certes cette logique est encore plus vraie deux cents ans après Mirabeau. Le dynamisme des médias et leur pluralité, dans les Pays du Sud, est aussi l'un des moyens d'en accélérer l'accès à la prospérité économique. On ne laisse pas mourir de faim ceux qui peuvent crier très fort. Crier très fort, c'est avoir accès à des moyens de communication, que ce soit au niveau local ou au niveau mondial.

Le rôle d'Internet et des nouveaux réseaux peut être à mon sens décisif pour opérer ce rééquilibrage. Non pas parce que, comme il a été dit ce matin, cela permet aux médias africains d'utiliser l'AFP sans payer : l'AFP, c'est un média du Nord ! Mais parce que cela permet aux médias africains d'être lus ailleurs qu'en Afrique. L'un des principaux atouts d'un portail Internet africain, comme me l'a dit Jean-Baptiste Placca, directeur de L'Autre Afrique, qui devait être parmi nous, c'est qu'il donne accès directement à nombre de journaux africains en ligne et met ainsi en avant les journalistes du continent !

Internet, c'est la possibilité pour des artistes, peintres, sculpteurs des Pays du Sud de faire circuler leurs œuvres et de les faire connaître dans le monde entier. Les artistes sénégalais sont très nombreux à exposer dans des galeries virtuelles créées autour du Metissacana, principal cybercafé de Dakar… Comment ne pas voir que pour la presse aussi, ce nouveau support est un précieux facteur de rayonnement ?

Il faut que nous inventions les médias qui permettront aux journalistes du Sud de s'exprimer dans le monde entier à travers Internet. Et l'exemple de La Revue du Liban est à ce titre très intéressant : car la diaspora libanaise étant ce qu'elle est, comme la diaspora africaine d'ailleurs, la disponibilité d'un tel titre sur Internet est avant tout le moyen de toucher tous les Libanais du monde, ou tous les Africains expatriés. Les communautés de demain ne seront plus seulement géographiques, mais aussi identitaires, passant par dessus les frontières et les océans.

J'ai évoqué l'éducation qui apparaît comme le principal défi mondial pour le XXIème siècle, le seul rempart contre la violence et les idéologies extrémistes. Il y a aussi un chantier qui nous concerne en propre, nous journalistes, c'est celui de la formation à notre profession, et des conditions déontologiques de son exercice. Nous nous proposons donc de faire de ce défi professionnel, la formation des journalistes, le thème de nos prochaines rencontres, qui se dérouleront comme vous le savez à Libreville, au Gabon en février de l'année prochaine. Vous venez de mandater le bureau international pour préparer dans ce domaine un plan d'action, qui pourra être discuté à Libreville : nous allons y travailler.

Conclusion

Notre Union a changé de nom aujourd'hui, elle s'appelle désormais Union internationale de la Presse Francophone. Je voudrais que ce changement de nom ne se borne pas à un jeu d'étiquettes et de logos sur nos documents officiels, mais qu'il corresponde à un véritable acte de relance de notre Association, qui a son rôle à jouer pour témoigner, dans chacun de nos pays, et à un niveau international, de la nécessité de la liberté de la presse et de l'importance de renforcer les moyens d'éducation et de communication francophones. Donc vous êtes tous appelés à relancer localement les sections nationales, et nous allons le faire nous-mêmes pour la section française, qui n'est pas assez nombreuse.

Nous avons la satisfaction de voir apparaître cette année de nouvelles nationalités au sein de l'Union, l'Ouganda, l'Irak, la Moldavie, l'Autorité Palestinienne, Djibouti… qui tous sont de plus en plus actifs, alors même qu'ils n'appartiennent pas à la Francophonie " institutionnelle ". C'est aussi une marque du renouveau de notre association.

La diversité culturelle est le combat que nous menons au quotidien, chacun dans son propre média. Nous sommes les " hussards noirs " de la tolérance et les agents de ce que l'historien Marc Ferro appelle " l'intelligence de notre temps ", c'est à dire la faculté de comprendre le monde dans lequel nous nous situons. Je crois que nous devons désormais travailler à une remobilisation des journalistes francophones, autour de notre association, qui peut en être l'expression et le ferment. Toutes les propositions seront les bienvenues, toutes les innovations seront accueillies favorablement. Ces Assises auront probablement contribué à nous faire prendre conscience ensemble de la nécessité de notre effort commun et du rôle que nous avons à jouer, au sein de l'espace francophone, pour en alimenter la flamme.

Hervé BOURGES
Président international de l'UIJPLF
Discours de clôture des 33émes Assises de la presse francophone,
Hôtel Phoenicia, Beyrouth, mardi 23 octobre 2001