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UIJPLF - 33e Assises de la presse francophone
Beyrouth, République libanaise - 18 - 24 octobre 2001


Union de la Presse Francophone

"Communication et culture face à la mondialisation"

Revue de presse

Chrétiens Magazine n° 144, décembre 2001.
(Les inter-titres sont de la rédaction UPF).

Où va la Francophonie ?

Le Sommet de la Francophonie à Beyrouth
a été annulé après les attentats de New York.
Une visite dans un petit village libanais en dit long.

par Philippe CORTES. Reporter indépendant, membre de l'UPF.
Ph. Cortes a participé aux 33e Assises de la presse francophone à Beyrouth.

Barqa, un petit village chrétien sur les contreforts du mont Anti-Liban, au nord de la grande plaine de la Bekaa. 1 500 habitants, un dispensaire et une école tenus par les soeurs de la congrégation des Saints-Coeurs, voilà l'essentiel du petit village chrétien sur les contreforts du mont Anti-Liban, tout proche de la Syrie. A Barqa, nous ne sommes qu'à 60 km de Beyrouth, mais les trois heures de route qui nous en séparent donnent la mesure d'un éloignement bien plus grand. Rien de commun entre Barqa et le nouveau centre ville ultramoderne et flambant neuf de Beyrouth.

Ici, l'électricité est fréquemment coupée pendant la nuit et il faut slalomer entre les nids de poules sur la route du village qui mène à la montagne. « Il n'y a plus une goutte d'asphalte dans le pays » m'explique Nadim qui assure la liaison en taxi collectif entre le village et Beyrouth. « Et pour cause, ils ont tout utilisé pour le centre ville et la préparation du sommet de la Francophonie.»

Si cette année a été décrétée « année de la Francophonie » au Liban, elle semble être restée bien institutionnelle et elle est loin d'avoir un retentissement uniforme dans tout le pays. Et pourtant, le thème annoncé du dialogue des cultures est ici tout un programme.

Ecole indépendante ou enseignement abandonné ?

Tari, le directeur d'école, aimerait que ses préoccupations se limitent aux seuls problèmes de la Francophonie. Dans cette école gouvernementale, son apparente indépendance pédagogique illustre plutôt une absence de suivi par son ministère. Pas de conseil de classe, très peu de formation pédagogique, pas d'inspections et surtout des professeurs qui, d'année en année, sont de moins en moins à l'aise avec le français, qui est ici la langue d'enseignement. Si un nombre croissant de manuels scolaires est en anglais, il apparaît dans un cas comme dans l'autre que la maîtrise de la langue étrangère pose un problème.

Tari, qui a décidé de conserver le français à l'école, se désole de n'avoir personne de suffisamment qualifié parmi ses professeurs, pour enseigner la littérature française, au programme. « J'ai trouvé une étudiante en troisième année de licence. Le gouvernement accepte qu'elle enseigne, mais il refuse de prendre en charge son salaire. Le village n'a pas les moyens de la payer.»

Pas de coopérant français l'année de la Francophonie

Depuis la fin de la guerre, la francophonie est ici une réalité grâce à la présence de coopérants envoyés par l'Association Etoile du Liban. Sous la forme de parrainages d'enfants, elle permet depuis une dizaine d'années de financer l'envoi et l'hébergement d'un coopérant par an pour l'enseignement du français. « Nous avons répondu à une urgence. La présence d'une personne de langue française apportait une sensible amélioration de la qualité de l'enseignement de l'école » explique Diane Lefort, présidente de l'Association et ancienne coopérante. Cette année, il n'y aura pas de coopérant. L'arrêt du service militaire et les récents attentats ont dégonflé le volume des candidats. Mais aujourd'hui, Diane Lefort analyse la situation d'une façon tout à fait différente: le besoin n'est plus lié à l'enseignement aux élèves, mais bien plus à la formation des professeurs. C'est dans cette optique qu'elle souhaite désormais orienter l'association.

La "conquête arabe" diffère d'un manuel à l'autre

L'enseignement a toujours reposé sur la coexistence d'écoles privées et publiques, la plupart du temps intégrées à un système confessionnel. Mais la guerre a laminé le système éducatif libanais. Auparavant, le professeur jouissait d'un véritable statut social et d'un salaire tout à fait honorable. La crise économique, l'absence de suivi, la fuite des cerveaux ont contribué à rendre ce système fragile et incertain. La multiplicité des systèmes pédagogiques, la liberté sur le choix des livres sont aujourd'hui une entrave à l'uniformité des programmes. Plus grave, certains livres d'histoire enseignent différemment certains faits historiques. La formule « conquête arabe » n'est pas expliquée de la même manière dans les manuels chrétiens et musulmans nous explique Leila, une jeune journaliste. En outre, les enseignements religieux sont dispensés par communauté, sans soucis d'échange. Mohammed Sammak préside le comité national pour le dialogue islamo-chrétien au Liban. Ce point est pour lui une préoccupation et il nous indique qu'il a l'intention de proposer un ouvrage parrainé pas l'Unesco, où les écoliers pourraient apprendre leur religion, mais aussi celle du voisin.

L'école modèle de la fondation Hariri

Dominique Serhal est une enseignante française présente dans le sud du Liban depuis le début de la guerre. Elle ne connaît pas les problèmes de Barqa, car son école est soutenue par la Fondation Hariri, celle du Premier ministre libanais. Dans cette école proche de Sidon, les moyens sont suffisants pour payer les professeurs de façon satisfaisante. Les élèves sont issus de toutes les confessions et elle nous affirme que leur cohésion est le signe d'un rapprochement réel. « Le Liban est plus qu'un pays: c'est un message pour les religions », avait déclaré le pape Jean-Paul Il lors de son premier voyage au Liban en 1997. Depuis la fin de la guerre, la formule est un peu plus vraie chaque jour. Un optimisme cependant tempéré par soeur Marie Rachel, responsable du dispensaire de Barqa: « Oui, nous vivons de plus en plus avec les musulmans et la situation s'apaise. Nos enfants partagent les mêmes écoles et nous circulons sans crainte de jour comme de nuit. Mais il faudra encore un peu de temps pour que la réconciliation soit totale. »

Mariée à 15 ans, Rita quitte l'école pour toujours

Dans toute cette zone, chaque village, chaque famille garde le souvenir d'un proche ou d'un voisin, victime d'une guerre fratricide. D'autant que la prospérité n'est pas au rendez-vous de la paix. Signes et conséquences des difficultés de la vie de ce village de la montagne: l'espérance de vie plus faible que dans le reste du pays et le mariage parfois précoce des jeunes filles. Rita a à peine 15 ans, et elle vient de se marier. Une fois mariée, la jeune fille ne fréquentera plus l'école et restera avec un faible niveau scolaire.

La monnaie est stable depuis 1994, mais la situation économique, qui n'a cessé de se détériorer depuis, a atteint un seuil critique. Cette année les plantations de haschisch ont repris dans cette zone du nord de la Bekaa. « Les années précédentes, la lutte anti-drogue était sévère, mais cette année une certaine tolérance semble être acceptée pour soulager nos difficultés » indique Joseph, un habitant du village.

La payx, mais sur une poudrière

La grande plaine de la Bekaa abrite la dernière grande milice qui n'a pas été désarmée à partir de 1992. Le Hezbollah remplit une fonction de tampon dans la zone du sud Liban et a ses bases arrière à Baalbek, tout proche: contrôlé par les forces syriennes, il permet d'éviter un affrontement direct entre les forces libanaises et israéliennes. Cette présence armée fait néanmoins de la région une sorte de poudrière et la crainte de tous ici serait qu'elle ne s'enflamme à nouveau à la faveur d'une Djihad venue de l'extérieur.

A Barqa, la paix est revenue depuis longtemps, mais la prospérité de l'après-guerre mettra encore quelques années à devenir une réalité quotidienne.

Philippe Cortes