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33èmes Assises de la presse francophone
18 - 24 octobre 2001, Beyrouth, Liban


Union de la Presse Francophone

"Communication et culture face à la mondialisation"

Intervention de M. Roger DEHAYBE
Administrateur général de l'Agence intergouvernementale
de la Francophonie (AIF)

Beyrouth, Hôtel Phoenicia, lundi 22 octobre 2001

Comment, devant un auditoire de journalistes, traiter des trois termes de « communication », « culture » et « mondialisation », sans évoquer les événements qui, depuis le 11 septembre, ont occupé la Une de nos médias ?

En effet, l'imbrication de ces trois termes vient de trouver une occasion unique de s'illustrer, donnant lieu à de multiples réflexions et analyses mettant en avant la mondialisation des échanges d'information et la puissance des réseaux de communication.

Ces événements et le traitement médiatique auquel ils ont donné lieu posent de multiples questions dont deux me paraissent fondamentales. Tout d'abord celle des flux d'information et des flux financiers sous-jacents dans une économie mondialisée où les entreprises de presse sont avant tout des entreprises à vocation lucrative ; ensuite celle du rôle des médias dans la construction de la perception qu'une société peut avoir d'elle-même et de sa propre culture.

À la clé de ces interrogations, surgit une question subsidiaire : celle du rôle ou de la spécificité du travail d'un journaliste francophone dans le contexte actuel.

C'est pourquoi, je me réjouis que l'U.I.J.P.L.F., une des plus anciennes organisations de la Francophonie, ait maintenu la tenue de ces 33èmes Assises en dépit d'un contexte mondial incertain ayant conduit au report du Sommet de Beyrouth. Car le moment me semble effectivement propice pour une réflexion commune des journalistes de l'espace francophone sur cette thématique fondamentale qu'est « Communication et Culture face à la Mondialisation ». Une réflexion d'autant plus potentiellement constructive qu'elle peut se fonder sur deux grandes leçons découlant des récents événements

- L'importance, pour le journaliste, de ne pas laisser la place à la force des images, du direct, qui annihile l'analyse, la mise en perspective ;
- La nécessité démontrée, pour résoudre les crises que traverse le monde contemporain, de s'ouvrir au dialogue des cultures.

Le journaliste se trouve, souvent malgré lui, dans une position ambiguë, car le produit de son travail, tout en s'inscrivant dans le cycle de la consommation, n'est pas une marchandise comme une autre. Si les médias constituent des entreprises à vocation de rentabilité, l'information, produite par les journalistes, ne peut normalement pas être aménagée, accommodée au goût du consommateur, travestie pour plaire. Son traitement repose sur des principes professionnels de rigueur, d'équilibre, d'honnêteté, d'impartialité qui sont indépendants des lois du marché. C'est en cela, du reste, que la liberté d'information constitue une pierre incontournable de l'édifice démocratique.
Et pourtant, et c'est là le paradoxe et la difficulté, la production de cette information équilibrée et fondée nécessite la mise en oeuvre de moyens importants et, dès lors, exige la rentabilisation du produit.
Sur cette ambivalence, deux traditions journalistiques se sont édifiées : l'une qui conçoit la liberté de presse avant tout comme l'opportunité de diffuser des contenus et des idées ; l'autre qui inscrit la liberté de la presse dans la liberté d'entreprise et traite donc la production de l'information comme une activité commerciale.

Aujourd'hui, il faut reconnaître malheureusement que le paysage médiatique mondial est de plus en plus dominé par cette seconde tendance : la mondialisation de l'économie touche aussi les entreprises médiatiques, elle crée donc un contexte nouveau où de grands diffuseurs, économiquement performants, peuvent imposer leurs produits d'information sur toute l'étendue de la planète.

Dans ce nouveau contexte, les médias de l'espace francophone, riches de leur diversité, peuvent proposer un autre modèle de développement, guidé par une double vocation.

D'une part, les médias étant, pour nombre de citoyens, le premier moyen d'accéder à l'information, au savoir, à la culture et au divertissement, ils sont naturellement porteurs de la diversité culturelle, principe fondamental de la Francophonie. Ils constituent le meilleur vecteur pour affirmer l'identité, ou plutôt les identités plurielles, des populations auxquelles ils s'adressent et dont ils sont aussi la voix.

Dans un deuxième temps, il est fondamental que les médias francophones résistent à l'uniformisation du traitement journalistique des faits d'actualité. La diversité culturelle doit également trouver à s'exprimer dans la manière dont il est rendu compte des événements qui bouleversent le monde, particulièrement quand ils atteignent l'ampleur de ceux que nous traversons depuis quelques semaines.

Dans la lignée du Plan d'Action élaboré lors de la 3e Conférence ministérielle de la Francophonie sur la Culture qui s'est tenue à Cotonou en juin dernier, l'Agence intergouvernementale de la Francophonie veut encourager mieux encore les différents pays membres dans leur volonté de préserver, valoriser, développer leurs identités diverses afin de leur forger une place dans les systèmes globaux d'échanges culturels et de permettre un véritable dialogue des cultures.

Dans le domaine des médias, vecteurs clés des biens culturels et des valeurs, l'Agence a mis en place et s'apprête à renforcer plusieurs dispositifs qui s'attaquent à trois grands principes qui, quoique cruciaux pour la démocratie, risquent d'être balayés par la mondialisation médiatique sous sa forme actuelle.

Ces principes sont:

- le pluralisme dans le traitement de l'information, élément clé pour asseoir le débat démocratique
- la valorisation et le renforcement des spécificités culturelles et linguistiques locales
- la garantie institutionnelle de la diversité culturelle et de l'accès à l'expression de toutes les identités.

Dans la perspective du premier enjeu, le programme d'appui à la presse écrite francophone du Sud, mis en place par l'Agence en 1998, a pour vocation de renforcer et de professionnaliser les entreprises de presse qui, dans un contexte libéralisé, proposent des supports diversifiés et contradictoires, contribuant à l'ancrage de la culture démocratique. À ce jour, 57 entreprises de presse d'Afrique, d'Asie, du Proche Orient, de l'océan Indien et du Pacifique ont bénéficié du soutien de l'Agence. À travers la pluralité des voix qui sont ainsi renforcées, c'est aussi un traitement propre de l'information, répondant aux attentes et aux perceptions du public local, qui est consolidé. En outre, ce soutien aux entreprises s'accompagne d'actions de formation qui visent à donner au personnel de chaque organe, des outils qui contribueront non seulement à améliorer la qualité professionnelle du support mais à asseoir sa prospérité économique, et donc à garantir son indépendance.

Concernant le second enjeu, les projets radiophoniques de l'Agence, et plus spécifiquement l'implantation progressive, depuis 12 ans, de plus de 50 stations de radio locales communautaires rurales, sont mis au service d'une expression locale responsable et consciente de ses spécificités. C'est également dans le but de valoriser les expressions locales que l'Agence a initié le réseau Médiaf, plate-forme d'échange électronique qui permet aux journaux du Sud de partager leur matière éditoriale et donc de confronter leurs perceptions et leurs analyses.

Quant au troisième enjeu, l'Agence tâchera d'y répondre, au cours du prochain biennum, en développant deux champs d'action :
D'une part en tâchant d'assurer la préservation des missions de service public des médias.
D'autre part, en soutenant le développement des instances nationales de régulation de la communication qui jouent un rôle crucial dans la préservation de la diversité des expressions publiques.

Pluralisme, valorisation des expressions culturelles locales et garantie institutionnelle de la diversité culturelle : peut-être est-ce à travers la prise en compte de ces trois grands enjeux et leur intégration à la pratique quotidienne de nos médias que peut se construire une vision du rôle et de la fonction du journaliste spécifique à l'espace francophone. Autour de ces préoccupations communes, les professionnels des médias de la Francophonie peuvent partager une réflexion, renforcer leur solidarité et forger des attitudes communes dont se dégagera un modèle médiatique original, différent de celui qui est aujourd'hui dominant.

Un modèle médiatique dans lequel le journaliste travaille avec la conscience de sa responsabilité dans la mise en forme et la présentation d'une information qui n'est pas seulement un produit marchand, mais un outil fondamental de la construction démocratique, qui trouve toute sa valeur dans la rencontre des idées et des identités.

Le modèle médiatique d'une autre mondialisation qui n'est plus celle du nivellement des particularismes culturels par des opérateurs commerciaux en position dominante, mais celle d'une diversité assumée et partagée.

Roger DEHAYBE
Administrateur général
de l'Agence intergouvernementale de la Francophonie (AIF)
Hôtel Phoenicia, Beyrouth, lundi 22 octobre 2001