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33èmes Assises de la presse francophone
18 - 24 octobre 2001, Beyrouth, Liban


Union de la Presse Francophone

"Communication et culture face à la mondialisation"

Discours de S.E. M. Ghassan SALAME
Ministre de la culture de la République libanaise

Beyrouth, Hôtel Phoenicia, lundi 22 octobre 2001

Pour avoir persisté dans votre choix de venir tenir vos assises ici et maintenant, vous avez notre gratitude et nos remerciements. Je les nuancerais toutefois très vite en disant d'abord que, comme vous le constatez, vous prenez bien moins de risques en vous réunissant à Beyrouth qu'en marchant dans certaines capitales du monde, et que votre héroïsme doit, par conséquent, être modérément révisé. Votre métier, d'autre part, celui qui consiste à aller partout et en toutes circonstances, pour voir, comprendre et rendre compte, aurait été sérieusement mis à mal dans ses fondements si une destination comme celle que vous avez prise vous avait dissuadé du déplacement ! Quoiqu'il en soit, sachez que votre présence parmi nous nous honore, nous satisfait, et nous console un tant soi peu du report d'un Sommet de la Francophonie pour lequel nous étions fin prêts et que nous avions voulu comme une rencontre salutaire et fort à propos autour d'un thème prémonitoire, celui du « dialogue des cultures » et la culture, dans une définition personnelle qui ose réécrire celle de Paul Valéry, est ce qui vous reste quand un sommet est reporté.

Prémonitoire disais-je, à un moment où la violence, après avoir frappé la ville du monde la plus riche, se tourne vers le plus pauvre des pays. A un moment où on ne parle plus que du choc inévitable des civilisations, où un Premier ministre européen parle de la supériorité d'une civilisation sur les autres, où certains du fin fond des caves de l'Afghanistan vouent aux gémonies les autres cultures parce qu'elles appartiennent à une autre religion, ceux qui ne partagent pas une foi particulière ou qui n'ont guère de religion, il n'était pas, il n'est pas seulement prémonitoire d'appeler à un dialogue des cultures, mais aussi proprement salutaire.

Les débats que vous tenez dans notre pays ne sont en rien éloignés ou étrangers à la problématique de ce Sommet suspendu. D'une part, en raison de la nature de votre aréopage et de sa diversité. De l'autre, parce que le journalisme qui vous fait vivre et pour lequel vous vivez, pour la plupart, joue de nos jour le rôle que jouaient, naguère, les voyageurs. Un rôle de témoin attentif aux mouvements du monde, curieux des particularités de chacune des contrées visitées, soucieux en même temps d'en comprendre les tensions vers l'universel. Un rôle de messager aussi, qui après avoir tenté de comprendre cherche à expliquer, et donc à rendre plus intelligible aux siens les réalités des autres. Les bouleversements dramatiques qui occupent le devant de la scène internationale depuis près d'un mois et demi ne rendent que plus cruciale la mission qui est la vôtre, tout en lui conférant un caractère de lourde responsabilité. Cette responsabilité qui confine à l'éthique du métier de journaliste, elle se situe à mon sens à deux niveaux essentiels.

On dit que l'histoire est écrite par les vainqueurs. C'est peut-être vrai pour une histoire officielle, écrite a posteriori, conçue comme un outil de légitimation, pour ne pas dire de propagande. L'actualité, matière première de votre métier, est cependant tout autre, et sa relation relève d'une autre rationalité. Elle n'existe que par la pluralité des parties en jeu dans l'événement, et par leur droit à dire leur propre vérité, aussi laide et aussi choquante soit-elle. C'est pourquoi l'information n'est objective, et donc morale, que si elle fait place aussi bien à la victime qu'à l'agresseur, au faible qu'au fort, au dominé qu'au dominant. Bien avant l'invention de la « guerre-zero-mort » dans les sables mouvants du désert du Golfe, bien avant la répétition de ces images quasi-virtuelles de cibles informes pulvérisées par des missiles que l'on dit intelligents, la technologie moderne et l'affinage incessant des outils de destruction avaient transformé la guerre en spectacle. C'est de cette dérive d'une mort livrée au show-business que votre sens du discernement doit donc constamment vous prévenir. A ne se soucier que de la force de l'image et de l'impact des folies que les hommes laissent étaler à la face du monde, à ne chercher que le sensationnel et l'invraisemblable, au détriment du sens et de sa recherche, le journalisme court le risque, et y succombe souvent, de ne plus être, d'abord, un humanisme.

C'est par les médias que les images circulent. Mais il ne s'agit pas simplement d'une image au sens technique ou d'une circulation au sens logistique des termes. Par leur emprise grandissante sur les esprits et les perceptions, les médias ont fini par devenir l'outil de production même de l'image de l'autre, de sa représentation, de sa diffusion et des conditions de sa réception. Les medias, dans une ère où il n'y a plus de réel que visuel, ont même développé l'ambition d'être non plus reflets mais créateurs de la réalité. Ils inventent l'autre en le filmant, le constituent en l'imageant, le tuent en l'ignorant. Après Valéry, pastichons un évangéliste : Au commencement, mais aussi à la fin, il y a non plus le verbe mais l'image. C'est donc les médias qu'il convient de plus en plus de tenir pour responsables de la fixation des stéréotypes culturels associés à telle ou telle société, stéréotypes qui vont même jusqu'à fixer dans les esprits des traits physionomiques, des profils-types stigmatisés, au risque de reproduire les dérives les plus dangereuses que le siècle écoulé a connues. Et quand on a eu assez de cela, on peut se tourner, avec la même hargne contre ceux qui auront consacré leur vie à une meilleure connaissance de l'autre, comme une campagne en cours à Paris contre les meilleurs orientalistes français du moment nous le rappelle. C'est dans le souci de juguler ce risque que le journalisme est lui aussi un partenaire privilégié de ce dialogue sans lequel la mondialisation verra l'espace médiatique se substituer à l'espace social, et les conflits d'intérêts se muter en choc irréductible des images.

S'il existe une Union Intematîonale de la Presse Francophone, c'est justement parce que ces défis là sont au coeur de votre problématique et que la recherche dont vous témoignez est celle d'un métier, d'une profession, où il y aurait encore de la place pour des valeurs. La technologie moderne a transformé les métiers de la communication, voire les a révolutionné. Elle a sans doute homogénéisé les normes techniques et les codes de travail. Mais elle n'a pas encore, et il ne faudrait pas que cela arrive, unifié le regard, lissé la langue, dont chaque « école » nationale de journalisme, dont chaque journaliste, use en puisant dans son propre registre déontologique. C'est dans cette résistance à la pensée informationnelle unique que votre appellation gardera un sens, autre que celui d'une simple corporation en quête d'acquis à protéger.

Mon espoir est que vous puissiez être les porteurs d'une mission on ne peut plus noble et je suis persuadé que vous le serez.

Ghassan SALAME
Ministre de la culture du Liban
Hôtel Phoenicia, Beyrouth, lundi 22 octobre 2001