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Le Figaro , vendredi 21 février 2003

L'Algérie sans masque

 

Hervé Bourges
Président du comité mixte d'organisation
de Djazaïr, une année de l'Algérie en France,
Président international de l'UPF

Un mois après le lancement de l'Année de l'Algérie, la manifestation décidée par les présidents Jacques Chirac et Abdelaziz Bouteflika a déjà dépassé, par ses proportions et son retentissement, toutes les saisons culturelles organisées jusque-là. Mieux : par leur esprit d'ouverture et leur éclectisme, les événements organisés ont démenti toutes les interprétations hostiles qui redoutaient que cette année d'amitié et de réconciliation sur le terrain de la culture ne serve les intérêts de tel ou tel, en France ou en Algérie. L'Algérie se révèle enfin aux Français sans masque et sans faux-semblant.
Comme un feu d'artifice multicolore, tous les arts ont été servis, toutes les traditions représentées, toutes les sensibilités se sont exprimées. C'est bien la diversité d'une Algérie plurielle et féconde qui trouve à s'exprimer à travers toutes les institutions culturelles françaises, dans plus de cent villes importantes, au fil de plus de deux mille rendez-vous avec les créateurs algériens d'hier et d'aujourd'hui.

Lorsque le chanteur kabyle Idir, par une tribune émouvante dans Le Figaro («Débats et opinions», 5 février), en appelle à une manifestation plurielle et ouverte où toutes les sensibilités algériennes croisent toutes les sensibilités françaises, je considère son appel comme une main tendue que je m'empresse de saisir : oui, l'Année de l'Algérie en France doit être celle de toutes les cultures algériennes et tous les hommes de culture y ont leur place !

On a entendu des chanteurs traditionnels ou des rappeurs algérois, de grandes vedettes du raï ou des voix du désert. Les jeunes prodiges du design algérien exposent à Paris, tandis que les trésors du patrimoine cinématographique algérien sont, souvent pour la première fois, projetés à Paris, à Lyon, et dans plus de deux cents autres villes. A l'aube de la nouvelle année, les drapeaux algérien et français ont été ovationnés côté à côte, déployés sous la voûte du Palais omnisports de Bercy devant 20.000 personnes. Entrant au répertoire de la Comédie-Française, les textes décapants de Kateb Yacine l'irrécupérable ont fait souffler un grand vent de liberté sur les premiers jours de janvier...

Dans le même esprit, Gérard Depardieu vient pour sa part de faire résonner les textes puissants et humains de saint Augustin sous les voûtes de Notre-Dame de Paris, redécouvrant pour l'occasion qu'Augustin d'Hippone, racine fondamentale de l'Eglise chrétienne, est d'abord un Algérien de l'Antiquité tardive : la masse des spectateurs était tellement nombreuse qu'elle débordait sur tout le parvis ! L'Institut du monde arabe fait le plein pour la rétrospective du cinéma algérien, ouvert par Mohamed Lakhdar Hamina, palme d'or à Cannes, ou pour la passionnante exposition Bourdieu et l'Algérie... La grande salle de l'Unesco résonne, semaine après semaine, de musique arabo-andalouse.

Même succès dans les différentes capitales régionales pour le lancement des premiers événements culturels décentralisés. Et la télévision publique met le talent de ses auteurs et de ses réalisateurs au service d'une compréhension plus fine des relations affectives complexes nouées entre nos deux peuples.

Fêtes populaires, événements culturels exceptionnels, oeuvres audiovisuelles et cinématographiques fortes, travaux universitaires de haut niveau : toutes les composantes sont réunies pour animer une authentique redécouverte de l'étonnante profusion du patrimoine culturel et historique de l'Algérie. Cela n'étonne que ceux qui ne connaissaient pas encore ce pays immense, fruit de plusieurs millénaires d'une histoire complexe et tourmentée, placé au carrefour des civilisations berbère, romaine, arabe, chrétienne, africaine, européenne...

Le chemin à parcourir est considérable : plusieurs décennies d'ignorance réciproque n'ont pas facilité cette reconnaissance mutuelle. Il est vrai que le premier souci de la France coloniale n'était pas d'exalter ni d'encourager les expressions culturelles qu'elle rencontrait. Il est vrai aussi que le premier objectif de l'Algérie indépendante ne fut pas de mettre en avant la diversité de ses héritages, tant la priorité devait être donnée à la constitution d'une unité nationale encore fragile autour d'une langue unique et d'une seule religion...

Dès ses premières semaines, «Djazaïr, une année de l'Algérie en France» a fait voler en éclats ces barrières dépassées. Le monde n'est plus le même, et les hommes ont changé. Sur fond de refoulement culturel, nos peuples n'ont pas cessé de se mélanger, de se rapprocher : aujourd'hui, un grand nombre de Français, qu'ils soient d'origine européenne ou maghrébine, portent en eux la mémoire de ce pays frère où leurs aïeux ont vécu. Français issus de l'immigration ou pieds-noirs arrachés à leur Algérie natale, ils vibrent aux mêmes musiques, aux mêmes souvenirs, parlent presque avec le même accent.

Cette fraternité n'est pas politique. Elle ne dispense d'aucun devoir de mémoire, de part et d'autre, n'évacue pas les fantômes de l'Histoire, elle n'efface pas les crimes commis pendant la guerre d'Algérie, les atrocités de part et d'autre. Mais elle oblige à dépasser les amertumes et les deuils pour envisager l'avenir.

Et l'on découvre soudain que les créateurs d'aujourd'hui sont le fruit de notre héritage pluriel, que les musiques qui font désormais le tour du monde scandent des textes français sur des rythmes arabes, qu'une nouvelle génération d'artistes est née qui vivent à la fois en Algérie et en France, et pour qui l'époque qui précéda l'Indépendance est une préhistoire étrangère à leurs préoccupations contemporaines.

Ces artistes donnent une voix nouvelle à l'Algérie plurielle d'aujourd'hui, et un bel exemple de la liberté de l'esprit et de la pensée, de l'importance du débat d'idées et de la confrontation des opinions. Ils ont montré, en traversant l'épreuve terrible et sanglante du terrorisme islamique, la capacité de résistance d'un peuple menacé de l'intérieur.

Aux côtés des artistes, comment ne pas citer aussi le courage des journalistes algériens, qui furent plus de cent à mourir sous les coups des fanatiques, et qui ont continué à travailler, avec une vraie liberté d'expression, dans des journaux qui, mois après mois, font un peu plus la preuve de leur indépendance et de leur vigueur ?

La France est au premier rang des pays du monde qui défendent la diversité des cultures et des expressions, contre toute tentation unificatrice et réductrice. Parce que cette diversité est une force, qu'elle a toujours été la condition d'échanges féconds et productifs entre des identités et des héritages différents. Mais la diversité culturelle commence aujourd'hui à notre porte. Nous en portons la promesse dans notre propre société. A condition d'en reconnaître les diverses racines.

Aux jeunes Français issus de l'immigration algérienne, il est important que notre pays montre aujourd'hui, et de quelle manière, qu'il admire les créateurs et les artistes que l'Algérie a nourris au cours de plusieurs millénaires d'une histoire riche et complexe, et les artistes qu'elle continue d'inspirer ! A ces jeunes souvent en quête d'identité et de reconnaissance, quel meilleur signal donner de notre volonté de les intégrer à la société française que de leur montrer le respect que nous avons de la culture de leurs ancêtres ?

Pour lutter contre le re jet d'autrui et les malentendus socio-culturels, il n'est pas indifférent que la société française prouve qu'elle est capable de surmonter les déchirements historiques qu'elle a traversés pour saluer, dans une autre culture, un patrimoine irremplaçable, riche d'enseignements à partager. «C'est dans l'esprit des hommes que s'édifient les remparts de la paix» : cela vaut pour les nations et au sein de chacune d'entre elles.

C'est pourquoi cette Année de l'Algérie n'est pas suspecte de servir un gouvernement ou un autre, a fortiori un parti ou un autre : elle donne une place à tous les artistes et à tous les créateurs d'Algérie, à toutes les traditions qui se sont fondues dans ce creuset. Retrouvailles ? Découverte ? Les deux phénomènes se rejoignent, partout en France, pour susciter un formidable appétit de connaître et de comprendre. Sans masquer les cruelles réalités d'aujourd'hui ni les incertitudes internationales de demain.

Un mois après le début de cette cascade de manifestations sans précédent, impossible de nier que cette Année était nécessaire, attendue, et qu'elle sera utile : elle fonde une nouvelle époque des relations franco-algériennes, répondant à l'espoir de tous ceux pour qui le monde de demain doit être un monde de dialogue et de respect mutuel entre les nations et entre les cultures. Entre une France et une Algérie réconciliées, l'espace méditerranéen pourrait bien en montrer la voie !

Hervé Bourges
Le Figaro, vendredi 21 février 2003