Alger,
jeudi 12 décembre 2002
Séminaire international
sur l'avenir de la télévision publique
Alger, 12 - 14 décembre 2002
Les valeurs du service public
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Allocution
de Hervé
BOURGES
président
de l'Union internationale de la presse francophone (UPF),
ancien président du CSA
et des chaînes publiques françaises RFI,
TF1, France 2 et France 3.
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Le thème qui nous réunit est complexe
: les médias sont au sein des sociétés contemporaines
à la fois un miroir et une lentille déformante.
Ils reflètent certes les émotions et les conceptions
dominantes des populations, mais ils travaillent également
en profondeur les représentations collectives. Ils sont
des outils de connaissance mais ils mettent aussi en uvre,
par facilité ou conformisme, des caricatures et des simplifications.
Les préjugés des peuples se renforcent parfois dans
les images que les médias leur présentent.
Penser les valeurs de la télévision publique, c'est
avant tout penser la fonction de la télévision dans
notre société et s'interroger ensuite sur la manière
particulière dont la télévision publique
doit remplir cette fonction.
Quelle est donc la première fonction de la
télévision ? La télévision est
une machine à produire du consensus. Je ne reviendrai
ni sur les analyses de Mac Luhan sur les médias de masse,
ni sur les théories bien connues du " lien social
". Le vingtième siècle a été
le siècle des masses, et la télévision, dont
la parfaite expansion coïncide avec la fin du vingtième
siècle, est la fille naturelle de cette massification des
sociétés et des évolutions historiques. Elle
constitue l'outil idéal pour la construction d'une conscience
collective à l'échelon d'un pays voire d'un continent.
Mais une fois ce premier pas franchi, il faut se
demander de quelle nature est le consensus produit par la télévision.
S'agit-il d'un consensus totalitaire, dans lequel une seule
manière de penser serait imposée à tous ?
Ou s'agit-il d'un consensus démocratique, dans lequel
le regard critique, mis à l'épreuve des images,
déjoue les prises de position trop partiales ?
La télévision est passée en
quarante ans du premier état au deuxième. Après
avoir été un instrument de transmission idéologique
entre les mains des gouvernants, elle est aujourd'hui un moyen
de communication ouverte, c'est-à-dire qu'elle est obligatoirement
pluraliste, parce qu'elle dépasse les frontières
et les intérêts des Etats, parce que les programmes
qu'elle propose sont devenus l'objet d'un véritable
marché mondial des images dont les seules règles
sont celles du marché.
Cela signifie que la télévision, prise
de la manière la plus générale, comme moyen
de communication de masse, n'a plus d'autre idéologie à
défendre que celle du marché. A commencer par l'idéologie
de son propre marché, qui passe par la référence
à l'audience, les choix dictés par le succès
ou l'insuccès populaire d'un programme, la déification
d'indices mystérieux (le fameux médiamat
)
qui établissent les cotations ultimes des émissions
diffusées.
Et j'ajoute même : toute tentative de faire
passer une autre idéologie que celle là, de manière
calculée et raisonnée, à travers la télévision,
apparaît immédiatement peu crédible, et profondément
réactionnaire. Toute autre idéologie que celle
du marché est donc taxée de sectarisme ou de dogmatisme
quand elle prétend influencer ce qui passe à l'antenne.
En revanche, la justification par les valeurs du marché
(une bonne audience) est imparable.
Dans cet environnement nouveau, la télévision
publique européenne s'est trouvée, il y a une quinzaine
d'années, aux prises avec un dilemme simple : soit elle
se trouvait marginalisée, décrédibilisée,
de moins en moins regardée donc rapidement inutile, incapable
de remplir sa fonction ; soit elle acceptait de changer pour continuer
à remplir son rôle social en luttant à armes
égales contre les concurrences nouvelles qui apparaissaient.
C'est ce choix qui a été fait.
Cette orientation fondamentale peut être interprétée
de deux manières : pour les nostalgiques de la télévision
totalitaire, tout d'abord, la télévision publique
a alors renié sa vocation pédagogique. Et il
est vrai qu'elle était jusque là ce véhicule
" d'endoctrinement culturel et idéologique "
qu'ont très bien décrit les sociologues et les philosophes
des années 1970, à commencer par Pierre Bourdieu.
En acceptant de jouer le jeu de la concurrence,
la télévision publique cessait d'être au service
d'un pouvoir : et il est très révélateur
que l'évolution qui a conduit en France à l'apparition
des chaînes commerciales ait été engagée
en 1982 par la loi qui créait le Conseil supérieur
de l'audiovisuel et visait à " couper le cordon ombilical
" entre télévision et Etat. Libre expression
démocratique et ouverture au pluralisme commercial sont
simultanées.
Pour ceux qui, comme moi, pensent que cette libéralisation
des ondes et des médias, que la technologie rendait inévitable
à terme, fut avant tout une chance pour l'épanouissement
du débat démocratique et de la libre expression,
la rénovation en profondeur que les télévisions
publiques européennes ont alors subie leur a été
profondément bénéfique : elles ont appris
à se préoccuper du public, de ses réactions,
de ses attentes, de ses besoins.
Cela signifie qu'elles n'ont pas perdu de vue, le
plus souvent, leurs missions sociales, mais qu'elles ont appris
au contraire à les remplir mieux, en réponse à
d'authentiques besoins de la part des téléspectateurs.
L'exemple le plus probant concerne le suivi des
débats politiques, l'expression à l'antenne de la
télévision publique des différents courants
et des opinions diverses qui constituent en France la vie publique
des institutions républicaines. La télévision
publique joue depuis sa création jusqu'à aujourd'hui,
tout au long de l'année, un rôle de tribune pour
les différentes sensibilités. En période
d'élection, cette tribune devient encore plus large et
pluraliste, selon des équilibres savamment calculés.
Le succès de ces émissions est directement
lié à l'audience moyenne réalisée
par les chaînes publiques. Si les chaînes publiques
n'étaient pas régulièrement regardées
par une proportion considérable des citoyens d'un même
pays, ces débats ne serviraient à rien, pas plus
que les émissions de libre expression. A quoi servirait
un débat suivi par quelques dizaines de milliers d'électeurs
dans un pays qui compte plus de quinze millions de votants ? On
peut se demander si les chaînes privées joueraient
alors ce rôle de tribune publique
La réponse
est malheureusement non.
Je laisse de côté les problèmes
qui se posent lorsqu'une grande chaîne privée prend
fait et cause pour un candidat
Parce que leurs intérêts
sont convergents sinon confondus.
Si les télévisions commerciales ne
jouent pas ce rôle de tribune politique à l'égal
des télévisions publiques, c'est tout simplement
parce que ce n'est pas leur vocation ! En France, c'est parce
que sa convention l'y oblige que TF1 continue de produire et de
diffuser plus de 750 heures d'information par an. Cette obligation
est d'ailleurs sa plus grande force, parce que c'est ce qui lui
donne son statut de chaîne généraliste à
part entière, héritée de son lointain passé
de chaîne publique, alors que le faible volume d'informations
diffusées par M6 ne lui permet pas d'y accéder.
Toutefois la chaîne publique concurrente,
France 2, fait nettement plus, avec plus de 1057 heures d'information
annuelles. Sans même mentionner France 3, et ses milliers
d'heures d'information nationale et locale.
L'information télévisée,
qui est au cur du fonctionnement démocratique des
sociétés occidentales, parce que la télévision
est devenu au cours des dernières décennies le premier
foyer de formalisation et de compréhension collective du
monde contemporain, est le premier enjeu sur lequel la télévision
publique se doit de marquer sa différence.
Or nous sommes avec l'information au cur de
la dialectique du service public : en effet si un journal d'information
ne recueille pas une audience significative, s'il n'est pas suivi,
il perd son objet, son efficacité sociale et politique,
au sens noble du terme, il ne sert plus à nourrir le consensus
démocratique, qui est un consensus éclairé
par l'affrontement de la diversité des opinions. Les hommes
politiques sont les premiers à en être conscients
puisqu'ils préfèrent réserver leurs interventions
télévisées aux chaînes qui leur assurent
la plus large audience.
Cela ne veut pas dire qu'il faut s'interdire de
grandes émissions d'information, comme "Envoyé
Spécial", 500 éditions au compteur, et
toujours la même ambition, ou toujours sur France 2 "Complément
d'enquête", qui se donne le temps de creuser un
sujet qui est sorti de l'actualité pure
Mais cela veut dire aussi que l'espace du Journal
télévisé requiert une certaine écriture,
une réalisation qui obéit à des règles
strictes, de concision, de netteté, de rythme. Faute
de s'y conformer, le journal d'information d'une chaîne
publique aujourd'hui verrait les téléspectateurs
fuir vers d'autres rendez-vous, notamment vers les chaînes
d'information en continu, nationales ou internationales.
Donc le Journal est un programme exemplaire de la
tension qui existe, dans tout le travail sur l'antenne des chaînes
publiques, entre un marketing de l'information qui est en partie
dicté par la concurrence (parce qu'il est impossible d'ignorer
les techniques et les moyens des chaînes commerciales dans
la mise en scène télévisée) et d'autre
part une mission de service public au service de l'information,
qui lui impose de traiter des sujets différents, de faire
une place à l'information internationale ou à l'information
de proximité, de traiter les sujets sociaux et culturels,
même s'ils risquent d'ennuyer ou de contrarier un public
volatil
L'équilibre est difficile à tenir,
mais il faut constater qu'en France plus de la moitié des
téléspectateurs choisissent de s'informer sur les
chaînes publiques, dont un quart environ à 20 heures
sur France 2, et que ce chiffre a tendance à croître
sur les deux dernières années. Ce qui tend à
prouver qu'en matière d'information et d'animation du débat
politique, les chaînes publiques gardent une place centrale.
Je me suis attardé sur l'exemple de l'information,
parce que c'est en outre le secteur dans lequel le service public
a connu la mutation la plus spectaculaire : alors qu'il était
en France au début des années 1970 la voix contrôlée
du pouvoir politique, le journal télévisé
des chaînes publiques est désormais soumis à
la seule vigilance d'une autorité indépendante,
le Conseil supérieur de l'Audiovisuel. Cela en fait au
contraire le premier vecteur de pluralisme et de débat
au sein de la société médiatique française.
La mission d'information des chaînes publiques
est donc constante, mais elle a changé de sens : désormais
elles sont les garantes de la libre expression de toutes les opinions
et de toutes les écoles de pensée. Au sein des sociétés
européennes, leur rôle civique est ressenti comme
indispensable. Toute remise en cause ou toute fragilisation de
cette fonction centrale des chaînes publiques devient un
problème politique majeur, comme on le voit en ce moment
même en Italie, avec les remous que traverse la RAI
C'est aussi sur les chaînes publiques européennes
que repose le seul effort en direction d'une information plurielle
à l'échelle internationale. Il faut souligner
les efforts faits en ce sens par trois acteurs très différents,
tous appartenant à la galaxie de la télévision
publique : Euronews, Arte, CFI.
Euronews, d'abord. La chaîne Euronews
est reçue et regardée dans le monde entier, et elle
offre sur l'actualité mondiale et en priorité européenne
les regards croisés des rédactions de toutes les
télévisions publiques européennes. Cette
chaîne, comme toute télévision, a ses faiblesses,
mais elle a acquis en dix ans d'existence une position de force,
un réseau de diffusion planétaire, une véritable
identité au service d'une circulation de l'information
qui dépasse les barrières nationales.
Arte ensuite : la session d'information baptisée
Arte-Infos par laquelle commencent les programmes de la chaîne
culturelle franco-allemande constitue également un travail
journalistique original, indépendant, intelligent, confrontant
aux faits du jour les grilles d'analyse française et allemande.
Dans ce cas encore, un effort est fait pour dépasser l'étroitesse
des points de vue nationaux et aider les téléspectateurs
à s'abstraire de leurs préjugés.
TV5/CFI enfin : à propos d'un autre
continent, le journal télévisé africain de
Canal France International constitue également un effort
remarquable pour faire circuler l'information à partir
des médias du sud : ce sont les images des télévisions
d'Afrique noire qui sont reprises, pour traiter l'actualité
africaine au plus près de ses réalités politiques
et sociales telles qu'elles sont vécues. En permettant
une visibilité transnationale aux images des télévisions
partenaires, cette synthèse quotidienne de 12 minutes contribue
à donner au continent les moyens d'une représentation
audiovisuelle de son unité.
Trois réalisations, trois outils de prise
en compte de la dimension internationale de l'actualité
contemporaine, trois moyens pour la télévision publique
de remplir d'une manière intelligente, renouvelée,
la première de ses missions, dans un monde qu'il est de
plus en plus nécessaire de comprendre en échappant
aux limitations des vieilles frontières, de ces "
anciens parapets " que dénonçait Rimbaud.
C'est à mon sens dans cet esprit, et avec
cette ambition, que le Président de la République
française, Jacques Chirac, a réclamé la création
d'une chaîne d'information internationale capable de constituer
un véritable contrepoids à l'influence grandissante
de chaînes d'information en continu réalisées
depuis les Etats-Unis ou depuis les Pays du Golfe. Si l'Europe,
et en particulier la France, a un savoir faire à mettre
en avant en matière d'information, cela ne peut pas être
de manière caricaturale : ni limitée par une seule
idéologie, ni au service des intérêts d'une
seule puissance ou d'un seul lobby. La vraie difficulté
de la mise en place de cette chaîne n'est pas financière,
elle n'est pas non plus technique. Dans ces deux domaines, des
solutions se trouvent aisément, quand un projet fait l'unanimité.
La vraie difficulté sur laquelle doit se
pencher le diplomate auquel a été confié
la mission de réfléchir à cette chaîne
internationale, est une difficulté éditoriale. Comment
faire en sorte de constituer un socle éditorial suffisamment
fort sans être unilatéral ou idéologiquement
grossier, suffisamment diversifié pour être accepté
et reconnu par les peuples divers auxquels cette chaîne
s'adressera, suffisamment unitaire pour représenter malgré
tout une vision européenne et française des problèmes
du monde ?
Comment engager dans les meilleures conditions cette
aventure éditoriale ? Elle doit reposer sur des hommes
jeunes, compétents, volontaires, et non sur des structures
d'Etat prudentes et réservées dans leurs investissements
comme dans leurs prises de risques.
Poser le problème, c'est déjà
trouver des pistes de solution : il faut lui trouver des sources
d'alimentation éditoriale multiples, il faut que cette
chaîne dispose d'équipes insérées dans
des sociétés différentes, sur tous les continents,
et capables d'en rendre compte au plus près, il faut que
cette chaîne ait une forte identité, assise sur l'image
d'un grand groupe de télévision, et probablement
plutôt de télévision publique. Mais ce faisceau
de solutions passe par l'engagement de quelques hommes résolus
et convaincus que cette aventure est culturellement et socialement
utile à leur pays, à l'Europe, et au monde de demain,
qui doit être celui de la diversité des regards et
des cultures
Les différentes sociétés publiques
ou parapubliques françaises qui travaillent dans le domaine
de l'information internationale ont vocation à y contribuer,
par le biais d'accords particuliers d'association ou de prestation
de services déterminés, plutôt que par la
constitution d'une structure compliquée dans son capital
ou son organisation qui risque d'être ensuite difficile
à gouverner.
Au sein de France 2, de France 3, de RFI, de
l'AFP, de RFO, de TV5, les ressources existent, en image, en talent,
en énergie, en volonté. Il suffit de donner
le la, et la symphonie peut s'écrire ! C'est sur ce terrain
que la télévision publique peut faire des merveilles
: elle est dans son rôle, en contribuant à l'affirmation
d'une vision européenne et française de l'évolution
de nos sociétés et des relations internationales.
La communication est désormais une part
essentielle de l'action de rayonnement d'un état. S'en
priver, dans une époque de mondialisation des échanges
d'images, c'est se condamner à se penser soi-même
avec les mots de l'autre. Mais il faut se doter des instruments
de son époque, et ne pas penser son rayonnement diplomatique
et intellectuel avec les outils d'hier. Cette chaîne d'information
francophone doit être adaptée à une concurrence
mondialisée, construire son assise éditoriale à
partir d'une Europe en pleine construction et engager sur le champ
le développement de ses diffusions numériques directes
par l'ADSL, les réseaux Internet, et une couverture satellitaire
qui permettra aux réseaux câblés du monde
entier de la reprendre.
D'abord l'information, et surtout l'information
internationale, quelles sont désormais les autres missions
qui sont assignées au service public ? D'être au
cur du combat pour l'affirmation des cultures, pour l'expression
des différences et la tolérance
Il n'est plus possible d'avoir, à l'orée
du vingt-et-unième siècle, la même vision
de la culture qu'au moment où ont été écrits
les Cahiers des missions et des charges des chaînes publiques
qui définissent précisément un certain nombre
d'obligations en matière de programmes.
La culture, ce ne sont pas seulement les retransmissions
de théâtre ou de danse à la télévision.
La culture française par exemple, c'est un ensemble flou
de références partagées, de réflexes
immédiat, qui va du mot de Cambronne à Waterloo,
jusqu'au Vase de Soisson, de " La garde meurt mais ne se
rend pas " au " Courbe-toi fier Sicambre " du baptême
de Clovis
En passant par les fautes de français de
Françoise, dans "La Recherche du Temps Perdu"
de Marcel Proust.
A l'époque où les enfants passent
autant de temps devant la télévision (si l'on compte
les périodes de vacances) que devant leurs maître
d'école, la télévision publique est aussi
le média par lequel cette culture générale
doit passer. C'est en ce sens que soulignant le rôle éminent
de la télévision publique, le rapport remis avant-hier
au ministre de la Culture et de la Communication français
par la philosophe Catherine Clément réclame
l'inscription dans la constitution du rôle de la télévision
publique et des responsabilités de l'Etat en la matière.
Mais comment faire passer le message culturel, comment
parvenir à faire partager par la télévision
cette mémoire collective qui fonde une identité,
ce tissu de références historiques et littéraires
partagées qui constitue la conscience d'un " honnête
homme " au sens du XVIIIème siècle ?
La télévision doit inventer pour cela,
sans cesse, de nouvelles mises en scène, de nouvelles recréation,
de nouvelles approches de la culture pour lui donner vie à
l'intérieur de ses propres références et
de ses propres cadres : la télévision publique a
dans ce domaine un rôle de précurseur à jouer,
afin que l'innovation en matière de programmes y soit exemplaire
et puisse entraîner l'ensemble des chaînes.
Elle l'a fait, par tradition, dans un domaine précis,
qui est celui de la fiction. Si aujourd'hui la fiction audiovisuelle
est en France le genre majeur de la télévision,
c'est en particulier grâce aux investissements délibérés
de la télévision publique pour lancer la production
audiovisuelle sur de nouvelles pistes. Il y a aujourd'hui de grandes
collections de fictions françaises qui sont régulièrement
nourries par les investissements réguliers de la télévision
publique. Des auteurs, des acteurs, des réalisateurs, venant
pour les uns du cinéma pour les autres de la littérature,
constituent désormais un formidable vivier de talents rangés
au service de la création audiovisuelle.
Que l'on ne s'y trompe pas : au-delà de toutes
les considérations idéologiques, si l'équilibre
fragile entre public et privé est grosso modo maintenu
dans les mêmes proportions par tous les pays européens
comparables à la France, c'est parce qu'il constitue une
des conditions de l'épanouissement de leur créativité
audiovisuelle. Sans cet équilibre fondateur, l'élan
de nos marchés n'est probablement pas suffisant pour nourrir
une production offensive, capable d'innover, d'enrichir chaque
année notre patrimoine d'images. Or c'est une des conditions
de notre survie culturelle dans la société de l'image
mondialisée où nous sommes entrés.
Mais la fiction, ce n'est pas seulement une expression
culturelle, c'est aussi une manière de traiter des grands
problèmes de l'époque en les présentant sous
un éclairage particulier. Face au défi contemporain
majeur, qui consiste à accepter et à admettre l'individualité
de chaque personne sans vouloir la réduire à une
règle commune, les héros de la fiction télévisée
à la française sont les hussards noirs de la tolérance,
ils transmettent un message d'ouverture et de raison contre toutes
les tentations irrationnelles. Ce message de tolérance
et de réconciliation sociale est exprimé en particulier
dans les fictions de la télévision publique, qu'elles
se définissent comme des fictions de proximité,
sur France 3, ou comme des fictions du quotidien et de la vie,
sur France 2
Il est impossible de mesurer aujourd'hui l'impact
de cette création culturelle sur la consolidation de l'identité
de nos sociétés, sur la pérennisation de
leurs traditions et de leurs habitudes de pensée. Mais
si nous continuons de considérer que la télévision
est avant tout une " machine à produire du consensus
", il faut aussi considérer que c'est à travers
la diversité de ses programmes et toute la gamme des genres
d'émissions que s'opère cette cristallisation de
la conscience collective. On sait à quel point la création
audiovisuelle hollywoodienne a joué un rôle au vingtième
siècle pour faire adopter un modèle de société
et des réflexes propres à la société
américaine dans le monde entier. Demain, nous mesurons
notre dette à l'égard de tout notre patrimoine de
fictions, qui aura en partie assuré la transmission à
nos enfants d'un grand nombre de repères culturels et sociaux
que nous avions hérités de nos parents.
Ce défi est le même pour toutes les
sociétés et toutes les traditions culturelles :
l'appel à une mobilisation du tissu de la création
est universel, si nous voulons conserver un monde pluriel, un
monde où les échanges culturels puissent se construire
sur un respect mutuel entre des sociétés fières
d'elles-mêmes et riches de tout leur héritage de
pensée. Nous sommes aujourd'hui à un carrefour
historique, et les télévisions publiques ont un
rôle déterminant à jouer pour assurer la vitalité
de nos cultures. C'est devenu, après leur mission civique,
leur première responsabilité.
Pourquoi cet équilibre, qui se joue entre
40% et 45% d'audience pour les chaînes publiques, est-il
l'un des traits indispensables de notre " modèle européen
" du marché audiovisuel ? Parce qu'en deçà,
la télévision publique ne joue plus son rôle
fédérateur, elle n'est plus suffisamment regardée
pour continuer à diffuser, au sein de la société,
les valeurs essentielles qu'elle est chargée de défendre.
Elle ne peut plus contribuer à façonner cet ensemble
de références collectives qui fonde une identité
partagée.
Quelles sont ces valeurs : d'abord, la solidarité
humaine. Les chaînes publiques mettent en avant des
émissions de solidarité que ce soit au moment de
catastrophes naturelles, industrielles, ou d'épreuves vécues
par le corps social. Cette solidarité rejoint l'une des
valeurs fondatrices de la République, la Fraternité.
Lorsqu'une télévision publique organise un Téléthon,
elle agit en chaîne publique, et aucune chaîne privée
n'en fait autant, parce que l'audience n'est pas forcément
au rendez-vous. Mais même s'il ne regarde pas toujours ces
programmes, le public est fier que sa télévision
les lui offre et il participe en masse à la mobilisation
financière engagée.
Après la solidarité, le débat.
La télévision publique est une télévision
d'ouverture et de liberté de parole. C'est elle, je l'ai
dit, qui constitue la véritable place publique sur laquelle
s'échangent les idées lors des grandes échéances
électorales. Mais il faut souligner que cette ouverture
au débat est le premier accès à la culture
et qu'une chaîne comme France 5 est aujourd'hui probablement
la chaîne la plus " culturelle " qui existe, par
l'incitation qu'elle produit à la réflexion et à
l'approfondissement
C'est cela aussi la télévision
publique : mettre le savoir faire des hommes de télévision
au service d'une pensée en mouvement, d'une pensée
qui se cherche et se confronte au réel ! En toute liberté.
Cette deuxième valeur, la Liberté,
réclame des chaînes publiques indépendantes
de tous les pouvoirs, à commencer par le plus fort d'entre
eux, le pouvoir économique, mais sans oublier le pouvoir
politique, qui ne doit pas dicter sa loi aux journalistes ou aux
hommes de programme. Cela fonde à la fois le besoin d'une
télévision publique forte et celui d'une instance
de régulation authentiquement indépendante des gouvernants
: en France, le Conseil supérieur de l'audiovisuel a joué
et doit jouer ce rôle.
Fraternité, Liberté
Egalité
? C'est la force de la télévision publique
que d'ouvrir toutes les portes et d'aplanir les différences.
En effet, tout le monde ne peut pas aller à l'opéra
et au théâtre, pour des raisons matérielles,
parce qu'il n'y a pas d'opéra partout. Ce qui n'est pas
accessible à tous le devient par le petit écran.
Mais il ne faut pas avoir une vision étriquée de
la culture : cette ouverture égalitaire, elle impose aussi
à la télévision publique de proposer des
compétitions sportives à ceux qui ne peuvent pas
les suivre, d'offrir des films de qualité à ceux
qui ne peuvent pas aller au cinéma souvent, de faire voyager
partout dans le monde ceux qui ne dépasseraient pas les
frontières de leur village ou de leur quartier.
La télévision généraliste
publique doit tout montrer, tout faire partager, ne laisser personne
au bord du chemin, construire ce village commun où chacun
se sent chez soi parce qu'il sait qu'on lui a consacré
une case, dans laquelle il trouvera le bout de programme qu'il
attend, qui répond à son désir ou à
ses besoins.
Enfin l'avenir
Et dans un paysage audiovisuel en mutation, la télévision
publique a enfin une dernière responsabilité : celle
d'innover. Innover en matière technologique, afin de trouver
les meilleurs moyens de diffuser les plus belles images en direction
du plus grand nombre. La télévision publique a toujours
été un aiguillon pour développer les nouvelles
formes de télévision. L'innovation se fait évidemment
au niveau des programmes, et c'est une innovation éditoriale
qui est pour les chaînes publiques une " ardente obligation
". Mais elle se fait aussi au niveau des techniques.
Il est important que la télévision
publique s'inquiète de la manière dont elle pourra
remplir ses missions demain, sur un marché des images où
les principaux moyens de réception des chaînes s'appelleront
le numérique terrestre et l'Internet haut-débit.
Aujourd'hui France Télévision a développé
un certain nombre de chaînes thématiques qui s'inscrivent
dans le prolongement naturel de ses missions essentielles, telles
que je viens de les rappeler. Ces chaînes répondent
à un besoin : nourrir le marché des chaînes
du câble et du satellite avec des informations, des fictions,
des émissions de qualité.
Demain, la diffusion des images par Internet haut-débit
autorisera chaque chaîne à associer à ses
émissions un grand nombre de données ou de services
associés. Ces données et services sont aujourd'hui
absentes de la réflexion de la plupart de nos télévisions
publiques. Une chaîne comme France 5 a commencé à
leur donner une traduction. Mais il est étonnant de constater
que ce sont les chaînes commerciales, comme TF1, ou le groupe
Lagardère, en France, qui investissent le plus dans le
développement de ces offres multi-services sur Internet
qui constituent l'horizon de diffusion le plus prometteur pour
les images de demain.
Lors de l'appel d'offre TNT, l'un des projets présentés,
et qui n'a pour lors pas été retenu, sans doute
parce qu'il était trop innovant, consistait à diffuser
sur un seul des 30 canaux proposés un bouquet d'une quarantaine
de services audiovisuels, avec des chaînes comme CFI, par
exemple. Ce qui aurait pu démultiplier immédiatement
l'offre du numérique terrestre. Si cette technologie avait
été retenue pour tous les canaux disponibles, l'élargissement
du marché audiovisuel aurait été prodigieux
: non pas en portant l'offre à 120 chaînes, comme
celle du câble, mais en la portant à 1200 chaînes
! Devant ce chiffre, il est probable que les pouvoirs publics
sont aujourd'hui pris de vertige.
C'est pourtant évidemment dans cet avenir
que nous devons collectivement nous placer, en cessant de toujours
vouloir consolider des avantages et des résultats acquis,
que la technologie va venir balayer comme des feuilles mortes
Ce que cet avenir promet aux télévisions publiques,
c'est par exemple la capacité d'offrir des bouquets conjoints
regroupant sur une même offre les chaînes publiques
de tous les pays d'un même continent, offertes ensemble
aux citoyens européens, par exemple. Cette offre serait
infiniment plus séduisante que celle de bien des bouquets
thématiques ! Elle serait un pas décisif dans le
sens d'un réel dialogue entre les peuples
A travers
leur télévision publique, c'est en effet leur âme
et leur vison du monde qui s'exprime ! Comment mieux se connaître
qu'en s'écoutant et en se regardant ?
Dans cette ouverture croissante des marchés
audiovisuels, les valeurs des télévisions publiques
sont indispensables et peuvent être doublement salvatrices,
à la fois contre la dilution culturelle qui constitue le
premier péril de la mondialisation, et contre le repli
identitaire stérile et dangereux, qui constitue le deuxième
écueil que nous devons franchir
Hervé BOURGES
Président de l'UPF,
ancien président du CSA