Monsieur le Président,
Monsieur le Premier Ministre,
Messieurs les Ministres,
Messieurs les Ambassadeurs,
Messieurs les Représentants des Institutions internationales,
Chers amis,
Jamais la dimension politique de la Francophonie n'avait
été aussi sensible, à l'échelon
international. Et jamais il n'était apparu avec autant
de force que la puissance des médias devenait une
des composantes structurantes des rapports internationaux.
Ces deux constats conduisent à une même évidence
: pour exister dans ce siècle qui s'ouvre sous le
signe d'une lutte mondiale contre "le terrorisme",
tous nos pays ont besoin de renforcer leurs armes de rayonnement
médiatique.
I. La Francophonie est notre atout commun
Dans cette perspective, la Francophonie est une chance
trop peu exploitée, un atout que nous ne savons pas
suffisamment employer. Ce n'est pas seulement l'atout de
la France : c'est aussi l'atout de l'Afrique francophone,
c'est aussi l'atout de tous les pays qui ont notre langue
en partage.
Car une langue n'est pas seulement un véhicule pour
la pensée : il n'est pas de pensée inexprimée,
il n'est pas de pensée sans mot. Que nous le voulions
ou non, la langue française, que nous partageons,
avec toute sa diversité et toutes ses variantes régionales
ou nationales, nous fournit aussi son appareil logique,
ses cadres syntaxiques et lexicaux, toute une structure
intellectuelle qui fait de nous, le plus souvent à
notre insu, les héritiers de nombreuses générations
de penseurs, de philosophes, d'hommes d'action ou de réflexion.
Une langue commune, c'est aussi une manière de penser
le monde ensemble. Cela ne signifie pas que nous ayons à
partager les mêmes opinions ou nécessairement
les mêmes convictions : mais cela signifie que nous
pouvons nous comprendre, que nous formulons nos idées,
notre vision du monde et de l'homme, dans un même
espace de pensée et d'expression. Dans le même
tissu de références, qu'elles soient présentes
ou oubliées, avec les mêmes mots, donc dans
le même esprit.
Cet esprit que nous partageons, c'est aussi un corpus de
valeurs communes. Ces valeurs sont les germes de nos engagements
collectifs. Quelles que soient nos religions, nos appartenances
politiques, nos racines généalogiques, nous
sommes ensemble francophones, et ce lien est profond, puissant,
durable, parce qu'il est au cur de nos méthodes
de pensée, à la racine de nos raisonnements.
Nous pouvons bien nous dénigrer et nous combattre,
nous ne cessons jamais de nous entendre. C'est cela, précisément,
en propres termes, "l'alliance francophone".
La mondialisation des communications nous fait aujourd'hui
découvrir cette fraternité linguistique avec
d'autant plus de force que nous sommes quotidiennement confrontés
à d'autres langues, à d'autres visions du
monde, à d'autres logiques. Il y a des expressions
qui semblent naturelles et évidentes en anglais,
et qui nous semble ahurissantes, si nous les traduisons
mot pour mot. Quel fossé entre notre mode de pensée
et la tradition linguistique et intellectuelle qui marque
profondément le monde chinois, ou le monde russe,
par exemple !
Dès lors que le monde est un village, nous sommes
confrontés à la dimension proprement politique
de cette fraternité linguistique. Les idéologies
et les volontés de puissance qui s'exercent aujourd'hui
au sein de ce village planétaire ont chacune leur
langue en même temps que leur logique. N'est-ce pas,
avant toute autre considération historique et conjoncturelle,
la véritable explication de l'unité de vue
presque systématique qui s'exprime entre les Etats-Unis
d'Amérique et la Grande-Bretagne ? Et le défaut
d'une langue partagée est sans doute à l'inverse
l'une des difficultés fondamentales qui subsistent
sur la voie de l'unité européenne.
A l'inverse, la dimension politique de la Francophonie
est une force pour chacun d'entre nous. Nous n'en avons
pas suffisamment conscience et nous n'en faisons pas suffisamment
usage. Pour des motifs divers et qui ne sont pas tous injustifiés
: mauvaise conscience de l'ancienne puissance coloniale,
volonté d'éloignement légitime de pays
qui doivent la maîtrise du français à
une situation révolue de dépendance politique
Regardons notre passé commun en face : c'est le
passé. Ce qui compte à présent, ce
sont les atouts qu'il nous lègue. Au premier rang
de ces atouts, il y a notre langue, qui n'est plus la langue
pure du Val de Loire, mais la langue multiple, prolifique,
rajeunie, que nous élaborons ensemble, fort de nos
traditions, de nos héritages, de nos tempéraments
respectifs.
II. La Francophonie, c'est la confiance
dans la diversité
Notre communauté est d'abord et avant tout la réussite
d'un formidable métissage entre langue et histoire,
langue et mémoire, langue et héritage. Chacun
construit ce métissage en fonction de ses racines
propres. Et le tissu est à chaque fois différent,
dans ses rythmes, ses sonorités, ses significations.
La richesse de la Francophonie tient à sa confiance
dans cette diversité interne qui fait sa force, qui
fait notre force. En matière audiovisuelle comme
dans tous les domaines, la Francophonie est un projet commun
que nous devons mener à bien, et où chacun
a son chemin à suivre, et doit suivre son propre
chemin, pour la réussite de la construction collective.
Ne cherchons pas à simplifier : nous serons d'autant
plus forts que nous accueillerons mieux la diversité
et les différences.
La force de la Francophonie, c'est d'être plurielle
et intégratrice. De ne pas procéder par assimilation
mais de mettre une langue commune, le français, au
service de cultures et d'esthétiques diverses.
C'est pourquoi combattre pour l'usage du français,
ce n'est pas combattre contre les autres langues. C'est
défendre aussi toutes les autres langues, avec ce
qu'elles portent d'humanité singulière, d'outils
de pensée qui manquent à notre vocabulaire
et à notre grammaire, de moyens d'appréhension
du monde qui permettent de compléter notre propre
regard et notre propre réflexion.
Or cette conviction que la diversité est source
de richesse et que c'est dans la confrontation des différences
que naît la nouveauté et le progrès
de l'humanité, cette conviction essentielle qu'il
faut préserver la pluralité des identités
et des traditions intellectuelles pour qu'elles puissent
continuer de féconder dans l'avenir notre terreau
planétaire, c'est aujourd'hui une conviction politique,
au sens le plus fort du terme, à l'échelon
international.
Car le monde contemporain est la proie d'une dynamique
linguistique assimilatrice très puissante, centrée
sur les Etats-Unis d'Amérique, qui emprunte tous
les canaux culturels, économiques, technologiques,
pour faire triompher l'idée de la prédominance
future d'un seul mode d'expression, accompagnant une idéologie
apparemment partout victorieuse.
Mais face à cette dynamique assimilatrice qui joue
pleinement au niveau des Etats et des économies,
on voit actuellement émerger, avec de plus en plus
de virulence, malgré les dénégations
officielles, une autre force, moins bien organisée,
moins cohérente, moins structurée, où
se retrouvent plusieurs modes de contestation des principes
hégémoniques.
On assiste par exemple : à une remise en cause des
dysfonctionnements d'un libéralisme économique
mal régulé ; à une volonté de
protection d'un environnement que mettent en danger des
comportements trop peu soucieux des contraintes écologiques
et un mode de développement aveugle aux besoins et
aux limites fixées par la nature ; on voit poindre
enfin des interrogations qui portent sur la légitimité
même d'un système international dont la clef
de voûte est le Conseil de Sécurité
des Nations-Unies, structure étroite où de
nombreuses régions du monde, et même plusieurs
grandes puissances, ne se sentent pas pleinement représentées.
Ces revendications ou ces expressions sont de plus en plus
spectaculaires en marge de chaque grande réunion
internationale, depuis plusieurs années. La guerre
dont l'Irak vient d'être le théâtre a
également suscité des contestations populaires
extrêmement fortes, partout dans le monde.
La Francophonie a été, on l'a bien vu à
Beyrouth, unie dans la réprobation qu'elle exprimait
face à une intervention qui ne se faisait pas dans
le cadre de l'ONU. Il ne s'agissait à aucun moment
de défendre un régime dictatorial ou un chef
d'Etat tyrannique dont les méthodes étaient
connues et réprouvées. Il s'agissait de défendre
des principes d'organisation du monde qui respectent la
souveraineté des nations tout en les soumettant également
au respect des décisions collectives de l'Organisation
des Nations Unies.
Contre la prédominance d'une seule logique et d'une
seule vision du monde, la Francophonie a prouvé qu'elle
était tout entière unie dans la défense
d'une diversité culturelle, linguistique, mais aussi
politique de notre village planétaire. La défense
de la diversité est donc bien une réponse
politique à une dynamique assimilatrice et hégémonique
puissante.
III. Les médias, premier vecteur
de diversité ou d'assimilation
Dans ce monde nouveau qui se constitue autour d'événements
et d'émotions de portée et de retentissement
planétaires, le rôle des médias est
fondamental. Il est fondamental à plusieurs titres
: d'abord parce que ce sont eux qui font circuler l'information
et, à travers elle, qui propagent les éléments
constitutifs d'un inconscient collectif mondial, dont on
peut penser qu'il est encore irréfléchi, non
calculé, non prédéterminé.
La société médiatique planétaire
constitue une opinion publique universelle, traversée
de courants contraires, naturellement, et aussi volatile
que l'opinion publique que nous connaissions jusque là
dans chacun de nos pays. Cette opinion est plus difficile
à manipuler, et il est plus difficile de la déterminer.
D'une part, elle peut nourrir des mouvements généreux
et nobles : c'est le cas lorsqu'une mobilisation morale
internationale remet en cause une condamnation à
mort pour adultère prononcée, dans un Etat
du Nord du Nigeria, par un tribunal religieux, c'est aussi
le cas lorsque des élans de solidarité naissent
pour juguler une famine ou secourir les victimes d'une catastrophe
naturelle.
Nous devons toutefois nous garder d'un fonctionnement purement
spectaculaire et passionnel de cette nouvelle société
médiatique planétaire. Car le spectaculaire,
l'émotionnel, la passion, même généreuse,
sont les premiers ennemis de la raison et du droit.
La première vocation des médias, quels qu'ils
soient, est d'informer et d'expliquer. D'aider chacun à
donner du sens aux événements qu'il vit et
à l'époque qu'il traverse.
Certes, la compassion est un élément important
de la vie sociale, et donc également de la vie internationale
dans une société globalisée. Mais elle
doit être accompagnée par la réflexion
et la raison. A quoi doivent le plus servir les médias
? Certainement pas à rejouer des dramaturgies mortelles
puisées dans l'actualité du terrorisme ou
des guerres qu'il justifie. Les médias doivent nous
permettre d'en trouver la clef. Nous aider à comprendre
les rapports de force en jeu. C'est d'ailleurs au sein même
des journalistes américains qu'apparaît aujourd'hui
une critique très vive de la conception de l'information
mise en uvre par des chaînes de télévision
comme Fox News, ou dans une moindre mesure CNN. Et l'on
remarque à l'inverse l'engouement dont bénéficie
aujourd'hui aux Etats-Unis une chaîne comme Euronews,
exemplaire dans son traitement entièrement neutre
et professionnel du conflit irakien.
On assiste de plus en plus à une rébellion
contre ce qui apparaît comme une uniformisation mondiale
de l'information. Le monde arabe a su engager depuis plusieurs
années le développement de nouveaux médias
internationaux capables de se soustraire à l'influence
hégémonique des images anglophones. On en
a d'ailleurs vu les effets avant, pendant et après
le conflit irakien, qui a été étonnamment
mieux "couvert" que l'intervention au Koweït
dix ans auparavant.
Il est donc indispensable que des initiatives apparaissent
pour doter la Francophonie de chaînes de télévision
puissantes capables de consolider la diversité médiatique,
en offrant une vision différente des événements
mondiaux.
IV. Donner une nouvelle ambition aux
médias francophones.
La réalité d'aujourd'hui, c'est que près
de 80% du Web mondial est anglophone. La réalité,
c'est que l'essentiel du trafic e-mail mondial transite
par les Etats-Unis, Floride ou Californie
La réalité,
c'est que le français ne concerne que 5 à
10 % des échanges et des informations disponibles
sur le réseau. Ces chiffres valent ce qu'ils valent,
ils sont sans doute approximatifs, grossiers. Il offrent
des ordres de grandeur crédibles.
Et si l'on s'intéresse à la provenance de
l'essentiel de l'information qui circule sur les sites d'information,
il est clair que l'on observe une focalisation unique. Comment
en irait-il autrement ? Certes, la Chine annonce un décollage
très rapide de son nombre d'internautes, mais la
clôture de la culture chinoise ne lui permet pas de
juguler la déferlante d'informations anglo-saxonnes.
Certes, la France s'attache à développer aussi
vite que possible les accès haut-débit, mais
le retard pris sur les Etats-Unis et l'Angleterre est déjà
considérable. La Belgique est dans le même
cas.
Il est vrai que, dans la Francophonie, le Canada et la
Suisse font plutôt meilleure figure
Mais le
Canada est minoritairement francophone et il est entièrement
exposé au formatage de l'information en provenance
des Etats-Unis. Face à ces deux pays privilégiés,
l'ensemble formé par les pays francophones du Sud
connaît une situation contrastée mais guère
brillante : certes, l'usage d'Internet est en hausse rapide
au Maghreb et dans quelques pays d'Afrique noire, tels le
Sénégal, le Mali ou le Cameroun. Mais il est
encore dramatiquement sous-utilisé au Gabon ou au
Congo. Une initiative comme celle du quotidien panafricain
afrik.com reste singulière et isolée. Tout
comme l'est, malgré la qualité de son travail,
l'agence PANA. Du coup l'Afrique et le Monde arabe se retrouvent
en position de consommer l'information mondiale sans pouvoir
la produire.
L'erreur serait de croire que les mirages miraculeux d'Internet
dissipés, il ne reste plus rien. La société
de l'information existe, mais elle demande à être
régulée, aménagée, démocratiquement
construite à un niveau international. La mondialisation
dont nous sommes aujourd'hui appelés à dessiner
collectivement les contours doit s'appuyer sur des principes
réellement solides : ceux d'une équité
dans les échanges de biens, de richesses et d'informations.
Ces disparités dans l'usage et la production de
l'information existent de la même manière pour
l'audiovisuel, où la distribution numérique,
à bas prix, de chaînes de télévision
anglophones diffusées par satellite fait vaciller
en Afrique et au Maghreb l'édifice de la Francophonie
audiovisuelle, symbolisée par TV5 et CFI. Il faut
réfléchir aujourd'hui à une véritable
relance du développement médiatique des pays
francophones du Sud, celle que nous avons appelée
de nos vux dans les recommandations qui concluaient
les Assises de l'Union internationale de la Presse francophone,
réunies à Beyrouth en 2001.
Nous le savons par expérience, les médias,
et en premier lieu les médias audiovisuels, peuvent
aussi servir au renforcement des identités et à
une décrispation des rapports entre les nations par
une meilleure connaissance mutuelle. Il faut donc repenser
l'action francophone en articulant un effort spécifique
et sensible en faveur du développement médiatique.
C'est ce que promeuvent des réseaux francophones
comme la CTF, Communauté des Télévisions
Francophones, surtout ouverte aux télévisions
du Nord, ou le CIRTEF, Conseil International des Radios
Télévisions de Langue Française dont
les efforts se croisent avec ceux d'organismes comme la
COPEAM, Conférence Permanente de l'Audiovisuel Méditerranéen.
Toutes ces structures ont un grand mérite : elles
fédèrent des initiatives collectives, qu'il
s'agisse de production, de diffusion, de développement,
et elles favorisent les échanges entre nos images.
L'Union internationale de la Presse Francophone se félicite
en particulier de la mise en commun de banques d'images
qui permettent désormais aux télévisions
du Nord et du Sud d'avoir accès à une information
internationale plus métissée
Même
s'il ne faut pas se voiler la face, ces réseaux sont
encore surtout alimentés par les images du Nord.
L'Agence Internationale de la Francophonie contribue de
manière décisive, pour sa part, à aider
les processus de formation et à accompagner les médias
du Sud. Plusieurs projets s'appuient sur des organismes
de formation, comme l'Ecole supérieur de journalisme
de Lille, et j'étais moi-même, dans ce cadre,
à Madagascar, il y a quelques jours.
Pourtant, dans tous les pays francophones la presse écrite,
qui représente un élément essentiel
de la vitalité démocratique, est actuellement
à la recherche d'un nouveau souffle. Il est extrêmement
important qu'elle trouve cet élan et puisse continuer
à structurer les débats politiques en donnant
aux actualités et aux créations nationales
la publicité dont elles ont besoin. La presse écrite
est le média de la proximité et de la réflexion
à la fois, c'est sous ces deux angles qu'elle doit
être aidée et soutenue dans chacun de nos pays.
Ce nouveau souffle passe sans doute par la multiplication
des passerelles entre nos médias, nos formations,
de manière à ce que le parcours professionnel
d'un journaliste puisse aussi se dessiner entre plusieurs
pays différents, au Sud ou au Nord.
Les valeurs de la Francophonie sont celles de la philosophie
des Lumières, elles associent une réelle confiance
en l'humanité et la permanence d'un examen critique
et attentif des faits, contre toutes les illusions faciles
ou sécurisantes. A nous d'allier ce scepticisme pragmatique
à ce que Gramsci définissait comme "l'optimisme
de la volonté" : notre liberté d'hommes
reste de définir ensemble notre sort à venir
! Les médias sont au cur de ce travail. Et
les médias francophones ont pour tâche de défendre
notre place et nos convictions communes.
V. La responsabilité de la France
: créer une chaîne internationale.
C'est dans ce contexte qu'il faut replacer la volonté
fortement affirmée par le Président de la
République, Jacques Chirac, de créer une chaîne
d'information internationale française apte à
concurrencer sur les réseaux de diffusion internationaux
les chaînes d'information anglophones, CNN, Fox News,
BBC World, et les nouvelles chaînes arabophones, Al
Jazeera, Al Arabiyya, Abu Dhabi TV. Il s'agit pour la France
de prendre ses responsabilités et de contribuer directement
à la vitalité de l'expression médiatique
francophone.
On peut se féliciter que cette réflexion
soit aujourd'hui menée à plusieurs niveaux,
ministériel, parlementaire, d'abord, et à
l'invitation des pouvoirs publics, au sein des groupes audiovisuels
français. En effet, de la pluralité des projets
présentés et des analyses développées,
on commence à voir se dégager quelques idées
fortes qui sont de nature à accélérer
la mise en uvre de cette chaîne.
Le rapport d'étape rendu il y a quelques jours par
la mission d'information parlementaire sur ce sujet constitue
un pas décisif vers la création des structures
qui permettraient à des programmes d'information
français de mieux circuler dans le monde : on ne
peut que s'accorder avec l'idée forte qui consiste
à créer à la fois une agence d'images
puissante et une chaîne d'information en continu,
sur le modèle de CFI, et pourquoi pas au sein de
cette structure, dont le statut et l'organisation seraient
réformés pour lui donner plus d'indépendance.
A l'agence, le soin de rassembler l'ensemble des ressources
audiovisuelles disponibles à la fois à destination
de la chaîne d'information et en provenance de celle-ci,
afin que ce gisement d'images françaises puisse être
exploité par toutes les télévisions
du monde, comme l'est le gisement Reuters, aujourd'hui premier
fournisseur d'images internationales. Il sera très
important que cette agence noue des rapports étroits
avec les sources d'images francophones du sud, et qu'elle
puisse agir comme un catalyseur des échanges d'information
entre nos pays, afin de favoriser la visibilité de
chacun sur les réseaux mondiaux.
A la chaîne, le soin de produire en propre toutes
les images qui lui assureront une ligne éditoriale
différente de celle des autres chaînes d'information
internationales. La force de cette chaîne d'information
sera de pouvoir projeter ses propres équipes dans
le monde entier, afin de rendre compte de tout ce que les
autres chaînes internationales négligent :
en particulier l'Afrique, l'Amérique du Sud et l'Amérique
centrale, l'Europe de l'Est, l'Asie, l'Océanie
Une autre vision de la mondialisation est nécessaire,
plus ouverte, véritablement pluraliste, et ce sera
la vraie originalité de cette chaîne de proposer
cette vision radicalement inédite.
Qu'on ne s'y trompe pas, le succès de cette chaîne
ne se décrètera pas : il devra être
conquis, par une authentique qualité éditoriale
et richesse plus importante de la couverture mondiale proposée.
C'est un défi journalistique et diplomatique à
la fois : la France doit inventer un nouveau média
d'information cohérent avec les valeurs et les principes
qu'elle défend, en arrêtant la dispersion de
l'audiovisuel extérieur et en mettant en uvre
un projet professionnel ambitieux et
nécessairement
coûteux.
Non que cette chaîne doive être le porte-parole
du Quai d'Orsay : elle perdrait aussitôt toute crédibilité,
et la mission parlementaire insiste à juste titre
sur la nécessité d'en faire nommer le président,
en toute indépendance, par le Conseil supérieur
de l'audiovisuel. Mais elle doit refléter une approche,
une sensibilité, une culture française.
Notre combat commun pour la diversité culturelle,
au sein de la Francophonie, doit trouver un écho
dans une chaîne d'information d'un nouveau type, aussi
précise et pointue sur les événements
qui focalisent un moment l'attention du monde qu'ouverte
et attentive à la diversité des situations
historiques et politiques de toutes les régions du
monde.
Evidemment, une telle chaîne a un prix, je l'ai estimé
à près de 150 millions d'euros, - la moitié
du coût annuel de fonctionnement de BBC World, - somme
que l'on pourra réduire aux alentours de 100 millions,
grâce à l'ensemble des synergies et des apports
dégagés par les groupes audiovisuels publics,
au premier rang desquels, bien sûr, France Télévisions,
avec ses rédactions et ses bureaux à l'étranger,
et Radio France Internationale, rompue à la pratique
de l'information mondiale, qui a ses pièges et ses
exigences propres. Sans oublier les images apportées
par le Réseau France Outremer, avec son Agence Internationale
d'information audiovisuelle, l'AITV, et ses chaînes-pays
dispersées dans tous les océans, ni bien sûr
les apports qui seraient ceux de TV5 ou éventuellement
d'Arte-France.
Ainsi la France assumera-t-elle sa responsabilité,
en se donnant les moyens de replacer la Francophonie au
cur du jeu médiatique international, tout en
incitant d'autres pays francophones à contribuer
à ce combat commun.
Conclusion :
L'influence des médias sur la conception même
du monde qui s'échafaude aujourd'hui sous nos yeux
sera décisive : soit ils se feront les agents d'un
processus d'assimilation et de destruction des identités
diverses, en provoquant une forme d'unanimisme planétaire,
soit ils permettront à nos contemporains de mieux
comprendre et de mieux contrôler les évolutions
de nos sociétés en préservant la multiplicité
des regards et des manières de voir qui font aujourd'hui
leur richesse.
Parce que la Francophonie est d'abord un combat commun
pour la diversité et le dialogue des cultures, nous
avons la responsabilité de nous doter de médias
forts, capables de porter ce discours et ces valeurs originales,
et particulièrement nécessaires en ce début
du troisième millénaire. Dans cet esprit,
la future chaîne d'information française est
particulièrement attendue : elle devra non seulement
égaler en qualité et en couverture ses rivales
anglophones ou arabophones déjà bien implantées,
mais aussi inventer une nouvelle ambition éditoriale,
qui réponde aux valeurs de pluralisme et d'ouverture
que défend la Francophonie.
Est-il déjà trop tard ? Certainement pas.
Mais il est grand temps. En souhaitant que cette première
chaîne francophone d'information ouvre la voie à
plusieurs autres, conçues sur d'autres continents
! La Francophonie ne se décrète pas, elle
se prouve, elle se mérite.