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Paris, samedi 17 mai 2003

Assemblée générale de l'Alliance francophone

" L'engagement politique de la Francophonie
après le sommet de Beyrouth "

"Le rôle fondamental
de la communication et des médias"

Discours d'Hervé Bourges
président de l'Union internationale de la presse francophone (UPF)

 

Monsieur le Président,
Monsieur le Premier Ministre,
Messieurs les Ministres,
Messieurs les Ambassadeurs,
Messieurs les Représentants des Institutions internationales,
Chers amis,

Jamais la dimension politique de la Francophonie n'avait été aussi sensible, à l'échelon international. Et jamais il n'était apparu avec autant de force que la puissance des médias devenait une des composantes structurantes des rapports internationaux. Ces deux constats conduisent à une même évidence : pour exister dans ce siècle qui s'ouvre sous le signe d'une lutte mondiale contre "le terrorisme", tous nos pays ont besoin de renforcer leurs armes de rayonnement médiatique.

I. La Francophonie est notre atout commun

Dans cette perspective, la Francophonie est une chance trop peu exploitée, un atout que nous ne savons pas suffisamment employer. Ce n'est pas seulement l'atout de la France : c'est aussi l'atout de l'Afrique francophone, c'est aussi l'atout de tous les pays qui ont notre langue en partage.

Car une langue n'est pas seulement un véhicule pour la pensée : il n'est pas de pensée inexprimée, il n'est pas de pensée sans mot. Que nous le voulions ou non, la langue française, que nous partageons, avec toute sa diversité et toutes ses variantes régionales ou nationales, nous fournit aussi son appareil logique, ses cadres syntaxiques et lexicaux, toute une structure intellectuelle qui fait de nous, le plus souvent à notre insu, les héritiers de nombreuses générations de penseurs, de philosophes, d'hommes d'action ou de réflexion.

Une langue commune, c'est aussi une manière de penser le monde ensemble. Cela ne signifie pas que nous ayons à partager les mêmes opinions ou nécessairement les mêmes convictions : mais cela signifie que nous pouvons nous comprendre, que nous formulons nos idées, notre vision du monde et de l'homme, dans un même espace de pensée et d'expression. Dans le même tissu de références, qu'elles soient présentes ou oubliées, avec les mêmes mots, donc dans le même esprit.

Cet esprit que nous partageons, c'est aussi un corpus de valeurs communes. Ces valeurs sont les germes de nos engagements collectifs. Quelles que soient nos religions, nos appartenances politiques, nos racines généalogiques, nous sommes ensemble francophones, et ce lien est profond, puissant, durable, parce qu'il est au cœur de nos méthodes de pensée, à la racine de nos raisonnements. Nous pouvons bien nous dénigrer et nous combattre, nous ne cessons jamais de nous entendre. C'est cela, précisément, en propres termes, "l'alliance francophone".

La mondialisation des communications nous fait aujourd'hui découvrir cette fraternité linguistique avec d'autant plus de force que nous sommes quotidiennement confrontés à d'autres langues, à d'autres visions du monde, à d'autres logiques. Il y a des expressions qui semblent naturelles et évidentes en anglais, et qui nous semble ahurissantes, si nous les traduisons mot pour mot. Quel fossé entre notre mode de pensée et la tradition linguistique et intellectuelle qui marque profondément le monde chinois, ou le monde russe, par exemple !

Dès lors que le monde est un village, nous sommes confrontés à la dimension proprement politique de cette fraternité linguistique. Les idéologies et les volontés de puissance qui s'exercent aujourd'hui au sein de ce village planétaire ont chacune leur langue en même temps que leur logique. N'est-ce pas, avant toute autre considération historique et conjoncturelle, la véritable explication de l'unité de vue presque systématique qui s'exprime entre les Etats-Unis d'Amérique et la Grande-Bretagne ? Et le défaut d'une langue partagée est sans doute à l'inverse l'une des difficultés fondamentales qui subsistent sur la voie de l'unité européenne.

A l'inverse, la dimension politique de la Francophonie est une force pour chacun d'entre nous. Nous n'en avons pas suffisamment conscience et nous n'en faisons pas suffisamment usage. Pour des motifs divers et qui ne sont pas tous injustifiés : mauvaise conscience de l'ancienne puissance coloniale, volonté d'éloignement légitime de pays qui doivent la maîtrise du français à une situation révolue de dépendance politique…

Regardons notre passé commun en face : c'est le passé. Ce qui compte à présent, ce sont les atouts qu'il nous lègue. Au premier rang de ces atouts, il y a notre langue, qui n'est plus la langue pure du Val de Loire, mais la langue multiple, prolifique, rajeunie, que nous élaborons ensemble, fort de nos traditions, de nos héritages, de nos tempéraments respectifs.

II. La Francophonie, c'est la confiance dans la diversité

Notre communauté est d'abord et avant tout la réussite d'un formidable métissage entre langue et histoire, langue et mémoire, langue et héritage. Chacun construit ce métissage en fonction de ses racines propres. Et le tissu est à chaque fois différent, dans ses rythmes, ses sonorités, ses significations.

La richesse de la Francophonie tient à sa confiance dans cette diversité interne qui fait sa force, qui fait notre force. En matière audiovisuelle comme dans tous les domaines, la Francophonie est un projet commun que nous devons mener à bien, et où chacun a son chemin à suivre, et doit suivre son propre chemin, pour la réussite de la construction collective. Ne cherchons pas à simplifier : nous serons d'autant plus forts que nous accueillerons mieux la diversité et les différences.

La force de la Francophonie, c'est d'être plurielle et intégratrice. De ne pas procéder par assimilation mais de mettre une langue commune, le français, au service de cultures et d'esthétiques diverses.

C'est pourquoi combattre pour l'usage du français, ce n'est pas combattre contre les autres langues. C'est défendre aussi toutes les autres langues, avec ce qu'elles portent d'humanité singulière, d'outils de pensée qui manquent à notre vocabulaire et à notre grammaire, de moyens d'appréhension du monde qui permettent de compléter notre propre regard et notre propre réflexion.

Or cette conviction que la diversité est source de richesse et que c'est dans la confrontation des différences que naît la nouveauté et le progrès de l'humanité, cette conviction essentielle qu'il faut préserver la pluralité des identités et des traditions intellectuelles pour qu'elles puissent continuer de féconder dans l'avenir notre terreau planétaire, c'est aujourd'hui une conviction politique, au sens le plus fort du terme, à l'échelon international.

Car le monde contemporain est la proie d'une dynamique linguistique assimilatrice très puissante, centrée sur les Etats-Unis d'Amérique, qui emprunte tous les canaux culturels, économiques, technologiques, pour faire triompher l'idée de la prédominance future d'un seul mode d'expression, accompagnant une idéologie apparemment partout victorieuse.

Mais face à cette dynamique assimilatrice qui joue pleinement au niveau des Etats et des économies, on voit actuellement émerger, avec de plus en plus de virulence, malgré les dénégations officielles, une autre force, moins bien organisée, moins cohérente, moins structurée, où se retrouvent plusieurs modes de contestation des principes hégémoniques.

On assiste par exemple : à une remise en cause des dysfonctionnements d'un libéralisme économique mal régulé ; à une volonté de protection d'un environnement que mettent en danger des comportements trop peu soucieux des contraintes écologiques et un mode de développement aveugle aux besoins et aux limites fixées par la nature ; on voit poindre enfin des interrogations qui portent sur la légitimité même d'un système international dont la clef de voûte est le Conseil de Sécurité des Nations-Unies, structure étroite où de nombreuses régions du monde, et même plusieurs grandes puissances, ne se sentent pas pleinement représentées.

Ces revendications ou ces expressions sont de plus en plus spectaculaires en marge de chaque grande réunion internationale, depuis plusieurs années. La guerre dont l'Irak vient d'être le théâtre a également suscité des contestations populaires extrêmement fortes, partout dans le monde.

La Francophonie a été, on l'a bien vu à Beyrouth, unie dans la réprobation qu'elle exprimait face à une intervention qui ne se faisait pas dans le cadre de l'ONU. Il ne s'agissait à aucun moment de défendre un régime dictatorial ou un chef d'Etat tyrannique dont les méthodes étaient connues et réprouvées. Il s'agissait de défendre des principes d'organisation du monde qui respectent la souveraineté des nations tout en les soumettant également au respect des décisions collectives de l'Organisation des Nations Unies.

Contre la prédominance d'une seule logique et d'une seule vision du monde, la Francophonie a prouvé qu'elle était tout entière unie dans la défense d'une diversité culturelle, linguistique, mais aussi politique de notre village planétaire. La défense de la diversité est donc bien une réponse politique à une dynamique assimilatrice et hégémonique puissante.

III. Les médias, premier vecteur de diversité ou d'assimilation

Dans ce monde nouveau qui se constitue autour d'événements et d'émotions de portée et de retentissement planétaires, le rôle des médias est fondamental. Il est fondamental à plusieurs titres : d'abord parce que ce sont eux qui font circuler l'information et, à travers elle, qui propagent les éléments constitutifs d'un inconscient collectif mondial, dont on peut penser qu'il est encore irréfléchi, non calculé, non prédéterminé.

La société médiatique planétaire constitue une opinion publique universelle, traversée de courants contraires, naturellement, et aussi volatile que l'opinion publique que nous connaissions jusque là dans chacun de nos pays. Cette opinion est plus difficile à manipuler, et il est plus difficile de la déterminer. D'une part, elle peut nourrir des mouvements généreux et nobles : c'est le cas lorsqu'une mobilisation morale internationale remet en cause une condamnation à mort pour adultère prononcée, dans un Etat du Nord du Nigeria, par un tribunal religieux, c'est aussi le cas lorsque des élans de solidarité naissent pour juguler une famine ou secourir les victimes d'une catastrophe naturelle.

Nous devons toutefois nous garder d'un fonctionnement purement spectaculaire et passionnel de cette nouvelle société médiatique planétaire. Car le spectaculaire, l'émotionnel, la passion, même généreuse, sont les premiers ennemis de la raison et du droit.

La première vocation des médias, quels qu'ils soient, est d'informer et d'expliquer. D'aider chacun à donner du sens aux événements qu'il vit et à l'époque qu'il traverse.

Certes, la compassion est un élément important de la vie sociale, et donc également de la vie internationale dans une société globalisée. Mais elle doit être accompagnée par la réflexion et la raison. A quoi doivent le plus servir les médias ? Certainement pas à rejouer des dramaturgies mortelles puisées dans l'actualité du terrorisme ou des guerres qu'il justifie. Les médias doivent nous permettre d'en trouver la clef. Nous aider à comprendre les rapports de force en jeu. C'est d'ailleurs au sein même des journalistes américains qu'apparaît aujourd'hui une critique très vive de la conception de l'information mise en œuvre par des chaînes de télévision comme Fox News, ou dans une moindre mesure CNN. Et l'on remarque à l'inverse l'engouement dont bénéficie aujourd'hui aux Etats-Unis une chaîne comme Euronews, exemplaire dans son traitement entièrement neutre et professionnel du conflit irakien.

On assiste de plus en plus à une rébellion contre ce qui apparaît comme une uniformisation mondiale de l'information. Le monde arabe a su engager depuis plusieurs années le développement de nouveaux médias internationaux capables de se soustraire à l'influence hégémonique des images anglophones. On en a d'ailleurs vu les effets avant, pendant et après le conflit irakien, qui a été étonnamment mieux "couvert" que l'intervention au Koweït dix ans auparavant.

Il est donc indispensable que des initiatives apparaissent pour doter la Francophonie de chaînes de télévision puissantes capables de consolider la diversité médiatique, en offrant une vision différente des événements mondiaux.

IV. Donner une nouvelle ambition aux médias francophones.

La réalité d'aujourd'hui, c'est que près de 80% du Web mondial est anglophone. La réalité, c'est que l'essentiel du trafic e-mail mondial transite par les Etats-Unis, Floride ou Californie… La réalité, c'est que le français ne concerne que 5 à 10 % des échanges et des informations disponibles sur le réseau. Ces chiffres valent ce qu'ils valent, ils sont sans doute approximatifs, grossiers. Il offrent des ordres de grandeur crédibles.

Et si l'on s'intéresse à la provenance de l'essentiel de l'information qui circule sur les sites d'information, il est clair que l'on observe une focalisation unique. Comment en irait-il autrement ? Certes, la Chine annonce un décollage très rapide de son nombre d'internautes, mais la clôture de la culture chinoise ne lui permet pas de juguler la déferlante d'informations anglo-saxonnes. Certes, la France s'attache à développer aussi vite que possible les accès haut-débit, mais le retard pris sur les Etats-Unis et l'Angleterre est déjà considérable. La Belgique est dans le même cas.

Il est vrai que, dans la Francophonie, le Canada et la Suisse font plutôt meilleure figure… Mais le Canada est minoritairement francophone et il est entièrement exposé au formatage de l'information en provenance des Etats-Unis. Face à ces deux pays privilégiés, l'ensemble formé par les pays francophones du Sud connaît une situation contrastée mais guère brillante : certes, l'usage d'Internet est en hausse rapide au Maghreb et dans quelques pays d'Afrique noire, tels le Sénégal, le Mali ou le Cameroun. Mais il est encore dramatiquement sous-utilisé au Gabon ou au Congo. Une initiative comme celle du quotidien panafricain afrik.com reste singulière et isolée. Tout comme l'est, malgré la qualité de son travail, l'agence PANA. Du coup l'Afrique et le Monde arabe se retrouvent en position de consommer l'information mondiale sans pouvoir la produire.

L'erreur serait de croire que les mirages miraculeux d'Internet dissipés, il ne reste plus rien. La société de l'information existe, mais elle demande à être régulée, aménagée, démocratiquement construite à un niveau international. La mondialisation dont nous sommes aujourd'hui appelés à dessiner collectivement les contours doit s'appuyer sur des principes réellement solides : ceux d'une équité dans les échanges de biens, de richesses et d'informations.

Ces disparités dans l'usage et la production de l'information existent de la même manière pour l'audiovisuel, où la distribution numérique, à bas prix, de chaînes de télévision anglophones diffusées par satellite fait vaciller en Afrique et au Maghreb l'édifice de la Francophonie audiovisuelle, symbolisée par TV5 et CFI. Il faut réfléchir aujourd'hui à une véritable relance du développement médiatique des pays francophones du Sud, celle que nous avons appelée de nos vœux dans les recommandations qui concluaient les Assises de l'Union internationale de la Presse francophone, réunies à Beyrouth en 2001.

Nous le savons par expérience, les médias, et en premier lieu les médias audiovisuels, peuvent aussi servir au renforcement des identités et à une décrispation des rapports entre les nations par une meilleure connaissance mutuelle. Il faut donc repenser l'action francophone en articulant un effort spécifique et sensible en faveur du développement médiatique.

C'est ce que promeuvent des réseaux francophones comme la CTF, Communauté des Télévisions Francophones, surtout ouverte aux télévisions du Nord, ou le CIRTEF, Conseil International des Radios Télévisions de Langue Française dont les efforts se croisent avec ceux d'organismes comme la COPEAM, Conférence Permanente de l'Audiovisuel Méditerranéen.

Toutes ces structures ont un grand mérite : elles fédèrent des initiatives collectives, qu'il s'agisse de production, de diffusion, de développement, et elles favorisent les échanges entre nos images. L'Union internationale de la Presse Francophone se félicite en particulier de la mise en commun de banques d'images qui permettent désormais aux télévisions du Nord et du Sud d'avoir accès à une information internationale plus métissée… Même s'il ne faut pas se voiler la face, ces réseaux sont encore surtout alimentés par les images du Nord.

L'Agence Internationale de la Francophonie contribue de manière décisive, pour sa part, à aider les processus de formation et à accompagner les médias du Sud. Plusieurs projets s'appuient sur des organismes de formation, comme l'Ecole supérieur de journalisme de Lille, et j'étais moi-même, dans ce cadre, à Madagascar, il y a quelques jours.

Pourtant, dans tous les pays francophones la presse écrite, qui représente un élément essentiel de la vitalité démocratique, est actuellement à la recherche d'un nouveau souffle. Il est extrêmement important qu'elle trouve cet élan et puisse continuer à structurer les débats politiques en donnant aux actualités et aux créations nationales la publicité dont elles ont besoin. La presse écrite est le média de la proximité et de la réflexion à la fois, c'est sous ces deux angles qu'elle doit être aidée et soutenue dans chacun de nos pays.

Ce nouveau souffle passe sans doute par la multiplication des passerelles entre nos médias, nos formations, de manière à ce que le parcours professionnel d'un journaliste puisse aussi se dessiner entre plusieurs pays différents, au Sud ou au Nord.

Les valeurs de la Francophonie sont celles de la philosophie des Lumières, elles associent une réelle confiance en l'humanité et la permanence d'un examen critique et attentif des faits, contre toutes les illusions faciles ou sécurisantes. A nous d'allier ce scepticisme pragmatique à ce que Gramsci définissait comme "l'optimisme de la volonté" : notre liberté d'hommes reste de définir ensemble notre sort à venir ! Les médias sont au cœur de ce travail. Et les médias francophones ont pour tâche de défendre notre place et nos convictions communes.

V. La responsabilité de la France : créer une chaîne internationale.

C'est dans ce contexte qu'il faut replacer la volonté fortement affirmée par le Président de la République, Jacques Chirac, de créer une chaîne d'information internationale française apte à concurrencer sur les réseaux de diffusion internationaux les chaînes d'information anglophones, CNN, Fox News, BBC World, et les nouvelles chaînes arabophones, Al Jazeera, Al Arabiyya, Abu Dhabi TV. Il s'agit pour la France de prendre ses responsabilités et de contribuer directement à la vitalité de l'expression médiatique francophone.

On peut se féliciter que cette réflexion soit aujourd'hui menée à plusieurs niveaux, ministériel, parlementaire, d'abord, et à l'invitation des pouvoirs publics, au sein des groupes audiovisuels français. En effet, de la pluralité des projets présentés et des analyses développées, on commence à voir se dégager quelques idées fortes qui sont de nature à accélérer la mise en œuvre de cette chaîne.

Le rapport d'étape rendu il y a quelques jours par la mission d'information parlementaire sur ce sujet constitue un pas décisif vers la création des structures qui permettraient à des programmes d'information français de mieux circuler dans le monde : on ne peut que s'accorder avec l'idée forte qui consiste à créer à la fois une agence d'images puissante et une chaîne d'information en continu, sur le modèle de CFI, et pourquoi pas au sein de cette structure, dont le statut et l'organisation seraient réformés pour lui donner plus d'indépendance.

A l'agence, le soin de rassembler l'ensemble des ressources audiovisuelles disponibles à la fois à destination de la chaîne d'information et en provenance de celle-ci, afin que ce gisement d'images françaises puisse être exploité par toutes les télévisions du monde, comme l'est le gisement Reuters, aujourd'hui premier fournisseur d'images internationales. Il sera très important que cette agence noue des rapports étroits avec les sources d'images francophones du sud, et qu'elle puisse agir comme un catalyseur des échanges d'information entre nos pays, afin de favoriser la visibilité de chacun sur les réseaux mondiaux.

A la chaîne, le soin de produire en propre toutes les images qui lui assureront une ligne éditoriale différente de celle des autres chaînes d'information internationales. La force de cette chaîne d'information sera de pouvoir projeter ses propres équipes dans le monde entier, afin de rendre compte de tout ce que les autres chaînes internationales négligent : en particulier l'Afrique, l'Amérique du Sud et l'Amérique centrale, l'Europe de l'Est, l'Asie, l'Océanie… Une autre vision de la mondialisation est nécessaire, plus ouverte, véritablement pluraliste, et ce sera la vraie originalité de cette chaîne de proposer cette vision radicalement inédite.

Qu'on ne s'y trompe pas, le succès de cette chaîne ne se décrètera pas : il devra être conquis, par une authentique qualité éditoriale et richesse plus importante de la couverture mondiale proposée. C'est un défi journalistique et diplomatique à la fois : la France doit inventer un nouveau média d'information cohérent avec les valeurs et les principes qu'elle défend, en arrêtant la dispersion de l'audiovisuel extérieur et en mettant en œuvre un projet professionnel ambitieux et … nécessairement coûteux.

Non que cette chaîne doive être le porte-parole du Quai d'Orsay : elle perdrait aussitôt toute crédibilité, et la mission parlementaire insiste à juste titre sur la nécessité d'en faire nommer le président, en toute indépendance, par le Conseil supérieur de l'audiovisuel. Mais elle doit refléter une approche, une sensibilité, une culture française.

Notre combat commun pour la diversité culturelle, au sein de la Francophonie, doit trouver un écho dans une chaîne d'information d'un nouveau type, aussi précise et pointue sur les événements qui focalisent un moment l'attention du monde qu'ouverte et attentive à la diversité des situations historiques et politiques de toutes les régions du monde.

Evidemment, une telle chaîne a un prix, je l'ai estimé à près de 150 millions d'euros, - la moitié du coût annuel de fonctionnement de BBC World, - somme que l'on pourra réduire aux alentours de 100 millions, grâce à l'ensemble des synergies et des apports dégagés par les groupes audiovisuels publics, au premier rang desquels, bien sûr, France Télévisions, avec ses rédactions et ses bureaux à l'étranger, et Radio France Internationale, rompue à la pratique de l'information mondiale, qui a ses pièges et ses exigences propres. Sans oublier les images apportées par le Réseau France Outremer, avec son Agence Internationale d'information audiovisuelle, l'AITV, et ses chaînes-pays dispersées dans tous les océans, ni bien sûr les apports qui seraient ceux de TV5 ou éventuellement d'Arte-France.

Ainsi la France assumera-t-elle sa responsabilité, en se donnant les moyens de replacer la Francophonie au cœur du jeu médiatique international, tout en incitant d'autres pays francophones à contribuer à ce combat commun.

Conclusion :

L'influence des médias sur la conception même du monde qui s'échafaude aujourd'hui sous nos yeux sera décisive : soit ils se feront les agents d'un processus d'assimilation et de destruction des identités diverses, en provoquant une forme d'unanimisme planétaire, soit ils permettront à nos contemporains de mieux comprendre et de mieux contrôler les évolutions de nos sociétés en préservant la multiplicité des regards et des manières de voir qui font aujourd'hui leur richesse.

Parce que la Francophonie est d'abord un combat commun pour la diversité et le dialogue des cultures, nous avons la responsabilité de nous doter de médias forts, capables de porter ce discours et ces valeurs originales, et particulièrement nécessaires en ce début du troisième millénaire. Dans cet esprit, la future chaîne d'information française est particulièrement attendue : elle devra non seulement égaler en qualité et en couverture ses rivales anglophones ou arabophones déjà bien implantées, mais aussi inventer une nouvelle ambition éditoriale, qui réponde aux valeurs de pluralisme et d'ouverture que défend la Francophonie.

Est-il déjà trop tard ? Certainement pas. Mais il est grand temps. En souhaitant que cette première chaîne francophone d'information ouvre la voie à plusieurs autres, conçues sur d'autres continents ! La Francophonie ne se décrète pas, elle se prouve, elle se mérite.

Hervé Bourges
président international de l'UPF
Paris, 17 mai 2003