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Séance
d'ouverture. Discours de M. Hervé Bourges
Président
de l'Union internationale de la Presse Francophone
Ancien président du conseil supérieur
de l'audiovisuel,
et des chaînes publiques RFI, TF1, France 2, France
3 et Canal Horizons.
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Je tiens d'abord à remercier l'Agence
intergouvernementale de la Francophonie de me donner ainsi
l'occasion de reprendre avec vous la réflexion que
j'ai engagée, voici près de quarante ans, lorsque
je me suis trouvé chargé de mettre sur pied,
en particulier au Cameroun, mais en fait pour un ensemble
plus large de pays africains, des formations au journalisme.
Le rôle de l'information, qui était
déjà prépondérant dans la vie
sociale et politique des pays avancés, dans les années
1970, était plus décisif encore dans les pays
du Sud. L'information catalyse, amplifie, répercute,
mobilise, mais aussi elle explique, elle classe, elle simplifie
et justifie. Elle est au centre de tout processus de transformation
sociale.
Lorsque les pays africains ont conquis leur
indépendance, ils se trouvèrent placés
devant la nécessité d'inventer, chacun pour
ses besoins propres, les outils d'expression et de réflexion
sociale qui pourraient leur permettre un authentique fonctionnement
politique, économique, démocratique. C'est à
cette tâche que j'ai moi-même contribué
avec la fondation de l'Ecole supérieure interétatique
de Journalisme de Yaoundé, aujourd'hui l'ESSTIC, les
Sciences et Techniques de l'Information et de la Communication
complétant désormais la seule discipline journalistique
à laquelle nous devions alors nous consacrer de manière
prioritaire.
I. La légitimité
d'une intervention active de l'Etat dès l'origine
Le premier outil d'information et de communication
qu'il apparaissait alors indispensable de développer,
était évidemment la presse écrite. Une
presse écrite digne de celle des anciennes métropoles.
L'implication directe des Etats, dans cette
entreprise, fut indispensable. Au-delà de notre volonté
de former immédiatement de bons professionnels des
médias, des esprits indépendants et compétents
capables de faire preuve à la fois d'acuité
et de responsabilité, de justesse de vue et de mesure
dans l'expression, nous savions que ces journalistes de la
première génération de la presse africaine
authentique auraient un rôle tout à fait particulier
dans la construction de leurs nouveaux Etats.
Les journalistes africains des premiers médias
publics qui naquirent au soleil des indépendances furent
aussi des "agents du développement" de l'Afrique,
conscients de leur fonction supplémentaire dans l'accession
du continent à une prise de conscience de ses identités
historiques et culturelles. On n'édite pas impunément
un nouveau journal, dans un pays qui n'a connu que ceux de
la métropole ou les journaux des colons. Ce journalisme
doit inventer, en même temps qu'il défriche les
techniques de la profession, sa déontologie, ses règles,
une manière originale de toucher le public, en adéquation
avec ses attentes particulières et ses besoins.
Ce que nous attendions collectivement de cette première
génération de journalistes africains, une fois
qu'ils seraient lancés dans le monde du travail, je
l'ai dit en 1972 à Yaoundé lors d'une conférence
intitulée "pour une conception africaine de l'information"
: "Parce qu'aucun développement n'est possible
sans la participation effective des masses, que cette participation
ne peut s'obtenir que par les relais des moyens d'information,
on peut considérer que l'information en Afrique doit
assumer trois types de fonctions : sociale, politique et éducative".
Vous me pardonnerez de me citer moi-même
à trente ans de distance : il s'agit d'illustrer pratiquement
l'attitude qui a été la nôtre, ensemble,
lorsque que nous avons travaillé à ce que j'appellerais
volontiers "les premiers médias" de l'Afrique
indépendante.
On mesure l'ampleur de la tâche que se
voyaient assigner les jeunes journalistes : ils devaient devenir
les acteurs du développement de leurs pays, établir
prudemment les bases d'une expression démocratique
au sein des nouvelles structures sociales qui se mettaient
en place, influencées par les idéologies du
temps, développer en même temps et surtout une
opinion publique
Dans des pays auxquels leurs articles
contribuaient, dans le même temps, à forger une
identité voire à assurer une cohérence
territoriale, culturelle et humaine.
A nos yeux les journalistes africains devaient
être formés à la prise de décision,
et à l'exercice direct des responsabilités :
professionnellement aptes à appréhender et à
décrypter des situations historiques ou politiques
compliquées par les héritages ethniques et les
réalités du sous-développement, nous
voulions nos jeunes confrères capables de s'engager
pour faire évoluer les contextes politiques et sociaux
où ils se trouvaient, sans pour autant y laisser, ni
leur âme, ni leur vie.
A chaque époque sa phraséologie
: "agent du développement", est-ce une bonne
définition pour un journaliste ? Je souligne qu'il
y a trente ans, le développement était, dans
tous les esprits, le moteur indispensable de la réussite
économique et sociale des nouveaux Etats indépendants.
Aujourd'hui nous savons que la démocratie, la liberté
des marchés et la défense de l'exception culturelle
sont aussi indispensables que les grands chantiers, les plans
quinquennaux et le protectionnisme douanier
François Mitterrand, lors de son discours
fameux prononcé lors du Sommet des chefs d'Etat de
France et d'Afrique organisé à La Baule, le
20 juin 1990, liait intrinsèquement le développement
et la démocratie.
De fait les travaux des historiens, des philosophes
et des sociologues convergent de plus en plus pour lui donner
raison, en liant les mécanismes propres au développement
économique avec la capacité pour un peuple à
réclamer sa part du développement et des richesses
d'un pays, c'est-à-dire avec les outils de revendication
politique et médiatique que seule autorise la démocratie.
J'ai tendance à penser que cet ensemble
de réflexions doit nous amener à conforter d'urgence
le rôle d'une presse indépendante et pluraliste
en Afrique.
Je voudrais si vous le permettez évoquer
une grande figure de ces années-là, pour ce
qu'il a pu apporter au journalisme africain, et aussi plus
simplement parce qu'il était un ami. J'ai connu Henri
Bandolo en 1968, deux ans avant la création de l'école
de Yaoundé, au moment où j'avais entrepris un
travail de recensement des besoins en formation des pays africains.
Henri Bandolo avait été formé
à l'Office de Coopération Radiophonique (OCORA)
et était diplômé de l'Institut Français
de Presse. Il a d'abord été un homme de radio,
animant une émission hebdomadaire, " Dominique
", dans laquelle il parlait sans ambages de la société
camerounaise, de ses travers, de ses responsables politiques
ou administratifs, de leurs incompétences le cas échéant
Il fut parfois l'objet de tentatives d'intimidation, mais
comment capturer l'intelligence, quand elle captive elle-même
un auditoire très large, dans son pays et au-delà
de ses frontières ?
Dans les années 90, Henri Bandolo devint
ministre de la Culture et de l'Information, apportant dans
ce nouveau rôle, directement politique cette fois, le
même amour de la culture et du travail bien fait, s'attachant
à développer la presse, à éveiller
de nouveaux talents au service du journalisme.
Enfin Henri Bandolo fut aussi, retrouvant ses
premières amours et retrouvant véritablement
le métier, le directeur de la rédaction de Cameroon
Tribune, c'est-à-dire le prédécesseur
de Madame Marie-Claire Nnana, qui est parmi nous ici. C'est
dans Cameroon Tribune que j'ai moi-même écrit,
au lendemain de sa mort prématurée, le 16 juillet
1997, "qu'il était sans doute le meilleur professionnel
d'Afrique".
De ce parcours, il ressort que la fonction qui
est la vôtre n'est pas une fonction comme une autre.
La responsabilité d'un journal quotidien qui, au fil
des années, incarne une nation, est une responsabilité
tout à fait singulière : finalement il n'existe
pas de fonction équivalente dans la presse écrite
des pays développés, il n'existe pas en France
de poste de responsabilité, dans la presse écrite,
sur lequel pèse un tel poids.
Même le directeur de la rédaction
ou de la publication du Monde n'a pas une telle responsabilité
dans le système de la communication en France. Parce
que Le Monde n'appartient pas à l'Etat, et qu'un
article sensible du Monde n'aura pas été
relu par les autorités publiques avant sa publication,
qu'il ne sera donc pas considéré par le lecteur
comme une version "autorisée", mais comme
un bon article de journaliste indépendant, susceptible
d'être contredit, ou rejeté, ou de contrarier
l'Etat. La situation serait différente, bien entendu,
si Le Monde était propriété de
l'Etat.
Dès lors vous vous trouvez les uns et
les autres, même si vos situations sont diverses selon
les pays, dans une situation professionnelle et institutionnelle
originale, qui ne peut pas s'expliquer aisément hors
du cadre médiatique africain, et sur laquelle nous
devons essayer de réfléchir en utilisant des
outils originaux.
A commencer par une mise en perspective des évolutions
historiques qui ont modifié le paysage global dans
lequel la presse écrite publique s'insère aujourd'hui.
II. L'explosion des paysages médiatiques
africains
Depuis le début des années 1990
la presse africaine a connu de profondes transformations.
Jusqu'à cette date en effet le monopole de l'information
politique par les Etats était la norme dans la plupart
des pays de l'Afrique subsaharienne. Mais plusieurs phénomènes
sont venus remettre en cause cet état de fait : l'apparition
d'une presse privée indépendante dans de nombreux
pays africains, l'explosion des radios, et dans ce domaine
le Mali fut indéniablement précurseur avec l'envol
des radios rurales, et enfin le difficile accouchement d'un
pluralisme audiovisuel.
Je commencerai par le premier phénomène
auquel nous sommes tous sensibles : l'apparition d'une presse
privée, plus ou moins dérégulée,
souvent virulente à l'égard des pouvoirs en
place, qu'il s'agisse de presse satirique ou de presse politique.
Lorsque La Gazette du Golfe paraît
au Bénin en 1988 par exemple, c'est avec l'ambition
de contester la législation en place et de faire éclater
le monopole de l'information
Ce surgissement du pluralisme
dans la presse écrite ne peut pas être séparé
du cheminement du pays vers l'alternance politique pacifique.
C'est de la même manière qu'au Mali, à
Madagascar, au Congo-Brazzaville, mais aussi au Sénégal,
bien entendu, l'existence d'une presse plurielle et indépendante
a accompagné des processus d'alternance politique qui
furent soit rigoureusement démocratiques,
soit vigoureusement démocratiques, comme
on pourrait dire dans les cas où le succès des
urnes dû être confirmé par la pression
de la rue.
On pourrait presque dire que dans la tenue des
conférences nationales ou des mutations politiques
allant dans le sens d'une acceptation du pluralisme et de
l'alternance, l'existence d'une presse plurielle a joué
un rôle plus grand que les grands journaux "de
service public" hérités des Indépendances,
et qui étaient indissolublement liés, jusqu'au
dernier moment, avec les partis ou les mouvements historiquement
au pouvoir...
Le pluralisme de la presse est venu de l'élargissement
du nombre de journaux plus que d'une ouverture croissante
des journaux historiques. Et j'ajoute que la liberté
de la presse fut souvent un mouvement qui se prouvait en marchant,
plus qu'il n'était organisé.
Si l'on voulait souligner quelques étapes
importantes, il faudrait sans doute mentionner le séminaire
de Windhoek fin avril 1991, organisé sous l'égide
de l'ONU et de l'UNESCO, et dont la déclaration finale
sonnait comme une proclamation auto-affirmée de la
liberté de la presse sur le continent africain.
C'est à la fin du mois de décembre
1991 qu'ont été organisées les journées
nationales de l'information et de la communication au Mali,
après les événements qui mirent fin au
pouvoir de Moussa Traoré. Les responsables de l'Union
des journalistes ouest-africains, des éditeurs de presse,
des représentants des syndicats et des associations
de journalistes se retrouvèrent à Bamako pour
esquisser ce que pourrait être un cadre législatif
adapté à la presse malienne.
Il n'est pas indifférent que l'un des
directeurs de la coopérative d'éditions Jamana
ait été l'universitaire Alpha Oumar Konaré,
qui serait bientôt le Président du Mali, et qui
est aujourd'hui Président de la Commission de l'Union
Africaine.
Un an plus tard, le 24 décembre 1992
exactement, le Mali adoptait une nouvelle législation
sur la communication portant sur le régime de la
presse, les délits de presse, et créant en particulier
le Conseil supérieur de la communication, organe
de régulation indépendant, qui venait rejoindre,
dans le système d'organisation malien du journalisme,
la Commission de la carte créée peu avant
par décret. Ce qui a été mis en place
à cette date au Mali, c'est un cadre juridique moderne
permettant d'encadrer et de favoriser à la fois le
développement des médias.
On comprend bien comment le Mali a pu enregistrer
la naissance de 143 titres entre 1991 et 1996
Mais aussi
comment la plupart d'entre eux disparurent après quelques
numéros...
L'exubérance de la presse écrite
privée dont la floraison date des années 1990-1992
dans la plupart des pays francophones du continent, s'est
immédiatement traduite par une remise en question des
gouvernants, la dénonciation permanente de scandales
réels ou supposés, d'incompétences, réelles
ou exagérées, mettant en uvre une critique
à la fois unilatérale et peu vérifiée
de toutes les autorités.
Nous connaissons tous, dans tous les pays d'Afrique,
des titres dont la virulence, le manque de déontologie
journalistique, la confusion systématique entre vie
privée et affaires publiques, caractérisent
une certaine légèreté dans le traitement
de l'information, plutôt qu'une véritable volonté
de contribuer à un bon fonctionnement des institutions
de la société.
Ce sont ces indéniables dérives
professionnelles qui sont parfois à l'origine de regrettables
régressions dans la liberté de la presse, et
ce sont les débordements de certains titres de la presse
écrite indépendante qui expliquent les réticences
qui existent aujourd'hui encore, dans de nombreux pays, de
la part des gouvernants, quels qu'ils soient, à accepter
l'ouverture du monde de la radio et de la télévision
au secteur privé et au pluralisme des médias.
L'autre dérive que l'on observe est la
trop forte interdépendance entre journaux et partis
politiques : ce que la jeune presse de la révolution
française avait également connu, dès
lors que la barrière de la censure s'était levée,
c'était l'identification entre les partis politiques
et les journaux qui en exprimaient les vues, les grands orateurs
politiques se retrouvant également directeurs de journaux
: ainsi le montagnard Marat pour "L'Ami du Peuple"
ou le girondin Brissot pour "Le patriote français",
ainsi également de Camille Desmoulins, Mirabeau, Hébert
Cette manière de placer toute une sensibilité
sous l'inspiration d'un journal a des conséquences
lourdes : elle peut aggraver les tensions, fanatiser les discours,
fragiliser un authentique fonctionnement politique collectif
en radicalisant les antagonismes. Le journalisme ne peut et
doit pas devenir le lieu de la surenchère politicienne,
et le bon journalisme ne peut pas être trop unilatéral
ni partisan.
Défendre la liberté de penser,
et la liberté d'informer, c'est aussi la défendre
contre ses déviations, que sont l'esprit de chapelle,
la tentation de faire de la presse un moyen de pression ou
d'intimidation, l'usage de la désinformation ou de
la manipulation.
A l'inverse, il faut remarquer aussi que dans
plusieurs pays africains, au Sénégal, en Afrique
du Sud, en Algérie, au Kenya, la presse indépendante
contribue au débat politique, accompagne les processus
électoraux et empêche tout détournement
de leur issue, dénonce les abus contraires au droit,
en particulier aux droits d'homme, quand il s'en produit,
contribuant à moraliser les activités des Etats
en plaçant sous les projecteurs de la presse les errements
éventuels des détenteurs du pouvoir. Cela tient
à l'existence de groupes privés qui ont réussi,
le plus souvent en s'appuyant sur plusieurs médias
complémentaires, à conquérir leur place
sur le marché. Comme le groupe Sud Communication au
Sénégal, né en 1986, peu après
le quotidien Wal Fadjri, qui paraît depuis 1984.
Je voudrais également souligner l'existence de nombreux
quotidiens algériens privés en arabe et en français
qui font de cette presse, sans doute la plus variée,
la plus vivante et la plus libre du continent africain.
Enfin je ne veux pas terminer ce panorama de
l'évolution de la presse sans mentionner la place singulière
qu'occupent, dans plusieurs pays africains francophones, les
journaux satiriques. C'est dès 1977 que naît
au Sénégal Le Politicien, dirigé
par Mame Less Dia, que viendra concurrencer à partir
de 1988 Le Cafard Libéré, ouvertement
anti-Diouf dans les joutes électorales de l'époque...
Indéniablement fils naturel du Canard Enchaîné
français, Le Cafard Libéré pratique
un journalisme satirique de qualité, mêlant français
et wolof, textes et caricatures
Mon ami René Dossa, qui fut le président
de la Haute Autorité de l'Audiovisuel et de la Communication
du Bénin, et qui est un sage du journalisme africain,
remarquait en 1998, lors d'une visite au Gabon que "la
satire est très difficile et très dangereuse
dans le monde de la presse. Pour un rien, les hommes politiques
n'hésitent pas à traîner les journalistes
de cette presse devant les tribunaux." Et l'indépendance
relative des tribunaux vis-à-vis des pouvoirs politiques
et administratifs fait le reste : au Niger, le Canardo,
interdit, renaîtra sous les traits du Canard Libéré
Nous connaissons tous les déboires de
La Griffe gabonaise, et le fondateur du Lynx
de Guinée Conakry, Souleymane Diallo a donné
un récit circonstancié de ses difficultés
dans un numéro spécial des Cahiers du Journalisme,
édités par l'Ecole supérieure de Journalisme
de Lille à l'automne 2001. Il faut noter que dans un
paysage de presse écrite souvent sinistré, les
journaux satiriques se vendent plutôt bien : Le Lynx
tire à 5000 exemplaires, ce qui est respectable,
et Le Journal du Jeudi, au Burkina Faso, revendique
des tirages de 15 000
La Griffe, avant son ultime
interdiction, tirait à 12 500 exemplaires.
Cette paradoxale santé des journaux satiriques
est sans doute le pendant à ce qui est ressenti comme
un excessif "sérieux" des grands journaux
d'information. Très justement, le journaliste camerounais
Eyoum Nganguè signalait le niveau de langue des journaux
satiriques comme l'un des premiers motifs de leur succès.
Ils sont écrits comme tout un chacun parle dans la
rue, avec des alliages de langues diverses
Le Messager-Popoli du Cameroun parle
ainsi ce pot-pourri de français, d'anglais et de langues
camerounaises que l'on entend aussi dans les bars de Yaoundé
ou de Douala. Du coup se trouve enjambée la grande
frontière linguistique qui retient malheureusement
une bonne partie de la population des pays d'Afrique francophone
hors du lectorat potentiel de la presse écrite.
En effet l'exercice effectif de la fonction
sociale de la presse écrite suppose l'existence d'un
lectorat large, régulier, solvable. Comme on le sait,
ce sont là les principaux freins au développement
des journaux en Afrique, et à leur capacité
de jouer un vrai rôle politique. Et vous me permettrez
de rappeler les limites dont toute réflexion sur la
presse en Afrique doit garder conscience :
* Première limite : la connaissance
de la langue utilisée par les journaux d'information
politique par la population. Au Mali, où nous sommes
aujourd'hui réunis, comme au Niger, ou au Burkina Faso,
quelle proportion de la population est-elle capable de lire
un journal d'information générale en français
? 20% au maximum, c'est-à-dire un cinquième.
Evidemment, des pays comme le Congo-Brazzaville, le Gabon
ou le Sénégal présentent une proportion
beaucoup plus importante de leur population alphabétisée
en français. Mais il n'empêche que dans aucun
de ses pays la presse francophone ne peut toucher la totalité
de la population.
Or dans le même temps la presse en langues africaines
reste peu développée, elle reprend rarement
les débats politiques nationaux, et elle est plutôt
axée vers des débats plus locaux, ou des problématiques
politiques ou sociales plus régionales, dans un contexte
où le plurilinguisme complique sa diffusion.
* Deuxième limite : la faiblesse de tirages
des journaux africains. Dans de nombreux pays, les tirages
de journaux indépendants n'atteignent pas un millier
d'exemplaires
C'est le cas en Centrafrique, par exemple,
ou en République Démocratique du Congo, ou encore
au Cameroun. Vous savez comme moi que l'apparente variété
de nos paysages médiatiques africains ne doit pas faire
illusion : rares sont les titres dont le tirage réel
permet une diffusion très large
A la faiblesse des tirages il faut ajouter une circonstance
qui la justifie et renforce encore ses effets : la difficulté
de la distribution. Dans peu de pays il existe un
système de messageries, ou un office de distribution
de la presse, qui permette au territoire d'être à
peu près couvert par les journaux distribués
dans la capitale. L'absence de distribution organisée
sur l'ensemble du territoire ne rend pas seulement difficile
la circulation des journaux, elle rend aussi problématique
le retour vers l'éditeur des recettes de vente
Il existe une véritable inégalité dans
l'accès à l'information selon les zones territoriales,
et en particulier, comme le soulignait encore récemment
le professeur André-Jean Tudesq, entre les zones urbaines
(à commencer par les capitales) et les zones rurales
* Troisième limite : l'étroitesse
du marché des médias, à la fois
en termes d'annonceurs et d'acheteurs. C'est le problème
le plus difficile à résoudre, car il tient au
double effet de la faiblesse des pouvoirs d'achat de la majorité
des lecteurs potentiels, et de l'inexistence d'un marché
publicitaire vigoureux porté par la concurrence effective
entre des fournisseurs de biens ou de services.
Comme on le sait, les effets de la dévaluation du franc
CFA ont été lourds pour le lectorat naturel
de la presse, que ce soient les fonctionnaires, les étudiants,
les employés, qui ont vu le prix des biens et des services
de première nécessité grimper, de même
d'ailleurs que le prix de revient des journaux, tandis que
leurs salaires, bourses, pensions, stagnaient irrémédiablement.
Pour autant, la plupart des pays africains n'ont pas vu se
développer une concurrence exacerbée entre des
groupes ou des entreprises désireuses de s'arracher
les marchés locaux. Dès lors la manne publicitaire
qui nourrit largement la presse ou les autres médias
dans certains pays du monde ne gonfle toujours pas. Or cet
appétit publicitaire encore faible se répartit
entre une pluralité de supports nouvellement créés
entre lesquels le choix est rarement rationnel ou économique,
étant donnée la faiblesse des outils d'analyse
exacts des marchés médiatiques.
Le problème se pose d'ailleurs dans tous les pays du
monde, même en France, où l'Etat a dû créer
un fonds d'aide spécifique pour la presse d'opinion,
lorsque ni le marché publicitaire ni le produit des
ventes au numéro ou à l'abonnement ne permettent
d'équilibrer les comptes de journaux indispensables
à l'expression du pluralisme politique, idéologique
ou religieux.
Un journal comme L'Humanité, qui n'est plus
aujourd'hui l'organe du comité central du Parti communiste
français, mais qui a gardé cette orientation
fondamentale, est fortement subventionné par ce fonds
d'aide à la presse, et ce quelle que soit l'orientation
politique du gouvernement
Il faut peut-être s'interroger : si dans de nombreux
pays africains, le rôle de l'Etat en matière
de presse passe par le financement et le soutien donné
à une presse de référence, qui par force
en vient à apparaître un jour ou l'autre comme
la presse "du gouvernement", il serait peut-être
bon d'élargir le nombre de journaux aidés, sans
modifier leur ligne éditoriale, et en confiant à
un fonds d'aide distribuée selon des critères
objectifs le soin de mettre en uvre ce financement.
* La quatrième limite que l'on
peut identifier quand on s'interroge sur la capacité
de la presse écrite à jouer son rôle démocratique
au service du pluralisme, c'est (si vous permettez à
un ami la franchise et la rudesse du propos) le défaut
de déontologie dont elle fait souvent preuve.
Que ce soit en bradant ses colonnes pour argent comptant,
non via des publicités avouées, mais via des
publi-reportages que la rédaction semble assumer. C'est
ainsi qu'au Togo, on a vu des hommes politiques acheter des
tirages entiers en échange de la publication d'une
interview
Dont ils se chargeront ensuite de répandre
l'édition !
Et lorsqu'un journal ne vend pas ainsi ses colonnes, il peut
aussi, à l'inverse, monnayer ses silences, en retenant
sous le boisseau des immolations médiatiques parfois
forgées de toute pièce mais dont la malheureuse
victime est trop heureuse d'obtenir l'extinction, sans en
discuter le prix. On est à la limite du chantage et
de l'extorsion de fonds
Mais telle est grande la pauvreté
du journaliste africain qu'il y est parfois réduit.
Mais comment, dans ces conditions, parler de déontologie
? La survie économique du journal (voire du journaliste)
tient parfois à des pratiques aussi contestables !
C'est donc avec à l'esprit cette réalité
concrète du pluralisme médiatique dans la presse
écrite africaine que nous devons réfléchir
au thème du séminaire qui nous réunit
aujourd'hui : quel rôle pour les journaux de presse
écrite financés par les Etats, quelles missions
spécifiques et quel cadre juridique adapté.
Il est trop facile de dire que ces journaux
publics sont simplement les reliques d'un état dépassé
du développement médiatique africain, de ce
premier stade de l'expression journalistique dont ils sont
directement issus. Il est dangereux de considérer que
leurs missions sont révolues, maintenant qu'ils sont
concurrencés par de nouveaux titres, privés
ceux-là. Il est nécessaire de concevoir la manière
dont leurs missions doivent évoluer, afin qu'ils jouent
un rôle novateur et précurseur dans le développement
d'une nouvelle génération de journalistes africains.
III. L'expérience
de la régulation
A ce stade de la réflexion, je crois
qu'il faut aborder aussi l'expérience des autres médias,
en particulier audiovisuels, radio et télévision,
et les mécanismes originaux qui ont été
mis en place pour permettre leur développement ou leur
adaptation.
En effet, si le pluralisme des titres de presse
est aujourd'hui un fait, avec une dizaine de quotidiens à
Dakar, Abidjan ou Cotonou, le fait le plus spectaculaire a
été l'explosion des radios : l'Afrique de l'Ouest
compte près d'une centaine de radios, et leur rôle
pour délivrer une information de proximité est
évidemment essentiel.
Si l'on prend dans toute sa rigueur la définition
d'un média de masse (mass media) on est obligé
de constater que sur le continent africain, le seul média
de masse digne de ce nom est la radio. Or la radio n'est
plus un monopole gouvernemental que dans un seul pays francophone,
à ma connaissance, la Guinée.
Face aux radios publiques, on trouve désormais
en FM dans les grandes villes des radios commerciales et des
radios internationales, et dans les zones rurales des radios
locales dont l'importance sociale est extrême, car elles
participent à la modernisation et à l'ouverture
en profondeur des sociétés africaines. J'ai
parlé des radios rurales maliennes, mais il en existe
aussi au Niger, à Madagascar, ou en Ouganda (à
ce propos leur existence marque bien toute la distance parcourue
depuis la fin de la dictature d'Idi Amin Dada, qui vient de
mourir en Arabie Saoudite
)
Au Cameroun et au Togo, les radios rurales sont
les seules à détenir l'autorisation de délivrer
des bulletins d'information, et cela leur donne, dans les
zones qu'elles couvrent, une audience considérable.
Les radios privées se rattachent souvent
à des groupes de presse multimédias, comme c'est
le cas au Sénégal (Sud Radio, Wal Fadjri...)
ou au Bénin (la Gazette du Golfe et Golf FM sont parentes)
Mais pas nécessairement, comme Réveil FM à
Kinshasa qui fait une grande place à l'information.
A l'inverse, certaines radios commerciales ont choisi de se
consacrer à la musique et au divertissement, comme
au Burkina Faso Horizon FM
Enfin, après les radios privées
commerciales, il existe aussi tout un tissu de radios privées
associatives, qu'elles soient communautaires ou religieuses
: dans des pays comme la Côte d'Ivoire, le Cameroun
ou le Togo, l'alibi religieux fut le premier moyen de faire
accepter l'existence de radios non gouvernementales, que ce
soit à l'échelon local ou à l'échelon
national.
Comment cette floraison fut-elle possible ?
Essentiellement parce que le droit évoluait et que
l'attribution des fréquences et l'autorisation des
services radiophoniques étaient peu à peu transférées
par la loi à des autorités de régulation
d'un nouveau genre.
C'est le Bénin qui le premier, en a pris
la voie, avec la création et l'installation en 1994
de la Haute Autorité de l'Audiovisuel et de la Communication
(HAAC) dont le premier président fut René Dossa,
que j'ai déjà cité. Dans ses compétences
premières, la supervision et l'organisation du secteur
audiovisuel, avec notamment la répartition des temps
d'antenne en période électorale.
L'exemple béninois fut suivi d'une germination
rapide d'instances comparables, même si leurs liens
avec les pouvoirs politiques ne sont pas toujours entièrement
rompus, même si leurs compétences propres ne
sont pas toujours exactement les mêmes : certaines furent
simplement constituées par de nouvelles lois (en Côte
d'Ivoire, au Sénégal, au Burkina Faso) tandis
que d'autres se trouvaient inscrites dans la constitution
(au Bénin, en Guinée, au Niger, au Togo
)
; certaines disposent de larges pouvoirs, d'autres n'ont de
fonction que consultative
Le Conseil Supérieur de l'Information
du Burkina Faso n'a de compétence qu'en matière
audiovisuelle, mais il a de réels pouvoirs de réglementation
et de régulation du secteur : il apparaît pourtant
souvent comme une courroie de transmission de la présidence...
En revanche, le Conseil National de la Communication du Cameroun
a bien la responsabilité théorique de tous les
médias, écrits et audiovisuels, mais son rôle
n'est que consultatif et il n'a pas de réelle prise
sur le secteur : sans moyens, sans crédits, sans locaux,
il n'apparaît pas réellement investi d'un pouvoir
d'Etat.
En Côte d'Ivoire, le Conseil National
de la Presse délivrait la carte de presse tandis que
les médias audiovisuels dépendaient du Conseil
National de la Communication Audiovisuelle (CNCA)
Mais
j'avoue ne pas savoir comment ces instances ont résisté
aux troubles civils. Au Gabon, le Conseil National de la Communication
contrôle uniquement l'audiovisuel public, sur lequel
il dispose de pouvoirs de sanction
Mais son indépendance
par rapport à la présidence n'est que de façade
!
Au Sénégal, le Haut Conseil de
la Radio et de la Télévision (HCRT) contrôle
et administre l'audiovisuel depuis 1992, tandis que depuis
1994, le Haut Conseil de la Communication du Tchad gère
à la fois presse écrite et audiovisuel, comme
la Haute Autorité togolaise de l'Audiovisuel et de
la Communication.
Le Mali, pour sa part, a institué un
Conseil Supérieur de la Communication depuis 1995,
ayant compétence sur l'ensemble des Médias et
complétant le Comité National d'Egal Accès
aux Médias, créé en 1993, qui se charge
de gérer l'accès prioritaire de la ressource
en fréquences pour les médias de service public,
afin d'en permettre la diffusion universelle.
On peut évoquer avec scepticisme, comme
je viens de le faire, certains des modes de fonctionnement
des instances créées, et regretter que la volonté
d'évolution et de libéralisation qui a conduit
à leur création n'ait pas toujours été
poursuivie jusqu'à son terme : il n'empêche que
ces instances existent, et que leur existence même pose
le principe absolu d'une coupure nécessaire entre les
pouvoirs exécutifs et politiques de l'Etat et les pouvoirs
médiatiques, ou au moins leur régulation. Les
nombreuses réunions que nous avons organisées
entre instances de régulation, lorsque j'étais
moi-même président du CSA français ont
été toujours intéressantes et porteuses
d'enseignements.
Pour autant qu'elles ont pu agir, toutes ces
instances ont conçu et conçoivent leur intervention
dans le monde médiatique comme une manière de
protéger la liberté d'expression et le pluralisme
dans le monde des médias, soit de manière externe
(en radio par exemple) en multipliant les sources d'information,
soit de manière interne (en télévision
surtout) en renforçant le principe d'une représentation
politique équilibrée entre majorité et
opposition, en particulier lors des échéances
électorales.
Et c'est à ce titre que je veux les citer,
pour évoquer le travail à réaliser par
la presse écrite publique : car elles ont vraisemblablement
contribué à baliser le chemin qui peut être
suivi par les grands journaux historiques que vous représentez.
Afin de garder votre poids, et afin de jouer pleinement votre
rôle dans le fonctionnement socio-politique de vos Etats
respectifs, je crois profondément que vos journaux
doivent parvenir à innover.
Innover, par exemple, dans leur mode d'organisation
juridique : dans plusieurs cas, la tutelle des ministères
de l'information a évolué vers des statuts d'office
d'information ou d'établissement public, qui permettent
aux journaux gouvernementaux de disposer d'une autonomie financière
et administrative. Je pense que le tour de table de ce matin
nous permettra de fructueux échanges d'expérience
dans ce domaine.
Il importe de souligner que la structure juridique
d'un organisme, même financé sur fonds publics,
peut lui permettre d'assurer une réelle indépendance
financière. Mais bien évidemment, cela suppose
aussi qu'il fasse les efforts qui lui autoriseront une réelle
indépendance, et en particulier les efforts de gestion
ou de rentabilité qui l'affranchiront progressivement
du besoin régulier voire récurrent de demander
à l'Etat des rallonges financières.
C'est le cas pour les télévisions
publiques ou pour les radios publiques, dès lors qu'elles
arrivent à percevoir un montant publicitaire suffisant
pour justifier de choix éditoriaux indépendants,
dans lesquels la puissance publique n'aura pas à intervenir
puisqu'il sera possible d'affirmer que pas un franc ou pas
un euro d'argent public n'y aura été investi.
Mais c'est encore plus le cas pour les journaux
de presse écrite, qui pourront ainsi s'autoriser une
variation de leur maquette, des investissements nouveaux dans
des suppléments, ou une couverture originale du pluralisme
politique, sans avoir à passer par le couperet budgétaire,
même symboliquement.
Evidemment, une telle liberté a ses contraintes
: en premier lieu celle d'appliquer aux journaux une gestion
avisée, proche des normes du secteur privé,
plaçant en tête des exigences le principe d'une
rentabilité des investissements consentis, donc une
attention nouvelle aux publics, à leurs attentes, à
leurs préférences.
Car pour gagner la course de la rentabilité,
les journaux "historiques" ou "institutionnels"
ont de lourds handicaps : d'abord ils ne sauraient renoncer
à des caractéristiques coûteuses qui ont
pour nom la qualité et la rigueur de l'information.
Ensuite ils ne peuvent pas tourner en un jour la page d'une
gestion administrative de l'entreprise-média qui a
donné aux équipes des habitudes de travail bien
différentes de celles des jeunes médias privés.
Enfin les journaux publics de presse écrite
ont une image bien installée, avec laquelle (le voudraient-ils
même) ils ne peuvent rompre en un jour, sauf à
perdre ce qui fait aujourd'hui leur légitimité
sans être assurés de gagner au change, car comment
paraîtraient-ils soudain crédibles dans le rôle
de médias d'opposition, par exemple ?
Donc, il doit nécessairement y avoir
une mutation éditoriale qui accompagnera une mutation
économique et structurelle (juridique) du statut des
médias de presse écrite publique. Mais il ne
faut ni anticiper, ni précipiter cette mutation à
multiples inconnues.
C'est pourquoi il peut être fait usage
de principes de régulation, ou d'autorégulation
assumés, qui permettent de faire la plus grande partie
du chemin sans rupture trop brutale, et en parfaite clarté
: il importe de redéfinir avec netteté l'esprit
du service public, au service de l'expression démocratique
: ouverture à toutes les opinions, respect des équilibres
lors des campagnes électorales, accueil réservé
aux expressions minoritaires, prise en charge de tout ce qui
concerne une information de "service" à la
population que les radios privées ne peuvent pas assumer.
Mais ces fonctions de "service public"
doivent être en retour correctement financées,
et l'indépendance politique, par exemple, ne doit pas
se payer d'une paupérisation des journalistes dont
les salaires ne pourraient plus être versés régulièrement,
ou d'un affaiblissement des équipes séduites
par des rémunérations plus élevées
servies par les groupes privés.
Même si mes paroles concernent surtout
les médias audiovisuels, je pense qu'il est important
de souligner également que les médias publics
doivent continuer à bénéficier des infrastructures
les plus modernes, adaptées à leur activité.
C'est un élément crucial de leur compétitivité
: au moment où on leur demande de convaincre face aux
médias privés les plus dynamiques, ils doivent
aussi bénéficier des outils et des installations
qui fondent le dynamisme des groupes privés.
De même qu'on ne doit pas voir les télévisions
publiques manquer désespérément des caméras
numériques et des moyens de post-production contemporains
qui facilitent le travail de leurs concurrentes privées,
de même on ne doit pas voir un journal public sans connexion
Internet digne de ce nom, sans cet accès au réseau
mondial d'informations qui permet aujourd'hui de faire vivre
un média, en France comme en Afrique, à l'unisson
du fonctionnement médiatique universel.
Internet apporte en effet à la presse
africaine un horizon de visibilité mondiale qui change
en grande partie la vision que nous pouvions avoir de la presse
écrite sur le continent.
En décembre 2000, lorsque nous avons
organisé à l'UNESCO le Sommet mondial des Régulateurs
sur Internet et les nouveaux Médias, des journaux paraissant
dans 33 pays africains étaient déjà diffusés
sur le Net. Même si beaucoup d'entre eux ne présentent
que quelques articles ou ne bénéficient pas
de logiciels d'indexation leur permettant de proposer des
archives détaillées en ligne, cette visibilité
mondiale pour un papier imprimé à Kinshasa,
Brazzaville, Libreville, Yaoundé, Abidjan, Dakar ou
Cotonou, constitue pour les journalistes de presse écrite
non seulement une chance, mais un défi.
Bien sûr des disparités existent
selon les pays, mais il faut saluer la presse électronique
de pays comme l'Afrique du Sud, le Kenya, le Sénégal,
la Côte d'Ivoire ou le Cameroun
Fraternité
Matin est lue quotidiennement à Paris sur Internet,
je tiens à le dire pour notre ami Honorat de Yédagne,
de même que Le Soleil, et je ne le dis pas seulement
pour El Hadj Kassé
Par ailleurs, plusieurs sites Internet importants
présentent des revues de presse africaine quotidienne,
et en particulier l'américain www.allafrica.com, le
site californien www.abidjan.net, tourné vers l'Afrique
de l'Ouest, ou le site panafricain www.afrik.com , hébergé
à Paris, dont les "Dépêches"
font ainsi le tour de toute la presse du continent. Ce service
est d'ailleurs offert aux autres sites qui souhaitent le mettre
en Une, de sorte que de nombreux sites tournés vers
l'Afrique offrent ainsi une revue de presse complète,
mise à leur disposition gracieusement par www.afrik.com.
Des sites médias comme ce dernier, qui
offre un vrai quotidien en ligne, présentent en outre
la particularité d'être à l'origine d'une
nouvelle information sur l'Afrique, par des articles originaux
que leur procurent correspondants ou pigistes : c'est ainsi,
je le dis incidemment, que les Agences gouvernementales d'information
sont aujourd'hui loin d'être les seules sources d'information
sur le continent
L'Union internationale de la Presse Francophone
a d'ailleurs présenté à l'Agence intergouvernementale
de la Francophonie, en commun avec le site Internet Afrik.com,
un projet de Lettre d'information sur le développement
qui permettrait à l'Union de réactiver pays
par pays l'ensemble de ses réseaux autour d'un projet
commun, de nature à constituer un panorama de l'état
d'avancement des politiques menées, en considérant
les différents critères qui déterminent
les conditions d'un développement durable. J'espère
que nous aurons là aussi l'occasion de travailler ensemble
sur ce projet pour ce qui concerne chacun de vos pays respectifs
Conclusion
Voilà le panorama global que nous pouvons
faire aujourd'hui du paysage médiatique dans lequel
vos journaux s'insèrent et qu'ils doivent contribuer
puissamment à faire évoluer vers plus de responsabilité
journalistique, plus de pluralisme et plus de qualité
dans le traitement de l'information.
A mes yeux, les journaux que vous dirigez sont
les mieux placés, historiquement et de par leur ancrage
sur les marchés médiatiques locaux, pour porter
une rénovation profonde des conditions d'accès
aux médias et une accélération du passage
à la liberté d'expression, donc à la
liberté de la communication. La liberté de la
communication en Afrique a eu ses martyrs : je ne citerai
que Norbert Zongo, rédacteur en chef de L'Indépendant
au Burkina. Nous sommes en 2003, L'Indépendant
avait commencé de paraître en 1993 : il y a exactement
dix ans. Le 13 décembre 1998, Norbert Zongo était
assassiné. Cela fait seulement cinq ans.
Je voudrais que la liberté de la presse
en Afrique ait aujourd'hui ses principaux piliers dans les
grands médias historiques que nous sommes habitués
à lire depuis les Indépendances et qui s'honorent
d'avoir accueilli les plus grandes plumes du journalisme africain.
Je suis sûr que c'est aujourd'hui par leur exemple,
donc par votre exemple, que peut s'ouvrir une page nouvelle
de l'histoire de la presse écrite en Afrique.
C'est la raison pour laquelle je crois qu'il
est extrêmement important que vos journaux soient également,
au sein de l'Union internationale de la Presse Francophone,
des forces de proposition et de réflexion au service
de la modernisation de nos métiers.
De ce point de vue, je voudrais insister sur
trois rendez-vous que je serais particulièrement heureux
que nous puissions préparer ensemble :
* Tout d'abord nos prochaines assises de
la Presse francophone, qui se tiendront la première
semaine de novembre 2003 à Libreville, au Gabon, autour
d'un thème qui me tient à cur et qui est
le premier chantier sur lequel nous avons décidé
de travailler : la formation des journalistes en Afrique comme
en Europe.
* En second lieu, je vous annonce que nous préparons
actuellement les états généraux de
l'Union internationale de la Presse Francophone pour mars
ou avril 2004 autour du thème "Liberté
et responsabilité des journalistes", et que nous
sommes actuellement en discussion pour le lieu de leur organisation,
qui pourrait être Yaoundé.
* Enfin, dans la perspective du prochain Sommet
de la Francophonie prévu pour octobre ou novembre
2004 à Ouagadougou, j'ai
écrit au nom de l'Union à la totalité
des chefs d'Etats francophones pour attirer leur attention
sur plusieurs entraves à la liberté de la presse
qui ont eu lieu dans des pays francophones. Si la Francophonie
a un sens, c'est aussi avec le partage d'une langue, le partage
de plusieurs valeurs fondamentales, parmi lesquelles la liberté
de la presse.
Il est nécessaire que les chefs d'Etats
francophones s'engagent collectivement à faire appliquer
ce principe, et à condamner ensemble ceux des membres
de la communauté francophone qui y failliraient.
A défaut d'une telle pratique, il sera nécessaire
de constater que la Francophonie n'est pas une communauté
aussi forte que le Commonwealth
Et qu'elle n'a pas la
même volonté de faire progresser les principes
fondateurs des états démocratiques.
A cette occasion aussi, j'espère que
nous pourrons ensemble uvrer pour que l'ensemble de
nos gouvernants mettent cette question en tête de leur
prochain agenda...
J'ai été long, j'en ai bien conscience,
mais je pense avoir ouvert suffisamment de perspectives pour
que nos travaux soient fructueux, et je me rattraperai maintenant
en vous écoutant à mon tour avec attention
Hervé
BOURGES
Bamako, mardi 19 août 2003