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Agence intergouvernementale de la Francophonie

"Vers une nouvelle génération de médias audiovisuels publics
en Afrique de l'Ouest ?"

Bamako, Mali, 1er - 3 août 2005

Cérémonie d'ouverture, lundi 1er août,
par Hervé Bourges

président de l'Union internationale de la presse francophone (UPF)

" Les télévisions publiques, vecteur de renouvellement médiatique "

Monsieur le ministre,
Monsieur le représentant du directeur général de l'AIF,
Monsieur le président de l'ORTM,
Mesdames et Messieurs,

Je tiens à vous remercier de m'avoir demandé d'intervenir en ouverture de cette réunion de Bamako au cours de laquelle l'Agence intergouvernementale de la Francophonie nous propose de réfléchir, ensemble, à l'indispensable modernisation des médias audiovisuels publics et à leur inscription dans un paysage audiovisuel ouvert et pluraliste.

Le thème qui nous réunit est complexe : les médias sont au sein des sociétés contemporaines à la fois un miroir et une lentille déformante. Ils reflètent certes les émotions et les conceptions dominantes des populations, mais ils travaillent également en profondeur les représentations collectives. Ils sont des outils de connaissance mais ils mettent aussi en œuvre, par facilité ou conformisme, des caricatures et des simplifications. Les préjugés des peuples se renforcent parfois dans les images que les médias leur présentent.

Penser l'avenir de la télévision publique, c'est avant tout penser la fonction de ce média dans notre société et s'interroger ensuite sur la manière particulière dont il peut remplir cette fonction.

Quelle est donc la première fonction de la télévision ? La télévision est une machine à produire du consensus. Je ne reviendrai ni sur les analyses de Mac Luhan sur les médias de masse, ni sur les théories bien connues du "lien social". Le vingtième siècle a été le siècle des masses, et la télévision, dont la parfaite expansion coïncide avec la fin du vingtième siècle, est la fille naturelle de cette massification des sociétés et des évolutions historiques. Elle constitue l'outil idéal pour la construction d'une conscience collective à l'échelon d'un pays voire d'un continent.

- Les deux âges des médias publics

Mais une fois ce premier pas franchi, il faut se demander de quelle nature est le consensus produit par la télévision. S'agit-il d'un consensus totalitaire, dans lequel une seule manière de penser serait imposée à tous ? Ou s'agit-il d'un consensus démocratique, dans lequel le regard critique, mis à l'épreuve des images, déjoue les prises de position trop partiales ?

La télévision est passée en quarante ans du premier état au deuxième. Après avoir été un instrument de transmission idéologique entre les mains des gouvernants, elle est aujourd'hui un moyen de communication ouverte, c'est-à-dire qu'elle est obligatoirement pluraliste, parce qu'elle dépasse les frontières et les intérêts des Etats, parce que les programmes qu'elle propose sont devenus l'objet d'un véritable marché mondial des images dont les seules règles sont celles du marché.

Dans cet environnement nouveau, la télévision publique européenne s'est trouvée, il y a une quinzaine d'années, aux prises avec un dilemme simple : soit elle se trouvait marginalisée, décrédibilisée, de moins en moins regardée donc rapidement inutile, incapable de remplir sa fonction ; soit elle acceptait de changer pour continuer à remplir son rôle social en luttant à armes égales contre les concurrences nouvelles qui apparaissaient. C'est ce choix qui a été fait.

Cette orientation fondamentale peut être interprétée de deux manières : pour les nostalgiques de la "télévision totalitaire", tout d'abord, la télévision publique a alors renié sa vocation pédagogique. Et il est vrai qu'elle était jusque là ce véhicule "d'endoctrinement culturel et idéologique" qu'ont décrit les sociologues et les philosophes des années 1970, à commencer par Pierre Bourdieu.

En acceptant de jouer le jeu de la concurrence, la télévision publique cessait d'être au service d'un pouvoir : et il est très révélateur que l'évolution qui a conduit en France à l'apparition des chaînes commerciales ait été engagée en 1982 par la loi qui créait le Conseil supérieur de l'audiovisuel et visait à "couper le cordon ombilical" entre télévision et Etat. Libre expression démocratique et ouverture au pluralisme commercial sont simultanées.

Pour ceux qui, comme moi, pensent que cette libéralisation des ondes et des médias, que la technologie rendait inévitable à terme, fut avant tout une chance pour l'épanouissement du débat démocratique et de la libre expression, la rénovation en profondeur que les télévisions publiques européennes ont alors subies leur a été profondément bénéfique : elles ont appris à se préoccuper du public, de ses réactions, de ses attentes, de ses besoins.

- Une nouvelle manière de remplir leur rôle social

Cela signifie que les télévisions publiques n'ont pas perdu de vue, en s'adaptant à la concurrence, leurs missions sociales, mais qu'elles ont appris au contraire à les remplir mieux, en réponse à d'authentiques besoins de la part des téléspectateurs.

L'exemple le plus probant concerne le suivi des débats politiques, l'expression à l'antenne de la télévision publique des différents courants et des opinions diverses qui constituent, en France, la vie publique des institutions républicaines. La télévision publique joue, tout au long de l'année, un rôle de tribune pour les différentes sensibilités. En période d'élection, cette tribune devient encore plus large et pluraliste, selon des équilibres savamment calculés.

Si les télévisions commerciales ne jouent pas ce rôle de tribune politique à l'égal des télévisions publiques, c'est tout simplement parce que ce n'est pas leur vocation !

L'information télévisée, qui est au cœur du fonctionnement démocratique des sociétés occidentales, parce que la télévision est devenue au cours des dernières décennies le premier foyer de formalisation et de compréhension collective du monde contemporain, est le premier enjeu sur lequel la télévision publique se doit de marquer sa différence.

Or nous sommes avec l'information au cœur de la dialectique du service public : en effet si un journal d'information ne recueille pas une audience significative, s'il n'est pas suivi, il perd son objet, son efficacité sociale et politique, au sens noble du terme, il ne sert plus à nourrir le consensus démocratique, qui est un consensus éclairé par l'affrontement de la diversité des opinions.

Mais cela veut dire aussi que l'espace du Journal télévisé requiert une certaine écriture, une réalisation qui obéit à des règles strictes, de concision, de netteté, de rythme. Faute de s'y conformer, le Journal d'information d'une chaîne publique aujourd'hui verrait les téléspectateurs fuir vers d'autres rendez-vous, notamment vers les chaînes d'information en continu, nationales ou internationales.

Donc le Journal est un programme exemplaire de la tension qui existe, dans tout le travail sur l'antenne des chaînes publiques, entre un marketing de l'information qui est en partie dicté par la concurrence (parce qu'il est impossible d'ignorer les techniques et les moyens des chaînes commerciales dans la mise en scène télévisée) et d'autre part une mission de service public au service de l'information, qui lui impose de traiter des sujets différents, de faire une place à l'information internationale ou à l'information de proximité, de traiter les sujets sociaux et culturels, même s'ils risquent d'ennuyer ou de contrarier un public volatil…

La mission d'information des chaînes publiques est donc constante, mais elle a changé de sens : désormais elles sont les garantes de la libre expression de toutes les opinions et de toutes les écoles de pensée.

C'est parce qu'ils ont ce rôle à jouer que nous devons accorder une attention particulière à la modernisation des médias audiovisuels publics. J'aurai l'occasion d'y revenir de manière plus détaillée lors de notre séance de cet après-midi. Qu'il me suffise ce matin de marquer avec netteté l'importance de l'enjeu de notre réunion et le fait que la santé des télévisions publiques est, pour les Pays africains en particulier, une des conditions majeures de leur vitalité démocratique.

Hervé Bourges
président international de l'UPF
Bamako, lundi 1er août 2005