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20e Congrès international des barreaux francophones

La Paix par le Droit

Brazzaville, République du Congo
30 janvier - 3 février 2008

Brazzaville, samedi 2 février 2008
Discours
d'Hervé BOURGES

président d'honneur de l'UPF
chargé de mission pour la Francophonie

Journalisme, conflits armés, État de droit

Les médias ont, au sein des sociétés modernes, une responsabilité particulière. Cette responsabilité répond à deux évolutions fondamentales : la fluidité de l'information, qui a bien du mal à s'exercer en période de conflits armés, et le besoin de transparence ressenti par nos contemporains comme un des piliers de l'Etat de Droit.

I. La fluidité de l'information versus les conflits armés

La fluidité de l'information est de tout temps un élément stratégique en période de conflit armé. Inutile de revenir sur les expériences historiques les plus mémorables : au moment du déclenchement de la Première Guerre mondiale, en 1914, le déchaînement de la propagande et de la désinformation est encore accentué par la mise en place d'une sévère censure militaire. Après quelques escarmouches avec la censure, Georges Clémenceau (qui n'est pas encore président du conseil) débaptise son journal, "L'Homme Libre", qui devient "L'Homme enchaîné". Il faut noter que lorsqu'il prendra la direction des opérations politiques et militaires en novembre 1917, "le Tigre" ne cassera pas "les ciseaux d'Anastasie", et qu'il laissera en place le dispositif de censure sur la presse.

L'histoire plus récente permet aussi d'identifier deux grandes dérives de l'information et du journalisme dans les conflits armés : la propagande et la manipulation par la censure.

1) La propagande, d'abord, peut conduire aux pires excès parce qu'elle légitime dans son exagération même le rabaissement de l'adversaire et donc le massacre. En dégradant l'ennemi de son humanité, on s'autorise les pires débordements, qui sont apparemment admissibles puisqu'ils s'exercent à l'endroit d'êtres que l'on considère, non comme des prochains, mais comme des inférieurs, non comme des égaux, mais comme des individus d'une autre sorte…

Le sol de l'Afrique a connu à plusieurs reprises au cours des dernières décennies des explosions de violence appuyées par des médias communautaires qui allaient jusqu'à l'appel au meurtre. Ainsi, la Radio des Mille Collines, au Rwanda, de sinistre mémoire, parce qu'elle a joué un rôle important dans le déclenchement et le déroulement du génocide. " Les médias de la haine " ainsi que les ont baptisé de multiples études, jouent un rôle de légitimation et d'accompagnement des affrontements interethniques, ils montent les communautés les unes contre les autres, ils déconstruisent le lien social et cassent l'unité d'une société.

Or l'exemple actuel du Kenya nous montre à quel point l'unité sociale est fragile dans des pays partagés entre plusieurs communautés de langues, de cultures, d'histoires différentes. La violence couve toujours, réactivant soudain d'anciennes fractures oubliées entre des peuples de mœurs et de pratiques sociales hétérogènes. La chance du Kenya tenait justement, jusque là, dans l'adhésion des structures médiatiques à une structure nationale démocratique, aujourd'hui plongée dans la tourmente. Le drame du Rwanda, ce fut, catalysé par une action violente visant le chef de l'Etat, un déchaînement de haine que certains médias à forte audience amplifièrent de jour en jour.

On pourrait d'ailleurs observer en Europe des phénomènes d'explosion nationale par la réactivation d'anciennes identités communautaires ou linguistiques encore vivaces, que ce soit à l'Est de l'Europe avec la progressive décomposition de la Yougoslavie, qui est passée par des phases brutales et violentes, largement relayées dans la presse des différentes communautés, et en particulier la presse serbe nationaliste, ou que ce soit au cœur même de l'Europe unie avec l'exemple belge dont on voit mal comment il ne finirait pas, à plus ou moins long terme, par une partition du pays, à laquelle une bonne partie de la presse d'expression flamande appelle explicitement.

On voit bien que dans toutes ces phases historiques, la propagande joue un rôle essentiel dans la manipulation des peuples. Ce rôle s'accentue en période de conflit ouvert, lorsque la violence se déchaîne, car le discours médiatique partisan constitue l'argument, la légitimation et l'encouragement à la violence.

2) La manipulation par la censure. Les grands conflits actuels ont largement innové dans l'usage de la censure. La dissimulation de l'information et sa manipulation sont passées de plus en plus par le tarissement des sources. En effet, dans un univers médiatique bouleversé par le numérique et les nouveaux moyens de diffusion, dès lors qu'une information existe, elle est susceptible d'être connue, exploitée, amplifiée, transmise tout autour du globe. Donc la seule parade efficace à la fluidité de l'information, c'est de l'étouffer avant qu'elle n'existe.

Lors de la première Guerre du Golfe en 1991, de multiples observateurs furent ainsi stupéfait de constater que l'information sur la guerre était totalement sous le contrôle de l'état-major américain, que les seuls journalistes à pouvoir en rendre compte étaient des journalistes "embarqués" à bord des véhicules militaires américains et que les seules images qu'ils étaient autorisés à divulguer de ce qu'ils en voyaient étaient tout d'abord passées au tamis de la censure militaire américaine. Et toute les télévisions du monde affichaient ainsi à la même seconde la même image parce qu'il n'y en avait pas d'autre, délivrant évidemment un seul son de cloche, une seule vision de l'avancée triomphale des armées américaines dans le sable du désert.

La situation n'a pas été sensiblement meilleure lors de la guerre en Irak, et elle ne l'est toujours pas vraiment, car les journalistes ne sont pas les bienvenus dans le conflit, ni d'un côté ni de l'autre. On peut s'interroger sur la manière dont ils sont considérés, même aujourd'hui, par les belligérants, quand on constate que l'Irak est un conflit sanglant qui décime chaque année la profession de journaliste. Plusieurs dizaines de reporters ou d'auxiliaires de presse meurent chaque années sur le sol irakien, simplement parce qu'ils ont voulu rendre compte en toute indépendance du conflit en cours. Ils ne jouissent alors plus d'aucune protection et sont à la merci des balles qui sifflent…

Un journaliste suisse du nom de Blaise Lempen a signé l'année passée un livre qui dénonce cette situation : Massacres sans témoins, évoquant le sort des journalistes dans les pays en guerre. A cause du danger que représente, vis-à-vis de l'opinion publique internationale, la relation des atrocités qui ont court pendant les conflits armés, les journalistes sont de plus en plus menacés dans l'exercice même de leur fonction de témoin et de reporter. Ils deviennent " martyrs ", c'est-à-dire " témoins " au sens étymologique du terme, martyrs de l'information et de sa circulation. Il faut donc les empêcher de voir, de parler, de faire savoir… Ils sont les premiers hommes à abattre des conflits modernes.

Alors que peut le Droit dans ce cadre ? Evidemment, il peut réaffirmer les principes essentiels du Droit international en matière de conflits armés, les conventions internationales de Genève, les résolutions des Nations Unies sur la protection des civils dans les zones de conflits armés (résolutions 1265, 1296, 1674, 1738 par exemple). La résolution 1738 condamne ainsi explicitement " les attaques délibérément perpétrées contre des journalistes, des professionnels des médias et le personnel associé visés ès qualité en période de conflit armé " et demande " à toutes les parties de mettre fin à ces pratiques "…

Cette résolution 1738 qui date du 23 décembre 2006 est venue au terme de plusieurs années d'efforts de l'Union internationale de la presse francophone (UPF), qui, à partir du sommet de Ouagadougou en 2004, n'a cessé de saisir les chefs d'État francophones, avec la bienveillante complicité du président Abdou Diouf secrétaire général de l'Organisation internationale de la francophonie, pour que des mesures soient enfin prises pour assurer la protection des journalistes qui couvrent les conflits ou les situations périlleuses. Il faut saluer le rôle majeur de l'association Reporters Sans Frontières dans ce même domaine.

Pour autant, sommes-nous tirés d'affaire ? Au contraire, les mois qui ont suivi la résolution 1738 ont connu une nouvelle dégradation de la situation des journalistes avec une hausse du nombre de confrères tombés dans des conflits : près de 30 d'entre eux ont vu ainsi leur carrière et leur vie fauchées, au cours de l'année 2007.

3) Une hécatombe vaine ! Le pire, c'est que cette hécatombe est vaine ! En quelques décennies, l'actualité a changé de nature, et de rythme, elle a changé aussi de " consistance ". Nous baignons désormais dans un flux d'informations inlassablement renouvelé et l'existence de nos contemporains ne se conçoit pas coupée de ce bain permanent d'une information mondialisée qui circule par des canaux démultipliés. Là où l'information était locale, au mieux nationale, elle est devenue internationale par essence, elle dépasse les frontières et ses enjeux sont également continentaux, voire mondiaux.

Tous nos contemporains vivent désormais dans un univers où ils ont conscience de toutes les évolutions sociales ou politiques internationales qui sont susceptibles d'influer sur leur propre existence. Ce n'était pas le cas, malgré l'impact douloureux de deux guerres mondiales, jusqu'à la fin du vingtième siècle. On répète souvent que les attentats du 11 septembre 2001 à New-York ont inauguré le vingt-et-unième siècle. Pourquoi ? Parce qu'ils ont suscité l'ère de l'information mondiale. Et donc de la visibilité universelle des conséquences internationales en chaîne d'un événement particulier, ponctuel, qui mettait face à face l'Etat le plus puissant du monde, et un réseau terroriste international.

A la mondialisation des rapports économiques répond la nécessité pour les journalistes de mondialiser leur approche des problématiques qu'ils doivent aborder. Un phénomène ne se comprend plus localement, il doit être envisagé en fonction de paramètres complexes, il est nécessaire de l'expliquer au public en tenant compte de toutes ses causes et de toutes ses conséquences, qui peuvent être proches ou lointaines.

Les médias, dans ce contexte, ne sont plus seuls à jouer leur rôle d'informateurs. Car Internet et la démocratisation des technologies numériques permettent aux images de circuler, même si elles ne bénéficient pas de l'audience privilégiée des grands médias internationaux.. aujourd'hui l'information est sur Internet avant d'être à la télévision et a fortiori dans la presse écrite. Ainsi lorsque quelqu'un est témoin d'un fait, il a la possibilité de le capter aisément et de le transmettre instantanément à la terre entière.

Mais les bloggeurs ne sont pas des journalistes, et l'immédiateté de l'information n'entraîne pas une meilleure intelligibilité. Au contraire, elle ouvre la voie à de nouvelles formes de manipulation, nées de la reprise incontrôlée de rumeurs fantaisistes nourries par des bloggeurs plus ou moins bien intentionnés.

Tout le problème est de maintenir intacts les principes de déontologie et de responsabilité d'une profession confrontée aux contraintes de l'abondance, de la rapidité, de la caducité, de la brièveté de l'information ; concurrence aidant, ces contraintes temporelles peuvent conduire, faute de culture suffisante, de savoir faire et de conscience professionnelle, à la manipulation involontaire, au mensonge par erreur, aux dérives de toutes sortes.

Face aux défis de communication qui se dressent devant notre époque, les enjeux liés à l'orientation que prendra le développement des moyens de communication sont aujourd'hui cruciaux. Or la clef d'un développement utile et harmonieux de la Société de l'Information, c'est avant tout la qualité des hommes et des femmes qui en sont les agents, et cette qualité dépend avant tout de leur formation.

4) L'enjeu majeur de la formation au journalisme

Il se trouve que la grande aventure de la formation au journalisme, je m'y suis consacré depuis quarante ans, sur le continent africain : en Algérie, dans les années 1963-1967, et en faisant venir à Alger, pour participer à la formation accélérée des nouveaux journalistes algériens, des personnalités éminentes de la presse francophone, du fondateur du Monde Hubert Beuve-Mery, de Jean Marin président de l'AFP, à Béchir Ben Yahmed père de Jeune Afrique.
De la même manière, je fus, à partir des années 1970, à l'initiative d'une réflexion plus globale sur l'essor de la presse en Afrique, qui se traduisit notamment par le lancement de l'École internationale de journalisme de Yaoundé, aujourd'hui École Supérieure des Sciences et Techniques de l'Information et de la Communication… et ma participation au fonctionnement du Centre d'Enseignement des Sciences et Techniques de l'Information (CESTI) de Dakar.

Autant le dire tout de suite : la récolte est insuffisante par rapport aux besoins nouveaux suscités par l'éclosion de la presse privée née dans les années 90 avec l'ouverture démocratique. Et il est important de donner un second souffle au développement de la formation des journalistes africains, si l'on ne veut pas laisser l'Afrique dans une situation de dépendance médiatique vis-à-vis des pays développés.

Même au Nord, aux États-Unis, au Canada, en Suisse, en Belgique, en France, l'enseignement du journalisme traverse une période difficile, confronté à ces nouveaux enjeux, à ces nouvelles techniques, à ces nouvelles attentes.

Nous sommes réunis ici avec l'ensemble des barreaux francophones, pour lancer des pistes, et contribuer, autant que faire se peut, à trouver des solutions aux dysfonctionnements sociaux actuels, et aux difficultés nées des mutations médiatiques.

De ce point de vue, il est crucial de donner à la formation des journalistes un nouvel élan. C'est d'autant plus important que le développement de la société de l'information doit être l'occasion pour les professionnels francophones d'imposer un certain nombre de principes qui puissent apparaître comme les références partagées de tous les journalistes de notre planète. Nous avons en héritage une déontologie, une pratique, des méthodes de travail : à nous de les faire prévaloir dans les médias mondiaux tels qu'ils se constituent. Car de la manière dont les citoyens du monde seront informés demain, dépend une bonne partie de ce qui constituera " la conscience collective " de l'humanité.

II. Le besoin de transparence dans l'Etat de Droit.

Les sociétés actuelles se définissent comme des " sociétés de l'information ", et en effet, tous les comportements que nos contemporains adoptent, toutes les idées qu'ils défendent, leurs sont aujourd'hui proposés par les médias. Les habitudes sociales, culturelles, les revendications identitaires, sont pour une bonne part des constructions collectivement assumées par les médias.

Dès lors, la seule manière pour les citoyens de ne pas se sentir profondément aliénés au sein de leur environnement, c'est de pouvoir exercer un contrôle sur ceux qui construisent cette représentation collective, ainsi que sur ceux qui en sont les acteurs, c'est-à-dire en premier lieu les responsables politiques. Pour ne pas se trouver dans la situation d'être de simples " jouets " de phénomènes économiques, sociaux, politiques, culturels qui les dépassent, nos contemporains doivent, au minimum, être certains de les connaître.

Cela se traduit par une forte et permanente revendication de " transparence ". Cette revendication ne doit pas être ignorée, elle est essentielle à nos sociétés. Elle est évidemment inconfortable pour les pouvoirs politiques et économiques qui préféreraient s'exercer dans une certaine opacité. Mais nos sociétés peuvent d'autant moins y renoncer que la légitimité de leurs structures politiques et sociales passe de plus en plus par leur fonctionnement démocratique et l'observation de procédures claires et légales, acceptées de tous.

La " bonne gouvernance " est ainsi intrinsèquement liée à la communication des gouvernants, à la transparence des modes de décision politiques, à l'évidence de la séparation des pouvoirs et au bon contrôle que chacun peut exercer sur les autres, sous les yeux du " quatrième pouvoir ", celui des médias, c'est-à-dire sous les yeux de tous.

Ainsi la revendication de la liberté de la presse et la nécessité de la protection comme de l'indépendance des journalistes dans l'exercice de leur mission, ne sont pas des revendications corporatistes ou catégorielles, mais des exigences démocratiques, universelles, dont tout citoyen aujourd'hui doit pouvoir bénéficier. Transparence des modes de fonctionnement des structures de l'Etat, visibilité des modes d'action du pouvoir exécutif en particulier, et réalité du contrôle exercé sur lui par les pouvoirs législatif et judiciaire : telles sont les exigences de la " bonne gouvernance " qui réclament toute l'attention des médias et les obligent à jouer un rôle très important pour animer la sphère civique, le débat politique, et faciliter la participation des citoyens à la prise des décisions et au choix des orientations majeures des États.

Cette exigence se trouve aujourd'hui confrontée à un monde médiatique lui-même en pleine mutation.

Il est indispensable qu'avec la consolidation de la liberté de la presse, les médias puissent trouver les ressources nécessaires au développement d'une pratique journalistique rénovée, notamment par un style de journalisme directement utile à la transparence civique, et dont l'expression est aujourd'hui à la mode, le " journalisme d'investigation ". Cette pratique du journalisme qui veut pousser plus loin la quête professionnelle réclame des principes déontologiques encore plus rigoureux que toute autre pratique médiatique : car il peut être sujet à manipulation, volontaire ou involontaire, il peut déformer la réalité à travers un prisme sensationnaliste ou un angle préétabli. Regarder les événements à la loupe, c'est aussi prendre le risque de grossir ce qui ne mérite pas de l'être et de causer ainsi des dégâts irréparables.

D'où l'importance d'un professionnalisme éclairé, d'une expérience acquise à l'issue d'une formation rigoureuse. Mais une fois ces préalables assurés, il faut souligner à quel point, dans tous les pays du monde, le journalisme d'investigation est l'un des principaux remparts démocratiques contre les abus de pouvoir, de droit, de position dominante… Le journaliste d'investigation n'est ni un juge ni un redresseur de torts incontrôlé ni un perroquet qui répète et répand la rumeur : c'est un éveilleur de conscience, et la peur qu'il suscite, autant que la peur du gendarme, peut éviter les dérives et remettre chacun dans la voie de la vertu.

On sait depuis Aristote que la " vertu " est le principe fondamental de la démocratie, celui sans lequel le fonctionnement même d'un État démocratique est sapé, dans sa légitimité et dans son efficacité. Le journaliste d'investigation est aujourd'hui, dans la Société de l'Information, celui qui force à la vertu ceux qui pourraient, sinon, trop facilement, l'oublier. Il est donc indispensable que la sécurité et la liberté de travail des journalistes soit reconnue et garantie, comme la protection de leurs sources, ainsi que s'y est d'ailleurs engagé récemment le Président Sarkozy.

Enfin, la recommandation fondamentale qui doit être faite aux nouvelles générations de journalistes est sans doute de résister à une mondialisation aveugle qui gommerait les différences et ferait taire les identités multiples de chaque pays au profit d'un flux d'informations communes.

D'une part, les critères de la qualité du travail journalistique sont universels : rigueur dans l'établissement des faits, croisement des sources, effort de qualité de l'expression qui permet de rendre compte de l'actualité sans approximation ni parti pris mensonger. D'autre part, les sujets à traiter sont multiples, riches de leur diversité, et ne doivent pas être dictés par des considérations économiques ou politiques extérieures. Car un système médiatique qui fonctionnerait en rupture avec la société à laquelle il s'adresse s'exposerait à de graves déconvenues, à une perte de crédibilité, qui frapperait rapidement l'ensemble du système politico-social dont il rend compte et au bon fonctionnement duquel il concourt.

Le journalisme contemporain, au centre des échanges d'information internationaux instantanés, doit s'attacher, paradoxalement, à répondre aux spécificités des nations, des cultures et des peuples du Sud aussi bien que des nations du Nord.

Nous devons nous souvenir que la modernité numérique a deux visages : elle est souriante au premier abord, quand elle prend les aspects d'une liberté croissante des discours… Mais elle est grimaçante quand elle se retourne, et qu'on y reconnaît l'imposition unilatérale d'un discours dominant. Gardons nous de la laisser prendre cette voie.

Les nouvelles technologies sont susceptibles de multiples usages. Les réseaux de diffusion numérique qui se déploient aujourd'hui progressivement sur l'Afrique peuvent, comme la langue d'Esope, être la meilleure et la pire des choses. La pire, si les chaînes diffusées, les informations reprises, les musiques entendues en Afrique sont désormais systématiquement celles d'une culture occidentale homogénéisée et sans attaches africaines immédiates. La meilleure, si chaque pays peut faire entendre dans le monde sa voix discordante, sa singularité, ses œuvres et ses artistes originaux, sa vision des évolutions politiques, économiques et écologiques globales.

La " diversité culturelle " aujourd'hui revendiquée par de très nombreux pays n'est pas un gadget intellectuel : c'est une nécessité absolue au moment où chacun de nos actes politiques engage l'avenir de l'humanité telle que nous la connaissons et telle que nous voulons la protéger. Dans cette perspective, les journalistes doivent être conscients de leur rôle et suffisamment bien formés pour qu'ils puissent le jouer pleinement. Des journalistes dignes de ce nom qui, dans le monde entier, s'efforcent de pratiquer librement leur métier sans céder à l'injure, à l'incitation à la violence, au tribalisme, à la xénophobie et en respectant l'impartialité dans l'information et l'esprit de confraternité.

Hervé BOURGES
président d'honneur de l'UPF
Brazzaville, 2 février 2008