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Intervention
d'ouverture par Hervé
Bourges
président
de l'Union internationale de la presse francophone (UPF),
modérateur général
mardi
21 mars 2006
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"Les nouveaux médias, clef
de la diversité culturelle "
Il faut passablement d'optimisme aujourd'hui
pour dire que les nouveaux médias vont dans le sens
de la diversité culturelle. Les voix sont nombreuses
qui dénoncent au contraire une concentration croissante
de l'attention et de la culture de l'humanité par l'effet
de massification intellectuelle mondiale que provoque la mondialisation
médiatique.
Dire que les nouveaux médias peuvent
nous donner les moyens d'assurer l'avenir de la diversité
culturelle dans un monde ouvert, cela sonne un peu comme un
paradoxe. Cela fait un peu " langue de bois ". La
loi des grands nombres ne fait pas dans la dentelle, de même
que la logique du capitalisme post-industriel pousse à
la création de grands conglomérats financiers
internationaux, la règle d'airain de la mondialisation
des médias semble être celle d'une conformité
croissante des nouveaux espaces d'expression qui sont créés
à un standard international d'expression de l'information.
C'est CNN à toutes les sauces. Dans ce cas, même
si les sauces diffèrent, l'information digérée
reste identique.
Un rapport édifiant a été
récemment réalisé pour le British
Council par le linguiste David Graddol. Selon cet universitaire
renommé, l'anglais est devenu la première ou
seconde langue de plus d'un milliard de nos contemporains,
et ce nombre va tripler dans les dix prochaines années,
l'anglais devenant la seconde langue automatique de tous nos
enfants. Avant 2020, un être humain sur deux pourra
s'exprimer en anglais.
Comment nier le rôle que jouent les médias
et au-delà des médias les mécanismes
généraux de consommation culturelle mondialisée,
pour construire et accélérer cette installation
évidente de l'anglais comme langue commune universelle
? Comment prétendre, sans voir se hausser des épaules
incrédules, que le développement médiatique
actuel ne va pas amplifier la tendance observée par
David Graddol ?
Je voudrais rappeler ici les réflexions
pionnières de Léopold Sédar Senghor.
C'est dès les années 1970 que Senghor trouve
les mots exacts pour qualifier l'évolution internationale
qui s'engage au lendemain du processus de décolonisation
et de reconstruction des identités culturelles bafouées
des anciennes colonies.
Dans la bouche de Senghor, l'unification progressive
de l'humanité dans un moule intellectuel commun conduit
nécessairement à " une civilisation
de l'Universel ". Mais les mots ne sont jamais choisis
au hasard : l'Universel, c'est aussi l'expression des
valeurs supérieures, en particulier morales, humanistes,
qui dépassent les considérations d'intérêts
particuliers, qui dépassent les appartenances locales,
nationales ou tribales. L'Universel, c'est le socle commun
des valeurs vers lesquelles tous les hommes, sans distinction,
peuvent se tourner.
L'Universel, dans la vision qu'en construit
Senghor, ne se substitue pas aux cultures et aux héritages
différents de chaque peuple, au contraire il les prolonge
et leur donne un couronnement commun.
Ainsi s'établira " la civilisation
panhumaine de demain, où l'Homme sera, enfin, réconcilié
avec l'Univers et avec lui-même ; où les contraires
vivront en symbiose, la raison et l'intuition, dans un ordre
nouveau : celui de l'Homme. " Ce qui est essentiel
dans cette vision qui est aussi un objectif fixé, un
combat à mener, c'est la place de l'Homme. C'est la
différence fondamentale entre l'idée d'une civilisation
panhumaine et l'idée de mondialisation : dans le premier
cas, la construction de cette civilisation commune est volontaire,
assumée, comprise par ses acteurs humains. C'est bien
en effet d'une civilisation collective qu'il s'agit. Une manière
de concevoir ensemble l'avenir commun des hommes.
L'idée de mondialisation, en revanche,
porte d'autres couleurs : les couleurs de la fatalité
(elle apparaît comme une évolution naturelle
et nécessaire de nos sociétés et de nos
économies) et les couleurs de l'approche scientifique.
La " mondialisation ", c'est comme une loi physique,
c'est une description apparemment objective d'un phénomène
que l'on constaterait, sans en être acteur.
Donc la " civilisation panhumaine "
de Senghor, c'est un projet collectif conscient dont l'humanité
serait capable de se doter, alors que la " globalisation
" que l'on nous décrit aujourd'hui, c'est un enchaînement
socio-économique dans lequel nous sommes entraînés,
que nous le voulions ou non.
Les deux visions ne sont pas antinomiques. Mais
la première est indispensable pour donner un véritable
sens à la seconde. Sans projet humain, la mondialisation
est un pur phénomène, une pierre qui roule et
qui écrase tout sur son passage, aplanit les reliefs
et efface les cultures. Lorsque Senghor évoque "
l'orchestre de la convergence panhumaine ", il parle
précisément d'un orchestre où chaque
culture apporte sa tonalité, et bien sûr il y
réclame en particulier " la section rythmique
de la Négritude ". Mais la mondialisation
sans projet humain, c'est soudain comme si, dans l'orchestre
universel, la résonance de la grosse caisse, par exemple,
s'amplifiait toujours davantage jusqu'à couvrir tous
les autres instruments, toutes les autres voix.
Aujourd'hui, que nous le voulions ou non, cette
grosse caisse, c'est l'anglais des affaires, d'Internet et
des hôtels, ce sabir international qui dispense de faire
l'effort de comprendre, qui simplifie la pensée et
évite de réfléchir, une langue qui colle
aux images et se refuse aux nuances. Nous en avons tous fait
l'expérience, nous la pratiquons, et nous avons tous
ressenti cette frustration quelle procure, parce qu'elle ne
se plie pas à la subtilité d'une pensée
juste.
Mais il est inutile de se rebeller contre la
force linguistique d'une puissance dominante, nous en avons
déjà connu des exemples dans l'histoire, et
de l'Empire romain jusqu'aux empires coloniaux, en passant
par la conquête arabe, nous savons que la langue
du plus puissant est aussi la plus parlée : il a les
moyens de l'imposer comme langue commune.
Ce qui est essentiel et fondamental en revanche,
c'est pour réagir à l'unification culturelle,
de doter la mondialisation d'un projet collectif, et de mettre
la diversité des cultures et des héritages de
l'humanité au cur de ce projet.
C'est précisément ce que signifie
aujourd'hui, comme l'avait une nouvelle fois prophétisé
Senghor, le combat pour la Francophonie, qui est l'expression
même de la reconnaissance mutuelle de cultures diverses,
sans qu'il soit désormais question de prééminence
de l'une d'entre elles. Désormais le français
s'élargit aux créoles, et s'enrichit des apports
de tous les peuples qui en jouent, et font de cette langue
le vecteur de leur identité propre.
Je n'en prendrai qu'un exemple : la créativité
linguistique de la Côte d'Ivoire actuelle, favorisée
peut-être par une situation politique interne compliquée.
Le peuple ivoirien donne libre-court à une floraison
d'expressions neuves, savoureuses, et de variations grammaticales
qui auraient probablement fait sourciller Senghor, mais qui
témoignent d'une pleine vitalité culturelle.
Par exemple, le parler populaire ivoirien supprime les articles
devant les noms communs. D'où une lumineuse brièveté
de l'expression. Cette fécondité est francophone
La francophonie est l'exemple même d'un
concert pluriel où chaque culture trouve son expression,
dans la construction d'une identité individuelle. La
francophonie, c'est pour de très nombreux peuples,
la liberté d'être soi-même en français,
à travers le français, propriété
de tous ceux qui l'utilisent... Cette situation objective
est la chance de la francophonie, c'est la preuve de la vocation
de la francophonie à faire école dans la construction
de la " civilisation de l'Universel ", et nous ne
devons jamais perdre de vue ce combat.
Le linguiste Claude Hagège soulignait
récemment le phénomène d'entropie culturelle
accélérée qui est actuellement à
l'uvre dans le monde : les 6 milliards et demi d'êtres
humains qui vivent autour de nous parlent encore 6000 langues
différentes. Mais 5800 de ces langues ne sont connues
ou parlées que par 3 à 4% de nos contemporains.
Chaque mois qui passe, on déplore la disparition pure
et simple de deux de ces langues, avec la mort de leurs derniers
adeptes.
On prévoit, vaguement, une accélération
de l'entropie culturelle, parallèle au réchauffement
de la terre, et les deux tiers des langues encore parlées
dans le monde n'existeront plus à la fin de ce siècle.
Les deux tiers
4000 langues perdues sur 6000. Autant
de mémoires, de cultures, d'identités à
jamais effacées, impossibles à décrypter.
Car la plupart de ces langues n'auront même pas eu
le temps de transcrire leur patrimoine littéraire,
philosophique, poétique.
Dans cet effondrement rapide de la diversité
humaine, le français est une chance. Un atout que nous
partageons, une arme culturelle puissante, qui permet à
tous les peuples francophones de maintenir une expression
propre, une mémoire commune, une capacité d'élaborer
dans le dialogue leurs identités respectives.
Cette chance doit être confortée,
consolidée : c'est précisément le rôle
que doivent se fixer les médias et les créateurs
de chacun de nos pays. Les médias, parce qu'ils sont
la colonne vertébrale des sociétés modernes,
qu'ils sont le prisme permanent qui donne forme à nos
représentations du monde. L'historien de demain fera
ressortir avec clarté le lien direct qui a existé
en ce siècle entre le développement médiatique
et les mutations politiques, et en particulier démocratiques.
Les médias ne sont pas seulement au service du débat
démocratique : ils sont le lieu où il prend
forme, où se cristallisent les opinions, où
s'élaborent les tendances, adhésions, rejets,
enthousiasmes ou colères.
Il n'est donc pas indifférent de s'assurer
que les francophones disposent bien, à l'échelon
national comme à l'échelon international, de
médias diversifiés, puissants, riches, capables
de porter une expression francophone sur le monde contemporain,
et particulièrement dans le domaine de l'information,
une information d'expression francophone.
Il y va de la richesse, de la diversité,
de l'ouverture de notre vision du monde contemporain, il y
va de notre capacité à comprendre les événements
qui se produisent et de notre capacité à ne
pas nous laisser focaliser par l'information unilatérale
et disciplinée que proposent les médias internationaux
de langue anglaise et de facture américaine.
Nous serons donc particulièrement attentifs
aux problématiques développées dans quelques
minutes par notre première table-ronde, sur "
le passé, le présent et surtout l'avenir
de la presse francophone ", notamment au service
de la francophonie et des enjeux de son affirmation.
Les francophones peuvent et doivent développer
leur propre vision du monde, leur appréciation des
équilibres économiques et démocratiques,
leur jugement indépendant sur les priorités
diplomatiques, humanitaires ou culturelles. Cela n'est possible
que si les journalistes francophones jouent pleinement leur
rôle et assument cette charge difficile d'informer,
sans obéir aveuglément à la dictature
de l'actualité pré-formulée.
Je ne prendrai qu'un exemple, qui tient au rôle
d'un moteur de recherche tel que " Google " dans
la simplification de l'information nationale ou mondiale.
Tout d'abord, où réside le pouvoir de "
Google ", et plus particulièrement du service
" Google News " ? Lorsque quelqu'un effectue une
recherche sur Internet, son premier réflexe est d'aller
chercher les renseignements dont il a besoin via " Google
", qui lui présente des pages et des pages d'informations,
classées par ordre de succès
Cela signifie
que les pages les plus lues viennent en tête de liste,
non les plus pertinentes. Le moteur de recherche s'interdit
toute action éditoriale, toute préférence
intellectuelle, il ne favorise pas les pages les plus intéressantes
ou les plus claires, il favorise les pages les plus lues.
Si l'on se penche sur le fonctionnement de "
Google News ", service d'information qui présente
une sélection d'articles de la presse internationale,
on découvre que c'est de la même manière
que la revue de presse est présentée : ce sont
les thèmes qui ont fait l'objet du plus grand nombre
d'articles qui viennent en tête, et dans la liste des
articles retenus, ce sont toujours ceux qui ont été
les plus lus qui sont présentés en premier.
L'effet de ce système de classement est donc d'inciter
les rédactions, et particulièrement les rédactions
des médias en ligne, à voler à la rencontre
de l'audience en traitant systématiquement les sujets
que Google met en avant, car c'est l'assurance d'être
mieux référencé, et de voir ses pages
proposées à un nombre plus grand d'internautes.
Autant dire qu'on assiste à une focalisation
accélérée du regard collectif des journalistes,
et d'emblée à une pratique moutonnière
et passive de l'information, chacun se hâtant de répéter,
sur le thème traité par tous les autres, les
quelques informations que tous les autres déjà
exploitent. Et par la répétition même
ce travail rapidement vide de sens se révèle
le plus payant en termes de " fréquentation ",
donc de recettes publicitaires, et de visibilité.
Cet exemple me livrera le dernier avertissement
déontologique que je voulais exprimer aujourd'hui,
avant de vous présenter une vision plus positive de
l'utilisation des nouveaux médias au service de la
francophonie et de ses valeurs : le risque existe, non seulement
sur le plan linguistique, mais aussi sur le plan proprement
médiatique, d'une massification croissante de l'expression
publique entraînant une réduction du champ démocratique,
un resserrement de la diversité des opinions et de
la liberté de penser. Lorsque tous s'ingénient
à parler de la même chose au même moment
et de la même manière, on peut douter de la capacité
du système médiatique à accoucher d'idées
neuves ou d'intuitions originales.
Mes paroles soulèveront je pense des
inquiétudes légitimes chez tous les francophones
qui ont vécu sous des régimes où la liberté
de l'information était limitée, où la
libre expression des idées ou des opinions n'était
pas garantie par une presse contrôlée par la
censure ou par la police. Mais il ne faut pas hésiter
à affirmer que la censure du conformisme intellectuel
est aussi un risque véritable. La police de la pensée
unique n'est pas un fantasme. A certains égards, les
outils qui dominent les nouveaux médias sont le meilleur
véhicule du conformisme et de l'uniformité journalistique
et culturelle. A nous de savoir nous en abstraire, à
nous de savoir toujours faire notre travail de journalistes
en nous confrontant au réel, et non à l'apparence
déjà organisée et interprétée
que constituent les moteurs de recherche des nouveaux médias
numériques dominants.
Tel est l'enjeu, majeur, de notre deuxième
table-ronde, consacrée à "
Déontologie, transparence et pluralisme dans la presse
francophone ". Car il ne s'agit plus seulement
de s'assurer que la presse francophone soit, dans chacun de
nos pays, pluraliste, libre, et responsable. Il s'agit de
faire en sorte que l'apport de la presse francophone au paysage
médiatique mondial aille dans le sens d'une plus grande
diversité et d'une meilleure ouverture du regard.
En rapprochant les traditions et les créations
les plus éloignées et les plus étrangères,
les nouveaux outils de communication les placent en concurrence.
Et cette concurrence est immédiatement profitable aux
cultures les plus puissantes, et périlleuse aux plus
faibles.
Ainsi les premières décennies
du développement de la toile universelle qu'est Internet
a été le théâtre d'une accélération
de la centralisation culturelle mondiale : aujourd'hui encore
80% des sites mondiaux sont anglophones, et la plupart des
échanges sur Internet passent par les nuds de
télécommunications situés aux Etats-Unis
d'Amérique, qui assurent le contrôle ultime de
la toile... Et les grands acteurs d'Internet sont américains
: je citais " Google ", mais je pourrais citer aussi
" Microsoft "
La réflexion sur le rapport entre les
nouveaux médias et la diversité culturelle est
donc non seulement extrêmement actuelle, mais aussi
particulièrement urgente. Il est indispensable de trouver
les moyens de sauver la diversité contre la pression
unificatrice et simplificatrice des médias numériques
de masse.
Renverser le courant de la mondialisation
est possible
Il faut renverser le courant qui domine aujourd'hui
la mondialisation. Et c'est possible. En utilisant précisément
la force d'affirmation de la francophonie, la légitimité
qui naît de la diversité des cultures qu'elle
sert, et le potentiel des nouveaux médias conçus
comme des vecteurs de la diversité culturelle. Ce renversement
doit s'appuyer sur tous les médias, la presse écrite,
l'audiovisuel, à travers ses nouveaux modes de production
et de diffusion, mais aussi et surtout sur les nouveaux médias
liés à Internet, journaux édités
en ligne, radios diffusées sur le Net, télévisions
disponibles dans le monde entier grâce à ce nouveau
vecteur de diffusion mondial. C'est sur tous ces médias
que doit se mener une contre-offensive culturelle capable
de prendre en compte et de déjouer les pièges
de la modernité technologique.
Placer Internet à l'horizon de
la presse écrite.
Le premier constat concerne la presse écrite
: partout dans le monde, les quotidiens d'information généralistes
connaissent une érosion de leur lectorat. Pourtant
les atouts propres du journal imprimé subsistent :
il peut être le lieu de l'analyse, de l'approfondissement
des faits, qu'énoncent de manière simplifiée
les agences de presse et les médias audiovisuels. Mais
les défauts du papier sont inévitables : il
doit être acheminé, vendu, transporté.
La presse écrite traditionnelle est aujourd'hui en
crise grave, dans la plupart des pays du monde, et en particulier
dans les pays francophones.
Dans ces conditions, certains journalistes ont
mesuré l'intérêt que peut représenter
une diffusion en ligne ! L'avantage de la diffusion Internet
pour la presse écrite, c'est justement cette disponibilité
universelle, qui s'affranchit des problèmes du papier.
La spécificité de ce nouveau mode d'accès
à la presse écrite est qu'il est encore principalement
gratuit, donc financé par la publicité, dans
des conditions souvent difficiles.
Mais le modèle de gratuité
imposé par Internet commence à gagner l'imprimé
lui-même : parmi les principaux tirages de la presse
écrite quotidienne, il faut désormais compter,
dans la plupart des pays occidentaux, les quotidiens gratuits
dont l'essor ne se dément pas. Ils sont un nouveau
moyen de distribution de l'information, sous forme d'articles
assez bruts, proches des dépêches d'agences.
Il est indispensable que les agences de presse francophones
prennent en compte ce phénomène pour adapter
leur service à la fourniture d'informations plus développées,
probablement déjà enrichies et approfondies.
L'irruption de la gratuité dans l'univers
de la presse écrite ne doit pas, en effet, se traduire
par un appauvrissement des journaux. L'information gratuite,
exclusivement payée par la publicité, c'est
possible. Encore faut-il que l'impératif journalistique
soit respecté, et que les titres concernés présentent
une information ouverte et non formatée, vérifiée
et non aventurée, validée par un travail journalistique
fiable.
Bref il faut que nous sachions repenser la presse
écrite à l'ère d'Internet, mais sans
abandonner ce qui fait la seule valeur de référence
des médias, numériques ou non, la qualité,
l'originalité et la solidité du travail journalistique.
Parallèlement, de nouveaux services
vont justifier au contraire une rémunération
spécifique de la presse écrite : c'est le cas
des journaux sur écrans pliables qui seront en permanence
rafraîchis par de nouveaux articles au fil de la journée.
Le journal économique français Les Echos
a lancé une expérimentation, actuellement en
cours à Paris, de ce nouveau support de presse écrite.
Les lecteurs disposent en permanence sur leur feuille/écran
de l'édition en cours qui évolue du matin au
soir en fonction de l'actualité et, s'agissant d'un
quotidien économique, le suivi des marchés y
est permanent. De tels services justifieront probablement
des tarifs d'abonnements spécifiques.
* Anticiper les mutations de l'audiovisuel
Premier constat : les paysages audiovisuels ne s'arrêtent
plus aux frontières des Etats. Cela crée un
phénomène nouveau : une émulation entre
les chaînes de télévision, qui sont désormais
jugées à l'aune de chaînes internationales.
Comme toujours cette émulation a de bons aspects et
de mauvais effets : bons aspects d'abord, un appel à
la qualité technique, une accélération
des formats et du rythme des premières chaînes
publiques, la généralisation d'un usage décomplexé
du média. Il est souvent confondant d'observer la facilité
avec laquelle les jeunes générations s'approprient
le média télévision, qui a façonné
l'univers de référence dans lequel elles ont
grandi.
Mais aussi mauvais effets : à singer
les formats internationaux et à calquer leur manière
de regarder le monde, les médias audiovisuels francophones
ont parfois perdu leur spécificité, leur propre
expérience, leur vision singulière. Et il est
révélateur d'observer que cette dérive
crée déjà une demande criante dans tous
les pays du monde, et particulièrement du monde francophone
: celle d'une production locale, capable de proposer des fictions,
des documentaires, des films, réalisés localement,
inspirés des réalités locales.
La numérisation des outils techniques
offre pour cela des atouts : qu'il s'agisse de tournage ou
de montage, enfin de diffusion. A tous les échelons
de la chaîne audiovisuelle, les technologies numériques
entraînent des baisses de coûts sensibles. Donc
il est possible de produire et de diffuser dans la totalité
des pays francophones dans des conditions plus faciles. Cela
doit permettre un réel élan audiovisuel au service
de la diversité des cultures du monde. La diversité
culturelle est désormais mieux servie par une fiction
produite localement que par l'accélération des
échanges de programmes inégaux, le plus souvent
conçus comme unilatéraux, depuis quelques pays
producteurs vers beaucoup de pays spectateurs...
C'est probablement dans ce domaine des échanges
de programmes qu'une réflexion plus ouverte et plus
anticipatrice doit se développer aujourd'hui à
l'échelle francophone. Nous avons une langue commune,
profitons de cette chance, créons tous localement nos
uvres, qui sont l'expression de nos cultures, mais trouvons
les moyens de faciliter leur circulation marchande. Nous devons
sortir d'une logique de rayonnement national pour arriver
à une logique de développement partagé
d'un nouveau marché commun.
Je connais des télévisions privées,
en Afrique, qui diffusent déjà sur plusieurs
pays, et qui ouvrent déjà leurs grilles à
des programmes musicaux venant de tous les horizons de la
francophonie, à commencer par la Roumanie, le Maghreb
ou le Québec. Il y a en effet une production musicale
locale de clips et de chanteurs populaires dans tous les pays
francophones : ouvrons leur des fenêtres d'un pays sur
l'autre. C'est le moyen d'élargir la connaissance que
nous avons les uns des autres, au sein de la diversité
du monde francophone. C'est le moyen aussi de faire de notre
langue commune un outil de développement culturel collectif,
comme ont su le faire les anglophones.
Je souligne de ce point de vue les attentes
que nous avons face à la troisième table-ronde,
que dirigera Madame le député Mona Musca : traiter
de " Diversité culturelle, médias et marché
", c'est précisément réfléchir
à la manière dont la francophonie peut constituer
un atout pour nos industries audiovisuelles en particulier,
ou pour nos médias numériques, afin de leur
donner un meilleur rayonnement.
* La télé
de poche, nouvel eldorado ?
Le phénomène le plus frappant
au cours des dix dernières années est l'explosion
spectaculaire des téléphones portables
Dans tous les pays du monde, même les plus pauvres,
l'apparition de la mobilité a bouleversé le
marché et désormais le téléphone
s'est banalisé. Or l'audiovisuel est à la
veille d'une révolution similaire : va se développer
un marché de petits récepteurs de télévision
portables, pour lesquels des signaux hertziens dégradés
sont diffusés en numérique, en DVBh. Leur commercialisation
a déjà commencé en Corée, au Japon,
aux Etats-Unis, en Finlande
Elle atteindra la France dans les prochains
mois. Des services du même type seront lancés
très vite dans tous les pays européens. Déjà
les principaux acteurs de la télévision et du
téléphone procèdent à des expérimentations
fructueuses. Le précédent du téléphone
laisse penser que l'on assistera dans les pays du Sud à
une explosion du marché des télés de
poche hertziennes (qu'il s'agisse de téléphones
dotés d'un récepteur DVBh ou de petits écrans
portables de la taille d'un portefeuille
)
Il est indispensable que le marché des
télés de poche soit également nourri
par des productions francophones de qualité, et que
sur cette télévision-compagnon qui ne quittera
pas nos poches, nous puissions voir d'emblée des programmes
francophones spécifiquement conçus pour ce type
de diffusion.
* Le "blog", nouvelle liberté
de l'information ?
J'en viens à l'ultime évolution perceptible
sur Internet, et qui concerne évidemment la francophonie
: le phénomène des " blogs ". De quoi
s'agit-il ? De mini-sites Internet individuels, aisément
transformables, développés gratuitement ou pour
une somme vraiment modique au pire des cas. Chacun peut désormais
créer son " blog " en quelques minutes. Sitôt
créé, le blog devient une sorte de journal personnel
offert au monde entier.
Se pose bien sûr le problème de
la déontologie applicable à ces médias
d'un nouveau genre : quid du droit de réponse, dès
lors que l'auteur d'un " blog " peut mettre en cause
quelqu'un, ou attenter à la vie privée ? Quid
de la jurisprudence en matière de diffamation? Un "
blog " fait l'objet d'une véritable " publication
" sur le Net, il engage la responsabilité éditoriale
de son auteur !
Reste l'essentiel : le blog a un effet : la
capacité pour chaque individu de faire entendre sa
voix. Nous ne pouvons plus présumer aussi radicalement
qu'au vingtième siècle de la prédominance
de l'information formatée par quelques médias.
A condition que son droit, sa responsabilité et sa
déontologie soient bien fixés, le blog peut
être une nouvelle chance pour l'expression des diversités
culturelles.
Mieux : on voit que dans la constitution de
courants d'opinion indépendants de toute organisation
politique, les blogs jouent déjà un rôle
: on a donc affaire à de véritables médias,
de niche, certes, mais capables de porter une expression non
formatée. La francophonie y retrouve ses atouts propres
: en effet bien souvent les blogs, comme les forums de discussion
sur Internet, permettent l'entrecroisement et la rencontre
de sensibilités diverses, issues de pays francophones
différents. Ces internautes, souvent relativement jeunes,
y constituent la communauté francophone plurielle d'aujourd'hui.
Leur dialogue est facile parce qu'ils s'expriment en français.
Leurs échanges sont souvent vigoureux, souvent passionnés,
parce qu'ils sont l'échos de disparités sociales
et culturelles très fortes. Mais comment ne pas voir
dans ces échanges les prémices d'une fraternité
francophone de plus en plus forte, parce que mieux partagée,
plus profondément ancrée dans le vécu
des différents peuples francophones ?
Les nouveaux médias, médias
de la diversité
Les médias de masse ont été
la caractéristique principale du monde médiatique
tel qu'il s'est organisé dans la deuxième moitié
du vingtième siècle, créant des cadres
référentiels nouveaux, amplifiant les perceptions
collectives de nos contemporains, constituant des espaces
publics nationaux plus vivants, avant d'étendre notre
conscience collective aux dimensions d'un village planétaire.
Le siècle qui a commencé sera
celui des médias complexes : la massification de l'information
a vécue, et c'est la raison pour laquelle les médias
audiovisuels classiques sont entrés en crise : télévision
et radio doivent faire face à une explosion de leur
marché, qui va en outre se compliquer d'un nouveau
découpage de leur audience en de multiples types de
fréquentation (familiale, individuelle, en déplacement)
avec des besoins et donc des services différents.
Notre quatrième table-ronde, sur
le thème " Francophonie, réseaux et voisinage
", nous permettra d'envisager de nouvelles manières
de faire face ensemble à cette complexité naissante
des marchés médiatiques, en travaillant de manière
plus intégrée ou mieux coordonnée pour
atteindre les objectifs communs qui sont les nôtres,
en matière linguistique en particulier. De ce point
de vue, je tiens aussi à souligner que l'Union
internationale de la Presse Francophone organisera ici même
à Bucarest ses 38èmes assises, du 17 au 24 septembre
2006, sur le thème " Nouveaux médias,
Nouvel enjeu européen, Nouveaux défis francophones
". Ce sera l'occasion pour quelques centaines
de confrères des cinq continents de réfléchir
ensemble à l'adaptation des métiers du journalisme
aux nouveaux organes de communication qui sont en plein essor.
Sans angélisme, nous pouvons retrouver
désormais un optimisme volontaire : autant il était
hier difficile d'envisager un véritable renversement
des courants d'information mondiaux, autant c'est désormais
chose possible, si l'on souhaite donner à la diversité
culturelle sa chance.
La Francophonie peut en retirer un surcroît
de vitalité à la fois culturelle et politique.
A condition que nos médias soient à la hauteur
des enjeux déontologiques et éditoriaux qu'ils
doivent relever, nous pouvons, nous francophones, nous placer
à l'avant-garde du combat pour la diversité
culturelle, tout en affermissant nos identités et en
défendant notre vision d'un monde pluriel, démocratique
et tolérant.
Le combat pour la " civilisation de l'Universel
" contre une globalisation purement marchande est loin
d'être gagné, mais nos contemporains sont de
plus en plus nombreux à être conscients qu'il
faut le livrer. C'est déjà une première
victoire. A nous d'emporter les suivantes.