Union de la Presse Francophone
 
La francophonie
Résolution finale
Interventions
Messages
Revue de presse
U.I.J.P.L.F. 1950-2000
Sites des 32è assises
Photos des assises
Retour manifestations
Retour pagé précédente
Menu pricipal
La francophonie
La gazette
Pressothèque
Agence d'info - U.P.F.
Langue Française

Organisation internationale de la Francophonie (OIF)

Etats généraux de la Francophonie
Bucarest, Roumanie, 21 - 23 mars 2006

Forum " Presse et Information "

Intervention d'ouverture par Hervé Bourges
président de l'Union internationale de la presse francophone (UPF), modérateur général
mardi 21 mars 2006

"Les nouveaux médias, clef de la diversité culturelle "

Il faut passablement d'optimisme aujourd'hui pour dire que les nouveaux médias vont dans le sens de la diversité culturelle. Les voix sont nombreuses qui dénoncent au contraire une concentration croissante de l'attention et de la culture de l'humanité par l'effet de massification intellectuelle mondiale que provoque la mondialisation médiatique.

Dire que les nouveaux médias peuvent nous donner les moyens d'assurer l'avenir de la diversité culturelle dans un monde ouvert, cela sonne un peu comme un paradoxe. Cela fait un peu " langue de bois ". La loi des grands nombres ne fait pas dans la dentelle, de même que la logique du capitalisme post-industriel pousse à la création de grands conglomérats financiers internationaux, la règle d'airain de la mondialisation des médias semble être celle d'une conformité croissante des nouveaux espaces d'expression qui sont créés à un standard international d'expression de l'information. C'est CNN à toutes les sauces. Dans ce cas, même si les sauces diffèrent, l'information digérée reste identique.

Un rapport édifiant a été récemment réalisé pour le British Council par le linguiste David Graddol. Selon cet universitaire renommé, l'anglais est devenu la première ou seconde langue de plus d'un milliard de nos contemporains, et ce nombre va tripler dans les dix prochaines années, l'anglais devenant la seconde langue automatique de tous nos enfants. Avant 2020, un être humain sur deux pourra s'exprimer en anglais.

Comment nier le rôle que jouent les médias et au-delà des médias les mécanismes généraux de consommation culturelle mondialisée, pour construire et accélérer cette installation évidente de l'anglais comme langue commune universelle ? Comment prétendre, sans voir se hausser des épaules incrédules, que le développement médiatique actuel ne va pas amplifier la tendance observée par David Graddol ?

Je voudrais rappeler ici les réflexions pionnières de Léopold Sédar Senghor. C'est dès les années 1970 que Senghor trouve les mots exacts pour qualifier l'évolution internationale qui s'engage au lendemain du processus de décolonisation et de reconstruction des identités culturelles bafouées des anciennes colonies.

Dans la bouche de Senghor, l'unification progressive de l'humanité dans un moule intellectuel commun conduit nécessairement à " une civilisation de l'Universel ". Mais les mots ne sont jamais choisis au hasard : l'Universel, c'est aussi l'expression des valeurs supérieures, en particulier morales, humanistes, qui dépassent les considérations d'intérêts particuliers, qui dépassent les appartenances locales, nationales ou tribales. L'Universel, c'est le socle commun des valeurs vers lesquelles tous les hommes, sans distinction, peuvent se tourner.

L'Universel, dans la vision qu'en construit Senghor, ne se substitue pas aux cultures et aux héritages différents de chaque peuple, au contraire il les prolonge et leur donne un couronnement commun.

Ainsi s'établira " la civilisation panhumaine de demain, où l'Homme sera, enfin, réconcilié avec l'Univers et avec lui-même ; où les contraires vivront en symbiose, la raison et l'intuition, dans un ordre nouveau : celui de l'Homme. " Ce qui est essentiel dans cette vision qui est aussi un objectif fixé, un combat à mener, c'est la place de l'Homme. C'est la différence fondamentale entre l'idée d'une civilisation panhumaine et l'idée de mondialisation : dans le premier cas, la construction de cette civilisation commune est volontaire, assumée, comprise par ses acteurs humains. C'est bien en effet d'une civilisation collective qu'il s'agit. Une manière de concevoir ensemble l'avenir commun des hommes.

L'idée de mondialisation, en revanche, porte d'autres couleurs : les couleurs de la fatalité (elle apparaît comme une évolution naturelle et nécessaire de nos sociétés et de nos économies) et les couleurs de l'approche scientifique. La " mondialisation ", c'est comme une loi physique, c'est une description apparemment objective d'un phénomène que l'on constaterait, sans en être acteur.

Donc la " civilisation panhumaine " de Senghor, c'est un projet collectif conscient dont l'humanité serait capable de se doter, alors que la " globalisation " que l'on nous décrit aujourd'hui, c'est un enchaînement socio-économique dans lequel nous sommes entraînés, que nous le voulions ou non.

Les deux visions ne sont pas antinomiques. Mais la première est indispensable pour donner un véritable sens à la seconde. Sans projet humain, la mondialisation est un pur phénomène, une pierre qui roule et qui écrase tout sur son passage, aplanit les reliefs et efface les cultures. Lorsque Senghor évoque " l'orchestre de la convergence panhumaine ", il parle précisément d'un orchestre où chaque culture apporte sa tonalité, et bien sûr il y réclame en particulier " la section rythmique de la Négritude ". Mais la mondialisation sans projet humain, c'est soudain comme si, dans l'orchestre universel, la résonance de la grosse caisse, par exemple, s'amplifiait toujours davantage jusqu'à couvrir tous les autres instruments, toutes les autres voix.

Aujourd'hui, que nous le voulions ou non, cette grosse caisse, c'est l'anglais des affaires, d'Internet et des hôtels, ce sabir international qui dispense de faire l'effort de comprendre, qui simplifie la pensée et évite de réfléchir, une langue qui colle aux images et se refuse aux nuances. Nous en avons tous fait l'expérience, nous la pratiquons, et nous avons tous ressenti cette frustration quelle procure, parce qu'elle ne se plie pas à la subtilité d'une pensée juste.

Mais il est inutile de se rebeller contre la force linguistique d'une puissance dominante, nous en avons déjà connu des exemples dans l'histoire, et de l'Empire romain jusqu'aux empires coloniaux, en passant par la conquête arabe, nous savons que la langue du plus puissant est aussi la plus parlée : il a les moyens de l'imposer comme langue commune.

Ce qui est essentiel et fondamental en revanche, c'est pour réagir à l'unification culturelle, de doter la mondialisation d'un projet collectif, et de mettre la diversité des cultures et des héritages de l'humanité au cœur de ce projet.

C'est précisément ce que signifie aujourd'hui, comme l'avait une nouvelle fois prophétisé Senghor, le combat pour la Francophonie, qui est l'expression même de la reconnaissance mutuelle de cultures diverses, sans qu'il soit désormais question de prééminence de l'une d'entre elles. Désormais le français s'élargit aux créoles, et s'enrichit des apports de tous les peuples qui en jouent, et font de cette langue le vecteur de leur identité propre.

Je n'en prendrai qu'un exemple : la créativité linguistique de la Côte d'Ivoire actuelle, favorisée peut-être par une situation politique interne compliquée. Le peuple ivoirien donne libre-court à une floraison d'expressions neuves, savoureuses, et de variations grammaticales qui auraient probablement fait sourciller Senghor, mais qui témoignent d'une pleine vitalité culturelle. Par exemple, le parler populaire ivoirien supprime les articles devant les noms communs. D'où une lumineuse brièveté de l'expression. Cette fécondité est francophone…

La francophonie est l'exemple même d'un concert pluriel où chaque culture trouve son expression, dans la construction d'une identité individuelle. La francophonie, c'est pour de très nombreux peuples, la liberté d'être soi-même en français, à travers le français, propriété de tous ceux qui l'utilisent... Cette situation objective est la chance de la francophonie, c'est la preuve de la vocation de la francophonie à faire école dans la construction de la " civilisation de l'Universel ", et nous ne devons jamais perdre de vue ce combat.

Le linguiste Claude Hagège soulignait récemment le phénomène d'entropie culturelle accélérée qui est actuellement à l'œuvre dans le monde : les 6 milliards et demi d'êtres humains qui vivent autour de nous parlent encore 6000 langues différentes. Mais 5800 de ces langues ne sont connues ou parlées que par 3 à 4% de nos contemporains. Chaque mois qui passe, on déplore la disparition pure et simple de deux de ces langues, avec la mort de leurs derniers adeptes.

On prévoit, vaguement, une accélération de l'entropie culturelle, parallèle au réchauffement de la terre, et les deux tiers des langues encore parlées dans le monde n'existeront plus à la fin de ce siècle. Les deux tiers… 4000 langues perdues sur 6000. Autant de mémoires, de cultures, d'identités à jamais effacées, impossibles à décrypter. Car la plupart de ces langues n'auront même pas eu le temps de transcrire leur patrimoine littéraire, philosophique, poétique.

Dans cet effondrement rapide de la diversité humaine, le français est une chance. Un atout que nous partageons, une arme culturelle puissante, qui permet à tous les peuples francophones de maintenir une expression propre, une mémoire commune, une capacité d'élaborer dans le dialogue leurs identités respectives.

Cette chance doit être confortée, consolidée : c'est précisément le rôle que doivent se fixer les médias et les créateurs de chacun de nos pays. Les médias, parce qu'ils sont la colonne vertébrale des sociétés modernes, qu'ils sont le prisme permanent qui donne forme à nos représentations du monde. L'historien de demain fera ressortir avec clarté le lien direct qui a existé en ce siècle entre le développement médiatique et les mutations politiques, et en particulier démocratiques. Les médias ne sont pas seulement au service du débat démocratique : ils sont le lieu où il prend forme, où se cristallisent les opinions, où s'élaborent les tendances, adhésions, rejets, enthousiasmes ou colères.

Il n'est donc pas indifférent de s'assurer que les francophones disposent bien, à l'échelon national comme à l'échelon international, de médias diversifiés, puissants, riches, capables de porter une expression francophone sur le monde contemporain, et particulièrement dans le domaine de l'information, une information d'expression francophone.

Il y va de la richesse, de la diversité, de l'ouverture de notre vision du monde contemporain, il y va de notre capacité à comprendre les événements qui se produisent et de notre capacité à ne pas nous laisser focaliser par l'information unilatérale et disciplinée que proposent les médias internationaux de langue anglaise et de facture américaine.

Nous serons donc particulièrement attentifs aux problématiques développées dans quelques minutes par notre première table-ronde, sur " le passé, le présent et surtout l'avenir de la presse francophone ", notamment au service de la francophonie et des enjeux de son affirmation.

Les francophones peuvent et doivent développer leur propre vision du monde, leur appréciation des équilibres économiques et démocratiques, leur jugement indépendant sur les priorités diplomatiques, humanitaires ou culturelles. Cela n'est possible que si les journalistes francophones jouent pleinement leur rôle et assument cette charge difficile d'informer, sans obéir aveuglément à la dictature de l'actualité pré-formulée.

Je ne prendrai qu'un exemple, qui tient au rôle d'un moteur de recherche tel que " Google " dans la simplification de l'information nationale ou mondiale. Tout d'abord, où réside le pouvoir de " Google ", et plus particulièrement du service " Google News " ? Lorsque quelqu'un effectue une recherche sur Internet, son premier réflexe est d'aller chercher les renseignements dont il a besoin via " Google ", qui lui présente des pages et des pages d'informations, classées par ordre de succès… Cela signifie que les pages les plus lues viennent en tête de liste, non les plus pertinentes. Le moteur de recherche s'interdit toute action éditoriale, toute préférence intellectuelle, il ne favorise pas les pages les plus intéressantes ou les plus claires, il favorise les pages les plus lues.

Si l'on se penche sur le fonctionnement de " Google News ", service d'information qui présente une sélection d'articles de la presse internationale, on découvre que c'est de la même manière que la revue de presse est présentée : ce sont les thèmes qui ont fait l'objet du plus grand nombre d'articles qui viennent en tête, et dans la liste des articles retenus, ce sont toujours ceux qui ont été les plus lus qui sont présentés en premier. L'effet de ce système de classement est donc d'inciter les rédactions, et particulièrement les rédactions des médias en ligne, à voler à la rencontre de l'audience en traitant systématiquement les sujets que Google met en avant, car c'est l'assurance d'être mieux référencé, et de voir ses pages proposées à un nombre plus grand d'internautes.

Autant dire qu'on assiste à une focalisation accélérée du regard collectif des journalistes, et d'emblée à une pratique moutonnière et passive de l'information, chacun se hâtant de répéter, sur le thème traité par tous les autres, les quelques informations que tous les autres déjà exploitent. Et par la répétition même ce travail rapidement vide de sens se révèle le plus payant en termes de " fréquentation ", donc de recettes publicitaires, et de visibilité.

Cet exemple me livrera le dernier avertissement déontologique que je voulais exprimer aujourd'hui, avant de vous présenter une vision plus positive de l'utilisation des nouveaux médias au service de la francophonie et de ses valeurs : le risque existe, non seulement sur le plan linguistique, mais aussi sur le plan proprement médiatique, d'une massification croissante de l'expression publique entraînant une réduction du champ démocratique, un resserrement de la diversité des opinions et de la liberté de penser. Lorsque tous s'ingénient à parler de la même chose au même moment et de la même manière, on peut douter de la capacité du système médiatique à accoucher d'idées neuves ou d'intuitions originales.

Mes paroles soulèveront je pense des inquiétudes légitimes chez tous les francophones qui ont vécu sous des régimes où la liberté de l'information était limitée, où la libre expression des idées ou des opinions n'était pas garantie par une presse contrôlée par la censure ou par la police. Mais il ne faut pas hésiter à affirmer que la censure du conformisme intellectuel est aussi un risque véritable. La police de la pensée unique n'est pas un fantasme. A certains égards, les outils qui dominent les nouveaux médias sont le meilleur véhicule du conformisme et de l'uniformité journalistique et culturelle. A nous de savoir nous en abstraire, à nous de savoir toujours faire notre travail de journalistes en nous confrontant au réel, et non à l'apparence déjà organisée et interprétée que constituent les moteurs de recherche des nouveaux médias numériques dominants.

Tel est l'enjeu, majeur, de notre deuxième table-ronde, consacrée à " Déontologie, transparence et pluralisme dans la presse francophone ". Car il ne s'agit plus seulement de s'assurer que la presse francophone soit, dans chacun de nos pays, pluraliste, libre, et responsable. Il s'agit de faire en sorte que l'apport de la presse francophone au paysage médiatique mondial aille dans le sens d'une plus grande diversité et d'une meilleure ouverture du regard.

En rapprochant les traditions et les créations les plus éloignées et les plus étrangères, les nouveaux outils de communication les placent en concurrence. Et cette concurrence est immédiatement profitable aux cultures les plus puissantes, et périlleuse aux plus faibles.

Ainsi les premières décennies du développement de la toile universelle qu'est Internet a été le théâtre d'une accélération de la centralisation culturelle mondiale : aujourd'hui encore 80% des sites mondiaux sont anglophones, et la plupart des échanges sur Internet passent par les nœuds de télécommunications situés aux Etats-Unis d'Amérique, qui assurent le contrôle ultime de la toile... Et les grands acteurs d'Internet sont américains : je citais " Google ", mais je pourrais citer aussi " Microsoft "…

La réflexion sur le rapport entre les nouveaux médias et la diversité culturelle est donc non seulement extrêmement actuelle, mais aussi particulièrement urgente. Il est indispensable de trouver les moyens de sauver la diversité contre la pression unificatrice et simplificatrice des médias numériques de masse.


Renverser le courant de la mondialisation est possible

Il faut renverser le courant qui domine aujourd'hui la mondialisation. Et c'est possible. En utilisant précisément la force d'affirmation de la francophonie, la légitimité qui naît de la diversité des cultures qu'elle sert, et le potentiel des nouveaux médias conçus comme des vecteurs de la diversité culturelle. Ce renversement doit s'appuyer sur tous les médias, la presse écrite, l'audiovisuel, à travers ses nouveaux modes de production et de diffusion, mais aussi et surtout sur les nouveaux médias liés à Internet, journaux édités en ligne, radios diffusées sur le Net, télévisions disponibles dans le monde entier grâce à ce nouveau vecteur de diffusion mondial. C'est sur tous ces médias que doit se mener une contre-offensive culturelle capable de prendre en compte et de déjouer les pièges de la modernité technologique.

Placer Internet à l'horizon de la presse écrite.

Le premier constat concerne la presse écrite : partout dans le monde, les quotidiens d'information généralistes connaissent une érosion de leur lectorat. Pourtant les atouts propres du journal imprimé subsistent : il peut être le lieu de l'analyse, de l'approfondissement des faits, qu'énoncent de manière simplifiée les agences de presse et les médias audiovisuels. Mais les défauts du papier sont inévitables : il doit être acheminé, vendu, transporté. La presse écrite traditionnelle est aujourd'hui en crise grave, dans la plupart des pays du monde, et en particulier dans les pays francophones.

Dans ces conditions, certains journalistes ont mesuré l'intérêt que peut représenter une diffusion en ligne ! L'avantage de la diffusion Internet pour la presse écrite, c'est justement cette disponibilité universelle, qui s'affranchit des problèmes du papier. La spécificité de ce nouveau mode d'accès à la presse écrite est qu'il est encore principalement gratuit, donc financé par la publicité, dans des conditions souvent difficiles.

Mais le modèle de gratuité imposé par Internet commence à gagner l'imprimé lui-même : parmi les principaux tirages de la presse écrite quotidienne, il faut désormais compter, dans la plupart des pays occidentaux, les quotidiens gratuits dont l'essor ne se dément pas. Ils sont un nouveau moyen de distribution de l'information, sous forme d'articles assez bruts, proches des dépêches d'agences. Il est indispensable que les agences de presse francophones prennent en compte ce phénomène pour adapter leur service à la fourniture d'informations plus développées, probablement déjà enrichies et approfondies.

L'irruption de la gratuité dans l'univers de la presse écrite ne doit pas, en effet, se traduire par un appauvrissement des journaux. L'information gratuite, exclusivement payée par la publicité, c'est possible. Encore faut-il que l'impératif journalistique soit respecté, et que les titres concernés présentent une information ouverte et non formatée, vérifiée et non aventurée, validée par un travail journalistique fiable.

Bref il faut que nous sachions repenser la presse écrite à l'ère d'Internet, mais sans abandonner ce qui fait la seule valeur de référence des médias, numériques ou non, la qualité, l'originalité et la solidité du travail journalistique.

Parallèlement, de nouveaux services vont justifier au contraire une rémunération spécifique de la presse écrite : c'est le cas des journaux sur écrans pliables qui seront en permanence rafraîchis par de nouveaux articles au fil de la journée. Le journal économique français Les Echos a lancé une expérimentation, actuellement en cours à Paris, de ce nouveau support de presse écrite. Les lecteurs disposent en permanence sur leur feuille/écran de l'édition en cours qui évolue du matin au soir en fonction de l'actualité et, s'agissant d'un quotidien économique, le suivi des marchés y est permanent. De tels services justifieront probablement des tarifs d'abonnements spécifiques.

* Anticiper les mutations de l'audiovisuel

Premier constat : les paysages audiovisuels ne s'arrêtent plus aux frontières des Etats. Cela crée un phénomène nouveau : une émulation entre les chaînes de télévision, qui sont désormais jugées à l'aune de chaînes internationales. Comme toujours cette émulation a de bons aspects et de mauvais effets : bons aspects d'abord, un appel à la qualité technique, une accélération des formats et du rythme des premières chaînes publiques, la généralisation d'un usage décomplexé du média. Il est souvent confondant d'observer la facilité avec laquelle les jeunes générations s'approprient le média télévision, qui a façonné l'univers de référence dans lequel elles ont grandi.

Mais aussi mauvais effets : à singer les formats internationaux et à calquer leur manière de regarder le monde, les médias audiovisuels francophones ont parfois perdu leur spécificité, leur propre expérience, leur vision singulière. Et il est révélateur d'observer que cette dérive crée déjà une demande criante dans tous les pays du monde, et particulièrement du monde francophone : celle d'une production locale, capable de proposer des fictions, des documentaires, des films, réalisés localement, inspirés des réalités locales.

La numérisation des outils techniques offre pour cela des atouts : qu'il s'agisse de tournage ou de montage, enfin de diffusion. A tous les échelons de la chaîne audiovisuelle, les technologies numériques entraînent des baisses de coûts sensibles. Donc il est possible de produire et de diffuser dans la totalité des pays francophones dans des conditions plus faciles. Cela doit permettre un réel élan audiovisuel au service de la diversité des cultures du monde. La diversité culturelle est désormais mieux servie par une fiction produite localement que par l'accélération des échanges de programmes inégaux, le plus souvent conçus comme unilatéraux, depuis quelques pays producteurs vers beaucoup de pays spectateurs...

C'est probablement dans ce domaine des échanges de programmes qu'une réflexion plus ouverte et plus anticipatrice doit se développer aujourd'hui à l'échelle francophone. Nous avons une langue commune, profitons de cette chance, créons tous localement nos œuvres, qui sont l'expression de nos cultures, mais trouvons les moyens de faciliter leur circulation marchande. Nous devons sortir d'une logique de rayonnement national pour arriver à une logique de développement partagé d'un nouveau marché commun.

Je connais des télévisions privées, en Afrique, qui diffusent déjà sur plusieurs pays, et qui ouvrent déjà leurs grilles à des programmes musicaux venant de tous les horizons de la francophonie, à commencer par la Roumanie, le Maghreb ou le Québec. Il y a en effet une production musicale locale de clips et de chanteurs populaires dans tous les pays francophones : ouvrons leur des fenêtres d'un pays sur l'autre. C'est le moyen d'élargir la connaissance que nous avons les uns des autres, au sein de la diversité du monde francophone. C'est le moyen aussi de faire de notre langue commune un outil de développement culturel collectif, comme ont su le faire les anglophones.

Je souligne de ce point de vue les attentes que nous avons face à la troisième table-ronde, que dirigera Madame le député Mona Musca : traiter de " Diversité culturelle, médias et marché ", c'est précisément réfléchir à la manière dont la francophonie peut constituer un atout pour nos industries audiovisuelles en particulier, ou pour nos médias numériques, afin de leur donner un meilleur rayonnement.

* La télé de poche, nouvel eldorado ?

Le phénomène le plus frappant au cours des dix dernières années est l'explosion spectaculaire des téléphones portables… Dans tous les pays du monde, même les plus pauvres, l'apparition de la mobilité a bouleversé le marché et désormais le téléphone s'est banalisé. Or l'audiovisuel est à la veille d'une révolution similaire : va se développer un marché de petits récepteurs de télévision portables, pour lesquels des signaux hertziens dégradés sont diffusés en numérique, en DVBh. Leur commercialisation a déjà commencé en Corée, au Japon, aux Etats-Unis, en Finlande…

Elle atteindra la France dans les prochains mois. Des services du même type seront lancés très vite dans tous les pays européens. Déjà les principaux acteurs de la télévision et du téléphone procèdent à des expérimentations fructueuses. Le précédent du téléphone laisse penser que l'on assistera dans les pays du Sud à une explosion du marché des télés de poche hertziennes (qu'il s'agisse de téléphones dotés d'un récepteur DVBh ou de petits écrans portables de la taille d'un portefeuille…)

Il est indispensable que le marché des télés de poche soit également nourri par des productions francophones de qualité, et que sur cette télévision-compagnon qui ne quittera pas nos poches, nous puissions voir d'emblée des programmes francophones spécifiquement conçus pour ce type de diffusion.

* Le "blog", nouvelle liberté de l'information ?

J'en viens à l'ultime évolution perceptible sur Internet, et qui concerne évidemment la francophonie : le phénomène des " blogs ". De quoi s'agit-il ? De mini-sites Internet individuels, aisément transformables, développés gratuitement ou pour une somme vraiment modique au pire des cas. Chacun peut désormais créer son " blog " en quelques minutes. Sitôt créé, le blog devient une sorte de journal personnel offert au monde entier.

Se pose bien sûr le problème de la déontologie applicable à ces médias d'un nouveau genre : quid du droit de réponse, dès lors que l'auteur d'un " blog " peut mettre en cause quelqu'un, ou attenter à la vie privée ? Quid de la jurisprudence en matière de diffamation? Un " blog " fait l'objet d'une véritable " publication " sur le Net, il engage la responsabilité éditoriale de son auteur !

Reste l'essentiel : le blog a un effet : la capacité pour chaque individu de faire entendre sa voix. Nous ne pouvons plus présumer aussi radicalement qu'au vingtième siècle de la prédominance de l'information formatée par quelques médias. A condition que son droit, sa responsabilité et sa déontologie soient bien fixés, le blog peut être une nouvelle chance pour l'expression des diversités culturelles.

Mieux : on voit que dans la constitution de courants d'opinion indépendants de toute organisation politique, les blogs jouent déjà un rôle : on a donc affaire à de véritables médias, de niche, certes, mais capables de porter une expression non formatée. La francophonie y retrouve ses atouts propres : en effet bien souvent les blogs, comme les forums de discussion sur Internet, permettent l'entrecroisement et la rencontre de sensibilités diverses, issues de pays francophones différents. Ces internautes, souvent relativement jeunes, y constituent la communauté francophone plurielle d'aujourd'hui. Leur dialogue est facile parce qu'ils s'expriment en français. Leurs échanges sont souvent vigoureux, souvent passionnés, parce qu'ils sont l'échos de disparités sociales et culturelles très fortes. Mais comment ne pas voir dans ces échanges les prémices d'une fraternité francophone de plus en plus forte, parce que mieux partagée, plus profondément ancrée dans le vécu des différents peuples francophones ?


Les nouveaux médias, médias de la diversité…

Les médias de masse ont été la caractéristique principale du monde médiatique tel qu'il s'est organisé dans la deuxième moitié du vingtième siècle, créant des cadres référentiels nouveaux, amplifiant les perceptions collectives de nos contemporains, constituant des espaces publics nationaux plus vivants, avant d'étendre notre conscience collective aux dimensions d'un village planétaire.

Le siècle qui a commencé sera celui des médias complexes : la massification de l'information a vécue, et c'est la raison pour laquelle les médias audiovisuels classiques sont entrés en crise : télévision et radio doivent faire face à une explosion de leur marché, qui va en outre se compliquer d'un nouveau découpage de leur audience en de multiples types de fréquentation (familiale, individuelle, en déplacement) avec des besoins et donc des services différents.

Notre quatrième table-ronde, sur le thème " Francophonie, réseaux et voisinage ", nous permettra d'envisager de nouvelles manières de faire face ensemble à cette complexité naissante des marchés médiatiques, en travaillant de manière plus intégrée ou mieux coordonnée pour atteindre les objectifs communs qui sont les nôtres, en matière linguistique en particulier. De ce point de vue, je tiens aussi à souligner que l'Union internationale de la Presse Francophone organisera ici même à Bucarest ses 38èmes assises, du 17 au 24 septembre 2006, sur le thème " Nouveaux médias, Nouvel enjeu européen, Nouveaux défis francophones ". Ce sera l'occasion pour quelques centaines de confrères des cinq continents de réfléchir ensemble à l'adaptation des métiers du journalisme aux nouveaux organes de communication qui sont en plein essor.

Sans angélisme, nous pouvons retrouver désormais un optimisme volontaire : autant il était hier difficile d'envisager un véritable renversement des courants d'information mondiaux, autant c'est désormais chose possible, si l'on souhaite donner à la diversité culturelle sa chance.

La Francophonie peut en retirer un surcroît de vitalité à la fois culturelle et politique. A condition que nos médias soient à la hauteur des enjeux déontologiques et éditoriaux qu'ils doivent relever, nous pouvons, nous francophones, nous placer à l'avant-garde du combat pour la diversité culturelle, tout en affermissant nos identités et en défendant notre vision d'un monde pluriel, démocratique et tolérant.

Le combat pour la " civilisation de l'Universel " contre une globalisation purement marchande est loin d'être gagné, mais nos contemporains sont de plus en plus nombreux à être conscients qu'il faut le livrer. C'est déjà une première victoire. A nous d'emporter les suivantes.

Hervé Bourges
président international de l'UPF
Bucarest, Roumanie
mardi, 21 mars 2006