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mardi
3 juillet 2007
Discours d'Hervé BOURGES
président
de l'Union internationale de la presse,
ancien président du Conseil supérieur
de l'audiovisuel,
président d'honneur de Canal+horizons
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Faut-il réguler internet ?
Je tiens à vous remercier de m'avoir
invité à intervenir lors de cette réunion
importante, qui marque un nouveau départ dans la coopération
internationale des instances de régulation, et qui
permet d'intégrer à votre réflexion collective
les nouveaux enjeux médiatiques que vous devez, ensemble,
aborder.
Nous avons vécu au cours de ces dernières
années une mutation profonde de l'espace médiatique
dans lequel nos activités traditionnelles se déploient.
Cette mutation porte un nom : la mondialisation des réseaux
de communication. Elle a une traduction pratique : l'essor
et le développement d'Internet. Elle entraîne
des évolutions sensibles dans tous les médias
: on peut désormais imaginer la presse écrite
sans Gutenberg, c'est-à-dire sans papier ; la radio
sans Edison, c'est-à-dire sans les ondes ; la télévision
sans Hertz, c'est-à-dire sans émetteurs terrestres
Cette mutation technologique a des conséquences
dans trois domaines, et je les aborderai successivement :
d'abord les structures économiques des médias,
ensuite les structures culturelles de nos sociétés
contemporaines, enfin les régulations qui doivent
logiquement y être apportées.
I. Un nouveau cadre économique pour les médias
Cette mutation technologique a des conséquences
sur l'organisation des marchés : le premier chiffre
d'affaires de tous les groupes audiovisuels français,
on l'ignore souvent, c'est celui du Groupe Canal+, dont la
majorité des abonnés reçoivent aujourd'hui
les chaînes par le satellite, et dont le marché
s'étend sur plusieurs continents, ainsi qu'en témoigne
la présence ici à Ouagadougou de Dominique Fagot,
président de MediaOverseas, et de Jean-Christophe Ramos,
président de Canal+Horizons
Cette filiale que
j'ai créée, il y a une vingtaine d'années,
à la demande d'André Rousselet, sous le nom
de Canal+Afrique.
Je voudrais signaler en passant que chiffre
d'affaires ne veut pas dire profit, car Canal+ est aussi le
groupe qui investit le plus dans ses programmes, qu'il s'agisse
de sport, de cinéma, de création audiovisuelle
Y compris d'ailleurs en Afrique
L'argent gagné
sur les abonnements est une ressource pour les créateurs
d'images non seulement en France et en Europe, mais aussi
en Afrique.
Il est important de le souligner : un marché
audiovisuel sain, c'est un marché dans lequel les opérateurs
privés contribuent à enrichir la production
éditoriale. Nous sommes ici pour réfléchir
à l'adaptation des diffuseurs publics à la nouvelle
donne de la convergence. Il s'agit pour l'essentiel de les
amener à réagir à une situation dans
laquelle ils ne sont plus en situation de monopole, et où
ils doivent adopter de multiples modes de diffusion, à
commencer par internet.
Je tiens à souligner le rôle exemplaire
du site internet développé par RFI, dont je
salue le président, Antoine Schwarz, qui sait combien
le développement de rfi.fr est désormais essentiel
pour son groupe. Tout comme le site internet de TV5 Monde,
dont le président, François Bonnemain, qui est
également parmi nous, a été parmi les
premiers à comprendre, alors que nous étions
encore tous deux au CSA, qu'une télévision internationale
se devait d'avoir une forte dimension multimédia.
Grâce à la création des
instances de régulation dans la plupart des pays d'Afrique,
ce continent connaît actuellement un bouleversement
médiatique fondamental, une véritable ouverture
médiatique, qui doit donner les moyens aux créateurs
et aux producteurs d'Afrique de réaliser de plus en
plus d'uvres originales issues de cette terre chaleureuse
et riche d'inspiration... Et de leur donner une audience mondiale,
grâce à internet. C'est le sens du développement
d'un portail comme afrik.com, premier quotidien panafricain
en ligne, dont les informations, les images, les sons, mettent
en avant l'Afrique dans toutes ses dimensions.
Internet modifie aussi en profondeur les rapports
économiques qui structurent le marché audiovisuel.
D'abord à cause du surgissement de mastodontes financiers,
capables de capter des ressources publicitaires tout autour
de la planète, et qui sont les grands sites portails
mondiaux ou les moteurs de recherche qui accompagnent la circulation
des internautes.
L'exemple le plus éclatant est Google,
qui rafle dans tous les pays du monde un très grand
nombre de budgets publicitaires, l'annonceur étant
assuré de voir sa publicité proposée
sur tous les sites dont le sujet a un rapport avec son activité,
voire sur toutes les requêtes ou recherches menées
par les internautes à propos de leur activité
ou sur un thème qui l'évoque.
Or Google ne se borne pas à être
un moteur de recherche, il devient, avec Google News, une
source d'informations quotidienne, et il devient avec Google
Vidéo une source d'images intarissable. Le modèle
économique de Google lui donne les moyens de développer
un modèle médiatique nouveau fondé sur
la divulgation de l'information constituée et traitée
par autrui.
Résultat : une formidable captation de
valeur et de financement, non au profit de ceux qui constituent
l'information, mais au profit de celui qui en facilite l'accès.
Comme si soudain le marchand de journaux gardait l'essentiel
de la recette de la vente de ses journaux
Sans rien
remonter à l'éditeur !
La convergence a tendance à multiplier ce type de
situations baroques, où les auteurs, les journalistes,
les réalisateurs, les producteurs des uvres ne
sont plus rémunérés, alors que des intermédiaires
nouveaux récoltent de confortables bénéfices
en donnant, gratuitement ou non, accès à leurs
offres.
C'est le cas des logiciels qui permettent le
piratage des films sur internet, par exemple, c'est le cas
des opérateurs de réseaux qui oublient d'acquitter
les droits afférents aux images qu'ils vendent, c'est
le cas des opérateurs ADSL qui ne contribuent pas,
dans la plupart des pays du monde du moins, à la production
des contenus qu'ils distribuent. Or, dès lors que les
revenus qu'elle génère ne reviennent pas financer
la production, la production s'étiole et meurt, comme
une fleur sans eau
C'est pourquoi je crois tout à fait,
comme l'a dit notre ami le professeur Balima en ouverture
de nos réflexions, que la régulation économique
a sa place pour améliorer les rapports entre les différents
acteurs du monde des réseaux et du monde de la création.
Mais je vais plus loin que lui : désormais, il est
nécessaire de faire en sorte que le droit de la concurrence
cesse d'apparaître comme le seul critère de régulation
économique.
C'est une vue de l'esprit, que de croire qu'une
seule règle peut résoudre la complexité
de mécanismes qui s'instaurent entre des secteurs fondamentalement
différents, comme le monde des réseaux de communication
et le monde de la création des uvres. Faire du
droit de la concurrence l'alpha et l'omega de la régulation
économique, c'est abandonner la création aux
seules règles du marché, c'est faire disparaître
à court terme la diversité culturelle et probablement
aussi le pluralisme des opérateurs, c'est-à-dire
le pluralisme politique.
Je rejoins avec netteté sur ce point
l'intervention du président actuel du Conseil supérieur
de l'audiovisuel français, Michel Boyon, qui a montré
hier combien la régulation de la communication ne pouvait
pas être rapprochée de la régulation des
télécommunications, parce que les droits applicables
sont différents, que les principes à mettre
en uvre ne sont pas du même ordre, et qu'ils sont
même en grande partie antinomiques.
II. Les mutations culturelles, sociales et politiques
en cours
J'en viens maintenant, tout à fait logiquement,
aux mutations des structures culturelles, sociales et politiques
de nos sociétés, sous l'effet de la mondialisation
médiatique et de l'essor de cette nouvelle immédiateté
de l'information que permet internet.
La France vient de traverser une période politiquement
très riche, avec la succession de deux élections
nationales, l'élection présidentielle et les
élections législatives.
Il est particulièrement intéressant
d'étudier les sites de campagnes des deux principaux
candidats, Nicolas Sarkozy et Ségolène Royal.
Le site de Ségolène Royal s'appelait
" Désirs d'avenir ", et c'était un
site extrêmement interactif, sur lequel les internautes
pouvaient déposer leurs participations, leurs projets,
leurs contributions à la réflexion politique
de Ségolène Royal. Elle-même y était
relativement peu présente, le site mettant peu en avant
ses propositions précises. Ségolène Royal
faisait le pari d'une forte mobilisation des énergies
pour alimenter et soutenir en même temps son projet
politique.
A l'inverse, le site de Nicolas Sarkozy était
tout entier conçu autour de la personne du candidat
et de ses propositions phares : il portait son nom, et proposait
une communication unilatérale des idées et des
propositions du candidat. Il assurait un suivi audiovisuel
de sa campagne (déplacements, meetings..). Il fut par
ailleurs l'objet d'un marketing internet très puissant,
tous les thèmes liés à l'actualité
entraînant l'affichage de la publicité pour "
sarkozy.fr ".
Conclusion : le site de Ségolène
Royal était le mieux à même de faire naître,
dans la période pré-électorale, un courant
de sympathie et d'attentes positives autour de sa personne.
En revanche dans la période électorale à
proprement parler, le site de Nicolas Sarkozy était
le mieux à même de condenser l'audience et donc
de fédérer l'électorat autour de thèmes
forts. Le site idéal devrait probablement voir se succéder
deux phases : une phase d'écoute, puis une phase d'agrégation
des opinions.
En tout état de cause, l'utilisation
d'internet dans la campagne a joué un rôle majeur,
parallèle à l'ensemble des autres outils de
communication à la disposition des candidats.
Pourtant il ne s'agit là que de la communication
officielle, contrôlée, des candidats. Il faut
aussi prendre en compte tout ce qui, précisément,
n'est pas contrôlé et dont la disponibilité,
voire la divulgation directe, sur internet, est venu interférer
avec la communication officielle, assumée, des candidats.
Ainsi Ségolène Royal a beaucoup souffert de
la diffusion sur la Toile d'un extrait de réunion privée
où elle annonçait qu'elle ferait travailler
davantage les enseignants. Tout récemment, un haut
responsable politique a dû s'excuser publiquement après
la diffusion sur internet d'une phrase dans laquelle il s'exprimait
en termes peu corrects à propos d'une candidate malheureuse
aux élections législatives
De nombreuses explications ont été
avancées dans la presse pour comprendre les raisons
du revirement politique d'une partie des électeurs,
qui entre le premier et le deuxième tour des élections
législatives, semblent avoir changé leur fusil
d'épaule, votant une fois à droite, une fois
à gauche
L'une des explications tient peut-être
au visionnage sur internet, juste entre les deux tours, et
par 15 millions de Français, d'une séquence
extraite du journal d'une chaîne de télévision
belge, et montrant Nicolas Sarkozy apparemment en piètre
situation au début d'une conférence de presse,
lors du Sommet du G8 à Heiligendam.
Internet est aujourd'hui le moyen de faire courir
en quelques heures les pires rumeurs, ou au contraire de les
faire grossir progressivement en les laissant pousser distraitement.
Comme tous les outils d'information, c'est aussi un formidable
moyen de désinformation, de fabrication de fiction,
de déconstruction du réel, de montage et de
manipulation de l'opinion. Et ce qui est vrai pour la vie
politique l'est également pour ce qui concerne les
événements sociétaux ou sur un plan international
les agissements terroristes.
En effet, les outils de navigation sur internet
et les logiciels de messagerie fonctionnent de pair pour faciliter
la fluidité de la circulation des images, des sons
et des mots. La véracité de l'envoi n'est pas
interrogée, ni mise en doute, l'information apparaît
au détour d'un message familier, elle nous est proposée
comme certaine par un ambassadeur hors de tout soupçon
Elle a les formes et les gages de l'authenticité
Et pourtant elle n'a pas été établie
avec rigueur au terme d'un processus d'analyse et de synthèse
journalistique digne de ce nom. Au mieux, elle est tronquée.
Souvent, elle est fausse. Parfois, elle est falsifiée.
Cette situation s'aggrave par le fait que les
émetteurs de l'information initiale sont de moins en
moins reconnaissables. La première règle en
journalisme est d'identifier et donc de valider les sources.
Mais les sources se disséminent désormais et
il est de plus en plus difficile de remonter jusqu'à
elles. Elles s'effacent derrière plusieurs relais de
transmission, elles peuvent feindre d'ailleurs de n'être
que des relais à l'information qu'elles constituent.
Enfin, dernière composante de cette mutation
médiatique qui touche notre système d'organisation
de l'information, nous entrons dans un monde de pure transparence.
La "Webcam" est une forme d'espion qui s'introduit
dans notre espace le plus intime. Mais elle se double de milliers
de caméras qui nous escortent dans chacun de nos déplacements.
Nous laissons en permanence des dizaines de
traces faciles à collecter : nos téléphones
nous repèrent aisément à la surface du
globe, nous pouvons être localisés, et nos dépenses
sont mémorisées et répertoriées
dans les puces de nos cartes bancaires
Or, ces informations
sont également disponibles sur internet. Il suffit
de quelques codes pour franchir toutes les barrières
de notre vie privée. Nous allons vers un monde de totale
transparence où il sera de moins en moins possible
de se cacher, de se dissimuler aux regards et aux investigations
d'autrui.
Qui vous assure qu'il n'y a pas dans cette salle
l'auteur d'un "blog" facétieux qui
vous a pris en photo hier et qui ce matin a édité
un papier qui vous tourne en ridicule aux yeux de la terre
entière ? Et ce blog qui peut être lu
partout dans le monde est peut-être édité
sous pseudonyme depuis Abidjan et hébergé à
Los Angeles par un fournisseur d'accès nigérian
Comment vous opposerez-vous à la diffusion de cette
information, même si elle est inexacte ou falsifiée
?
Comme le dit justement Jean-Claude Guillebaud
dans le Nouvel Observateur de cette semaine : "
Bien malin qui pourrait dire ce que signifiera encore le
simple concept d'information, de journalisme ou de personne
humaine, au terme de ce vertigineux chemin ".
III. La mutation des pratiques de la régulation
Dans ces conditions, y-a-t-il une seule personne
dans cette salle qui pense encore qu'il ne faut pas réguler
internet ? Y-a-t-il une seule personne pour contester que
la protection des droits de la personne humaine, la protection
de la démocratie, et la protection des uvres
ne réclament pas impérieusement une régulation
d'internet ?
Je voudrais rappeler ici qu'en décembre
1999 eut lieu le premier Sommet mondial des r égulateurs
de l'audiovisuel et des Télécoms, à Paris,
à l'initiative du Conseil supérieur de l'audiovisuel
français, et sous l'égide de l'UNESCO. Plus
de 200 régulateurs venant de plus de 100 pays participèrent
à nos travaux, ouverts par le directeur général
de l'UNESCO, dont le thème était précisément
" Quelle régulation pour internet et les nouveaux
médias ? ". Nous étions alors à
l'aube du phénomène planétaire que nous
connaissons aujourd'hui. Nous en anticipions les conséquences,
qu'aujourd'hui nous pouvons mesurer.
Certains d'entre vous participèrent à
un titre ou à un autre à cette grande réunion
internationale et peuvent témoigner des avancées
qu'elle a permises dans la mise en uvre, pour les médias
diffusés par internet, des règles similaires
à celles qui sont observées par les médias
traditionnels.
La réflexion à laquelle nous avons
abouti tient en une phrase simple : internet n'est pas
un média. Comme tel, il n'a pas à être
régulé. C'est un réseau de communication
que peuvent utiliser une pluralité de médias,
presse écrite, radio, télévision, cinéma,
multimédia. Ce sont chacun de ces médias qui
doivent être régulés. La radio sur internet,
c'est de la radio, donc les mêmes règles sont
applicables. La télévision sur internet, c'est
de la télévision, donc les mêmes règles
sont applicables.
La seule difficulté à résoudre
tient à la territorialité des législations
en la matière. Mais elle n'est pas plus difficile à
résoudre que lorsque l'on négocie des accords
internationaux pour le transport des produits dangereux ou
le commerce de l'or. L'Europe a donné en matière
d'audiovisuel l'exemple d'une législation harmonisée
(c'est la fameuse Directive Télévision sans
frontière) qui est adaptée dans chaque pays
européen par une instance de régulation nationale.
En matière audiovisuelle, plusieurs orateurs ont souligné
ici que l'Afrique aurait intérêt à se
doter d'un cadre juridique ainsi harmonisé qui permettrait
aux opérateurs de mieux travailler d'un pays à
l'autre
Dans le processus d'Union africaine, le travail
collectif des organes de régulation de la communication
est un atout.
La régulation d'internet nous oblige
à fixer des règles internationales claires,
à charge ensuite pour les régulateurs compétents
de les appliquer en tenant compte des différences culturelles,
d'un pays à l'autre. Le premier Sommet mondial
de la Société de l'information qui a eu lieu
à Tunis n'a pas vraiment permis de lancer les bases
de ce travail collectif. Sans doute l'UNESCO serait aujourd'hui
la meilleure enceinte pour cette réflexion commune,
qui pourrait prendre la forme d'une convention internationale
comparable à celle qui a été adoptée
il y a un an pour la diversité culturelle. Le progrès
gigantesque que constitue internet pour le monde de la communication
n'est réellement un progrès que s'il est encadré,
régulé, utilisé pour le meilleur et non
pour le pire.
Et cela me permettra de conclure avec l'ironie
facétieuse du poète français Louis Aragon,
dans une de ses " poésies pour oublier ",
poésies un peu désenchantées de son recueil
Le Roman Inachevé:
" Vous direz ce que vous voudrez
Mais le progrès, c'est le progrès
"