Université
africaine de la communication
Rencontre
internationale de Ougadougou
lundi 27 - mercredi 29 septembre 2004
Résumé
du rapport de synthèse
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Ouverture
par Hervé Bourges
président
de l'Union internationale de la presse francophone (UPF)
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« Les médias francophones
face à la mondialisation
et aux mutations technologiques »
" Ce n'est que par la mémoire que
nous sommes un même individu pour les autres et pour nous-mêmes.
Il ne me reste peut-être pas, à l'âge que j'ai,
une seule molécule du corps que j'apportai en naissant.
"
Je vous rassure, ce n'est pas de moi-même que je viens de
parler, c'est une citation de Diderot, dans son Discours sur
la poésie dramatique
Cette considération
sur la mémoire comme seule durée de l'être
humain, c'est une considération qui vaut pour toutes les
choses humaines : tout ce qui est humain naît, grandit,
s'essouffle et meurt et ce n'est que par la mémoire que
nos identités sont perpétuées.
La phrase fameuse de Paul Valéry : "
Nous autres civilisations, nous savons désormais que nous
sommes mortelles ! " est un avertissement d'autant plus
fort qu'il s'adresse en même temps à toutes les cultures
et à toutes les civilisations humaines.
Ce qu'entrevoit Paul Valéry, c'est précisément
l'échappement de la mémoire, l'effacement des références,
la dispersion des valeurs fondatrices d'une communauté,
et leur remplacement par de nouveaux cadres, une nouvelle manière
de construire et de représenter le monde, une nouvelle
organisation mentale et sociale à la fois.
Or l'évolution actuelle des technologies
de la communication, grâce à la numérisation
de toutes les données, textes, images, sons, transforme
radicalement les médias que nous connaissions jusque là,
en fait apparaître de nouveaux, et en modifie en profondeur
le mode de fonctionnement et l'influence.
I. Echapper à la dictature de l'immédiat
De l'usage actuel de l'information, on peut retenir
plusieurs évolutions flagrantes : d'abord, les formes dans
laquelle l'information est conçue et exprimée sont
de plus en plus des formes brèves, la dictature de l'audiovisuel
imprégnant progressivement l'ensemble des médias,
et les " formats " de l'information audiovisuelle, économe
en mots et en explications, s'imposant progressivement en radio,
et même en presse écrite. De plus en plus, le temps
de l'analyse est remplacé par un temps scandé par
les dépêches mais jamais ordonné par la réflexion,
qu'elle soit rétrospective ou prospective. A un niveau
national comme dans l'enceinte internationale, cette brièveté
n'a pas seulement pour effet une économie de moyens et
un laconisme de la forme : elle interdit la réfutation
de l'erreur, ou du mensonge.
Il est possible de tout dire, si quelques heures
plus tard le discours prononcé est oublié. Cette
mémoire de soi et du monde où Diderot voyait notre
seule possibilité de construire une identité et
de comprendre notre place dans notre environnement immédiat
ou plus lointain, spatial ou temporel, cette mémoire fait
défaut même à ceux qui devraient l'incarner
: chefs d'Etats, hommes politiques, intellectuels eux-mêmes,
emportés dans le flot d'une information séquentielle
et sans suite, qui pèse sur les manières d'écrire,
les sujets traités, les angles adoptés.
On ne peut pas dédouaner le travail même
du journaliste de toute responsabilité dans cette évolution
de nos manières de représenter et d'imaginer le
monde. Car c'est désormais le discours médiatique,
et d'abord celui de la télévision, qui constitue
la première manière de poser la réalité
autour de nous. Nous baignons dans un concert d'informations contradictoires,
coupées les unes des autres, juxtaposées.
Même la forme du journal télévisé
mérite qu'on s'interroge. L'expression culte et révélatrice
" sans transition
" révèle cette
caractéristique évidente de l'exercice singulier
que constitue le journal télévisé : une litanie
improbable et plus ou moins bien arrangée d'événements,
présentés les uns après les autres, provoquant
un effet inévitable d'avalanche et de distanciation à
la fois, de profusion de faits et d'incapacité à
y adhérer pleinement - autrement que par l'émotion.
D'un monde où l'information soigneusement
hiérarchisée était une manière de
constituer un espace public rationnel au sein duquel la décision
politique pouvait être à la fois prise et comprise,
nous glissons imperceptiblement à un univers où
l'abondance d'informations en gêne l'intelligibilité,
où la brièveté des messages empêche
les développements qui s'imposeraient, où la caducité
des supports empêche le discours de faire référence
et d'être, la cas échéant, contredit ou validé
par les faits ultérieurs.
Les événements internationaux nous
donnent mois après mois la preuve de cette mutation mystérieuse
de notre environnement médiatique : le président
du plus grand Etat du monde peut impunément mentir à
la tribune de l'ONU, et ses mensonges ne lui sont pas retournés,
ni reprochés ! Il y a fort à dire du travail de
journalistes américains, qui successivement ont accompagné
ces mensonges, et qui, pour certains, les dénoncent aujourd'hui.
Mais que ne faudrait-il pas reprocher alors aux journalistes des
autres pays de la planète, qui à quelques exceptions
près renoncent à ce travail de " mémoire
" qui permet de faire entrer l'expérience humaine
dans la durée et qui donne son sens au monde.
La langue française est depuis des siècles
un outil de précision et d'exactitude pour exprimer les
faits et les idées de la manière la plus juste possible.
Un penseur et écrivain comme Roger Caillois, en ce siècle,
administrait en permanence cette leçon : la responsabilité
de toute personne qui utilise notre langue pour s'exprimer est
d'essayer de ne pas subir des discours préétablis,
et de s'en tenir au plus près possible des faits ou des
idées qu'il doit dire.
C'est notre seule arme et notre plus haute préoccupation
: essayer de ne pas dire n'importe quoi, essayer de ne pas écrire
n'importe quoi, essayer de trouver la formule où le mot
qui sonne juste, parce qu'il coïncide avec la vérité
des faits, de l'expérience, ou de la pensée. Cela
impose de renoncer à la mauvaise foi, et bien souvent de
renoncer au confort d'une idéologie préétablie
ou d'un alignement facile. Cela impose de faire un effort d'honnêteté.
Dans le journalisme comme dans la finance, la mauvaise
monnaie chasse la bonne, la lâcheté submerge le courage
de penser, quand le résultat de cette pensée serait
inédit, ou contradictoire avec la voix dominante.
Ce que le journalisme francophone doit apporter
aujourd'hui, c'est un sursaut de conscience professionnelle, une
volonté de revenir aux valeurs fondatrices du journalisme,
qui sont les valeurs des lumières, et une capacité
de se mettre au service de la " mémoire ", chère
à Diderot, comme du principal outil de compréhension
de ce qui se produit autour de nous.
Il s'agit de faire échapper nos contemporains
à la dictature de l'instantané, qui n'a pas de sens,
sinon celui que lui imprime la brutalité de son surgissement,
source d'émotion, de peur, de colère, de passion.
- De tout, sauf de compréhension.
II. Le journaliste devant la mondialisation
médiatique
La mondialisation est un fait, ce qui était
il y a quelques années projection, anticipation et prospective,
est devenu réalité : les images d'information tissent
autour du monde une toile d'intelligibilité partagée.
Les faits nous sont livrés dans l'instant, où qu'ils
aient eu lieu dans le monde, avec cruauté et dramatisation.
Dans ce bouleversement programmé, l'enthousiasme
des uns répond à l'inquiétude des autres.
L'espoir qui accompagne le développement de la société
de l'information généralisée n'a d'égal
que l'angoisse qui saisit tous ceux qui craignent d'y voir à
l'oeuvre des processus d'exclusion ou de marginalisation. Ces
deux réactions sont également justifiées
l'une et l'autre. Une mutation technologique de cette ampleur
a toujours des conséquences économiques, culturelles
et sociales, qui peuvent être positives ou négatives,
selon l'orientation politique qui leur est donnée.
Il est donc nécessaire de comprendre comment
les nouveaux espaces de communication que nous défrichons
peuvent changer notre rapport au monde, notre rapport à
autrui, notre manière de vivre ensemble. La pratique du
journalisme est au croisement des trois dimensions de notre espace
vital : espace géographique, espace relationnel, espace
politique, et toutes ces dimensions sont concernées par
les mutations en cours. Or ces trois espaces définissent
aussi, à leur intersection, une culture et sa vitalité.
Dès lors, il est légitime et même nécessaire
de s'interroger sur l'avenir des identités culturelles
et sur le rôle du journalisme pour les préserver.
La mondialisation des communications est un
fait. C'est aussi une chance pour l'humanité, si nous savons
en faire bon usage et si nous respectons un certain nombre de
conditions.
On assiste dorénavant à la formidable
révolution démocratique que peut constituer la communication
numérique. Et de ses effets parallèles sur la culture,
l'écrit, l'économie.
Sur le journalisme, les effets sont instantanés
: car il n'est plus possible de circonscrire l'information,
de faire taire ceux qui la propagent. Aujourd'hui, par exemple,
de nombreux journalistes indépendants éditent leur
titre de presse sur Internet, et ils sont ainsi lus par davantage
de lecteurs tout autour du monde que parfois, dans leurs propres
pays où l'imprimé peine à circuler. Cet exemple
vaut pour tout journaliste, où qu'il soit, car les rotatives
n'ont pas encore fini de tourner que déjà l'édition
du jour est disponible en ligne.
Du coup, la responsabilité de chaque journaliste
est décuplée : car il n'a plus le droit d'écrire
approximativement, sur quelque sujet que ce soit. Il n'est pas
de terre si lointaine qu'il ne puisse y compter un lecteur, c'est-à-dire
quelqu'un qui pourra vérifier le bien-fondé de l'information,
et éventuellement y réagir, dénoncer l'erreur.
La pratique du journalisme devient un sport de haute précision,
refondant toute la tradition déontologique auxquels les
écoles de journalisme sont, à juste titre, tellement
attachées.
Pour le journaliste francophone en particulier,
cette mondialisation des échanges d'information a une conséquence
extrêmement positive : elle resserre les liens qui existaient
entre les rédactions des pays francophones, elle fait disparaître
les frontières qui limitaient souvent l'accès à
l'information, elle constitue l'espace francophone en espace cohérent
où la circulation des nouvelles crée une respiration
médiatique plus large.
Rien de nouveau, pourrait-on objecter, car l'AFP
jouait ce rôle de fédérateur de l'information
francophone. Et certes, il est impossible de négliger le
rôle essentiel joué depuis des décennies par
l'une des premières agences d'information au monde, pour
faire circuler une information indépendante dans l'espace
francophone, et au-delà.
Mais il ne s'agit plus désormais de fédérer
l'information francophone et de l'alimenter ainsi par un brassage
des nouvelles réalisé depuis Paris. Il s'agit désormais
d'une germination polycentrique, d'une profusion des sources et
d'une visibilité nouvelle pour des informations, des reportages,
des articles, des points de vue, des analyses, qui témoignent
de la diversité des regards francophones !
C'est tout l'enjeu de la Francophonie médiatique
: elle devient progressivement, pour les journalistes qui savent
leur métier, un prodigieux réservoir d'information
fraîche, échappant aux courants dominants de l'information
anglophone, échappant aux " armes de conviction massive
" que sont les médias anglo-saxons et principalement
ceux des Etats-Unis d'Amérique. Tous les journalistes
francophones devraient être des soldats de la diversité
culturelle, et du pluralisme de l'information. C'est une nouvelle
manière de concevoir leur rôle et leur travail qui
doit aujourd'hui prévaloir : l'écoute de la diversité
et la lutte, consciente, contre l'uniformisation linguistique
et culturelle. Contre la propagande, contre la manipulation et
la désinformation.
Face à cette formulation extrêmement
positive des ouvertures nouvelles que représente cette
transformation pour le journalisme francophone, il faut toutefois
soulever deux remarques critiques, qui permettent d'en tracer
les limites, au moins provisoires, et les dangers, probablement
plus fondamentaux.
III. Les effets géopolitiques
de la mondialisation des médias
Tout d'abord, une révolution démocratique
ne vaut que si elle est partagée par tous, si l'accès
à l'information généralisée est équitable.
C'est un problème qui continuera de se poser
dans les années qui viennent. Les ordinateurs ont une pensée
binaire : c'est la logique de la numérisation
Les
hommes, les institutions, les sociétés n'ont que
deux options possibles : être présentes ou absentes,
connectées, donc visibles, connues, accessibles, ou non
connectées, donc invisibles, inconnues, inaccessibles.
Nous devons faire attention, à la fois à
l'intérieur des communautés existantes, nationales,
régionales, locales, et au sein de la communauté
des nations, à ne pas voir perdurer une fracture plus radicale
que toutes les autres, la fracture numérique, qui structure
de nouvelles inégalités, plus dures et plus durables.
Nous ne devons pas laisser s'enraciner une séparation
des hommes en deux groupes : ceux qui sont en prise sur les réseaux
de communications matérielles et immatérielles rapides,
et ceux qui seront longtemps encore relégués hors
de ces réseaux, à l'écart du développement
global.
Car paradoxalement, rien ne peut devenir plus dangereux
que l'universel. Rappelons nous que c'est au nom de valeurs qui
se prétendaient universelles que des continents ont été
colonisés, et des peuples opprimés. L'universalité
des échanges d'informations ne doit pas servir de masque
à une marginalisation rapide de tous ceux qui n'en profiteraient
pas, qu'il s'agisse de pays ou de peuples du tiers monde, aussi
bien que des couches défavorisées de la population
des pays développés!
Telle est la première réserve qui
s'impose vis-à-vis de la société de l'information
: elle doit devenir une société de communication
ouverte, non sélective, elle doit garantir à tous
les mêmes droits et les mêmes facultés, la
même liberté et les mêmes facilités.
L'ordre qu'elle va nécessairement instaurer entre les hommes
ne doit en laisser aucun à l'écart. Qu'un seul homme
soit privé de l'accès à cette communication
universelle, et la société de l'information sera
illégitime, dirait aujourd'hui Charles Péguy.
A nous, qui accompagnons le processus en cours,
de ne pas le laisser dériver vers une ségrégation
moderne entre ceux qui sont de plain-pied dans la société
de l'information, et ceux qui resteraient à l'extérieur.
Deuxième évolution importante à
prendre en compte, la société de l'information dessine
autrement les contours des communautés humaines, au préjudice,
notamment, des identités classiques liées aux états-nations.
Au sein de tous les groupes humains, de nouvelles
logiques communautaires sont à l'uvre, qui ne recoupent
pas forcément des limites géographiques ou physiques.
Chacune de ces logiques communautaires se constitue une culture
de références communes, et des centres nerveux électroniques
pour faciliter la communication.
Communications privilégiées, corpus
culturel partagé, et lieux de rencontres virtuels composent
progressivement des groupes humains disparates et dispersés,
sans cesse modifiés, et de moins en moins exclusifs les
uns des autres.
Ces identités peuvent être transversales
aux identités géographiques et locales : ainsi de
réseaux religieux, par exemple, ou traditionnels, qui permettent
à des minorités expatriées de conserver vivaces
leurs cultures et leur mémoire. Comme le disait Daniel
Dayan lors d'un colloque des Cahiers de Médiologie,
sur le thème Anciennes nations, nouveaux réseaux,
"Les médias identitaires sont des instruments de
survie pour des cultures menacées, quand leur présence
assure le maintien des liens entre des groupes géographiquement
dispersés
" Pour autant, elles ne signifient
pas forcément un refus de l'intégration à
de nouvelles communautés
Les sociologues ont bien
montré que la constitution d'une "culture de l'exil"
servait aussi de passage vers la société d'accueil.
Car la nouveauté essentielle de ces nouvelles
communautés virtuelles est de n'être pas totalement
contraignantes : elles n'existent qu'au terme d'un acte d'adhésion
volontaire, et toujours révocable, au gré d'une
envie, d'un désir de changement, d'un changement d'état
d'esprit. Les communautés virtuelles sont également
fragiles parce qu'elles peuvent être factices, et transitoires.
Elles n'offrent pas une identité définitive, mais
des définitions instables de soi.
L'homme qui choisit d'y participer n'accomplit pas
un acte irrévocable. Il garde toute sa liberté.
Les nouveaux moyens de communication et d'échanges permettent
aussi d'accueillir des visages différents, et de ne pas
se refermer sur une communauté close. Le processus de distanciation
et de rapprochement lié aux nouveaux médias devrait
avoir pour conséquence une ouverture plus large des identités,
donc une plus grande connaissance d'autrui, une moindre exclusion,
une plus grande tolérance.
Pourtant le risque existe aussi, au moment où
ce bouleversement médiatique brouille les règles
du jeu social, économique, politique, de voir se développer
des réflexes de peur, de refus de l'évolution en
cours, donc de reflux irrationnel vers les définitions
du passé. Et d'ores et déjà dans de nombreux
pays du monde, on observe une tentation des franges les plus fragiles
de l'opinion vers des discours identitaires qui offrent des réponses
toutes prêtes à leurs doutes et à leurs inquiétudes.
L'expansion de courants racistes et xénophobes
en Europe occidentale peut être rapportée à
une crise d'identité née de l'impression de voir
la collectivité nationale devenir une abstraction, entre
la montée de l'identité européenne et le
développement des multinationales. Et les accès
de violence que connaissent certaines parties du monde permettent
de s'interroger sur les conséquences possibles d'un tel
trouble.
C'est ainsi que l'effet des attentats du 11 septembre
2001 a été de faire entrer le monde entier dans
une spirale de déstabilisation durable, renforcée
par l'invasion de l'Irak par les troupes des Etats-Unis et de
leurs quelques alliés. Tous les pays du monde sont ainsi
aspirés dans une logique de conflit à la fois culturel,
religieux, économique, militaire. Et la violence aveugle
ou calculée s'en trouve renforcée. Ainsi que l'instrumentalisation
des médias.
L'information est dans cette spirale l'une des
armes les plus redoutables : qu'il s'agisse des télévisions
internationales éditées à partir des Etats-Unis
ou de celles qu'éditent certains pays arabes, qu'il s'agisse
de presse écrite ou de radios nationales ou internationales,
aucun média n'échappe au processus de mondialisation
d'un affrontement territorialement limité.
Les journalistes francophones ont une mission
particulière dans ce contexte : celle de faire prévaloir
l'objectivité et la rigueur professionnelle partout où,
par un entraînement nécessaire observé lors
de chaque conflit, l'emportent la partialité, voire l'engagement
et la solidarité avec l'un des belligérants. En
rester aux faits, se garder de toute présentation partisane,
conserver la distance nécessaire pour constater ce qui
doit l'être.
Ce n'est pas par hasard que les journalistes qui
font scrupuleusement leur métier, sont extrêmement
exposés. Ce n'est pas par hasard que des organisations
non gouvernementales comme l'Union internationale de la Presse
Francophone se mobilisent à chaque fois pour leur venir
en aide, les défendre, et rappeler aux gouvernants ou aux
forces en présence que la liberté du journaliste
à quelque pays qu'il appartienne et sa capacité
à suivre les événements est aussi l'un des
piliers de ce nouvel ordre international démocratique
et pluraliste auquel nous aspirons.
Je voudrais profiter de cette
occasion, en ce lieu qui réunit universitaires, responsables
politiques et professionnels de la communication de nombreux pays,
pour appeler solennellement, au nom de tous les journalistes francophones,
qu'ils soient européens, arabes, africains, asiatiques,
ou américains, à la libération de nos confrères
Christian Chesnot et Georges Malbrunot ainsi que de leur chauffeur
syrien Mohammed Al Joundi qui sont retenus en Irak par des preneurs
d'otages depuis plus d'un mois déjà.
Chaque fois qu'un journaliste est menacé, enlevé,
blessé, assassiné, c'est la liberté d'expression
et la liberté de chaque individu qui est menacée.
Où serait l'Irak si les journalistes ne pouvaient y faire
leur travail pour dire au monde la situation qui s'y développe
? Une nouvelle fois, je demande avec force et émotion
de libérer nos confrères, à ceux qui croient
que l'on peut traiter un journaliste comme un otage ou qu'on doit
le considérer comme un ennemi. Les ennemis des journalistes
sont les ennemis de la vérité, de l'humanité,
et leur combat aux yeux de tout être humain digne de ce
nom et des vrais croyants est perdu d'avance. Bien entendu
ceci vaut également pour tous les otages de tous pays et
de toutes conditions victimes de la barbarie. Sans oublier les
innocents massacrés dans des guerres sans nom.
Dans la société de l'information,
il faut compter au nombre de ces valeurs universelles qui fondent
le projet démocratique, la liberté de communication,
et donc l'égalité d'accès à l'information,
la libre circulation des journalistes, et leur indispensable protection
dans l'exercice d'un métier aussi indispensable au fonctionnement
de la démocratie que l'eau l'est à la vie.
A ces deux défis de la mondialisation médiatique,
une même réponse : la généralisation
rapide de l'accès aux réseaux, pour que tous les
hommes puissent en profiter, qui doit aussi s'accompagner d'un
renforcement de la conscience démocratique, et d'une consolidation
de la liberté d'expression et de communication.
Il est ainsi permis d'espérer que le développement
des réseaux de communication parvienne à entraver
les processus de domination culturelle que nous avons connus jusqu'à
aujourd'hui.
Partout, chacun pourra trouver des moyens de rester
en contact avec sa culture, sa mémoire, ses traditions.
La mémoire de l'humanité sera mobilisable sur demande,
par chacun d'entre nous, en tout lieu. Ce sont des banques d'images
animées qui nous permettront de retrouver les événements
du passé, les lieux, les discours, les actions accomplies.
Il est difficile d'envisager aujourd'hui toutes les conséquences
d'une telle révolution. Elles sont politiques, philosophiques,
morales. Je ne m'aventurerai pas sur ce chemin.
Il n'y a donc pas contradiction, à terme,
entre l'inévitable mondialisation et l'affirmation des
cultures. A condition que dans les années qui viennent,
toutes les cultures, dans leur diversité, investissent
largement les nouveaux réseaux, en s'opposant à
la colonisation de ces nouveaux espaces médiatiques par
un seul discours journalistique, un seul flux d'informations,
une seule langue, l'anglais, et par une seule création,
celle d'une production internationale, insipide et sans saveur.
Nous devons passer le cap des réseaux
: toutes les cultures qui passeront ce cap seront assurées
de se développer, d'être encore nourricières
pour des talents nouveaux. L'enjeu majeur, celui qui reste et
restera essentiel, ce sont les programmes, les contenus, et les
capacités d'expression de nos journalistes et de nos créateurs.
Nous devons trouver dans la pratique du journalisme
francophone une arme contre l'exclusion d'autrui et l'intolérance.
Au moment où tous les hommes peuvent enfin communiquer,
l'information et le journalisme doivent constituer un élément
positif de l'ouverture, et non pas être les outils d'un
repliement frileux sur soi, a fortiori d'une mobilisation extrémiste
susceptible de conduire à un conflit " de civilisations
", à un "choc des cultures".
Le journalisme doit être un instrument de
dialogue, une ouverture à autrui, un refus de l'uniformisation
mondiale comme de l'exclusion de la diversité par l'imposition
de valeurs univoques, apparemment universelles et qui serviraient
de façade à des ambitions impériales. La
Francophonie s'est constituée à la faveur d'une
telle expansion mondiale, celle qu'a connu la France à
partir du XIXe siècle. Mais la Francophonie, telle qu'elle
existe aujourd'hui, a survécu au reflux colonial parce
qu'elle représente justement les valeurs qui perdurent
et dépassent les enjeux de puissance et de pouvoir. Cela
doit rendre tous les journalistes francophones particulièrement
attentifs à une lecture indépendante et réaliste
des événements du monde. Ils ont payé pour
savoir ce qui se cache derrière l'exportation de la civilisation.
Ils sont armés pour décoder les discours idéologiques.
La vocation des journalistes francophones, dans
le nouveau paysage médiatique mondial, est de faire entendre
la voix de la raison, dans une langue à laquelle Voltaire
enseignait le scepticisme pendant que Rousseau lui donnait la
générosité. J'ai commencé mon propos
avec Diderot, vous comprendrez que je le termine avec les deux
autres figures dominantes du siècle des Lumières.
Etre un journaliste francophone aujourd'hui, c'est
être un peu leur double héritier : ne pas se laisser
prendre aux fausses valeurs des discours idéologiques dominants,
et ouvrir largement son esprit à la diversité humaine,
pour que la vérité des faits et la multiplicité
des paroles puissent trouver leur expression.
Dans ce nouvel espace à la fois économique,
militaire et moral où nous nous situons désormais,
nous devons rester inspirés par des valeurs universelles,
qui s'appliquent à tous les hommes. Face aux tentations
de repli, prenons garde à ne pas y renoncer, au moment
où elles sont les plus nécessaires pour nous définir
nous mêmes et donner à chacun sa place dans le monde
de demain. Un monde qui sera plus riche "de nos mutuelles
différences".
Hervé
Bourges
président international de l'UPF
Ouagadougou, 27 septembre 2004