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Rencontre internationale de Ougadougou
lundi 27 - mercredi 29 septembre 2004

Résumé du rapport de synthèse

Ouverture par Hervé Bourges
président de l'Union internationale de la presse francophone (UPF)

« Les médias francophones face à la mondialisation
et aux mutations technologiques
»

" Ce n'est que par la mémoire que nous sommes un même individu pour les autres et pour nous-mêmes. Il ne me reste peut-être pas, à l'âge que j'ai, une seule molécule du corps que j'apportai en naissant. "
Je vous rassure, ce n'est pas de moi-même que je viens de parler, c'est une citation de Diderot, dans son Discours sur la poésie dramatique… Cette considération sur la mémoire comme seule durée de l'être humain, c'est une considération qui vaut pour toutes les choses humaines : tout ce qui est humain naît, grandit, s'essouffle et meurt et ce n'est que par la mémoire que nos identités sont perpétuées.

La phrase fameuse de Paul Valéry : " Nous autres civilisations, nous savons désormais que nous sommes mortelles ! " est un avertissement d'autant plus fort qu'il s'adresse en même temps à toutes les cultures et à toutes les civilisations humaines.

Ce qu'entrevoit Paul Valéry, c'est précisément l'échappement de la mémoire, l'effacement des références, la dispersion des valeurs fondatrices d'une communauté, et leur remplacement par de nouveaux cadres, une nouvelle manière de construire et de représenter le monde, une nouvelle organisation mentale et sociale à la fois.

Or l'évolution actuelle des technologies de la communication, grâce à la numérisation de toutes les données, textes, images, sons, transforme radicalement les médias que nous connaissions jusque là, en fait apparaître de nouveaux, et en modifie en profondeur le mode de fonctionnement et l'influence.

I. Echapper à la dictature de l'immédiat

De l'usage actuel de l'information, on peut retenir plusieurs évolutions flagrantes : d'abord, les formes dans laquelle l'information est conçue et exprimée sont de plus en plus des formes brèves, la dictature de l'audiovisuel imprégnant progressivement l'ensemble des médias, et les " formats " de l'information audiovisuelle, économe en mots et en explications, s'imposant progressivement en radio, et même en presse écrite. De plus en plus, le temps de l'analyse est remplacé par un temps scandé par les dépêches mais jamais ordonné par la réflexion, qu'elle soit rétrospective ou prospective. A un niveau national comme dans l'enceinte internationale, cette brièveté n'a pas seulement pour effet une économie de moyens et un laconisme de la forme : elle interdit la réfutation de l'erreur, ou du mensonge.

Il est possible de tout dire, si quelques heures plus tard le discours prononcé est oublié. Cette mémoire de soi et du monde où Diderot voyait notre seule possibilité de construire une identité et de comprendre notre place dans notre environnement immédiat ou plus lointain, spatial ou temporel, cette mémoire fait défaut même à ceux qui devraient l'incarner : chefs d'Etats, hommes politiques, intellectuels eux-mêmes, emportés dans le flot d'une information séquentielle et sans suite, qui pèse sur les manières d'écrire, les sujets traités, les angles adoptés.

On ne peut pas dédouaner le travail même du journaliste de toute responsabilité dans cette évolution de nos manières de représenter et d'imaginer le monde. Car c'est désormais le discours médiatique, et d'abord celui de la télévision, qui constitue la première manière de poser la réalité autour de nous. Nous baignons dans un concert d'informations contradictoires, coupées les unes des autres, juxtaposées.

Même la forme du journal télévisé mérite qu'on s'interroge. L'expression culte et révélatrice " sans transition… " révèle cette caractéristique évidente de l'exercice singulier que constitue le journal télévisé : une litanie improbable et plus ou moins bien arrangée d'événements, présentés les uns après les autres, provoquant un effet inévitable d'avalanche et de distanciation à la fois, de profusion de faits et d'incapacité à y adhérer pleinement - autrement que par l'émotion.

D'un monde où l'information soigneusement hiérarchisée était une manière de constituer un espace public rationnel au sein duquel la décision politique pouvait être à la fois prise et comprise, nous glissons imperceptiblement à un univers où l'abondance d'informations en gêne l'intelligibilité, où la brièveté des messages empêche les développements qui s'imposeraient, où la caducité des supports empêche le discours de faire référence et d'être, la cas échéant, contredit ou validé par les faits ultérieurs.

Les événements internationaux nous donnent mois après mois la preuve de cette mutation mystérieuse de notre environnement médiatique : le président du plus grand Etat du monde peut impunément mentir à la tribune de l'ONU, et ses mensonges ne lui sont pas retournés, ni reprochés ! Il y a fort à dire du travail de journalistes américains, qui successivement ont accompagné ces mensonges, et qui, pour certains, les dénoncent aujourd'hui. Mais que ne faudrait-il pas reprocher alors aux journalistes des autres pays de la planète, qui à quelques exceptions près renoncent à ce travail de " mémoire " qui permet de faire entrer l'expérience humaine dans la durée et qui donne son sens au monde.

La langue française est depuis des siècles un outil de précision et d'exactitude pour exprimer les faits et les idées de la manière la plus juste possible. Un penseur et écrivain comme Roger Caillois, en ce siècle, administrait en permanence cette leçon : la responsabilité de toute personne qui utilise notre langue pour s'exprimer est d'essayer de ne pas subir des discours préétablis, et de s'en tenir au plus près possible des faits ou des idées qu'il doit dire.

C'est notre seule arme et notre plus haute préoccupation : essayer de ne pas dire n'importe quoi, essayer de ne pas écrire n'importe quoi, essayer de trouver la formule où le mot qui sonne juste, parce qu'il coïncide avec la vérité des faits, de l'expérience, ou de la pensée. Cela impose de renoncer à la mauvaise foi, et bien souvent de renoncer au confort d'une idéologie préétablie ou d'un alignement facile. Cela impose de faire un effort d'honnêteté.

Dans le journalisme comme dans la finance, la mauvaise monnaie chasse la bonne, la lâcheté submerge le courage de penser, quand le résultat de cette pensée serait inédit, ou contradictoire avec la voix dominante.

Ce que le journalisme francophone doit apporter aujourd'hui, c'est un sursaut de conscience professionnelle, une volonté de revenir aux valeurs fondatrices du journalisme, qui sont les valeurs des lumières, et une capacité de se mettre au service de la " mémoire ", chère à Diderot, comme du principal outil de compréhension de ce qui se produit autour de nous.

Il s'agit de faire échapper nos contemporains à la dictature de l'instantané, qui n'a pas de sens, sinon celui que lui imprime la brutalité de son surgissement, source d'émotion, de peur, de colère, de passion. - De tout, sauf de compréhension.

II. Le journaliste devant la mondialisation médiatique

La mondialisation est un fait, ce qui était il y a quelques années projection, anticipation et prospective, est devenu réalité : les images d'information tissent autour du monde une toile d'intelligibilité partagée. Les faits nous sont livrés dans l'instant, où qu'ils aient eu lieu dans le monde, avec cruauté et dramatisation.

Dans ce bouleversement programmé, l'enthousiasme des uns répond à l'inquiétude des autres. L'espoir qui accompagne le développement de la société de l'information généralisée n'a d'égal que l'angoisse qui saisit tous ceux qui craignent d'y voir à l'oeuvre des processus d'exclusion ou de marginalisation. Ces deux réactions sont également justifiées l'une et l'autre. Une mutation technologique de cette ampleur a toujours des conséquences économiques, culturelles et sociales, qui peuvent être positives ou négatives, selon l'orientation politique qui leur est donnée.

Il est donc nécessaire de comprendre comment les nouveaux espaces de communication que nous défrichons peuvent changer notre rapport au monde, notre rapport à autrui, notre manière de vivre ensemble. La pratique du journalisme est au croisement des trois dimensions de notre espace vital : espace géographique, espace relationnel, espace politique, et toutes ces dimensions sont concernées par les mutations en cours. Or ces trois espaces définissent aussi, à leur intersection, une culture et sa vitalité. Dès lors, il est légitime et même nécessaire de s'interroger sur l'avenir des identités culturelles et sur le rôle du journalisme pour les préserver.

La mondialisation des communications est un fait. C'est aussi une chance pour l'humanité, si nous savons en faire bon usage et si nous respectons un certain nombre de conditions.

On assiste dorénavant à la formidable révolution démocratique que peut constituer la communication numérique. Et de ses effets parallèles sur la culture, l'écrit, l'économie.

Sur le journalisme, les effets sont instantanés : car il n'est plus possible de circonscrire l'information, de faire taire ceux qui la propagent. Aujourd'hui, par exemple, de nombreux journalistes indépendants éditent leur titre de presse sur Internet, et ils sont ainsi lus par davantage de lecteurs tout autour du monde que parfois, dans leurs propres pays où l'imprimé peine à circuler. Cet exemple vaut pour tout journaliste, où qu'il soit, car les rotatives n'ont pas encore fini de tourner que déjà l'édition du jour est disponible en ligne.

Du coup, la responsabilité de chaque journaliste est décuplée : car il n'a plus le droit d'écrire approximativement, sur quelque sujet que ce soit. Il n'est pas de terre si lointaine qu'il ne puisse y compter un lecteur, c'est-à-dire quelqu'un qui pourra vérifier le bien-fondé de l'information, et éventuellement y réagir, dénoncer l'erreur. La pratique du journalisme devient un sport de haute précision, refondant toute la tradition déontologique auxquels les écoles de journalisme sont, à juste titre, tellement attachées.

Pour le journaliste francophone en particulier, cette mondialisation des échanges d'information a une conséquence extrêmement positive : elle resserre les liens qui existaient entre les rédactions des pays francophones, elle fait disparaître les frontières qui limitaient souvent l'accès à l'information, elle constitue l'espace francophone en espace cohérent où la circulation des nouvelles crée une respiration médiatique plus large.

Rien de nouveau, pourrait-on objecter, car l'AFP jouait ce rôle de fédérateur de l'information francophone. Et certes, il est impossible de négliger le rôle essentiel joué depuis des décennies par l'une des premières agences d'information au monde, pour faire circuler une information indépendante dans l'espace francophone, et au-delà.

Mais il ne s'agit plus désormais de fédérer l'information francophone et de l'alimenter ainsi par un brassage des nouvelles réalisé depuis Paris. Il s'agit désormais d'une germination polycentrique, d'une profusion des sources et d'une visibilité nouvelle pour des informations, des reportages, des articles, des points de vue, des analyses, qui témoignent de la diversité des regards francophones !

C'est tout l'enjeu de la Francophonie médiatique : elle devient progressivement, pour les journalistes qui savent leur métier, un prodigieux réservoir d'information fraîche, échappant aux courants dominants de l'information anglophone, échappant aux " armes de conviction massive " que sont les médias anglo-saxons et principalement ceux des Etats-Unis d'Amérique. Tous les journalistes francophones devraient être des soldats de la diversité culturelle, et du pluralisme de l'information. C'est une nouvelle manière de concevoir leur rôle et leur travail qui doit aujourd'hui prévaloir : l'écoute de la diversité et la lutte, consciente, contre l'uniformisation linguistique et culturelle. Contre la propagande, contre la manipulation et la désinformation.

Face à cette formulation extrêmement positive des ouvertures nouvelles que représente cette transformation pour le journalisme francophone, il faut toutefois soulever deux remarques critiques, qui permettent d'en tracer les limites, au moins provisoires, et les dangers, probablement plus fondamentaux.

III. Les effets géopolitiques de la mondialisation des médias

Tout d'abord, une révolution démocratique ne vaut que si elle est partagée par tous, si l'accès à l'information généralisée est équitable.

C'est un problème qui continuera de se poser dans les années qui viennent. Les ordinateurs ont une pensée binaire : c'est la logique de la numérisation… Les hommes, les institutions, les sociétés n'ont que deux options possibles : être présentes ou absentes, connectées, donc visibles, connues, accessibles, ou non connectées, donc invisibles, inconnues, inaccessibles.

Nous devons faire attention, à la fois à l'intérieur des communautés existantes, nationales, régionales, locales, et au sein de la communauté des nations, à ne pas voir perdurer une fracture plus radicale que toutes les autres, la fracture numérique, qui structure de nouvelles inégalités, plus dures et plus durables.

Nous ne devons pas laisser s'enraciner une séparation des hommes en deux groupes : ceux qui sont en prise sur les réseaux de communications matérielles et immatérielles rapides, et ceux qui seront longtemps encore relégués hors de ces réseaux, à l'écart du développement global.

Car paradoxalement, rien ne peut devenir plus dangereux que l'universel. Rappelons nous que c'est au nom de valeurs qui se prétendaient universelles que des continents ont été colonisés, et des peuples opprimés. L'universalité des échanges d'informations ne doit pas servir de masque à une marginalisation rapide de tous ceux qui n'en profiteraient pas, qu'il s'agisse de pays ou de peuples du tiers monde, aussi bien que des couches défavorisées de la population des pays développés!

Telle est la première réserve qui s'impose vis-à-vis de la société de l'information : elle doit devenir une société de communication ouverte, non sélective, elle doit garantir à tous les mêmes droits et les mêmes facultés, la même liberté et les mêmes facilités. L'ordre qu'elle va nécessairement instaurer entre les hommes ne doit en laisser aucun à l'écart. Qu'un seul homme soit privé de l'accès à cette communication universelle, et la société de l'information sera illégitime, dirait aujourd'hui Charles Péguy.

A nous, qui accompagnons le processus en cours, de ne pas le laisser dériver vers une ségrégation moderne entre ceux qui sont de plain-pied dans la société de l'information, et ceux qui resteraient à l'extérieur.

Deuxième évolution importante à prendre en compte, la société de l'information dessine autrement les contours des communautés humaines, au préjudice, notamment, des identités classiques liées aux états-nations.

Au sein de tous les groupes humains, de nouvelles logiques communautaires sont à l'œuvre, qui ne recoupent pas forcément des limites géographiques ou physiques. Chacune de ces logiques communautaires se constitue une culture de références communes, et des centres nerveux électroniques pour faciliter la communication.

Communications privilégiées, corpus culturel partagé, et lieux de rencontres virtuels composent progressivement des groupes humains disparates et dispersés, sans cesse modifiés, et de moins en moins exclusifs les uns des autres.

Ces identités peuvent être transversales aux identités géographiques et locales : ainsi de réseaux religieux, par exemple, ou traditionnels, qui permettent à des minorités expatriées de conserver vivaces leurs cultures et leur mémoire. Comme le disait Daniel Dayan lors d'un colloque des Cahiers de Médiologie, sur le thème Anciennes nations, nouveaux réseaux, "Les médias identitaires sont des instruments de survie pour des cultures menacées, quand leur présence assure le maintien des liens entre des groupes géographiquement dispersés…" Pour autant, elles ne signifient pas forcément un refus de l'intégration à de nouvelles communautés… Les sociologues ont bien montré que la constitution d'une "culture de l'exil" servait aussi de passage vers la société d'accueil.

Car la nouveauté essentielle de ces nouvelles communautés virtuelles est de n'être pas totalement contraignantes : elles n'existent qu'au terme d'un acte d'adhésion volontaire, et toujours révocable, au gré d'une envie, d'un désir de changement, d'un changement d'état d'esprit. Les communautés virtuelles sont également fragiles parce qu'elles peuvent être factices, et transitoires. Elles n'offrent pas une identité définitive, mais des définitions instables de soi.

L'homme qui choisit d'y participer n'accomplit pas un acte irrévocable. Il garde toute sa liberté. Les nouveaux moyens de communication et d'échanges permettent aussi d'accueillir des visages différents, et de ne pas se refermer sur une communauté close. Le processus de distanciation et de rapprochement lié aux nouveaux médias devrait avoir pour conséquence une ouverture plus large des identités, donc une plus grande connaissance d'autrui, une moindre exclusion, une plus grande tolérance.

Pourtant le risque existe aussi, au moment où ce bouleversement médiatique brouille les règles du jeu social, économique, politique, de voir se développer des réflexes de peur, de refus de l'évolution en cours, donc de reflux irrationnel vers les définitions du passé. Et d'ores et déjà dans de nombreux pays du monde, on observe une tentation des franges les plus fragiles de l'opinion vers des discours identitaires qui offrent des réponses toutes prêtes à leurs doutes et à leurs inquiétudes.

L'expansion de courants racistes et xénophobes en Europe occidentale peut être rapportée à une crise d'identité née de l'impression de voir la collectivité nationale devenir une abstraction, entre la montée de l'identité européenne et le développement des multinationales. Et les accès de violence que connaissent certaines parties du monde permettent de s'interroger sur les conséquences possibles d'un tel trouble.

C'est ainsi que l'effet des attentats du 11 septembre 2001 a été de faire entrer le monde entier dans une spirale de déstabilisation durable, renforcée par l'invasion de l'Irak par les troupes des Etats-Unis et de leurs quelques alliés. Tous les pays du monde sont ainsi aspirés dans une logique de conflit à la fois culturel, religieux, économique, militaire. Et la violence aveugle ou calculée s'en trouve renforcée. Ainsi que l'instrumentalisation des médias.

L'information est dans cette spirale l'une des armes les plus redoutables : qu'il s'agisse des télévisions internationales éditées à partir des Etats-Unis ou de celles qu'éditent certains pays arabes, qu'il s'agisse de presse écrite ou de radios nationales ou internationales, aucun média n'échappe au processus de mondialisation d'un affrontement territorialement limité.

Les journalistes francophones ont une mission particulière dans ce contexte : celle de faire prévaloir l'objectivité et la rigueur professionnelle partout où, par un entraînement nécessaire observé lors de chaque conflit, l'emportent la partialité, voire l'engagement et la solidarité avec l'un des belligérants. En rester aux faits, se garder de toute présentation partisane, conserver la distance nécessaire pour constater ce qui doit l'être.

Ce n'est pas par hasard que les journalistes qui font scrupuleusement leur métier, sont extrêmement exposés. Ce n'est pas par hasard que des organisations non gouvernementales comme l'Union internationale de la Presse Francophone se mobilisent à chaque fois pour leur venir en aide, les défendre, et rappeler aux gouvernants ou aux forces en présence que la liberté du journaliste à quelque pays qu'il appartienne et sa capacité à suivre les événements est aussi l'un des piliers de ce nouvel ordre international démocratique et pluraliste auquel nous aspirons.

Je voudrais profiter de cette occasion, en ce lieu qui réunit universitaires, responsables politiques et professionnels de la communication de nombreux pays, pour appeler solennellement, au nom de tous les journalistes francophones, qu'ils soient européens, arabes, africains, asiatiques, ou américains, à la libération de nos confrères Christian Chesnot et Georges Malbrunot ainsi que de leur chauffeur syrien Mohammed Al Joundi qui sont retenus en Irak par des preneurs d'otages depuis plus d'un mois déjà. Chaque fois qu'un journaliste est menacé, enlevé, blessé, assassiné, c'est la liberté d'expression et la liberté de chaque individu qui est menacée. Où serait l'Irak si les journalistes ne pouvaient y faire leur travail pour dire au monde la situation qui s'y développe ? Une nouvelle fois, je demande avec force et émotion de libérer nos confrères, à ceux qui croient que l'on peut traiter un journaliste comme un otage ou qu'on doit le considérer comme un ennemi. Les ennemis des journalistes sont les ennemis de la vérité, de l'humanité, et leur combat aux yeux de tout être humain digne de ce nom et des vrais croyants est perdu d'avance. Bien entendu ceci vaut également pour tous les otages de tous pays et de toutes conditions victimes de la barbarie. Sans oublier les innocents massacrés dans des guerres sans nom.

Dans la société de l'information, il faut compter au nombre de ces valeurs universelles qui fondent le projet démocratique, la liberté de communication, et donc l'égalité d'accès à l'information, la libre circulation des journalistes, et leur indispensable protection dans l'exercice d'un métier aussi indispensable au fonctionnement de la démocratie que l'eau l'est à la vie.

A ces deux défis de la mondialisation médiatique, une même réponse : la généralisation rapide de l'accès aux réseaux, pour que tous les hommes puissent en profiter, qui doit aussi s'accompagner d'un renforcement de la conscience démocratique, et d'une consolidation de la liberté d'expression et de communication.

Il est ainsi permis d'espérer que le développement des réseaux de communication parvienne à entraver les processus de domination culturelle que nous avons connus jusqu'à aujourd'hui.

Partout, chacun pourra trouver des moyens de rester en contact avec sa culture, sa mémoire, ses traditions. La mémoire de l'humanité sera mobilisable sur demande, par chacun d'entre nous, en tout lieu. Ce sont des banques d'images animées qui nous permettront de retrouver les événements du passé, les lieux, les discours, les actions accomplies. Il est difficile d'envisager aujourd'hui toutes les conséquences d'une telle révolution. Elles sont politiques, philosophiques, morales. Je ne m'aventurerai pas sur ce chemin.

Il n'y a donc pas contradiction, à terme, entre l'inévitable mondialisation et l'affirmation des cultures. A condition que dans les années qui viennent, toutes les cultures, dans leur diversité, investissent largement les nouveaux réseaux, en s'opposant à la colonisation de ces nouveaux espaces médiatiques par un seul discours journalistique, un seul flux d'informations, une seule langue, l'anglais, et par une seule création, celle d'une production internationale, insipide et sans saveur.

Nous devons passer le cap des réseaux : toutes les cultures qui passeront ce cap seront assurées de se développer, d'être encore nourricières pour des talents nouveaux. L'enjeu majeur, celui qui reste et restera essentiel, ce sont les programmes, les contenus, et les capacités d'expression de nos journalistes et de nos créateurs.

Nous devons trouver dans la pratique du journalisme francophone une arme contre l'exclusion d'autrui et l'intolérance. Au moment où tous les hommes peuvent enfin communiquer, l'information et le journalisme doivent constituer un élément positif de l'ouverture, et non pas être les outils d'un repliement frileux sur soi, a fortiori d'une mobilisation extrémiste susceptible de conduire à un conflit " de civilisations ", à un "choc des cultures".

Le journalisme doit être un instrument de dialogue, une ouverture à autrui, un refus de l'uniformisation mondiale comme de l'exclusion de la diversité par l'imposition de valeurs univoques, apparemment universelles et qui serviraient de façade à des ambitions impériales. La Francophonie s'est constituée à la faveur d'une telle expansion mondiale, celle qu'a connu la France à partir du XIXe siècle. Mais la Francophonie, telle qu'elle existe aujourd'hui, a survécu au reflux colonial parce qu'elle représente justement les valeurs qui perdurent et dépassent les enjeux de puissance et de pouvoir. Cela doit rendre tous les journalistes francophones particulièrement attentifs à une lecture indépendante et réaliste des événements du monde. Ils ont payé pour savoir ce qui se cache derrière l'exportation de la civilisation. Ils sont armés pour décoder les discours idéologiques.

La vocation des journalistes francophones, dans le nouveau paysage médiatique mondial, est de faire entendre la voix de la raison, dans une langue à laquelle Voltaire enseignait le scepticisme pendant que Rousseau lui donnait la générosité. J'ai commencé mon propos avec Diderot, vous comprendrez que je le termine avec les deux autres figures dominantes du siècle des Lumières.

Etre un journaliste francophone aujourd'hui, c'est être un peu leur double héritier : ne pas se laisser prendre aux fausses valeurs des discours idéologiques dominants, et ouvrir largement son esprit à la diversité humaine, pour que la vérité des faits et la multiplicité des paroles puissent trouver leur expression.

Dans ce nouvel espace à la fois économique, militaire et moral où nous nous situons désormais, nous devons rester inspirés par des valeurs universelles, qui s'appliquent à tous les hommes. Face aux tentations de repli, prenons garde à ne pas y renoncer, au moment où elles sont les plus nécessaires pour nous définir nous mêmes et donner à chacun sa place dans le monde de demain. Un monde qui sera plus riche "de nos mutuelles différences".

Hervé Bourges
président international de l'UPF
Ouagadougou, 27 septembre 2004