Union de la Presse Francophone
 
La francophonie
Résolution finale
Interventions
Messages
Revue de presse
U.I.J.P.L.F. 1950-2000
Sites des 32è assises
Photos des assises
Retour manifestations
Retour pagé précédente
Menu pricipal
La francophonie
La gazette
Pressothèque
Agence d'info - U.P.F.
Langue Française



Trinité, Martinique 18-21 avril 2001

Société de la Caraïbe,
société de l'information : la rencontre

 

Jeudi 19 avril 2001

Intervention d'Hervé Bourges
président de l'Union internationale des journalistes et de la presse de langue française (UIJPLF)

 Mondialisation, communication et identité culturelle

Messieurs les Présidents,
Mesdames et Messieurs,

Le sujet qu'il m'a été demandé de traiter pour cette journée est un sujet qui me tient particulièrement à coeur. Lorsque nous regardons l'évolution du paysage mondial de la communication, il est difficile de ne pas être frappé par I'ùnportance de queIques phénomènes : disparition des frontières nationales- qui ne peuvent plus s'opposer aux courants d'images et d'oeuvres, élan nouveau des télévisions thématiques et locales. encouragé par la diffusion satellite et la diffusion sur le Web, globalisation des marchés qui semblent désormais n'en faire qu'un, comme on pouvait le voir au dernier MIP-TV à Cannes, au début de ce mois.

Autant de phénomènes qui nous imposent de réfléchir aux moyens à mettre en oeuvre pour que la diversité des héritages et des cultures ne soit pas demain un mot en l'air. Car nous ne devons pas nous leurrer : une observation objective de notre passé culturel et des évolutions qu'il a connues montre clairement qu'à tout élargissement de l'univers de la communication correspond aussi un appauvrissement du legs culturel de l'humanité.

Là où il y avait cent langues, lorsque les communautés qui les parlaient étaient isolées les unes des autres, il n'en reste plus qu'une ou deux, lorsque ces communautés fusionnent et se dotent d'institutions et de ressources culturelles communes. Les lieux où naissent encore des langues sont rares, et nous sommes plutôt confrontés, dans le monde contemporain, à une hécatombe quotidienne en matière linguistique.

Or ce qui est vrai des langues l'est aussi des costumes et des références historiques, des images fortes qui guident les identifications collectives comme des habitudes de communication et d'échanges. La force économique et politique de la civilisation occidentale passe par la diffusion très large d'oeuvres qui construisent les identifications collectives. Le succes mondial d'une marque de boisson non alcoolisée bien connue est un phénomène culturel et collectif qui s'impose aux autorités nationales -parce qu'il a su utiliser les canaux, publicitaires, identitaires, de la communication contemporaine.

Donc il est nécessaire que chaque peuple, chaoue région du monde, comprenne les enjeux auxquels ils sont confrontés afin de pouvoir promouvoir librement les valeurs et les références auxquels ils tiennent.

I. - L'ère de la communication universelle

Vous y êtes sans doute aussi sensibles que moi : dans les Caraïbes comme à Paris et à New-York, les programmes d'information de France 2 et de France 3 sont retransmis sur Internet. Dans des conditions minimales, certes, et qui ne permettent pas de bénéficier de la qualité des images des chaînes publiques lorsqu'elles sont retransmises en hertzien. Mais il est tout de même possible de les voir en temps réel. Il en va de même de certains programmes de TFI ou de M6, il en va de même, en radio, de toutes les stations métropolitaines de Radio France, mais aussi d'Europe 1, RTL ou NRJ.

La radio et la télévision sont passées de l'ère de la rareté à l'ère de la profusion. On peut se moquer de la qualité de ces nouvelles diffusions (et l'on a évidemment raison de le faire, tout en sachant bien que cette situation est évolutive) mais le mouvement qu'elles engagent est profond, large, durable : nous passons, avec armes et bagages, dans l'ère de la communication universelle. Des discours plus prudents ou frileux peuvent bien être tenus par ceux qui redoutent les conséquences de cette mutation : ils n'ont pas prise sur elle, et ils seront contraints demain, faute d'avoir anticipé les bouleversements en cours, à des révisions déchirantes.

Parlant de communication universelle, je parle d'abord d'Internet, mais je ne parle pas seulement d'Internet. Avec la numérisation des réseaux, les sources d'ùnages tendent à se multiplier : nous avons en France métropolitaine plus d'une centaine de chaînes thématiques spécialisées, qui sont proposées aux câblo-opérateurs pour figurer sur leurs offres, et aux sociétés qui commercialisent des offres satellitaires payantes pour qu'elles les intègrent à leurs bouquets.

Cela signifie que l'audiovisuel devient de plus en plus ouvert, contradictoire, pluraliste et pluriel : dans l'ordre, Internet, le satellite, le câble et le numérique hertzien ouvrent les frontières et créent de nouvelles manières de consommer la télévision, de nouvelles communautés aussi, virtuelles, mais non moins fortes.

Ce qui doit nous amener à nous interroger sur la place de nos identités, sur la manière de les préserver, ou de les faire s'épanouir, dans un environnemen culturel et un monde de références nouvelles. Ce que nous serons demain, l'histoire par rapport à laquelle nous nous construirons, dépend de la manière dont nous organisons notre participation à la société de l'information qui est en train de se constituer autour de nous, insensiblement, sans que pour l'instant nous prenions véritablement garde à la fois aux principes qui la guident et aux conséquences qu'ils vont entraîner sur notre quotidien.

II. - Servir et défendre la diversité culturelle

Nous savons tous que la manière dont nous conduirons la transition vers la société de l'information mondialisée est l'enjeu essentiel des prochaines années. La France par toutes les voix qui parlent en son nom l'affirme et le réaffirme depuis plusieurs années.

En particulier lors des négociations de l'Organisation Mondiale du Commerce, mais aussi lorsqu'il est, plus généralement, question de droit d'auteur ou de libéralisation des échanges culturels.

Mais la France, même si un certain nombre de pays se rallient à elles, est souvent seule à parler du soutien à apporter à la «diversité culturelle», alors que le discours selon lequel le développement passe par le tout-libéralisme et par la création de conglomérats massifs, paraît devoir aussi s'appliquer aux oeuvres de l'esprit.

Qu'est-ce que signifie ce concept de "promotion des diversités culturelles", un peu étrange à l'heure où il semble si naturel de se féliciter tout bonnement de l'explosion des technologies de l'information qui font disparaître les frontières physiques et psychologiques ?
Il signifie que toutes les cultures doivent se voir garantir leur accès aux réseaux mondiaux de diffusion des textes, des images et des sons. Et il signifîe qu'il existe une souveraineté des cultures, qui vaut bien les seules lois du marché, et qui en tous les cas devra être prise en compte à égalité tout au moins avec la logique libre-échangiste dans la construction et la régulation de notre paysage audiovisuel mondial de demain.

Le progrès ne vaut, dit une formule fameuse, que s'il est partagé par tous. Ce que Péguy avait en son temps exprimé plus radicalement encore : « Tant qu'elle laisse une personne au bord du chemin, une société n'est pas légitime »

Et ce qui est vrai pour toute société humaine l'est évidemment pour la société caraïbe à l'entrée du troisième millénaire.

La société de l'information ne sera donc légitime que si tout le monde y a accès dans les mêmes conditions, si tous les hommes, dans cet espace de communication sans frontières où nous entrons, où qu'ils se trouvent, disposent des mêmes capacités de consultation, de lecture, de visionnage et surtout d'expression.

Une culture, c'est une identité, c'est une manière de se situer et de comprendre son rapport aux autres, au sein d'une humanité qui tend à ne faire désormais qu'une seule communauté. Et c'est dans la mesure même où la communication devient mondiale, où l'information devient immédiate d'un bout à l'autre de la planète, que les cultures et l'éducation prennent une importance décisive dans la construction des identités de demain.

J'ai eu la chance d'être, a des moments très différents de ma vie, parfois un artisan du dialogue des cultures et des identités, parfois un témoin privilégié de leurs rencontres, alors même que leur coexistence était d'emblée vécue sur un mode d'hostilité ou tout au moins de concurrence vive. Je ne parlerai ici que d'une expérience, qui m'a durablement marqué, celle de la création et du développement des écoles de journalisme en Afrique, et plus particulièrement de l'école Interétatique de Journalisme de Yaoundé, créée en 1970, par une volonté commune d'une demi-douzaine de pays africains de se doter d'un institut de formation au journalisme qui soit propre à l'Afrique, capable de prendre en compte les problèmes spécifiques que rencontrent les médias afiicains.

Si ces pays avaient besoin d'un tel lieu de formation, c'est parce que la conception de l'information est différente selon les stades de développement, selon les sociétés et leurs héritages culturels, selon les habitudes et les traditions diverses dont elle est le fruit. Une information formatée selon les principes et les attentes de la société française, comme on apprend à la fabriquer dans les meilleures écoles françaises de journalisme, comme l'école supérieure de journalisme de Lîlle, (si vous me permettez ce clin d'oeil là aussi culturel et traditionnel) ne pouvait parfaitement convenir à ces cultures et à ces sociétés diférentes.

Il y a évidemment des choix à faire dans la hiérarchisation des nouvelles, qui ne s'inspirent pas des mêmes critères selon les pays et selon les cultures, il y a des responsabilités à prendre qui n'ont pas la même portée lorsqu'un journal se trouve sans concurrent et lorsque la presse est multiple et pluraliste. De même la force émotive d'une image est différente dans toutes les civilisations, sans même parler de ce qui touche aux deux grands tabous de l'humanité, qui partout se déclinent autrement, que sont le sexe et la mort.

Le monde entier ne peut pas se reconnaître dans le même miroir même si ce miroir s'appelle CNN et qu'il prétend devenir un média d'information aux ambitions planétaires. Car la focale de CNN est centrée sur Atlanta. Lorsque l'on regarde la carte du monde que l'on distribue aux écoliers d'Atlanta, où se trouvent les Caraïbes et où se trouve l'Europe ? Lorsque l'on regarde la carte du monde dans un journal d'Asie du Sud-Est, le centre du monde est à Honk-Kong. En Europe occidentale, on considère encore le monde à partir du méridien de Greenwich ... Vu de Yaoundé, c'est toute la diversité de l'Afrique qui frappe. Et vu de Fort-de-France, le Vieux monde est bien loin. C'est ce qu'a compris RFO en développant la prise en compte de chaque zone géographique, allant dans le sens des attentes de son public.

Si nous voulons que le village global soit partout à la fois et nulle part tout entier, nous devons préserver cette diversité des regards, cet entrecroisement des univers de références. Même si toutes ces visions sont simultanées, si elles coexistent partout. Il faut que nos enfants puissent encore penser le monde à partir de ce qui forme leur environnement immédiat, à la fois physique et mental. Et pour cela il faut que la culture et les valeurs qui sont celles de leur univers de proximité soient toujours vivaces, présentes sur les nouveaux réseaux, toujours fécondes.

Aujourdhui la floraison d'une diversité de titres de presse ou de médias audiovisuels dans la plupart des pays du Sud les fait échapper au danger de l'assimilation intégrale, qui pouvait apparaître comme la contre-partie obligatoire d'un développement économique calqué sur le modèle occidental. Du coup, les identités des pays du Sud ne sont plus aussi menacées, elles trouvent au contraire une nouvelle vigueur, des créateurs d'entreprises multimedia apparaissent sur tous les continents, un dynamisme culturel et intellectuel qui ne trouvait pas hier à s'exprimer reprend son essor, gagnant une nouvelle dimension et un nouveau support d'expression. Et l'on entend des musiciens de tous ces pays en Europe et aux Etats-Unis, qui font vivre à leur culture d'origine l'aventure nouvelle d'un rayonnement international.

Le travail de formation et d'adaptation aux réalités de proximité que nous jugions essentiel il y a vingt ans pour le journalisme classique, nous devons aujourd'hui le reporter sur les nouveaux enjeux de la communication planétaire, pour faire en sorte qu'elle permette de conforter les identités et de faire fructifier ce qui est actuellement l'inépuisable diversité des peuples et des inspirations.

III. - Prévenir le risque d'une uniformisation

Car le risque existe aussi qu'il en aille autrement, et que la mondialisation soit demain synonyme de standardisation et d'unification des discours, des modes de vie, des références culturelles. "Or chaque fois qu'une langue meurt, comme l'a très bien dit l'universitaire anglais George Steiner, c'est une part de notre accès au monde qui disparaît".

On constate qu'aujourd'hui plus des trois quarts des communications sur Internet ont lieu en anglais. Cela tient naturellement au poids majeur des Etats-Unis d'Amérique dans le développement des sites Internet. Le chiffre est en constante régression, grâce à l'accès de plus en plus d'utilisateurs, dispersés à travers le monde, aux ressources d'Internet. Toutefois il ne s'agit pas seulement de promouvoir quelques langues alternatives à l'anglais, dont le français : toutes les langues doivent trouver leur place sur les réseaux. Et toutes les oeuvres de toutes les cultures doivent pouvoir y être consultées. découvertes et reconnues.

Seule la différence est féconde. Seule la différence est porteuse d'altérité, et permet la nouveauté. L'endogamie est mère de dégénérescence, nul besoin de scientifique pour confirmer ce qui appartient à l'expérience commune. Si nous voulons que le monde de demain soit porteur d'espoir, capable d'innovation et de création originale, si nous voulons qu'il soit à la fois neuf, différent, et conforme aux valeurs que nous défendons aujourd'hui, valeurs de tolérance, de respect d'autrui, de démocratie, il nous appartient de mettre en oeuvre aujourd'hui les procédures de régulation qui seront nécessaires.

IV. - L'importance de I'action publique

L'action publique, le mot est lâché. Qu'est-ce-que cela signifie? Cela signifie l'indépendance, d'abord, vis-à-vis de tous les pouvoirs économiques. L'action publique est l'action collective au service des valeurs collectives. Et nous savons depuis Louis XIV que l'action culturelle est au coeur de l'action publique. Les Etats qui l'oublient sont soit hypocrites, soit perdus. Certains grands groupes internationaux cherchent aujourd'hui à imposer au monde entier leur vision de l'économie culturelle, laissée aux seuls professionnels. Pourtant une culture n'est pas réductible à son économie.

Face à cette tentation, celle du « laissez-passer, laissez-faire », il existe une autre tentation, celle du contrôle excessif, qui paralyse l'innovation, qui empêche les évolutions et les adaptations nécessaires, qui freine les initiatives et qui peut s'apparenter à la censure.

L'évolution décisive que nous avons connue en France dans les dernières décennies, depuis l'arrivée au pouvoir de François Mitterrand et l'institution de la Haute-Autorité de l'audiovisuel, que présidait Michèle Cotta, a permis à notre pays de passer, pour ce qui concerne les médias, du stade de la réglementation à une autre forme d'encadrement juridique, la régulation par une instance indépendante.

De même, en matière de soutien au cinéma, c'est une institution indépendante, le CNC, qui a charge de répartir le soutien de l'Etat sans exclusive et sans censure, par des mécanismes d'aides en partie automatiques.

V. - Une prise en compte internationale

C'est une réponse, mais qui jusque là ne peut être que nationale. Alors qu'il eest clair que le formidable appel d'air que constitue l'ouverture actuelle des cadres étroits de la communication a une dimension politique, sociale, culturelle : on voit à grand pas progresser l'idée d'une opinion publique mondiale, dépassant les clivages géographiques, et fondant sur un humanisme à visée universaliste un certain nombre de condamnations ou d'engagements humanitaires que l'ignorance ou la méconnaissance des réalités lointaines n'aurait tout simplement pas permis, il y a encore quelques décennies.

Je ne donnerai que deux exemples, mais il sont parlants : qu'aurions-nous su des drames sanglants du Timor Oriental, il y a quelques décennies ? Certes, il a fallu de nombreuses années pour que la communauté internationale prenne conscience d'une situation difficilement tolérable. Mais c'est pourtant, à la longue, la pression de l'opinion publique mondiale qui a été la plus forte et qui a conduit aux événements récents, et au retrait des militaires indonésiens. Que saurions-nous, de même, des agissements de la junte militaire birmane, si nous vivions encore quelques décennies en arrière ? Quasiment rien, ou aussi peu que nous savions sur les crimes de Pol Pot au Cambodge, avant que les réfugiés et surtout les charniers ne parlent...

Mais pour ce qui concerne la Birmanie, la voix d'une femme, prix Nobel de la Paix, passe aujourd'hui suffisamment fortement à travers ses frontières pour qu'elle puisse mobiliser l'opinion du monde entier autour de son sort et de sa cause.

VI. - Le véritable « village global »

Là société de l'information mondiale, c'est d'abord et avant tout, il n'est pas certain que cela ait été suffisamment dit aujourd'hui, la possibilité pour l'opinion du monde entier de s'engager et de réagir, esquissant ainsi, même si ses concrétisations sont forcément encore fragiles et ses succès mesurés, l'ébauche d'un gouvernement démocratique du monde dont l'ONU pourrait être le coeur, et dont l'ensemble des organisations internationales de la galaxie onusienne seraient autant de bras diversement armés, les uns dans le domaine culturel, c'est l'UNFSCO, les autres pour le domaine commercial, c'est l'OMC, ou pour ce qui concerne la production agricole et l'approvisionnement, c'est la FAO et ainsi de suite...

Intemet pousse à son terme la logique du « village global » où nous avait plongés l'ère médiatique décrite par Mac Luhan : nous sommes tous voisins immédiats, et nous ne pouvons plus ne pas considérer le monde entier comme « notre prochain ».

La première conséquence de cette simultanéité des communications et de cette instantanéité des échanges culturels, intellectuels, audiovisuels, c'est donc l'élargissement de notre conscience aux dimensions du monde. En sommes-nous capables ? Sommes-nous capables de relever ce défi prodigieux : nous situer dans un espace humain démultiplié par rapport à l'espace de notre expérience quotidienne ? Nous imaginer tellement proche d'hommes et de femmes dont des continents nous séparent et que l'éloignement géographique nous empêchera encore longtemps, on peut le penser, de toucher autrement que virtuellement ?

Ce n'est pas la première fois que l'humanité va devoir s'accoutumer à une nouvelle dimension virtuelle du monde. Les étapes précédentes sont bien connues désormais, elles nous sont devenues familières : il y a l'étape de 1'écriture, qui est une première virtualisation de ce qui existe autour de nous ; il y a l'étape de la technique, qui permet de virtualiser l'action et de la démultiplier ; il y a l'étape du contrat et du droit, qui est une seconde virtualisation, encore plus importante, des rapports de violence ou au contraire des rapports d'amitié. De même nous devons nous familiariser avec la nouvelle virtualisation, celle des nouveaux réseaux de communication, qui virtualisent la distance, à la fois dans le temps et dans l'espace.

Une redéfinition des frontîères et des identités

Cette virtualisation, si vous me permettez de synthétiser maintenant les phénomènes auxquels nous assistons, ne restera pas sans effet sur nos identités. Au sein de tous les groupes humains, de nouvelles logiques communautaires sont à I'oeuvre, qui ne recoupent pas forcément des limites géographiques ou physiques. Chacune de ces logiques communautaires se constitue une culture de références communes, et les nouveaux centres nerveux électroniques facilitent la communication entre tous les individus qui s'y reconnaissent.

Communications privilégiées, corpus culturel partagé, et lieux de rencontres virtuels composent progressivement des groupes humains disparates et dispersés, sans cesse modifiés, et de moins en moins exclusifs les uns des autres. Chacun d'entre nous est libre de se définir comme un amateur de choucroute, un fervent spécialiste des chats, ou un collectionneur de 2 CV. Désormais, sur le réseau, cette identité peut nous permettre de nous agréger à une communauté virtuelle composite, construisant un ensemble d'hommes et de femmes de toutes provenances et de toutes nationalités.

Ces identités sont souvent par nature transversales aux identités géographiques et locales : ainsi de réseaux religieux, par exemple, ou traditionnels, qui permettent à des minorités, expatriées ou non, de conserver vivaces leurs cultures et leur mémoire. Internet devient le relais de traditions anciennes que la modernité jusque là fragilisait. Comme le disait Daniel Dayan lors d'un colloque des Cahiers de Médiologie, sur le thème Anciennes nations, nouveaux réseaux : "Les médias identitaires sont des instruments de survie pour des cultures menacées, quand leur présence assure le maintien des liens entre des groupes géographiquement dispersés... " Pour autant, elles ne signifient pas forcément un refus de l'intégration à de nouvelles communautés... Les sociologues ont bien montré que la constitution d'une "culture de l'exil" servait aussi de passage vers la société d'accueil.

La nouveauté essentielle de ces nouvelles communautés virtuelles est de n'être pas totalement contraignantes : elles n'existent qu'au terme d'un acte d'adhésion volontaire, et toujours révocable, au gré d'une envie, d'un désir de changement, d'un changement d'état d'esprit. Les communautés virtuelles rencontrent une nouvelle fragilité parce quelles peuvent être factices, et transitoires. Elles n'offrent pas une identité définitive, mais des définitions instables de soi.

L'homme qui choisit d'y participer n'accomplit pas un acte irrévocable. Il garde toute sa liberté. Les nouveaux moyens de communication et d'échanges permettent ainsi d'accueillir des visages différents, et de ne pas se refermer sur une communauté close. Si nous observons l'évolution en cours de manière optimiste, le processus de distanciation et de rapprochement lié aux nouveaux médias devrait avoir pour conséquence une ouverture plus large des identités, donc une plus grande connaissance d'autrui, une moindre exclusion, une plus grande tolérance.

Pourtant, au moment où ce bouleversement de la communication brouille les règles du jeu social, économique, politique, le risque existe aussi de voir se développer des réflexes de peur, un refus de l'évolution en cours, et un reflux irrationnel vers les définitions du passé. D'ores et déjà, dans de nombreux pays du monde, on observe une tentation des franges les plus fragiles de l'opinion vers des discours identitaires conservateurs qui offrent des réponses toutes prêtes à leurs doutes et à leurs inquiétudes.

Les deux écueils : folklore et uniformité

Je crois que l'on peut résumer en deux mots les deux écueils dont nous devons à chaque instant nous garder : la tentation du folklore et la tentation de 1'uniformité.

Qu'est-ce-que la tentation du folklore ?
C'est l'entrée dans un monde où une culture devient stérile, et ne cesse plus d'être, au pire, une vaste caricature d'elle-même, et au mieux un conservatoire tâtillon des oeuvres qui ont fait sa splendeur enfuie. Il ne faut pas s'y méprendre : ce n'est pas parce qu'une culture est minoritaire, ce n'est pas parce qu'une langue est peu parlée, qu'elle n'est pas féconde, vivante, qu'elle n'est pas un terreau chargé de nouvelles oeuvres pleines d'avenir.

Claude Hagège souligne souvent que l'un des rares espaces de création linguistique, aujourd'hui, est l'espace du, ou des, créole(s). Langues neuves nées d'alliances entre des parlers extrêmement différents, ces langues sont aussi le véhicule d'oeuvres et de créations nombreuses. Il existe une vitalité culturelle créole, alors même que l'on n'a évidemment pas affaire à une langue hégémonique, comme l'est actuellement l'anglais américain.

La culture caraïbe, nous le savons, à travers ses traditions, ses rites, ses modes de vie, est un modèle de vitalité et de créativité. C'est une satisfaction ! L'enjeu est de taille : car une culture qui se tourne uniquement vers son passé est une culture qui cesse d'inventer, et elle entre alors en déclin, au profit d'autres traditions capables elles de renouvellement.

De ce point de vue, comme il est essentiel pour la culture française que nos créateurs, nos auteurs, nos artistes, se saisissent délibérément des nouveaux outils qui leur sont proposés, il faut aussi que la culture caraïbe monte délibérément sur le Web, et existe dans les nouveaux espaces d'information et de consultation qu'offre Intemet.

L'insularité ne doit signifier ni autarcie ni autisme : l'ère de l'information condamne ces deux formes de retrait hors du monde extérieur. Il fàut que cette culture se dote de nouveaux moyens de rayonnement et de reconnaissance. Elle se projettera ainsi dans l'avenir tout en assurant la pérennité de sa mémoire et de son héritage.

La deuxième tentation, la plus grave, est celle de la facilité.
Parce qu'il est toujours plus naturel d'aller au plus simple, au moins cher, au plus rapide, à ce qui est d'emblée offert. J'ai dit ma conviction que l'action publique sera essentielle pour permettre le renforcement de chaque culture singulière, au moins pendant la phase de transition qui s'ouvre et qui va nous voir entrer réellement dans la société de l'information globalisée.

Conclusion : l'avenir est aux insularités virtuelles

En virtualisant l'espace, il ne s'agit pas en effet de gommer les différences et les caractères distinctifs des différentes cultures : il s'agit au contraire de permettre à chacune d'être précisément connue, et pratiquée, sans les limites qui étaient jusque là liées à son accessibilité, aux ressources techniques ou financières nécessaires. Peut-être est-ce pécher par excès d'optimisme ? Toujours est-il que j'ai envie de dire qu'à mes yeux, le développement des nouveaux réseaux, si nous savons l'accompagner et le réguler positivement, peut donner à chaque culture, à chaque groupe humain distinct, la chance d'accéder à une insularité virtuelle.

L'insularité a de tout temps été une chance pour des cultures spécifiques, qui se sont trouvées préservées, isolées des influences transversales qui auraient pu les faire évoluer ou les contaminer. Internet peut donner à toutes les identités cet espace protégé, inviolé, au sein duquel elles resteront à la fois fécondes, parce que productives d'oeuvres nouvelles, et fidèles à elles-mêmes, parce que fonctionnant comme un réseau d'individus familiers des mêmes codes et des mêmes signes. Le pari de la diversité culturelle, c'est le pari, désormais possible, d'une insularité ouverte et humaniste. A chacun d'entre nous d'en relever le défi.

Hervé Bourges
président international de l'UIJPLF
Trinité, Martinique, jeudi 19 avril 2001

âtillo