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Conférence des Ministres de la jeunesse et des sports francophones
(CONFEJES)

"Forum des élus francophones du mouvement sportif international et africain"
OIF, Paris, 27 et 28 novembre 2007

mardi 27 novembre 2007
Discours d'ouverture d'Hervé BOURGES

président de l'Union internationale de la presse,
Grand témoin francophone aux jeux Olympiques d'Athènes 2004.

Lire aussi Information sportive et francophonie 29.03.07.

Si vous me le permettez, je voudrais dépasser le stade des généralités pour tirer avec vous les leçons concrètes de l'expérience pratique que j'ai eue lors des derniers jeux Olympiques d'été, à Athènes, afin que nous puissions nous en inspirer, dès cette année, en particulier pour la préparation des prochaines Olympiades, en 2008 à Pékin. J'avais alors été désigné par le président Abdou Diouf, Secrétaire général de l'OIF, comme Grand Témoin francophone.

Pourquoi ce retour sur notre expérience athénienne ? Parce que les Jeux Olympiques constituent l'événement sportif le plus médiatisé, et qu'ils donnent au Français une audience internationale, et même tout simplement universelle.

Les images des compétitions d'Athènes en 2004 ont été regardées en temps réel par plus de 4 milliards de téléspectateurs, dans le monde entier, et c'est cet impact médiatique formidable, comparable à nul autre, qui doit retenir notre attention. Car les échos des annonces faites en grec, en français et en anglais, dans les enceintes sportives, ont ainsi résonné sur tous les continents… Il en ira de même en Chine, depuis Pékin.

Dans une époque de mondialisation des communications, l'effet d'une telle médiatisation universelle ne peut pas être sous-évalué : les jeux Olympiques constituent indéniablement, pour la langue française, une occasion unique de se faire entendre dans le monde entier et de se faire reconnaître comme une langue de communication internationale à l'égal de la langue anglaise, et hors des enceintes seulement diplomatiques. La force du sport, comme vecteur de reconnaissance et d'identification, mais aussi d'exemplarité, n'apparaît jamais aussi évidente et irrésistible qu'à cette occasion.

C'est de ce point de vue qu'il est nécessaire d'examiner le traitement qui doit être réservé au français, en tenant compte à la fois de ce qui est imposé par la charte olympique, de l'évolution des usages internationaux, et des circonstances particulières liées à la Chine !

Une première évidence dont nous devons tenir compte : l'anglais s'est imposé comme langue internationale. Et il est indispensable de le maîtriser et de l'utiliser intelligemment, pour enrichir nos mutuelles différences.

La place du français

Ceci dit, le diagnostic est forcément nuancé : à Athènes, la place du français a été constamment reconnue dans les discours officiels et dans la plupart des réalisations concrètes liées à l'organisation des épreuves. Mais sa légitimité comme langue de communication internationale était de moins en moins admise, et son maintien dans l'organisation des Jeux apparaissait comme une contrainte traditionnelle, non comme une nécessité pratique.

Cette évolution apparaît extrêmement préoccupante, et elle explique aussi le fait que certains éléments essentiels de la communication des jeux Olympiques d'Athènes n'aient pas été prévus en français, à commencer par le logo des Jeux, et jusqu'à l'habillage du signal audiovisuel international qui permettait au monde entier de vivre les épreuves en direct ou en différé.

Avant d'aller plus loin, je voudrais m'attarder sur ces deux points fondamentaux : nous devons travailler dès aujourd'hui pour que nos amis Chinois prévoient une déclinaison en français du logo des jeux Olympiques de Pékin. En effet, dans le cas contraire, tous les documents réalisés en français resteront porteurs du logo anglophone ou chinois, ce qui confère d'emblée à notre langue une position secondaire.

A l'autre bout de la chaîne de la médiatisation, ce qui concerne l'habillage du signal international constitue un enjeu majeur. Techniquement, cela ne coûte pas plus cher de prévoir par exemple un sous-titrage des épreuves dans les deux langues olympiques à la fois, l'expression anglaise et l'expression française apparaissant en même temps, parallèlement, au moment où le cartouche adapté est inséré dans l'image. Cela ne coûte pas plus cher, mais cela change tout, lorsque l'on sait que cette image avec cette incrustation en texte sera ensuite diffusée telle quelle par tous les diffuseurs audiovisuels dans le monde, qui la commenteront dans leur propre langue.

J'insiste sur ces deux points, parce qu'ils sont comme l'alpha et l'omega d'une bonne médiatisation de notre langue : l'événement doit être symbolisé et représenté en français. Mais il y a bien d'autres enseignements à tirer de l'expérience des Jeux d'Athènes…

L'examen détaillé de la situation du français aux jeux d'Athènes permet de livrer un double diagnostic : rarement pour des jeux Olympiques, la langue française n'avait été aussi bien défendue, à la fois par les autorités athéniennes et les diplomates francophones sur place… Et pourtant jamais elle n'avait été aussi marginalisée dans la perception quotidienne des dizaines de milliers de spectateurs présents à Athènes et des milliards de téléspectateurs présents devant leur petit écran.

En clair : les jeux Olympiques offrent une vitrine formidable au français, mais cette vitrine n'a pas été suffisamment utilisée et éclairée à Athènes, il est indispensable qu'elle le soit mieux et plus à Pékin en 2008, avant même les Jeux de 2012 à Londres où la France devra mettre tous les moyens nécessaires pour défendre les prérogatives linguistiques des pays francophones en terre anglaise !

Je vais insister sur quelques points critiques sur lesquels je voudrais tout particulièrement attirer l'attention des Comités Olympiques des Pays Francophones.

Les moyens de diffusion internes de l'information

Le nerf de l'information, de la diffusion et du traitement des Jeux, c'est le système interne d'information qui reprend en temps réel, à destination des membres de la famille olympique et des médias, l'ensemble des informations indispensables pour suivre ces quinze jours de compétition. De fait, à Athènes, ce système avait été entièrement traduit dans les trois langues. On pouvait y trouver en continu les derniers résultats, près de 15 000 biographies d'athlètes, les décisions du Comité international olympique, etc. le tout en français.

Plusieurs journalistes francophones me firent toutefois observer que la traduction française arrivait presque systématiquement après la version anglaise, et qu'en conséquence les journalistes avaient pour la plupart pris l'habitude de consulter le système d'information en anglais, car en matière d'information en temps réel, il est préférable de ne pas devoir attendre... Pour annoncer une nouvelle. Après enquête, j'ai découvert qu'un problème structurel du système informatique était à l'origine de cette mise en ligne décalée des informations en anglais et en français.

Toutefois, il est clair que l'information étant d'abord constituée en anglais, le délai de traduction ne pouvait pas permettre une parfaite simultanéité… Il aurait été plus judicieux de prévoir à l'avance des feuilles de résultats libellées dans les deux langues, qui auraient été ensuite diffusées simultanément aussitôt remplies, indifféremment dans les deux langues.

Afin de répondre à ce problème pratique, il importe que lors de l'organisation des prochains Jeux, l'environnement informatique et les systèmes de diffusion interne des résultats soient ainsi formatés à l'avance afin qu'ils puissent être consultés en temps réel dans les deux langues officielles du mouvement olympique. Ainsi il ne sera pas accordé une priorité, dans l'accès à l'information, aux journalistes anglophones ! Pas besoin de délai de traduction : les feuilles de résultats seront remplies une fois pour toutes, et indifféremment dans les deux langues.

Exiger une présence permanente des interprètes

Pour les besoins de communication quotidiens, les services linguistiques du Comité Olympique International avaient prévu un service d'interprétation disponible 24h sur 24 pour toute personne membre de la " famille olympique " (athlète, cadre, chef de délégation ou membre d'un Comité national olympique) qui rencontrait un problème de communication. Ce service, qui existe en 12 langues, était présenté sur une fiche qui a été distribuée dans les centres de presse, au village olympique et dans les commissariats de la ville.
Malgré leurs efforts et alors que les moyens d'interprétation étaient disponibles, les responsables linguistiques remarquaient que les francophones, tant les athlètes que les journalistes ou les membres du mouvement olympique, affichaient une attitude défaitiste et choisissaient de s'exprimer spontanément en anglais. La directrice des services linguistiques m'a raconté l'anecdote d'une réunion des commissions internes au CIO où elle a dû personnellement insister pour prévoir un système de traduction simultanée, l'ensemble de la réunion se déroulant en anglais, sans qu'il y ait de réaction négative de la part des délégations francophones.

Il est à déplorer que la défense de la place du français lors des Jeux ne soit pas assurée avec la même vigueur par toutes les délégations sportives issues de pays membres de la Francophonie, certains sportifs ou certains dirigeants sportifs se comportant comme s'il était " plus chic ", ou " plus élégant " de faire leurs conférences de presse ou leurs interventions en anglais pour la presse internationale. Cette attitude " défaitiste " tend à diminuer le statut de " langue internationale " qui est encore reconnu au français : elle fragilise à terme le maintien du français comme langue olympique.

Il est indispensable qu'une prise de conscience ait lieu au sein de toutes les fédérations sportives des pays francophones, et que celles-ci revendiquent l'usage du français et le respect de la charte olympique. J'insiste tout particulièrement auprès de vous, qui êtes des sportifs francophones. Vous n'avez pas à avoir honte de réclamer l'utilisation du français. Croyez-vous que nos amis anglais ou américains sont gênés quand ils exigent l'utilisation de l'anglais ? Et pourtant il y a autant de pays francophones que de pays anglophones dans le monde !

Or si nous voulons maintenir le français, nous n'y parviendrons que si nous faisons reconnaître son utilité comme langue de communication internationale… Car il ne suffit évidemment pas de réclamer un respect tatillon des textes fondateurs… Qui sont de jour en jour plus éloignés de nous dans le temps. La préparation de la prochaine olympiade doit tenir compte de cette nécessaire sensibilisation de toutes nos fédérations françaises qui doivent être exemplaires en la matière. C'est le service que nous avons à rendre à toutes les nations francophones.

Veiller à la diffusion effective des documents francophones préparés

A Athènes, les programmes quotidiens officiels vendus sur les sites et stades olympiques n'étaient publiés qu'en grec et en anglais, alors que les textes français avaient été préparés par les services de traduction. De même le programme-souvenir officiel destiné aux spectateurs n'était disponible qu'en grec et en anglais, alors que le chef du service de traduction assurait que ses services avaient fourni une traduction française intégrale de ces textes.

C'était également le cas du guide destiné aux spectateurs, " Stadion ", qui fut d'abord publié en anglais et en grec, respectivement à 400 000 et à 600 000 exemplaires, sans qu'aucune version française ne soit prévue. Avec plusieurs jours de retard le comité d'organisation publiera tout de même… 20 000 exemplaires de cette brochure en français, qui furent répartis sur les différents sites olympiques. Or les spectateurs francophones étaient bien plus nombreux au total.

A Athènes, si les documents ont tous été traduits en français, ils n'ont absolument pas tous été édités et diffusés dans cette langue. C'est sur ce volet ultime de la réalisation technique des supports en français qu'il faudra faire porter l'effort lors de la préparation des prochains jeux Olympiques. Le cas échéant, si une participation financière de la France peut être obtenue, il faut qu'elle soit concentrée sur cet ultime maillon de la chaîne linguistique, car les documents en français n'ont de portée réelle que s'ils sont aussi bien diffusés que les autres.

Autre maillon essentiel de la circulation de l'information aujourd'hui, la création d'un site Internet officiel des jeux d'Athènes en français fut une des réussites de la Francophonie durant ces Jeux. Le site reprenait plus de 40 000 pages traduites (communiqués de presse, discours, annonces, publications, bulletins, matériel pédagogique, etc.) et son actualisation permanente en fit un site de référence, exactement symétrique des versions anglaise et grecque.

Le succès du site s'est d'ailleurs rapidement traduit par le nombre de visiteurs : la fréquentation de cette version linguistique a représenté plus de 10 % du volume de consultation global pendant les Jeux, ce qui prouve bien l'importance réelle de la demande francophone.

L'influence des Fédérations sportives

Je voudrais souligner que si l'utilisation de la langue française varie en fonction des sites et des disciplines sportives, elle dépend également de son statut en tant que langue officielle au sein même des fédérations internationales. Les épreuves d'escrime, dont le français est langue officielle de la Fédération internationale, utilisaient les trois langues simultanément. Les injonctions des arbitres donnés aux athlètes restaient d'ailleurs en français, même si les annonces et la plupart des panneaux étaient aussi en grec et en anglais. Une rencontre avec un responsable de cette fédération a d'ailleurs permis de savoir que depuis quelques années, le français ne suffisait plus pour organiser des rencontres sur les cinq continents, notamment en Amérique latine, et que l'anglais et l'espagnol faisaient désormais partie des langues utilisées.

Le président de la Fédération française de tir à l'arc a souligné quant à lui que le français est langue officielle de la fédération mais que cette réglementation n'est absolument pas respectée. Membre élu du conseil d'administration de la fédération internationale, il m'a en outre avoué que 8 membres du conseil sur 10 sont capables de s'exprimer en français. Mais puisque l'actuel président est américain, les travaux se font en anglais. Une dernière anecdote significative : les anglophones ont souhaité dernièrement changer le sigle de la Fédération internationale de tir à l'arc (FITA) pour une version anglaise. Grâce au soutien des hispanophones, la tentative a échoué.

Le président de la Fédération internationale d'athlétisme (IAAF), le Sénégalais Lamine Diack, qui présidait à Athènes une fédération dont les deux langues de travail sont le français et l'anglais, m'a affirmé que le plurilinguisme n'est pas la règle des fédérations internationales, et ce depuis longtemps. Dans le cas de sa fédération créée en 1912 au Royaume-Uni, l'anglais était la seule langue officielle des textes jusqu'en 1981. Depuis cette date, le français est également utilisé au Conseil, de même que l'espagnol aujourd'hui. Depuis 1999, le français a également été utilisé dans les travaux des commissions. Au niveau de la Fédération internationale d'Athlétisme, les travaux du Congrès sont traduits en six langues, ceux du Conseil en trois langues (depuis 1981) et ceux des commissions en deux langues depuis 1999. Au niveau international, Lamine Diack a insisté auprès de moi sur l'importance d'avoir des responsables francophones à la tête des fédérations, comme c'était le cas pour le cyclisme, l'escrime ou la natation. Selon lui en effet si des anglophones accédaient aux présidences occupées par les francophones aujourd'hui, le français risquerait de passer assez vite à la trappe dans plusieurs f édérations.

L'enjeu est donc important de voir les francophones mais aussi les lusophones, les hispanophones, les arabophones, les chinois et les russes, se serrer les coudes au niveau du mouvement olympique mondial, afin de promouvoir des candidats issus de leurs rangs.

Face au rouleau compresseur anglophone, il est plus que jamais nécessaire de se battre en faveur de la diversité linguistique et en priorité au sein de nos pays qui voient souvent leurs élites, leurs médias, leurs dirigeants de grosses entreprises, leurs universités prêter une oreille complaisante au sabir anglophone, faisant fi de la valeur historique et identitaire des grandes langues de culture.

Hervé Bourges
président international de l'UPF
Paris, 27 novembre 2007