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UNESCO
Organisation des Nations Unies pour l'éducation, la science et la culture
Journée mondiale de la liberté de la presse
"Médias et bonne gouvernance"
Dakar, Sénégal, 1-3 mai 2005

Discours d'Hervé Bourges
président de l'Union internationale de la presse francophone (UPF),
président de l'Ecole supérieure de journalisme de Lille

« Ethique et formation des journalistes »

La formation et le perfectionnement des journalistes constituent un thème majeur que nous devons, tous ensemble analyser pour élargir, dynamiser, renforcer le paysage médiatique mondial. Mais si ce thème et celui du respect de l'éthique professionnelle me tiennent à cœur, c'est aussi parce qu'ils rejoignent des engagements anciens, tenaces, pour lesquels j'ai eu la chance de travailler au sein même de l'UNESCO, quand j'en ai été le directeur de l'information et le porte parole, puis quand j'y suis revenu comme ambassadeur de France.

Les médias ont, au sein des sociétés modernes, une responsabilité particulière. Cette responsabilité répond à deux évolutions fondamentales : la fluidité de l'information, et le besoin de transparence exprimé par les citoyens.

Première évolution, la plus décisive : le besoin de visibilité et de transparence. Les sociétés actuelles se définissent comme des "sociétés de l'information", et en effet, tous les comportements que nos contemporains adoptent, toutes les idées qu'ils défendent, leurs sont aujourd'hui proposés par les médias. Les habitudes sociales, culturelles, les revendications identitaires, sont pour une bonne part des constructions collectivement assumées par les médias.

Dès lors, la seule manière pour les citoyens de ne pas se sentir profondément aliénés au sein de leur environnement, c'est de pouvoir exercer un contrôle sur ceux qui construisent cette représentation collective, ainsi que sur ceux qui en sont les acteurs, c'est-à-dire en premier lieu les responsables politiques. Pour ne pas se trouver dans la situation d'être de simples " jouets " de phénomènes économiques, sociaux, politiques, culturels qui les dépassent, nos contemporains doivent, au minimum, être certains de les connaître.

Cela se traduit par une forte et permanente revendication de " transparence ". Cette revendication ne doit pas être ignorée, elle est essentielle à nos sociétés. Elle est évidemment inconfortable pour les pouvoirs politiques et économiques qui préféreraient s'exercer dans une certaine opacité. Mais nos sociétés peuvent d'autant moins y renoncer que la légitimité de leurs structures politiques et sociales passe de plus en plus par leur fonctionnement démocratique et l'observation de procédures claires et légales, acceptées de tous.

La " bonne gouvernance " est ainsi intrinsèquement liée à la communication des gouvernants, à la transparence des modes de décision politiques, à l'évidence de la séparation des pouvoirs et au bon contrôle que chacun peut exercer sur les autres, sous les yeux du " quatrième pouvoir ", celui des médias, c'est-à-dire sous les yeux de tous.

Ainsi la revendication de la liberté de la presse et la nécessité de la protection comme de l'indépendance des journalistes dans l'exercice de leur mission, ne sont pas des revendications corporatistes ou catégorielles, mais des exigences démocratiques, universelles, dont tout citoyen aujourd'hui doit pouvoir bénéficier. Transparence des modes de fonctionnement des structures de l'Etat, visibilité des modes d'action du pouvoir exécutif en particulier, et réalité du contrôle exercé sur lui par les pouvoirs législatif et judiciaire : telles sont les exigences de la " bonne gouvernance " qui réclament toute l'attention des médias et les obligent à jouer un rôle très important pour animer la sphère civique, le débat politique, et faciliter la participation des citoyens à la prise des décisions et au choix des orientations majeures des Etats.

Cette exigence se trouve aujourd'hui confrontée à un monde médiatique lui-même en pleine mutation.

Deuxième évolution, la fluidité de l'information : en quelques décennies, l'actualité a changé de nature, et de rythme, elle a changé aussi de " consistance ". Nous baignons désormais dans un flux d'informations inlassablement renouvelé et l'existence de nos contemporains ne se conçoit pas coupée de ce bain permanent d'une information mondialisée qui circule par des canaux démultipliés. Là où l'information était locale, au mieux nationale, elle est devenue internationale par essence, elle dépasse les frontières et ses enjeux sont également continentaux, voire mondiaux.

Tous nos contemporains vivent désormais dans un univers où ils ont conscience de toutes les évolutions sociales ou politiques internationales qui sont susceptibles d'influer sur leur propre existence. Ce n'était pas le cas, malgré l'impact douloureux de deux guerres mondiales, jusqu'à la fin du vingtième siècle. On répète souvent que les attentats du 11 septembre 2001 à New-York ont inauguré le XXIe siècle. Pourquoi ? Parce qu'ils ont suscité l'ère de l'information mondiale. Et donc de la visibilité universelle des conséquences internationales en chaîne d'un événement particulier, ponctuel, qui mettait face à face l'Etat le plus puissant du monde, et un réseau terroriste international.

A la mondialisation des rapports économiques répond la nécessité pour les journalistes de mondialiser leur approche des problématiques qu'ils doivent aborder. Un phénomène ne se comprend plus localement, il doit être envisagé en fonction de paramètres complexes, il est nécessaire de l'expliquer au public en tenant compte de toutes ses causes et de toutes ses conséquences, qui peuvent être proches ou lointaines.

Or ce que nous révèlent les difficultés du débat européen en France, c'est bien l'incapacité de la plupart des élites médiatiques et politiques à tenir un discours organisé, clair, articulé, sur les implications nationales et internationales des évolutions actuelles de nos sociétés et de nos économies. Nous sommes face à un prodigieux défi : aider nos lecteurs, nos téléspectateurs, nos auditeurs, à appréhender clairement la situation dans laquelle ils se trouvent, et les buts qu'ils doivent atteindre, collectivement ou individuellement.

Les médias, dans ce contexte, jouent un rôle particulièrement complexe : ils sont les instruments de la construction de l'opinion publique, donc de la prise de conscience collective des enjeux politiques et sociaux qui se posent désormais au niveau international.

Aux problématiques traditionnelles de la paix et de la guerre s'ajoutent toute une série de phénomènes dont l'humanité doit désormais se saisir collectivement. Les questions d'écologie, par exemple, sont maintenant prioritaires, parce que l'évolution des techniques et la croissance démographique mettent en cause des équilibres naturels essentiels. Plus simplement, les impératifs de croissance économique et de partage des richesses du globe sont sans cesse replacés au premier plan, puisque le monde d'aujourd'hui est l'héritier de certains arbitrages peu équitables que lui lègue l'histoire du XXe siècle.

Comprendre, expliquer, cela réclame du recul, de l'attention, de la réflexion. Mais dans le même temps, la fluidité d'information rend tout délai impossible : on ne s'arrête pas sur une image, le flux l'a déjà emportée au bénéfice d'une autre. La multiplicité des sources rend l'analyse plus difficile, et pourtant le temps laissé à l'analyse est de plus en plus court.

Tout le problème est de maintenir intacts les principes de déontologie et de responsabilité d'une profession confrontée aux contraintes de l'abondance, de la rapidité, de la caducité, de la brièveté de l'information ; concurrence aidant, ces contraintes temporelles peuvent conduire, faute de culture suffisante, de savoir faire et de conscience professionnelle, à la manipulation involontaire, au mensonge par erreur, aux dérives de toutes sortes.

Face aux défis de communication qui se dressent devant notre époque, les enjeux liés à l'orientation que prendra le développement des moyens de communication sont aujourd'hui cruciaux. Or la clef d'un développement utile et harmonieux de la Société de l'Information, c'est avant tout la qualité des hommes et des femmes qui en sont les agents, et cette qualité dépend avant tout de leur formation.

Il se trouve que la grande aventure de la formation au journalisme, je m'y suis consacré depuis quarante ans, sur le continent africain : en Algérie, dans les années 1963-1967, et en faisant venir à Alger, pour participer à la formation accélérée des nouveaux journalistes algériens, des personnalités éminentes de la presse francophone, du fondateur du Monde Hubert Beuve-Mery, de Jean Marin président de l'AFP, à Béchir Ben Yahmed père de Jeune Afrique l'Intelligent.
De la même manière, je fus, à partir des années 1970, à l'initiative d'une réflexion plus globale sur l'essor de la presse en Afrique, qui se traduisit notamment par le lancement de l'Ecole internationale de journalisme de Yaoundé, aujourd'hui Ecole Supérieure des Sciences et Techniques de l'Information et de la Communication… et ma participation au fonctionnement du Centre d'Enseignement des Sciences et Techniques de l'Information (CESTI) de Dakar.

Autant le dire tout de suite : la récolte est insuffisante par rapport aux besoins nouveaux suscités par l'éclosion de la presse privée née dans les années 90 avec l'ouverture démocratique. Et il est important de donner un second souffle au développement de la formation des journalistes africains, si l'on ne veut pas laisser l'Afrique dans une situation de dépendance médiatique vis-à-vis des pays développés.

Même au Nord, aux Etats-Unis, au Canada, en Suisse, en Belgique, en France, l'enseignement du journalisme traverse une période difficile, confronté à ces nouveaux enjeux, à ces nouvelles techniques, à ces nouvelles attentes.

Nous sommes réunis ici pour lancer ensemble des pistes, et contribuer, autant que faire se peut, à donner à la formation des journalistes un nouvel élan. C'est d'autant plus important que le développement de la société de l'information doit être l'occasion pour les professionnels d'imposer un certain nombre de principes qui puissent apparaître comme les références partagées de tous les journalistes de notre planète. Nous avons en héritage une déontologie, une pratique, des méthodes de travail : à nous de les faire prévaloir dans les médias mondiaux tels qu'ils se constituent. Car de la manière dont les citoyens du monde seront informés demain, dépend une bonne partie de ce qui constituera " la conscience collective " de l'humanité.

Je pense que l'UNESCO pourrait prendre l'initiative de susciter et de fédérer un programme mondial de développement de la formation au journalisme. C'est un des enjeux principaux du siècle ou nous sommes entrés. Rien n'est plus essentiel désormais que d'assurer la qualité des hommes et des femmes qui conçoivent et utilisent les outils de représentation collective que sont aujourd'hui les médias. Leur rôle central dans l'animation et l'organisation de la Société de l'Information ne peut plus être négligé.

Les effets déplorables des mauvaises pratiques journalistiques sont évidents : manipulation idéologique, raciste, communautariste, nationaliste, négationiste ou consolidation de préjugés et d'idées reçues. Trop de pays du monde ont éprouvé douloureusement les effets tragiques de telles dérives médiatiques, à commencer par l'impact odieux des "médias de la haîne"….

L'enjeu est suffisamment important pour qu'une mobilisation internationale ait lieu aujourd'hui, sous l'égide de l'UNESCO, pour améliorer la formation au journalisme et soutenir toutes les institutions qui y contribuent, écoles, universités, instituts de formation professionnelle… Nous devons accepter un effort collectif pour que les valeurs et les principes fondamentaux du journalisme soient partagés par tous ceux qui exercent cette mission.

En nous réunissant à Dakar, l'UNESCO a choisi de nous rassembler au cœur de l'Afrique telle qu'elle vit et qu'elle se développe. Au delà de grandes déclarations de principes, sitôt oubliées après avoir été prononcées, l'UNESCO doit soutenir par des actions concrètes le développement de la communication en Afrique. Une Afrique qui n'a rien à voir avec les plages des dépliants touristiques, ni avec certaines images caricaturales, une Afrique qui sait le prix de l'information et son importance stratégique dans la société mondialisée où nous entrons.

Le Sénégal est sensible aux enjeux de l'élargissement du rôle des médias nationaux à un rôle continental, voire mondial, et à la nécessité de développer des supports médiatiques propres à faire entendre, dans le reste du monde, la voix de l'Afrique. Or l'une des conditions d'un tel élargissement du champ médiatique au bénéfice des Pays du Sud est sans conteste la qualité des formations qui seront dispensées aux professionnels africains, dans des domaines qui touchent à la fois le travail éditorial et les technologies mises en œuvre.

Par l'affirmation de l'importance de l'indépendance du discours médiatique et de sa nécessaire implication dans le fonctionnement démocratique, cette Conférence internationale de Dakar peut être une date repère dans l'histoire de la réflexion sur la formation au journalisme, en Afrique mais aussi dans le reste du monde.

Il est indispensable qu'avec la consolidation de la liberté de la presse, les médias puissent trouver les ressources nécessaires au développement d'une pratique journalistique rénovée, notamment par un style de journalisme qui est indispensable à la transparence civique, et dont l'expression est aujourd'hui à la mode, le journalisme d'investigation. Cette pratique du journalisme qui veut pousser plus loin la quête professionnelle réclame des principes déontologiques encore plus rigoureux que toute autre pratique médiatique : car il peut être sujet à manipulation, volontaire ou involontaire, il peut déformer la réalité à travers un prisme sensationnaliste ou un angle préétabli. Regarder les événements à la loupe, c'est aussi prendre le risque de grossir ce qui ne mérite pas de l'être et de causer ainsi des dégâts irréparables.

D'où l'importance d'un professionnalisme éclairé, d'une expérience acquise à l'issue d'une formation rigoureuse. Mais une fois ces préalables assurés, il faut souligner à quel point, dans tous les pays du monde, le journalisme d'investigation est l'un des principaux remparts démocratiques contre les abus de pouvoir, de droit, de position dominante… Le journaliste d'investigation n'est ni un juge ni un redresseur de torts incontrôlé ni un perroquet qui répète et répand la rumeur : c'est un éveilleur de conscience, et la peur qu'il suscite, autant que la peur du gendarme, peut éviter les dérives et remettre chacun dans la voie de la vertu.

On sait depuis Aristote que la " vertu " est le principe fondamental de la démocratie, celui sans lequel le fonctionnement même d'un Etat démocratique est sapé, dans sa légitimité et dans son efficacité. Le journaliste d'investigation est aujourd'hui, dans la Société de l'Information, celui qui force à la vertu ceux qui pourraient, sinon, trop facilement, l'oublier. Il est donc indispensable que la sécurité et la liberté de travail des journalistes soit reconnue et garantie. L'Union internationale de la Presse Francophone s'est engagée dans un combat de plusieurs années, pour que les Etats francophones s'engagent à écarter de leurs systèmes de répression judiciaire les peines d'emprisonnement pour les délits de presse. On est encore loin du compte.

Je pense que cette revendication pourrait également être reprise pour l'ensemble des pays du monde, par l'UNESCO. Car la nécessité d'assurer l'indépendance et la liberté des journalistes est la même, partout dans le monde !

Enfin, la recommandation fondamentale qui doit être faite aux nouvelles générations de journalistes est sans doute de résister à une mondialisation aveugle qui gommerait les différences et ferait taire les identités multiples de chaque pays au profit d'un flux d'informations communes.

D'une part, les critères de la qualité du travail journalistiques sont universels : rigueur dans l'établissement des faits, croisement des sources, effort de qualité de l'expression qui permet de rendre compte de l'actualité sans approximation ni parti pris mensonger. D'autre part, les sujets à traiter sont multiples, riches de leur diversité, et ne doivent pas être dictés par des considérations économiques ou politiques extérieures. Car un système médiatique qui fonctionnerait en rupture avec la société à laquelle il s'adresse s'exposerait à de graves déconvenues, à une perte de crédibilité, qui frapperait rapidement l'ensemble du système politico-social dont il rend compte et au bon fonctionnement duquel il concourt.

Nous devons apprendre à nos jeunes confrères à conserver leurs spécificités, à faire vivre à travers des médias de plus en plus mondiaux le timbre propre d'une information qui ne doit pas être formatée pour répondre aux a-priori et aux préjugés des réseaux d'information du Nord. Le journalisme contemporain, au centre des échanges d'information internationaux instantanés, doit s'attacher, paradoxalement, à répondre aux spécificités des nations, des cultures et des peuples du Sud aussi bien que des nations du Nord.

Nous devons nous souvenir que la modernité numérique a deux visages : elle est souriante au premier abord, quand elle prend les aspects d'une liberté croissante des discours… Mais elle est grimaçante quand elle se retourne, et qu'on y reconnaît l'imposition unilatérale d'un discours dominant. Gardons nous de la laisser prendre cette voie.

Les nouvelles technologies sont susceptibles de multiples usages. Les réseaux de diffusion numérique qui se déploient aujourd'hui progressivement sur l'Afrique peuvent, comme la langue d'Esope, être la meilleure et la pire des choses. La pire, si les chaînes diffusées, les informations reprises, les musiques entendues en Afrique sont désormais systématiquement celles d'une culture occidentale homogénéisée et sans attaches africaines immédiates. La meilleure, si chaque pays peut faire entendre dans le monde sa voix discordante, sa singularité, ses œuvres et ses artistes originaux, sa vision des évolutions politiques, économiques et écologiques globales.

La " diversité culturelle " aujourd'hui revendiquée par de très nombreux pays n'est pas un gadget intellectuel : c'est une nécessité absolue au moment où chacun de nos actes politiques engage l'avenir de l'humanité telle que nous la connaissons et telle que nous voulons la protéger. Dans cette perspective, les journalistes doivent être conscients de leur rôle et suffisamment bien formés pour qu'ils puissent le jouer pleinement. Des journalistes qui, dans le monde entier, trouvent les conditions de pratiquer librement leur métier sans céder à l'injure, à l'incitation à la violence, au tribalisme, à la xénophobie et en respectant l'impartialité dans l'information et l'esprit de confraternité.

Former ces journalistes à l'ère de la fracture numérique et de la mondialisation est le défi le plus important auquel nous soyons confrontés, et il est essentiel que l'UNESCO mobilise largement la communauté internationale autour de cet enjeu qui est, désormais, " un enjeu de société planétaire ".

Hervé Bourges
président international de l'UPF
Dakar, 2 mai 2005