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Paris, Assemblée nationale, lundi 21 mai 2001

Audiovisuel et presse écrite: fatalité d'affrontement
ou communauté de destin ?

 Pluralisme des médias et concentration

Union de la Presse Francophone

Intervention d'Hervé BOURGES
président de l'Union internationale des journalistes et de la presse de langue française (UIJPLF)

 

Messieurs les Présidents,
Mesdames et Messieurs,

La télévision a été pendant des décennies, et jusqu'à très récemment, une denrée rare : lorsque je suis arrivé à la tête de TF 1, ce n'est pas si vieux, il n'y avait que trois chaînes en France, aucune ne diffusait le matin, toutes les trois cessaient d'émettre avant minuit, et toutes les trois diffusaient à 19h20 le journal régional de FR3. Il est nécessaire de s'en souvenir, même si cet univers nous paraît désormais très lointain...

François Mitterrand fut en 1982 à l'origine de la première grande libéralisation des ondes hertziennes, avec l'ouverture de la FM aux radios « libres », et la première répartition par la Haute Autorité des fréquences entre stations associatives, stations commerciales nationales, locales, et grands réseaux généralistes périphériques... Il fut aussi à l'origine de l'apparition en France des premières chaînes commerciales, payantes, avec Canal Plus, et gratuites, avec l'attribution des cinquième et sixième réseaux, sur lesquels, plus tard, M6, la Sept Arte et enfin la Cinquième viendraient se loger. Pourquoi aussi peu de chaînes ? Essentiellement parce que personne ne concevait l'idée qu'une chaîne de télévision puisse être autre chose que nationale et hertzienne.

Mais la technique évoluant, la rareté des fréquences a aujourd'hui laissé la place à une relative abondance, les réseaux câblés, d'abord, puis les bouquets satellite, offrant de plus en plus de place à toute une variété de chaînes, thématiques, et locales. Nous avons atteint depuis quelques mois le stade ultime de cette révolution technologique avec la démocratisation des techniques numériques, qui ouvrent véritablement le marché de la télévision, d'un bout à l'autre de la chaîne, depuis la production, la réalisation, la diffusion jusqu'à la réception des images, qui peuvent même circuler sur les réseaux téléphoniques, et être diffusées sur Internet.

I. - L'exemple de la télévision et de la radio : concentration ou ouverture ?

La loi audiovisuelle promulguée le 1er août 2000 a prévu les modalités de l'attribution des fréquences hertziennes à la diffusion numérique: la mise en oeuvre de ce que la loi prévoit constitue le dernier pas à franchir pour que nous passions d'un paysage audiovisuel étroitement cadré à un paysage audiovisuel élargi et diversifié au profit de tous - et non plus de ceux-là seuls qui ont les moyens de s'offrir un bouquet de chaînes payantes.

Je l'ai dit ici même lors d'un Colloque sur les Médias libres il y a de cela presque un an - «Au moment de franchir ce pas, nous devons être particulièrement attentifs à une chose: qu'il aille dans le sens d'une véritable démocratisation de l'offre, qu'il permette un réel enrichissement du choix de programmes proposé, et qu'il ne se traduise pas par la confiscation des ressources de fréquences dégagées au bénéfice des opérateurs déjà en place. »

Je ne vais pas m'attarder, devoir de réserve oblige, sur la diffusion numérique hertzienne, parce que la manière dont elle sera mise en oeuvre sera très révélatrice de l'idée que nous nous faisons du paysage audiovisuel de demain, et donc, au delà de toutes les déclarations d'intention, de la place qui sera accordée à de nouveaux entrants et à de nouveaux opérateurs audiovisuels.

Nous avons déjà obtenu que l'attribution des canaux de diffusion numérique s'effectue service par service, en fonction de la nature des chaînes proposées, et non multiplexe par multiplexe, à des opérateurs de bouquets, qui seraient ensuite seuls maîtres des programmes qu'ils diffuseraient. C'est la seule manière d'assurer à des chaînes locales, qu'elles soient commerciales ou associatives, qu'elles soient publiques ou privées, un accès équitable aux capacités de diffusion. Tous les autres systèmes, on le voit sur le câble, comme sur le satellite, gèlent de fait le parc de fréquences au profit de quelques groupes qui s'assurent la maîtrise des moyens de diffusion.

Je terminerai ce court rappel sur la diffusion numérique hertzienne en revenant, justement, sur la place des radios locales et associatives dans le paysage de la FM. Il y a aujourd'hui en France des centaines de radios locales et associatives. Auraient-elles eu la moindre chance d'exister, si en 1982 la toi avait décidé de réserver la diffusion en Modulation de Fréquence aux quatre groupes radiophoniques qui émettaient alors sur la France en grandes ondes, Radio France, RTL, Europe 1, RMC ? Il n'y aurait jamais eu en France ni radios commerciales locales ni réseaux musicaux, ni radios associatives.

Pourquoi y-a-t-il autant de radios locales et associatives en France ? Parce que la loi prévoit que les disponibilités de fréquences soient réparties entre toutes les catégories de radios, et qu'appel aux candidatures après appel aux candidatures, d'année en année, une part significative en est réservée aux radios locales et associatives.

Je conclurai ce premier cadrage à la fois juridique et historique par une observation plus actuelle : on assiste depuis quelques mois en Europe à un grande concentration des médias audiovisuels les plus puissants. La fusion Vivendi-Canal Plus et la montée en puissance du groupe Bertelsmann dans deux médias français majeurs, que sont M6 et RTL, constituent deux phénomènes dont on aurait tort de négliger le volet éditorial.

J'ai moi-même souligné, en tant que président du CSA, les implications que la fusion Vivendi-Canal Plus allaient avoir, tout en mettant en place ce qui nous a paru être les conditions minimales de préservation de l'identité éditoriale de la chaîne cryptée européenne. Pour autant il n'était pas possible légalement d'interdire qu'aujourd'hui le siège de Vivendi-Universal déménage de Paris à New-York.

Dans le cas de M6, on peut s'interroger sur le jeu des actionnaires, et l'incidence de leurs calculs capitalistiques sur la ligne éditoriale de la chaîne, au moment où « Loft Story » constitue non plus un événement dans la programmation, mais une véritable affaire d'Etat. En tout cas un formidable révélateur de l'incapacité de notre société à assumer et à défendre les principes qu'elle affiche.

J'en tire une double observation : certes, les deux concentrations auxquelles nous assistons en direct (ou ces trois concentrations, si l'on pense, comme Jérôme Clément, que le Loft est un camp de concentration en réduction... Ce qui me paraît très excessif. Ces deux concentrations sont certes le moyen pour des sociétés de télévision d'acquérîr une taille critique qui leur permet de mener un développement international plus rapide. Que serait-il advenu des développements européens coûteux de Canal Plus si Vivendi ne les avait pas assumés ?

Mais en même temps, ces concentrations soumettent les chaînes de télévision à des impératifs de rentabilité d'autant plus forts qu'ils ne sont pas imposés par des professionnels de la télévision. Ce sont des financiers qui leur imposent de réaliser des profits sans souci de la qualité éditoriale. On vient de voir, récemment, en Italie, jusqu'où pouvait mener cette logique du profit maximal appliqué à l'audiovisuel.

Il n'est pas certain que cette logique du profit financier appliquée à l'audiovisuel n'entraîne pas un certain affaiblissement des principes de programmation qui permettaient aux responsables de chaînes de trier ce qu'ils pouvaient diffuser de ce qu'au contraire ils ne devaient pas passer.

Il est certain en tout cas que ces principes devraient être réaffirmés et maintenus. Car la communication audiovisuelle de masse emporte une responsabilité sociale. Une responsabilité sociale qui se fonde sur l'exemplarité que revêtent les comportements diffùsés à la télévision sur des centaines de milliers de téléspectateurs placés, quand il la regardent, dans une situation de passivité et d'adhésion spontanée. Donc montrer n'importe quoi, c'est aussi, d'une certaine manière, conseiller n'importe quoi, n'importe quel comportement et n'importe quelle parole.

Nous nous trouvons donc à la veille de l'ouverture des appels à candidatures pour les chaînes numériques hertziennes. Les candidatures seront nombreuses, n'en doutons pas, et un très grand nombre d'opérateurs, nouveaux entrants, groupes connus et reconnus, entreprises de presse, commencent à fourbir leurs dossiers. Certains m'en parlent, certains m'en ont parlé au cours des derniers mois, certains viennent de se décider. La seule chose que je puis dire, c'est que les candidats seront nombreux. Et le seul jugement que je peux porter tient en deux mots : « tant mieux ».

La diversité des opérateurs audiovisuels est l'une des bases de notre Droit audiovisuel et c'est le premier ressort de la liberté de communication. Il est important que la télévision numérique, moins chère dans sa diffusion, soit aussi plus ouverte et plus diverse : elle s'adressera à tous, tous doivent s'y retrouver.

Et il faut se féliciter que de grands titres de presse écrite, nationale ou régionale, décident de venir défier sur leur terrain les opérateurs audiovisuels traditionnels. La presse écrite défend en effet un style de journalisme différent, que ce soit par la proximité dans le cas de la presse régionale ou par l'approfondissement dans le cas de la presse nationale. Cela peut constituer un apport considérable à la richesse de notre paysage audiovisuel.

C'est la raison pour laquelle le Conseil supérieur de l'audiovisuel a clairement déclaré en décembre dernier que sitôt les appels à candidatures sur les fréquences disponibles pour le numérique hertzien réalisés, il serait également contraint par la loi d'ouvrir des appels à candidatures, partout où cela lui est réclamé, pour les fréquences restées disponibles pour une diffusion analogique. C'est une mise au point importante qui a été faite cet hiver, et je tiens à la rappeler ici.

En effet, si le numérique hertzien constitue la plus grande ouverture que nous ayons connue en matière de télévision hertzienne, il laissera également une place, dans certains bassins géographiques, à un élargissement de l'offre hertzienne traditionnelle, qu'il serait injuste, voire illégal, de différer, si certains opérateurs souhaitent en profiter.

II. - L'aspect international : les médias et la diversité culturelle

Quittant maintenant l'espace purement national et les perspectives d'ouverture qu'il présente, je pense qu'il est nécessaire aujourd'hui de poser la question de la concentration des médias à un échelon supérieur: celui de la diversité culturelle et des rapports politiques et mercantiles qui existent entre les nations du monde.

La mondialisation est d'abord et avant tout un phénomène de communication. Hier, il aurait été impossible de regarder un film américain, objet d'une campagne de promotion internationale, dans le désert marocain, sur les plages de Djibouti et dans un bureau parisien une semaine a peine apres sa sortie en salles à New-York. C'est désormais possible. Par Internet. Avec des délais de connexion variables, avec une qualité d'image inégale... Mais c'est possible.

J'évoque le cas d'un film, parce que c'est une oeuvre audiovisuelle, mais je pourrais parler plus généralement encore des cours de bourse en temps réel, des informations, etc.

Parce que le phénomène de mondialisation touche en premier lieu la communication audiovisuelle, qui en est elle-même le canal et le moyen, on peut légitimement s'interroger sur les dangers que présentent pour l'indépendance culturelle et médiatique des nations les grandes concentrations qui interviennent actuellement entre des groupes multimédias internationaux et des opérateurs nationaux jusque là indépendants.

La semaine dernière, le Kenya s'est ému d'apprendre que Rupert Murdoch allait racheter sa compagnie nationale de téléphone, en cours de privatisation. Or il n'était encore question que du téléphone... Mais il y a lieu d'être inquiet quand les médias qui étaient parmi les premiers supports de la production d'oeuvres culturelles se retrouvent filiales de groupes internationaux dont l'intérêt est plutôt de diffuser partout des formats et des émissions déjà rentabilisés sur d'autres marchés...

Doit-on s'étonner si Vivendi envisage de se désengager de Canal Horizons, filiale de Canal Plus dont les investissements pour la production des cinémas du sud jouent un rôle non négligeable dans leur économie ? Il n'est pas certain que, vue de New-York, ces dépenses paraissent aussi stratégiques, quand il est possible de diffuser en Afrique avec presque autant de succès les feuilletons et les fihns américains dont Universal possède les droits ?

Mais face à cette dictature de la rationalité économique, notre force, à nous journalistes, à nous Européens, est de faire entendre une voix discordante, qui est tout aussi sensée, tout aussi raisonnable. et pourquoi pas rentable.

La culture est ce qui préexiste, mais c'est aussi ce qui reste quand on a tout oublié. Dans le flot de propos sans importance et sans contenu qui est déversé chaque jour par les médias de masse, il arrive parfois qu'une idée dépasse. C'est cette idée que l'on conserve. Les discussions du loft peuvent bien accumuler d'interminables banalités, il y aura parfois quelques phrases qui sonneront juste, et ce sont celles-là qui marquent.

Donc il est essentiel que dans le flot d'informations de moins en moins organisées auquel chacun d'entre nous est soumis, chaque culture et chaque société puisse faire entendre sa propre voix. Et au sein de chaque culture le plus de voix différentes possibles.

Le combat contre la concentration dans les médias est aujourd'hui un combat international, mais c'est aussi un combat en passe d'être gagné. Sur le continent le moins bien placé actuellement sur l'échelle des richesses mondiales, en Afrique, on assiste à un démarrage extrêmement rapide de l'usage d'Intemet, non seulement pour consommer l'information, ce qui ne serait qu'une accélération de l'occidentalisation du monde, mais surtout pour en produire.

Messageries, sites Internet d'information, sites de créateurs et d'artistes, sites personnels : la floraison d'informations nouvelles témoigne d'une revendication nouvelle : la communication est libre, cela signifie qu'elle va dans les deux sens. Chacun d'entre nous peut être non seulement spectateur mais acteur, non seulement auditeur mais journaliste.

L'existence de cette revendication plurielle est la meilleure assurance contre l'illusion de toute puissance qui saisit aujourd'hui les principaux acteurs du paysage médiatique mondial. Les processus d'identification et d'aliénation culturelle à I'oeuvre à la suite des méga-fusions auxquelles nous avons assisté sont eux-mêmes subvertis et inversés par ce courant d'expression libre qui était de l'ordre de la revendication, et qui devient réellement possible.

Même s'il faut éviter sans doute que ce flux nouveau des identités et des cultures n'entraîne des dérives communautaires, il est essentiel d'en accompagner et d'en préserver la diversité et la richesse. Car l'humanité ne pourra continuer à créer et à inventer que si nous restons riches de nos mutuelles différences, elles-mêmes porteuses de nouvelles croyances, traditions, philosophies, et conceptions économiques ou politiques...

Il est donc important que notre pays, héraut de la diversité culturelle au sein de la communauté internationale, s'engage fortement dans le soutien aux médias libres du Sud, et dans la défense de la liberté des journalistes et des titres de presse francophones indépendants des grands réseaux dans le monde. On peut parfaitement ùnaginer la mise en place par le Ministère de la coopération d'aides ciblées aux titres de presse francophones indépendants du reste du monde, pour les aider à s'équiper d'Internet, pour les aider à développer un marché publicitaire local, et à en tirer les ressources de leur indépendance, pour les aider à gérer leur diffusion hors de leurs frontières.

Vous me permettrez enfin de rappeler que l'UIJPLF a pris l'initiative lors de la Journée internationale de la Liberté de la Presse, d'écrire à tous les chefs d'Etat francophones qui se retrouveront à Beyrouth en octobre prochain, pour leur demander de grâcier tous les journalistes condamnés dans ces pays pour faits de presse. La liberté de la communication ne doit pas seulement être défendue face aux puissances financières, mais aussi bien souvent face aux forces politiques, et je voulais aussi le rappeler.

Ma conclusion tient en un mot: exporter. Il n'y a pas de diversité culturelle et de pluralisme de l'information, s'il n'y a pas concurrence entre les tuyaux et ouverture du paysage de la communication. Nous appartenons à un pays où cette ouverture et cette diversité sont jusque là plutôt bien assurées. Mais rien n'est jamais acquis, et les lois de l'entropie économique imposent de produire toujours de la diversité et d'élargir toujours l'offre pour contrer les phénomènes de concentrations qui apparaissent. A nous d'y prendre garde, et d'aider les autres pays du monde en y exportant les armes juridiques et médiatiques dont nous nous sommes dotés.

Hervé Bourges
président international de l'UIJPLF
Paris, Assemblée nationale,
lundi 21 mai 2001