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Paris, lundi 26 mai 2003

Colloque Algérie-France
" Hommage aux grandes figures du dialogue des civilisations"

Institut du monde arabe (IMA), 26-27 mai 2003

"Un humanisme par temps de mondialisation"

Discours d'ouverture par Hervé Bourges
président de "Djazaïr. Une année de l'Algérie en France"


Sartre écrit quelque part que l'admiration est un sentiment dégradant. L'hommage qui nous réunit aujourd'hui va nous permettre de lui donner tort. L'admiration peut être un terreau de pensée et de création, elle peut inciter à imiter, à prolonger. Les œuvres sont closes et achevées, mais les valeurs qui les ont guidées et nourries sont, elles, toujours ouvertes et inachevées.

Pour les hellénistes, la Grèce est une source permanente d'inspiration, et la connaissance de la civilisation grecque antique permet des recoupements toujours nouveaux entre les choix moraux et politiques qui furent ceux des anciens philosophes et tragédiens et les décisions qui s'imposent à nos contemporains.

L'histoire commune de l'Algérie et de la France nous délivre aussi quelques leçons exceptionnelles : les hommes et les femmes que nous saluons aujourd'hui ne sont pas seulement les figures de proue de notre aventure commune, vue sous l'angle intellectuel. Ce sont chacun des hommes de l'universel, des combattants de l'humanité.

Ce n'est pas pour leur ancrage dans le sol algérien ou pour leur fidélité à leurs racines intellectuelles françaises ou maghrébines que nous les retrouvons au cours de ces deux journées : c'est au contraire parce que de cette identité et de ce double héritage maîtrisé et assumé leur ont permis d'élargir leur pensée aux dimensions du monde. De mesurer, exactement, ce qui faisait d'eux un homme parmi les autres, et le frère de tous les autres. Le reste n'est que conséquence de cet humanisme radical, qui peut être inspiré par la foi ou la raison, par l'expérience ou la réflexion.

Le reste, excusez du peu, c'est leur engagement. Un engagement qui pour chacun d'eux prend plusieurs formes : engagement premier dans la recherche de la vérité. La recherche du vrai, par la science, la philosophie, la foi, l'expérimentation, l'histoire. Le dialogue des civilisations n'a pas lieu sans cette recherche scrupuleuse et exhaustive de ce qui est vrai, sans ce dépouillement de l'apparence et des certitudes trompeuses, cette rupture avec les illusions collectives, tellement plus confortables.

Et comme déclinaison inséparable de cette première exigence, qui est d'ordre intellectuel, chacun de ces "passeurs de la pensée" a également été un combattant. L'engagement de l'intellectuel, ils l'ont tous pratiqué dans les faits, sinon les armes à la main, du moins en faisant de leur pensée et de leur plume des armes au service de combats justes. C'est le cas de Jacques Berque, c'est le cas de Louis Massignon ou de Germaine Tillion. C'est le cas aussi du cardinal Duval, dont j'ai éprouvé la force d'âme et la clarté d'engagement au plus fort du processus de décolonisation, à Alger.

Il n'est pas possible de penser l'un ou l'autre de ces parcours intellectuels ou politiques sans voir, à chaque carrefour, l'immense réserve d'humanité et le sens aigu de la justice qui justifiaient leurs choix. Aujourd'hui leur œuvre, leur legs, sont encore dignes de nous inspirer et de faire l'objet principal d'un colloque où nous allons trouver la ressource d'une nouvelle étape du rapprochement intellectuel franco-algérien, et au delà de la France et de l'Algérie, du nécessaire renouveau des échanges intellectuels entre les deux rives de la Méditerranée.

La tragédie que constitue le tremblement de terre qui a secoué l'Algérie nous atteint tous profondément, mais je veux souligner également l'immense élan de solidarité, et qui voit par exemple les chaînes de télévision française se mobiliser afin de collecter des fonds qui permettent de renforcer les moyens d'assistance et de secours nécessaires face à une catastrophe de ce type.

Quel pas immense accompli en quelque mois pour les relations franco-algériennes ! Quel meilleur symbole pour cette Année de l'Algérie en 2003 ? Cette manifestation est bien sûr avant toute chose "une année culturelle", une année consacrée à la mise en avant de toutes les cultures de l'Algérie. Mais à travers cette redécouverte de la richesse culturelle algérienne, c'est une relation plus profonde, plus essentielle que nous travaillons aujourd'hui à refonder. Une relation humaine. Une fraternité nouée par l'histoire.

Nos deux cultures sont très différentes, mais elles poussent ensemble, elles puisent l'une en l'autre, depuis près de deux millénaires, ce dont elles ont besoin pour inventer leur avenir. Elles se fécondent l'une l'autre en permanence.

Le regard de la France sur le monde et la culture arabe s'est précisé au cours de nombreux siècles de respect mutuel et de tolérance réciproque. Naguib Mahfouz, dans le discours qu'il a prononcé à Stockholm au moment de la remise de son Prix Nobel, évoque l'image très forte de ces conquérants arabes de Constantinople, réclamant en rançon de leurs prisonniers des livres, des œuvres d'art, des archives, hérités de l'Antiquité grecque via l'Empire Romain d'Orient, afin qu'ils puissent être étudiés et traduits.

Les Français savent qu'une très grande partie de ce qui a ensuite permis notre redécouverte puis notre propre connaissance des racines culturelles antiques de la civilisation européenne, depuis la Renaissance, a été puisé dans des sources arabes, des bibliothèques et des œuvres de savants qui honoraient alors le monde arabo-musulman… Ils l'illustraient d'ailleurs à leurs risques et périls, et Youssef Chahine nous l'a rappelé récemment à propos d'Averroès dans un film magnifique qui est aussi un hommage à la tolérance et à la reconnaissance de l'autre.

Ce n'est pas, malheureusement, le premier tremblement de terre en Algérie. Mais c'est la première fois qu'une telle mobilisation traverse ainsi la Méditerranée, comme on le verra dans les tout prochains jours. Cela tient, bien sûr, à la gravité du séisme et à son ampleur. Mais cela révèle aussi que nos liens, tellement profonds et tellement solides, se sont déjà resserrés. Il fallait sans doute passer par quelques décennies de silence ou d'oubli réciproque, afin que les blessures de l'histoire soient cicatrisées.

Mais ces décennies ont creusé un formidable appétit de connaissance et de reconnaissance mutuelle, et nous assistons cette année à la levée d'une foule de jeunes chercheurs, de jeunes universitaires, de normaliens, qui décident de mettre cette problématique du dialogue entre nos cultures au centre de leurs travaux. C'est par eux aussi que l'œuvre des quelques penseurs algériens et français qui leur ont ouvert la route trouve une nouvelle actualité.

Souvenons-nous de l'admirable Mohamed Bencheneb, qui dès la fin du dix-neuvième siècle, franchissant d'année en année tous les grades académiques, prit place parmi les grands intellectuels de son temps en approfondissant sans cesse à la fois sa connaissance des cultures arabes et occidentales. Souvenons-nous de Malek Bennabi, attaché à construire des passerelles entre Islam et modernité, attaché à comprendre les philosophies et les idéologies contemporaines sans les couper des racines spirituelles propres à chaque peuple.

Parce que la culture est avant tout un dialogue et une manière d'accueillir l'autre dans sa différence, cette préoccupation fut aussi celle de Mehdi Bouabdelli, dont les travaux sur l'Emir Abdelkader et sur l'histoire culturelle de différentes régions d'Algérie s'ouvraient rapidement sur une volonté d'échanges et de confrontations avec les différentes identités du Maghreb, de l'Afrique, de l'Europe…

Je tiens à saluer surtout une réflexion à la fois enracinée dans ses propres valeurs et travaillant sans relâche à leur inscription dans le monde moderne : celle d'Abdelhamid Ibn Badis, chef de file du mouvement des Oulémas, qui donna son premier élan à l'école réformiste algérienne, montrant l'exemple d'une foi tolérante, adaptée aux transformations du monde contemporain, et capable d'engager une véritable réappropriation par les Algériens de leurs racines spirituelles, au plus fort de la période coloniale.

Je ne citerai pas tous les chercheurs, historiens, philosophes, penseurs français et algériens qui sont réunis aujourd'hui et demain à l'initiative, qu'il en soit remercié, de Mustapha Chérif, pour prolonger la pensée de leurs augustes devanciers en dessinant les prochaines étapes de ce dialogue entre les deux rives de la Méditerranée.

Mais je tiens à citer le Professeur André Miquel, qui ouvre ce colloque, lui qui incarne aussi la volonté de dialogue, de compréhension et d'écoute qu'il se chargera de défendre. Et je veux également remercier avec force Jacques Derrida. Beaucoup découvriront à cette occasion que le philosophe français vivant le plus important est né à Alger.

La présence de Jacques Derrida à la conclusion de nos travaux est une garantie et une promesse : par l'acuité de sa lecture des autres philosophes et des autres penseurs de la modernité, il nous épargnera les facilités et les approximations. Par la force de sa propre pensée philosophique, il contribuera à placer ces deux journées dans une dynamique féconde : recréer les conditions d'un dialogue serein, c'est nous engager ensemble dans la définition de l'espace intellectuel et politique partagé où nous vivrons, ensemble, demain.

Nous sommes en effet à un moment de notre histoire commune où la démarche symbolisée par ce colloque est devenue une "ardente obligation" pour chacun d'entre nous.

Nous avons besoin d'une nouvelle philosophie politique, d'une nouvelle conscience historique, adaptées à un monde où les armées enjambent les continents, où la solidarité s'exerce à des milliers de kilomètres de distance, où le sentiment de fraternité existe réellement entre des individus séparés à la fois par leurs traditions, leurs histoires, leurs univers, et néanmoins unis contre les maux qui les frappent. Comment penser cette communauté nouvelle, quelles règles et quels fondements lui donner, comment écrire, à partir de nos anciennes différences, les lois du monde nouveau qui apparaît ?

On sait que dans toute situation de conflit, et c'est tout particulièrement vrai en cas de conflit armé, la manière dont l'adversaire est défini, décrit, permet de le poser en ennemi. C'est l'idéologie, par son discours à la fois concret et symbolique, qui accomplit cette transformation du prochain en étranger, du frère humain en danger potentiel, du voisin pacifique en puissance belliqueuse et menaçante.

Nous sommes donc en train de vivre une situation historique décisive pour les relations entre le monde arabe et le reste de l'humanité, parce que les représentations symboliques et imaginaires qui y seront associées dans les supports de communication de la plus grande puissance du monde occidental, seront, tant que durera la situation d'affrontement dans laquelle nous sommes placés, des images dépréciatives, caricaturales, des analyses simplificatrices, soupçonneuses, inquiètes.

Or cette guerre contre le terrorisme durera peut-être aussi longtemps que le Président des Etats-Unis nous l'avait promis quand il l'a officiellement déclarée, c'est-à-dire une ou deux décennies. Elle gardera sans doute la forme d'un affrontement d'une hyperpuissance mondiale et du monde occidental capitaliste avec une hydre islamiste disséminée sur tous les continents. Elle va donc nourrir d'année en année l'imaginaire américain, et par contagion l'imaginaire occidental, d'une vision réductrice et négative du monde arabe et de l'Islam. Gardons nous d'accepter ou d'entretenir le conflit des civilisations et des cultures, la guerre des religions.

Au cours des deux jours qui s'ouvrent, nous n'allons pas nous contenter d'évoquer pour leur rendre hommage de grandes figures du dialogue franco-algérien. Nous allons tenter de mettre ensemble notre pensée en mouvement, afin de poser les fondements d'une réflexion collective alternative à la vision unilatérale que l'idéologie dominante tentera de nous imposer.

Il y a, au croisement de l'Algérie et de la France, c'est-à-dire à la rencontre du Maghreb et de l'Europe, une inspiration historique, philosophique, politique, qui peut aujourd'hui nous permettre de concevoir à neuf le monde de demain.

Je voudrais que ce soit à cette tâche que nous nous sentions tous convoqués, non seulement pendant ces deux journées, mais au-delà d'elles, au cours des mois et des années qui viennent. J'ai le sentiment que notre dialogue n'est pas seulement de circonstance. Il est nécessaire. Il porte en lui la forme de notre avenir commun. Il s'agit de concevoir un humanisme capable de supporter la mondialisation. Ce sera rude. Mais indispensable.

Hervé Bourges
président de "Djazaïr.
Une année de l'Algérie en France"

Paris, Institut du monde arabe, 26 mai 2003