Sartre écrit quelque part que l'admiration est un sentiment
dégradant. L'hommage qui nous réunit aujourd'hui
va nous permettre de lui donner tort. L'admiration peut être
un terreau de pensée et de création, elle peut
inciter à imiter, à prolonger. Les uvres
sont closes et achevées, mais les valeurs qui les ont
guidées et nourries sont, elles, toujours ouvertes
et inachevées.
Pour les hellénistes, la Grèce est une source
permanente d'inspiration, et la connaissance de la civilisation
grecque antique permet des recoupements toujours nouveaux
entre les choix moraux et politiques qui furent ceux des
anciens philosophes et tragédiens et les décisions
qui s'imposent à nos contemporains.
L'histoire commune de l'Algérie et de la France
nous délivre aussi quelques leçons exceptionnelles
: les hommes et les femmes que nous saluons aujourd'hui
ne sont pas seulement les figures de proue de notre aventure
commune, vue sous l'angle intellectuel. Ce sont chacun des
hommes de l'universel, des combattants de l'humanité.
Ce n'est pas pour leur ancrage dans le sol algérien
ou pour leur fidélité à leurs racines
intellectuelles françaises ou maghrébines
que nous les retrouvons au cours de ces deux journées
: c'est au contraire parce que de cette identité
et de ce double héritage maîtrisé et
assumé leur ont permis d'élargir leur pensée
aux dimensions du monde. De mesurer, exactement, ce qui
faisait d'eux un homme parmi les autres, et le frère
de tous les autres. Le reste n'est que conséquence
de cet humanisme radical, qui peut être inspiré
par la foi ou la raison, par l'expérience ou la réflexion.
Le reste, excusez du peu, c'est leur engagement. Un engagement
qui pour chacun d'eux prend plusieurs formes : engagement
premier dans la recherche de la vérité. La
recherche du vrai, par la science, la philosophie, la foi,
l'expérimentation, l'histoire. Le dialogue des civilisations
n'a pas lieu sans cette recherche scrupuleuse et exhaustive
de ce qui est vrai, sans ce dépouillement de l'apparence
et des certitudes trompeuses, cette rupture avec les illusions
collectives, tellement plus confortables.
Et comme déclinaison inséparable de cette
première exigence, qui est d'ordre intellectuel,
chacun de ces "passeurs de la pensée" a
également été un combattant. L'engagement
de l'intellectuel, ils l'ont tous pratiqué dans les
faits, sinon les armes à la main, du moins en faisant
de leur pensée et de leur plume des armes au service
de combats justes. C'est le cas de Jacques Berque, c'est
le cas de Louis Massignon ou de Germaine Tillion. C'est
le cas aussi du cardinal Duval, dont j'ai éprouvé
la force d'âme et la clarté d'engagement au
plus fort du processus de décolonisation, à
Alger.
Il n'est pas possible de penser l'un ou l'autre de ces
parcours intellectuels ou politiques sans voir, à
chaque carrefour, l'immense réserve d'humanité
et le sens aigu de la justice qui justifiaient leurs choix.
Aujourd'hui leur uvre, leur legs, sont encore dignes
de nous inspirer et de faire l'objet principal d'un colloque
où nous allons trouver la ressource d'une nouvelle
étape du rapprochement intellectuel franco-algérien,
et au delà de la France et de l'Algérie, du
nécessaire renouveau des échanges intellectuels
entre les deux rives de la Méditerranée.
La tragédie que constitue le tremblement de terre
qui a secoué l'Algérie nous atteint tous profondément,
mais je veux souligner également l'immense élan
de solidarité, et qui voit par exemple les chaînes
de télévision française se mobiliser
afin de collecter des fonds qui permettent de renforcer
les moyens d'assistance et de secours nécessaires
face à une catastrophe de ce type.
Quel pas immense accompli en quelque mois pour les relations
franco-algériennes ! Quel meilleur symbole pour cette
Année de l'Algérie en 2003 ? Cette manifestation
est bien sûr avant toute chose "une année
culturelle", une année consacrée à
la mise en avant de toutes les cultures de l'Algérie.
Mais à travers cette redécouverte de la richesse
culturelle algérienne, c'est une relation plus profonde,
plus essentielle que nous travaillons aujourd'hui à
refonder. Une relation humaine. Une fraternité nouée
par l'histoire.
Nos deux cultures sont très différentes,
mais elles poussent ensemble, elles puisent l'une en l'autre,
depuis près de deux millénaires, ce dont elles
ont besoin pour inventer leur avenir. Elles se fécondent
l'une l'autre en permanence.
Le regard de la France sur le monde et la culture arabe
s'est précisé au cours de nombreux siècles
de respect mutuel et de tolérance réciproque.
Naguib Mahfouz, dans le discours qu'il a prononcé
à Stockholm au moment de la remise de son Prix Nobel,
évoque l'image très forte de ces conquérants
arabes de Constantinople, réclamant en rançon
de leurs prisonniers des livres, des uvres d'art,
des archives, hérités de l'Antiquité
grecque via l'Empire Romain d'Orient, afin qu'ils puissent
être étudiés et traduits.
Les Français savent qu'une très grande partie
de ce qui a ensuite permis notre redécouverte puis
notre propre connaissance des racines culturelles antiques
de la civilisation européenne, depuis la Renaissance,
a été puisé dans des sources arabes,
des bibliothèques et des uvres de savants qui
honoraient alors le monde arabo-musulman
Ils l'illustraient
d'ailleurs à leurs risques et périls, et Youssef
Chahine nous l'a rappelé récemment à
propos d'Averroès dans un film magnifique qui est
aussi un hommage à la tolérance et à
la reconnaissance de l'autre.
Ce n'est pas, malheureusement, le premier tremblement de
terre en Algérie. Mais c'est la première fois
qu'une telle mobilisation traverse ainsi la Méditerranée,
comme on le verra dans les tout prochains jours. Cela tient,
bien sûr, à la gravité du séisme
et à son ampleur. Mais cela révèle
aussi que nos liens, tellement profonds et tellement solides,
se sont déjà resserrés. Il fallait
sans doute passer par quelques décennies de silence
ou d'oubli réciproque, afin que les blessures de
l'histoire soient cicatrisées.
Mais ces décennies ont creusé un formidable
appétit de connaissance et de reconnaissance mutuelle,
et nous assistons cette année à la levée
d'une foule de jeunes chercheurs, de jeunes universitaires,
de normaliens, qui décident de mettre cette problématique
du dialogue entre nos cultures au centre de leurs travaux.
C'est par eux aussi que l'uvre des quelques penseurs
algériens et français qui leur ont ouvert
la route trouve une nouvelle actualité.
Souvenons-nous de l'admirable Mohamed Bencheneb, qui dès
la fin du dix-neuvième siècle, franchissant
d'année en année tous les grades académiques,
prit place parmi les grands intellectuels de son temps en
approfondissant sans cesse à la fois sa connaissance
des cultures arabes et occidentales. Souvenons-nous de Malek
Bennabi, attaché à construire des passerelles
entre Islam et modernité, attaché à
comprendre les philosophies et les idéologies contemporaines
sans les couper des racines spirituelles propres à
chaque peuple.
Parce que la culture est avant tout un dialogue et une
manière d'accueillir l'autre dans sa différence,
cette préoccupation fut aussi celle de Mehdi Bouabdelli,
dont les travaux sur l'Emir Abdelkader et sur l'histoire
culturelle de différentes régions d'Algérie
s'ouvraient rapidement sur une volonté d'échanges
et de confrontations avec les différentes identités
du Maghreb, de l'Afrique, de l'Europe
Je tiens à saluer surtout une réflexion à
la fois enracinée dans ses propres valeurs et travaillant
sans relâche à leur inscription dans le monde
moderne : celle d'Abdelhamid Ibn Badis, chef de file du
mouvement des Oulémas, qui donna son premier élan
à l'école réformiste algérienne,
montrant l'exemple d'une foi tolérante, adaptée
aux transformations du monde contemporain, et capable d'engager
une véritable réappropriation par les Algériens
de leurs racines spirituelles, au plus fort de la période
coloniale.
Je ne citerai pas tous les chercheurs, historiens, philosophes,
penseurs français et algériens qui sont réunis
aujourd'hui et demain à l'initiative, qu'il en soit
remercié, de Mustapha Chérif, pour prolonger
la pensée de leurs augustes devanciers en dessinant
les prochaines étapes de ce dialogue entre les deux
rives de la Méditerranée.
Mais je tiens à citer le Professeur André
Miquel, qui ouvre ce colloque, lui qui incarne aussi la
volonté de dialogue, de compréhension et d'écoute
qu'il se chargera de défendre. Et je veux également
remercier avec force Jacques Derrida. Beaucoup découvriront
à cette occasion que le philosophe français
vivant le plus important est né à Alger.
La présence de Jacques Derrida à la conclusion
de nos travaux est une garantie et une promesse : par l'acuité
de sa lecture des autres philosophes et des autres penseurs
de la modernité, il nous épargnera les facilités
et les approximations. Par la force de sa propre pensée
philosophique, il contribuera à placer ces deux journées
dans une dynamique féconde : recréer les conditions
d'un dialogue serein, c'est nous engager ensemble dans la
définition de l'espace intellectuel et politique
partagé où nous vivrons, ensemble, demain.
Nous sommes en effet à un moment de notre histoire
commune où la démarche symbolisée par
ce colloque est devenue une "ardente obligation"
pour chacun d'entre nous.
Nous avons besoin d'une nouvelle philosophie politique,
d'une nouvelle conscience historique, adaptées à
un monde où les armées enjambent les continents,
où la solidarité s'exerce à des milliers
de kilomètres de distance, où le sentiment
de fraternité existe réellement entre des
individus séparés à la fois par leurs
traditions, leurs histoires, leurs univers, et néanmoins
unis contre les maux qui les frappent. Comment penser cette
communauté nouvelle, quelles règles et quels
fondements lui donner, comment écrire, à partir
de nos anciennes différences, les lois du monde nouveau
qui apparaît ?
On sait que dans toute situation de conflit, et c'est tout
particulièrement vrai en cas de conflit armé,
la manière dont l'adversaire est défini, décrit,
permet de le poser en ennemi. C'est l'idéologie,
par son discours à la fois concret et symbolique,
qui accomplit cette transformation du prochain en étranger,
du frère humain en danger potentiel, du voisin pacifique
en puissance belliqueuse et menaçante.
Nous sommes donc en train de vivre une situation historique
décisive pour les relations entre le monde arabe
et le reste de l'humanité, parce que les représentations
symboliques et imaginaires qui y seront associées
dans les supports de communication de la plus grande puissance
du monde occidental, seront, tant que durera la situation
d'affrontement dans laquelle nous sommes placés,
des images dépréciatives, caricaturales, des
analyses simplificatrices, soupçonneuses, inquiètes.
Or cette guerre contre le terrorisme durera peut-être
aussi longtemps que le Président des Etats-Unis nous
l'avait promis quand il l'a officiellement déclarée,
c'est-à-dire une ou deux décennies. Elle gardera
sans doute la forme d'un affrontement d'une hyperpuissance
mondiale et du monde occidental capitaliste avec une hydre
islamiste disséminée sur tous les continents.
Elle va donc nourrir d'année en année l'imaginaire
américain, et par contagion l'imaginaire occidental,
d'une vision réductrice et négative du monde
arabe et de l'Islam. Gardons nous d'accepter ou d'entretenir
le conflit des civilisations et des cultures, la guerre
des religions.
Au cours des deux jours qui s'ouvrent, nous n'allons pas
nous contenter d'évoquer pour leur rendre hommage
de grandes figures du dialogue franco-algérien. Nous
allons tenter de mettre ensemble notre pensée en
mouvement, afin de poser les fondements d'une réflexion
collective alternative à la vision unilatérale
que l'idéologie dominante tentera de nous imposer.
Il y a, au croisement de l'Algérie et de la France,
c'est-à-dire à la rencontre du Maghreb et
de l'Europe, une inspiration historique, philosophique,
politique, qui peut aujourd'hui nous permettre de concevoir
à neuf le monde de demain.
Je voudrais que ce soit à cette tâche que
nous nous sentions tous convoqués, non seulement
pendant ces deux journées, mais au-delà d'elles,
au cours des mois et des années qui viennent. J'ai
le sentiment que notre dialogue n'est pas seulement de circonstance.
Il est nécessaire. Il porte en lui la forme de notre
avenir commun. Il s'agit de concevoir un humanisme capable
de supporter la mondialisation. Ce sera rude. Mais indispensable.