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par
Hervé Bourges
président
de l'Ecole supérieure de journalisme de Lille,
président international de l'UPF

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La formation spécifique des journalistes
reste une idée neuve. Et pas seulement parce qu'une
majorité de jeunes confrères entrent dans le
métier sans avoir suivi une formation reconnue
(1). Mais parce que les employeurs souvent, le public parfois,
les confrères eux-mêmes, jugent à l'aune
du seul « talent » la capacité ou la compétence
journalistiques. On naît journaliste, dit-on. Voire...
L'océan d'erreurs et d'approximations
proférées en prime time par des « stars
» de l'info, qui servent de référence,
continue à démontrer que la culture générale
n'est pas la mieux partagée. Sévèrement
jugée par le public, jamais sanctionnée par
le système médiatique, la répétition
d'erreurs professionnelles sérieuses ou de manquements
éthiques évidents, continue à démontrer
que la superficialité au mieux, le suivisme et le cynisme
commercial au pire, continuent de prévaloir. Et inexorablement,
la défiance envers les journalistes ou les médias
monte, sondage après sondage, sans que beaucoup de
responsables fassent le lien avec la désaffection d'audience
qui les frappe.
Au gré des confusions entre journalisme
et animation, information et communication, information et
spectacle, information et promotion, reportage et reconstitution,
actualité et fugacité, attraction et racolage,
importance et notoriété, on en passe, la profession
vacille, et le public s'interroge.
LE TREPIED DU JOURNALISTE
Or, il n'y a pas de journaliste bien arrimé
dans sa fonction sans un trépied solide de culture
générale, de savoir-faire technique et de capacité
de discernement éthique. C'est à la mise en
oeuvre conjuguée de ces trois éléments,
tout ensemble, que doit former concrètement une école
professionnelle digne des enjeux d'aujourd'hui. Alors oui,
il faut des qualités spécifiques, des aptitudes
répertoriées, des dispositions, pour exercer
ce métier.
Mais pour que le public ne fasse pas les frais
de l'apprentissage «sur le tas», il faut
précisément s'y exercer, faire que la maîtrise
parfaite des outils techniques permette, l'esprit libre, de
se consacrer à l'essentiel : la compréhension
et la transmission du message informatif, dans toutes ses
dimensions, à l'intention d'un public de plus en plus
exigeant, quoi qu'en disent les hérauts du «tout-marketing».
Le journalisme est donc bien un métier, avec ses techniques
et ses règles. On l'apprend, on s'y entraîne,
individuellement et collectivement. On y réfléchit
: on débat.
Faute d'un contenu réel, solide, nouveau,
avéré, vérifié et digéré,
dans l'information qu'il transmet au public, le journaliste
n'est qu'un moulin à phrases, à paroles ou à
images. Il est des journalistes, en effet, qui font cela avec
talent. Qui font illusion. Talent d'illusionniste. Illusion
d'information. La véritable information est une chose
trop sérieuse pour être confiée aux aléas
du talent.
Il ne s'agit pas de militer pour un journalisme
« emmerdant » selon l'expression d'Hubert
Beuve-Mery. Il est essentiel de « tendre la
main » au lecteur ou à l'auditeur, de se faire
entendre, au sens de comprendre, ce qui implique de se faire
écouter. Séduire soit, mais pas au détriment
du contenu. Pas au prix de raccourcis assassins, de traductions
abusives, de fulgurances sommaires. Pas au prix d'une trahison
du métier. Travailler n'implique pas d'être laborieux.
« Plus le sujet traité est sévère
plus pour le faire passer, il faut répandre de charmes
», disait déjà Quintilien. Écrire
simple sur un sujet difficile exige plus de compétence
qu'écrire savant.
LE TREPIED DE L'ECOLE DE JOURNALISME
Revenons à la formation des journalistes
; un centre de formation digne de ce nom repose lui aussi
sur un trépied défini par son triple rôle
: sélectionner, former, et réfléchir.
- Sélectionner. S'agissant de
formation professionnelle, la sélection, proche d'une
sélection d'embauche, doit d'abord veiller à
discerner chez les candidats les différents critères
d'aptitude au métier éprouvés par l'expérience
: la curiosité pour le monde ; l'in- térêt
pour les autres (sens du contact, écoute, empathie,
convivialité) ; la rapidité de compréhension
et d'exécution ; la capacité de synthèse
et de hiérarchisation ; la simplicité d'expression
et facilité d'écriture; l'originalité,
la créativité, la sociabilité. Sans oublier
un élément décisif : la motivation. La
connaissance des langues. Et en privilégiant comme
un « plus » le métissage de compétences
et d'expériences : l'autisme avéré de
certaines têtes (trop) bien faites ou bien remplies
est éliminatoire, au profit d'un métissage d'expériences,
de formations et de vécus.
Car le second souci de cette sélection,
c'est de veiller à la diversité des candidats
et des cursus. Traquer le « modèle unique »,
l'esprit élitaire ou élitiste, le conformisme.
Multiplier, tout en se méfiant des alibis, ou des effets
de mode, les voies d'accès possibles. Sans épouser
les thèses de François Ruffin sur le formatage
des étudiants en journalisme, il faut s'attacher à
combattre l'immuabilité des élites, et le conformisme.
Faire que les journalistes ne vivent pas dans leur cocon,
qu'ils apprennent à écouter les différences
en ne vivant plus dans leur seul milieu, qu'ils apprennent
à travailler en équipe...
- Former. Le contenu des cursus n'est
pas non plus si simple : on ne forme pas des Pic de la Mirandole,
mais des professionnels aptes à apprendre, à
chercher les réponses quand ils ne savent pas («
ah, admettre qu'on ne sait pas... !»). Ce sont des méthodes
et des entraînements, des mises en situation et des
corrections réciproques, des confrontations de points
de vue et de méthodes. Osons : cela a quelque chose
à voir avec le pluralisme.
- Réfléchir. La pertinence
d'une formation impose et implique un suivi permanent des
évolutions professionnelles, de la société
de l'information et de ses contraintes croissantes : progression
de la complexité ; rapidité et concurrence ;
pressions économiques, consuméristes ; concentrations
et précarisations ; pressions de la législation
; pressions des « communicants » ; défis
nouveaux d'internet. Elle impose de suivre, de participer,
voire de créer les lieux et les outils pour assurer
une maintenance permanente des pratiques et des connaissances
sur les méthodes du métier.
Peu ou prou, avec chacun leurs caractéristiques,
leur histoire, leurs forces et leurs faiblesses, leur plus
ou moins grande proximité professionnelle, l'ensemble
des centres de formation reconnus à la fois par l'Éducation
nationale et par la profession (2) s'appliquent à réaliser
ces objectifs. Ils ne sont pas les seuls.
Plusieurs universités, légitimement
soucieuses de donner des perspectives professionnelles à
leurs cursus se sont lancées dans des masters professionnalisants
très spécialisés : journaliste spécialiste
du social, spécialiste du Proche- Orient, etc. Louables
intentions que de former ces spécialistes, avec de
redoutables écueils : un marché très
étroit qui conduit souvent à mélanger
information et communication ; un temps de formation réduit
(le plus souvent un an) où il faudrait à la
fois acquérir des contenus très spécifiques
et des savoirs professionnels importants. L'avenir dira si
ces formations en ont un, à un moment où hélas,
les journalistes spécialisés se raréfient
dans les grandes rédactions. Reste heureusement le
secteur de la presse « à centres d'intérêt
» ou de la presse professionnelle, peu pourvu encore
de journalistes spécifiquement formés.
L'autre événement récent
est la création de l'école de journalisme de
l'Institut d'études politiques de Paris. Son ambition
quantitative hexagonale est modeste : une vingtaine de diplômés
français par an. Son ambition internationale est plus
grande, pour former en France des cohortes de jeunes étrangers.
LE PARADOXE DE LA RUE SAINT-GUILLAUME
On ne peut s'empêcher d'observer un paradoxe,
qu'il va appartenir à Sciences Po de s'employer à
dépasser. Les critiques les plus fréquentes
à l'égard du journalisme français, ces
dernières années ont porté sur :
- les cousinages trop évidents entre
élites politiques, économiques et journalistiques
;
- le « formatage » des jeunes journalistes aux
exigences du journalisme de marketing ;
- la reproduction en formation des simples standards professionnels
existants.
Le paradoxe de la rue Saint-Guillaume est donc
bien de démontrer qu'on peut sans dommage former les
élites dans les mêmes lieux, avec les mêmes
références, qu'on peut éviter une simple
répétition des gestes des stars du métier.
Chacun sait qu'un journaliste compétent et brillant,
pas plus qu'un Prix Nobel en sciences, se révèle
forcément le meilleur pédagogue ou formateur.
La formation au journalisme est aussi un métier. L'IEP
a pris le risque de sortir du sien, la formation de généralistes
hors pair, dans lequel il excelle en effet depuis longtemps.
Là aussi l'avenir dira s'il a trouvé les moyens
de relever le défi.
Même s'il ne faut pas trop excéder
les besoins réels d'un secteur, on n'est jamais trop
nombreux à bien travailler, avec de bonnes ambitions,
dans la formation des journalistes.
Car il faut du bagage, pour tenir le choc ou
la distance dans une profession qui expose à des situations
personnelles difficiles et - osera-t-on ajouter - collectives
parfois détestables. Où, sinon dans des centres
de formation respectant la pluri-disciplinarité et
le pluralisme, peut-on réfléchir à ces
questions sous-jacentes à nos pratiques de journalistes
tout en apprenant à maîtriser celles-ci efficacement?
Quand faut-il les poser ? Au terme d'une carrière pour
agrémenter son temps libre, ou à son commencement
? La réponse est dans la question.
Hervé
BOURGES
Notes
(1) - Les statistiques officielles, de l'ordre
de 15% en 2004, pour 1951 entrées recensées
dans la profession, sont trompeuses. Par le biais des filieres
spécialisées, de l'alternance, ou de l'apprentissage,
ce sont près de 40% de jeunes journalistes qui ont
suivi une formation spécifique dans l'un des centres
reconnus.
(2) - Les douze établissements dont les
filières sont reconnues paritairement par la profession
sont, outre les trois écoles privées l'ESJ à
Lille, le CFJ et l'IPJ à Paris, les trois IUT de Tours,
Bordeaux et Lannion, ainsi que six autres établissements
universitaires : le CUEJ à Strasbourg, l'EJC à
Marseille, l'EJ de Toulouse, le Celsa et I'IFP à Paris,
l'ICM à Grenoble.