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l'ena hors les murs, octobre 2005
Magazine de l'Association des anciens élèves de l'Ecole nationale d'administration.

Dossier : MEDIAS ET DEMOCRATIE

"Pourquoi diable former des journalistes ?"

par Hervé Bourges
président de l'Ecole supérieure de journalisme de Lille,
président international de l'UPF

La formation spécifique des journalistes reste une idée neuve. Et pas seulement parce qu'une majorité de jeunes confrères entrent dans le métier sans avoir suivi une formation reconnue (1). Mais parce que les employeurs souvent, le public parfois, les confrères eux-mêmes, jugent à l'aune du seul « talent » la capacité ou la compétence journalistiques. On naît journaliste, dit-on. Voire...

L'océan d'erreurs et d'approximations proférées en prime time par des « stars » de l'info, qui servent de référence, continue à démontrer que la culture générale n'est pas la mieux partagée. Sévèrement jugée par le public, jamais sanctionnée par le système médiatique, la répétition d'erreurs professionnelles sérieuses ou de manquements éthiques évidents, continue à démontrer que la superficialité au mieux, le suivisme et le cynisme commercial au pire, continuent de prévaloir. Et inexorablement, la défiance envers les journalistes ou les médias monte, sondage après sondage, sans que beaucoup de responsables fassent le lien avec la désaffection d'audience qui les frappe.

Au gré des confusions entre journalisme et animation, information et communication, information et spectacle, information et promotion, reportage et reconstitution, actualité et fugacité, attraction et racolage, importance et notoriété, on en passe, la profession vacille, et le public s'interroge.

LE TREPIED DU JOURNALISTE

Or, il n'y a pas de journaliste bien arrimé dans sa fonction sans un trépied solide de culture générale, de savoir-faire technique et de capacité de discernement éthique. C'est à la mise en oeuvre conjuguée de ces trois éléments, tout ensemble, que doit former concrètement une école professionnelle digne des enjeux d'aujourd'hui. Alors oui, il faut des qualités spécifiques, des aptitudes répertoriées, des dispositions, pour exercer ce métier.

Mais pour que le public ne fasse pas les frais de l'apprentissage «sur le tas», il faut précisément s'y exercer, faire que la maîtrise parfaite des outils techniques permette, l'esprit libre, de se consacrer à l'essentiel : la compréhension et la transmission du message informatif, dans toutes ses dimensions, à l'intention d'un public de plus en plus exigeant, quoi qu'en disent les hérauts du «tout-marketing». Le journalisme est donc bien un métier, avec ses techniques et ses règles. On l'apprend, on s'y entraîne, individuellement et collectivement. On y réfléchit : on débat.

Faute d'un contenu réel, solide, nouveau, avéré, vérifié et digéré, dans l'information qu'il transmet au public, le journaliste n'est qu'un moulin à phrases, à paroles ou à images. Il est des journalistes, en effet, qui font cela avec talent. Qui font illusion. Talent d'illusionniste. Illusion d'information. La véritable information est une chose trop sérieuse pour être confiée aux aléas du talent.

Il ne s'agit pas de militer pour un journalisme « emmerdant » selon l'expression d'Hubert Beuve-Mery. Il est essentiel de « tendre la main » au lecteur ou à l'auditeur, de se faire entendre, au sens de comprendre, ce qui implique de se faire écouter. Séduire soit, mais pas au détriment du contenu. Pas au prix de raccourcis assassins, de traductions abusives, de fulgurances sommaires. Pas au prix d'une trahison du métier. Travailler n'implique pas d'être laborieux. « Plus le sujet traité est sévère plus pour le faire passer, il faut répandre de charmes », disait déjà Quintilien. Écrire simple sur un sujet difficile exige plus de compétence qu'écrire savant.

LE TREPIED DE L'ECOLE DE JOURNALISME

Revenons à la formation des journalistes ; un centre de formation digne de ce nom repose lui aussi sur un trépied défini par son triple rôle : sélectionner, former, et réfléchir.

- Sélectionner. S'agissant de formation professionnelle, la sélection, proche d'une sélection d'embauche, doit d'abord veiller à discerner chez les candidats les différents critères d'aptitude au métier éprouvés par l'expérience : la curiosité pour le monde ; l'in- térêt pour les autres (sens du contact, écoute, empathie, convivialité) ; la rapidité de compréhension et d'exécution ; la capacité de synthèse et de hiérarchisation ; la simplicité d'expression et facilité d'écriture; l'originalité, la créativité, la sociabilité. Sans oublier un élément décisif : la motivation. La connaissance des langues. Et en privilégiant comme un « plus » le métissage de compétences et d'expériences : l'autisme avéré de certaines têtes (trop) bien faites ou bien remplies est éliminatoire, au profit d'un métissage d'expériences, de formations et de vécus.

Car le second souci de cette sélection, c'est de veiller à la diversité des candidats et des cursus. Traquer le « modèle unique », l'esprit élitaire ou élitiste, le conformisme. Multiplier, tout en se méfiant des alibis, ou des effets de mode, les voies d'accès possibles. Sans épouser les thèses de François Ruffin sur le formatage des étudiants en journalisme, il faut s'attacher à combattre l'immuabilité des élites, et le conformisme. Faire que les journalistes ne vivent pas dans leur cocon, qu'ils apprennent à écouter les différences en ne vivant plus dans leur seul milieu, qu'ils apprennent à travailler en équipe...

- Former. Le contenu des cursus n'est pas non plus si simple : on ne forme pas des Pic de la Mirandole, mais des professionnels aptes à apprendre, à chercher les réponses quand ils ne savent pas (« ah, admettre qu'on ne sait pas... !»). Ce sont des méthodes et des entraînements, des mises en situation et des corrections réciproques, des confrontations de points de vue et de méthodes. Osons : cela a quelque chose à voir avec le pluralisme.

- Réfléchir. La pertinence d'une formation impose et implique un suivi permanent des évolutions professionnelles, de la société de l'information et de ses contraintes croissantes : progression de la complexité ; rapidité et concurrence ; pressions économiques, consuméristes ; concentrations et précarisations ; pressions de la législation ; pressions des « communicants » ; défis nouveaux d'internet. Elle impose de suivre, de participer, voire de créer les lieux et les outils pour assurer une maintenance permanente des pratiques et des connaissances sur les méthodes du métier.

Peu ou prou, avec chacun leurs caractéristiques, leur histoire, leurs forces et leurs faiblesses, leur plus ou moins grande proximité professionnelle, l'ensemble des centres de formation reconnus à la fois par l'Éducation nationale et par la profession (2) s'appliquent à réaliser ces objectifs. Ils ne sont pas les seuls.

Plusieurs universités, légitimement soucieuses de donner des perspectives professionnelles à leurs cursus se sont lancées dans des masters professionnalisants très spécialisés : journaliste spécialiste du social, spécialiste du Proche- Orient, etc. Louables intentions que de former ces spécialistes, avec de redoutables écueils : un marché très étroit qui conduit souvent à mélanger information et communication ; un temps de formation réduit (le plus souvent un an) où il faudrait à la fois acquérir des contenus très spécifiques et des savoirs professionnels importants. L'avenir dira si ces formations en ont un, à un moment où hélas, les journalistes spécialisés se raréfient dans les grandes rédactions. Reste heureusement le secteur de la presse « à centres d'intérêt » ou de la presse professionnelle, peu pourvu encore de journalistes spécifiquement formés.

L'autre événement récent est la création de l'école de journalisme de l'Institut d'études politiques de Paris. Son ambition quantitative hexagonale est modeste : une vingtaine de diplômés français par an. Son ambition internationale est plus grande, pour former en France des cohortes de jeunes étrangers.

LE PARADOXE DE LA RUE SAINT-GUILLAUME

On ne peut s'empêcher d'observer un paradoxe, qu'il va appartenir à Sciences Po de s'employer à dépasser. Les critiques les plus fréquentes à l'égard du journalisme français, ces dernières années ont porté sur :

- les cousinages trop évidents entre élites politiques, économiques et journalistiques ;
- le « formatage » des jeunes journalistes aux exigences du journalisme de marketing ;
- la reproduction en formation des simples standards professionnels existants.

Le paradoxe de la rue Saint-Guillaume est donc bien de démontrer qu'on peut sans dommage former les élites dans les mêmes lieux, avec les mêmes références, qu'on peut éviter une simple répétition des gestes des stars du métier. Chacun sait qu'un journaliste compétent et brillant, pas plus qu'un Prix Nobel en sciences, se révèle forcément le meilleur pédagogue ou formateur. La formation au journalisme est aussi un métier. L'IEP a pris le risque de sortir du sien, la formation de généralistes hors pair, dans lequel il excelle en effet depuis longtemps. Là aussi l'avenir dira s'il a trouvé les moyens de relever le défi.

Même s'il ne faut pas trop excéder les besoins réels d'un secteur, on n'est jamais trop nombreux à bien travailler, avec de bonnes ambitions, dans la formation des journalistes.

Car il faut du bagage, pour tenir le choc ou la distance dans une profession qui expose à des situations personnelles difficiles et - osera-t-on ajouter - collectives parfois détestables. Où, sinon dans des centres de formation respectant la pluri-disciplinarité et le pluralisme, peut-on réfléchir à ces questions sous-jacentes à nos pratiques de journalistes tout en apprenant à maîtriser celles-ci efficacement? Quand faut-il les poser ? Au terme d'une carrière pour agrémenter son temps libre, ou à son commencement ? La réponse est dans la question.

Hervé BOURGES

Notes

(1) - Les statistiques officielles, de l'ordre de 15% en 2004, pour 1951 entrées recensées dans la profession, sont trompeuses. Par le biais des filieres spécialisées, de l'alternance, ou de l'apprentissage, ce sont près de 40% de jeunes journalistes qui ont suivi une formation spécifique dans l'un des centres reconnus.

(2) - Les douze établissements dont les filières sont reconnues paritairement par la profession sont, outre les trois écoles privées l'ESJ à Lille, le CFJ et l'IPJ à Paris, les trois IUT de Tours, Bordeaux et Lannion, ainsi que six autres établissements universitaires : le CUEJ à Strasbourg, l'EJC à Marseille, l'EJ de Toulouse, le Celsa et I'IFP à Paris, l'ICM à Grenoble.