L'année de l'Algérie en France en 2003
nous conduit paradoxalement à redécouvrir
la figure d'un grand intellectuel antillais, Frantz Fanon,
mort à 36 ans le 6 décembre 1961 dans un hôpital
américain, et dont l'engagement dans le mouvement
de l'Afrique vers son indépendance fut remarquable
à la fois par sa rigueur et par son originalité.
Comment Fanon prit-il part à la Révolution
algérienne, comment s'attacha-t-il à inscrire
son action dans le cadre panafricain, convaincu qu'il était
que le mouvement né en Algérie devait servir
de phare et d'exemple aux évolutions nécessaires
dans toute l'Afrique francophone ? Conunent surtout ces
combats furent-ils toujours orientés par une volonté
de donner à tous les hommes, ses contemporains, les
moyens de conquérir leur totale humanité,
c'est-à-dire de faire échapper leur libre
arbitre à tous les cadres préétablis
et à toutes les définitions sociales réductrices.,.
C'est à ces interrogations fondamentales que Frantz
Fanon nous appelle à nous confronter. Trouver l'actualité
de Frantz Fanon, ce n'est pas transposer artificiellement
ses théories ou ses actes dans l'époque contemporaine,
c'est appliquer les outils de pensée qu'il nous a
procurés aux situations humaines que nous connaissons
aujourd'hui.
Il n'est évidemment pas possible de séparer
strictement la pensée de Fanon de l'action qui fut
la sienne : dans la conception de l'intellectuel qui était
la sienne, la pratique guidait la réflexion et celle-ci
à son tour informait l'action. Sa réflexion
s'enracine dans un vécu de médecin, et plus
précisément de médecin aliéniste,
de médecin spécialisé dans la guérison
des troubles de l'aliénation mentale, et nourrissant
son analyse de leurs troubles d'une vision philosophique
et culturelle originale.
Sa pensée se construit en effet au confluent de trois
grandes sources : d'abord son expérience propre
de la ségrégation et du racisme, expérience
vécue de la couleur de sa peau, ensuite son apprentissage
philosophique marqué du sceau de l'existentialisme
et de son admiration pour Jean-Paul Sartre, et enfin
sa pratique médicale et son travail sur la folie,
qui est le moyen d'une expérimentation des identités
sociales et des comportements qui permettent de se libérer
des oppressions qu'elles font peser.
Réfléchir à l'actualité de
Frantz Fanon, c'est donc accepter de se confronter soi-même
à une pensée complexe, singulièrement
riche et porteuse, mais qui doit son originalité
à une position historique et intellectuelle singulière.
I. Les voies de la désaliénation
C'est à André Mandouze, résistant,
militant de l'Algérie indépendante, longtemps
soutien et inspirateur de "Témoignage Chrétien",
grand intellectuel et compagnon de Frantz Fanon, que j'emprunte
le titre de cette première partie d'une réflexion
ouverte et attentive à tout ce que l'uvre et
la personnalité de Fanon ont pu susciter. Dans un
article paru dans Témoignage Chrétien,
ce jugement d'André Mandouze : "Frantz Fanon
a trouvé dans les voies de la désaliénation
les voies de la libération de tout homme".
Tout commence, en effet, avec "l'aliénation".
Etre aliéné, c'est d'abord, étymologiquement,
à partir du latin, "appartenir à un autre",
"avoir perdu la pleine propriété de soi-même".
Le sens "être privé de raison" est
second par rapport au premier, même s'il est attesté
en français dès le XIVème siècle.
Pour Fanon, la position des peuples de ce que l'on n'appelle
pas encore le Sud par rapport au Nord, mais plutôt
les colonies par rapport aux métropoles, est fondamentalement
une position "d'aliénation", position dans
laquelle le lien à l'identité propre est nié,
l'appartenance à une culture différente de
la culture dominante à la fois objet d'un rejet social
et d'un complexe individuel.
Et au-delà des causes individuelles, personnelles,
des pathologies mentales observables, Frantz Fanon s'intéresse
très tôt, dès l'origine en fait, aux
causes sociales qui les accompagnent : comment envisager
une juste perception de soi quand la définition que
la société nous renvoie est celle d'un citoyen
de seconde zone, négligeable, nié dans son
originalité et son authenticité culturelle
?
Au cur des désordres mentaux qu'il étudie,
Frantz Fanon, qu'il s'agisse de patients européens
ou non européens, débusque le conflit latent
entre l'image de soi que l'individu peut construire et l'image
sociale que lui impose son environnement.
C'est précisément à ce point que sa
réflexion et sa formation croisent l'existentialisme.
Ses camarades étudiants, tôt portés
vers le marxisme, ou ses camarades militants, pour certains
influencés par le maoïsme ou le trotskisme,
variations contemporaines du marxisme, se moquent de ce
jeune noir qui cite plus volontiers Kierkegaard et Sartre
que Engels.
L'apport de l'existentialisme sartrien, en particulier,
c'est qu'il intègre le travail d'élaboration
de la conscience individuelle au croisement de la conscience
d'autrui et des déterminations historiques personnelles.
Chacun compose son personnage, plus ou moins facilement,
entre le regard des autres qui pèse sur ses actes
et sa volonté propre qui s'exprime comme elle peut
dans la représentation de soi. Il y a un "être
pour soi" et un "être pour autrui".
Et le caractère de chacun se constitue entre ces
deux pôles, pas forcément opposés mais
rarement identiques. Et c'est dans l'espace tendu entre
ces deux pôles qu'apparaissent des contradictions
assumées ou non, des refoulements nécessaires,
des compromissions acceptées
Le fondement de l'existentialisme sartrien est cette expérience
d'un être partagé entre ce que lui dicte sa
condition, le regard des autres, et sa propre définition
de lui-même, sa conscience indépendante de
ce qu'il doit faire et être.
Dès lors, et même si l'on trouve peu de traces
d'une telle autobiographie intellectuelle chez Fanon, il
est clair que la pensée de Sartre l'a aidé
à concevoir son propre chemin de pensée à
l'intérieur de la pratique psychiatrique, en rupture
avec ce qui était l'école officielle à
de nombreux moments de sa carrière, et notamment
en Algérie.
Sartre lui a donné l'impulsion, et l'a aidé
à formaliser intellectuellement sa propre expérience
d'homme noir plongé dans un monde blanc dominant
et sûr de sa suprématie et du bien fondé
de sa domination. Comme l'écrit justement Alice Cherki
: "le Noir de la vieille colonie était pris,
dès sa naissance, dans le monde blanc dominant et
référent à la fois, qui devient référence
exclusive non seulement sur le plan politique et économique,
mais aussi dans tous les registres, langage, culture, mythes
et valeurs, dans lesquels se constitue un sujet dès
sa venue au monde. "
Et dans ce cadre contraint, et surtout contraignant, l'individualité
subit autant d'aliénation qu'il lui est proposé
d'outils et de cadres intellectuels : la langue est le premier
vecteur d'aliénation, et c'est une expérience
que Frantz Fanon partagera avec de nombreux écrivains
algériens de sa génération, Malek Haddad,
Kateb Yacine en particulier.
Mais il ne subira cette expérience que pour y trouver
les moyens de la dépasser. La force de la pensée
de Frantz Fanon est en effet de ne pas se situer en réaction,
mais de reconnaître d'emblée, qu'une position
de réaction négative à la langue française
et à la culture française est un autre enfermement
et une autre manière de se laisser circonscrire par
elle. Et c'est en cela que sa lecture de Hegel dépasse
une simple instrumentalisation marxiste.
Il est d'ailleurs intéressant de noter la citation
de Hegel que Fanon reprend à la fin de son livre
"Peau noire masques blancs" : "La
conscience de soi est en soi et pour soi quand et parce
qu'elle est en soi et pour soi pour une autre conscience
de soi : c'est-à-dire qu'elle n'est rien qu'en tant
qu'être reconnu". Si l'on dépasse
la difficulté de la formulation propre à l'expression
philosophique, il faut en décoder le sens à
la fois psychologique et existentiel : pour exister, l'individu
de couleur doit faire reconnaître son existence pour
elle même par l'autre.
Mais reconnaître une existence, ce n'est pas connaître
un objet fixe, c'est accepter la différence incessante,
l'évolution, la volonté propre de celui qui
est face à soi. C'est sans doute dans cette aspiration
à l'autonomie de l'existence individuelle que Frantz
Fanon aura, sa vie durant, les accents les plus lyriques
et les plus émouvants : "Je demande que l'on
me considère à partir de mon Désir."
ou encore, toujours dans "Peau noire, masques blancs"
: "Dans le monde où je m'achemine, je me
crée interminablement", ou encore : "Je
suis solidaire de l'Etre dans la mesure où je le
dépasse".
Lire Fanon, et comprendre son message, ce n'est donc pas
de manière simplificatrice réfléchir
sur l'histoire d'un penseur révolutionnaire comme
un autre. C'est s'approcher au feu d'une pensée qui
se refuse à laisser l'existence se réduire
à un moment et à une situation. Une pensée
qui en même temps postule l'action et la pensée
comme les deux volets d'une affirmation de soi impossible
à juguler.
C'est pourquoi la pensée de Fanon est aux antipodes
des réactions culturalistes et identitaires de certains
penseurs du Sud. La "négritude" prônée
par un Senghor, un Césaire ou un Damas lui semble
une autre forme d'aliénation, seconde, et rusée,
puisqu'elle semble d'abord libération de l'individu
de sa première aliénation culturelle. Mais
l'homme noir du milieu du vingtième siècle
a tout à perdre, aux yeux de Fanon, à se définir
uniquement par rapport aux cadres idéologiques, culturels,
religieux ou linguistiques des peuples africains ou antillais
auxquels son histoire le rattache. Ce serait brimer en lui
ce qui peut le projeter dans l'avenir, lui permettre de
concevoir une existence qui soit une affirmation et non
une négation.
L'homme noir du milieu du vingtième siècle
doit construire son avenir au sein d'un monde toujours nouveau,
par lequel il doit se faire reconnaître non pour ce
que ses racines culturelles plurielles lui lèguent
mais pour ce qu'il est capable d'affirmer et de créer
ici et maintenant. Son identité partagée ne
doit pas être niée ou refrénée,
c'est son identité et c'est de là qu'il doit
partir, sans rejeter aucune part de lui même.
La force de la pensée de Fanon, tout comme sa véritable
modernité, ce qui en fait un penseur de notre monde
contemporain, c'est son refus de toute résolution
simplificatrice des conflits, pourtant pénibles,
scandaleux, auxquels il se confronte.
Nous sommes à une époque où il est
bienvenu de parler de métissage et de mondialisation,
que ce soit pour en redouter les effets ou pour en vanter
les mérites, selon le bord où l'on se situe.
Mais quoi que l'on dise aujourd'hui du métissage,
nulle part il n'est posé, comme Fanon nous avait
conduit à le faire, comme une donnée fondamentale
de notre contemporain, de nos identités, qui doit
être assumée d'emblée. Le métissage
n'est pas un objet abstrait de discours, c'est le terme
même qui décrit notre expérience humaine
quotidienne dans l'environnement socio-culturel qui est
aujourd'hui le nôtre.
Et je ne peux que citer à nouveau (avec toujours
le même plaisir de retrouver son style à la
fois vivant, véhément, intelligent) Frantz
Fanon lui-même : "Je n'ai pas le droit,
moi homme de couleur, de rechercher en quoi ma race est
supérieure ou inférieure à une autre
race. Je n'ai pas le droit, moi homme de couleur, de souhaiter
la cristallisation chez le Blanc d'une culpabilité
envers le passé de ma race. Il n'y a pas de mission
nègre, il n'y a pas de fardeau blanc. Le nègre
n'est pas, pas plus que le Blanc. Tous deux ont à
s'écarter des voix inhumaines qui furent celles de
leurs ancêtres respectifs afin que naisse une véritable
communication."
Comme le dit Sartre, de son côté, dans sa
préface à la fameuse anthologie de la nouvelle
poésie nègre et malgache de langue française
que Léopold Sédar Senghor a publiée
en 1948, la négritude n'est pas un aboutissement,
c'est un point de départ. C'est ce à partir
de quoi, notamment, les Noirs doivent construire un avenir
métis, un avenir où toutes les communautés
travaillent à égalité à la construction
d'une humanité nouvelle, exempte de toutes les expériences
"inhumaines", comme dit Fanon, c'est à
dire laissant définitivement de côté
tout type de relation de nature à nier en l'autre
homme à la fois son égalité et son
altérité.
En fait, ce que Fanon redoute dans la défense de
la "négritude", c'est une clôture
dans un univers dépassé : la culture niée
par la culture dominante, écrit-il figée dans
le statut colonial, à la fois présente et
momifiée, "atteste" contre elle
même, parce qu'elle ne peut incarner ni la modernité
ni les valeurs universelles. Ce que Kateb Yacine décrira
à sa manière dans "Le cadavre encerclé"
ou "Nedjma" : métaphores pour dire
le même jugement que Frantz Fanon porte sur une culture
réduite à n'être plus qu'un cadavre
qui ne peut être enterré, dont il n'est pas
possible de se séparer, et qui empêche la construction
d'une identité future.
C'est cette réflexion qui l'amène à
écrire dans son allocution sur "Racisme et
culture" au premier Congrès des Ecrivains
et Artistes noirs, en octobre 1956, à Rome, évoquant
les lendemains de la décolonisation à venir
: "La culture spasmée et rigide de l'occupant,
libérée, s'ouvre enfin à la culture
du peuple devenu réellement frère
L'universalité
réside dans cette décision de prise en charge
du relativisme réciproque de cultures différentes,
une fois exclu irréversiblement le statut colonial".
La modernité, l'originalité radicale de la
pensée de Frantz Fanon, c'est qu'elle constitue un
appel à tout homme pour qu'il s'échappe de
son passé, plus ou moins présent, plus ou
moins oppressant, pour accepter de se construire à
neuf, tel qu'il peut s'inventer lui-même, en dialogue
avec tous les autres.
C'est ce qui donne tout son sens au jugement d'Aimé
Césaire, qui écrivait, dans "Afrique
Action" : "Frantz Fanon est celui qui vous
empêche de vous boucher les yeux et de vous endormir
au ron-ron de la bonne conscience".
II. L'expérience de l'Algérie.
Cette pensée et cette révolte contre toutes
les bonnes consciences, Frantz FANON va les confronter,
volontairement, à une situation coloniale qui n'est
pas celle qu'il a connue enfant, celle de l'Algérie,
et à des routines professionnelles tout particulièrement
ancrées, celles des hôpitaux psychiatriques
de l'Algérois. Et évidemment, il les y confrontera
sans concession, dans un engagement humain entier qui l'amènera
à réformer en profondeur les pratiques thérapeutiques
des établissements hospitaliers où il assumera
des responsabilités, tout en le conduisant progressivement
sur la voie du militantisme puis du combat pour l'indépendance
de l'Algérie.
Les choses sont d'ailleurs inséparables. Lorsqu'il
arrive à Alger, la thèse psychiatrique régnante
est celle du "primitivisme des indigènes
nord-africains et de ses effets en pathologie mentale",
pour reprendre le titre des travaux d'un de ses collègues.
En un mot, il s'agit d'une analyse à fondement raciste
constatant un prétendu "développement
psychique primitif" de ceux qu'il est convenu d'appeler
les "Français musulmans" en Algérie.
Cette théorie est alors connue, dans les milieux
psychiatriques, comme celle de "l'école d'Alger".
Aussi insupportable que ce genre de théorie puisse
nous paraître aujourd'hui, elles avaient cours, dans
l'université française, et pouvaient servir
de fondement au traitement de la folie et des déséquilibres
mentaux en terre algérienne
Il ne s'agit pas pour moi de reprendre toute la démarche
médicale qui sera la sienne, mais d'en relever les
traits saillants : d'abord, Fanon arrive avec une autre
conception des maladies mentales, et des soins à
leur apporter : et c'est la "social-thérapie"
qu'il se met en devoir d'appliquer : elle passe par la re-création,
au sein de la structure hospitalière, d'un "tissu
social", dont les soignants et les malades participent,
et où peut se renouer le fil d'un échange
humain nouveau, seule manière de recomposer les subjectivités
à la dérive. Au sein de l'espace hospitalier,
une histoire peut reprendre, des relations s'établir,
des conflits se résoudre. Il ne s'agit pas d'une
parenthèse définitive, mais d'un processus
qui associe les uns et les autres, des deux côtés
de la frontière de la normalité psychique,
et gommant insensiblement cette frontière.
Cela passe par l'organisation de fêtes symboliques,
Noël par exemple, permettant de faire renouer les patients
avec un cadre référentiel et affectif dont
ils sont proches.
Mais très vite, Fanon s'aperçoit que les
effets positifs qu'il observe sur les pavillons "européens"
ne se retrouvent pas auprès des malades "musulmans".
Est-ce une confirmation des thèses racialistes de
"l'école d'Alger" ? Evidemment non : cela
prouve seulement que les cadres symboliques et culturels
des algériens de souche, arabes ou berbères,
ne sont pas les mêmes, et que la même thérapie
passe, dans leur cas, par une réinsertion au sein
de leurs propres cadres socio-affectifs.
Fanon se met alors à étudier les traditions,
les habitudes, les ressorts de la socialité arabe
et berbère. Et il tente de restituer dans la pratique
de sa "socio-thérapie" ces éléments
de leur identité niée. L'exemple majeur, c'est
la création, au cur de l'institution, d'un
café maure, où les malades peuvent venir échanger.
Innovation immédiatement efficace, qui est révolutionnaire
à un double titre : elle reconnaît dans un
même mouvement la spécificité culturelle
des malades et en leur permettant d'assumer cette identité,
de manière autorisée, elle leur rend leur
dignité bafouée. Toute la démarche
de Fanon est alors comprise et portée par l'ensemble
du corps médical de l'Hôpital de Blida : comme
il l'expliquera clairement à son interne Charles
Geronimi : "C'était aux infirmiers algériens
de suggérer les formes de sociabilité spécifiques
et de les intégrer dans le processus de socio-thérapie".
Cette fois, ce sera un succès à la fois médical
et scientifique.
En fait, la révolution tranquille que Fanon fait
subir à ce moment-là à la médecine
asilaire algérienne ruine les fondements scientifiques
comme les pratiques thérapeutiques jusque là
admises par les psychiatres, sur la terre algérienne
comme bien souvent en métropole.
La deuxième grande innovation, qui suivra, dans
ses pratiques thérapeutiques, est celle de l'hôpital
de jour. Elle pose le principe que le traitement des pathologies
mentales ne passe pas forcément par l'internement,
et que l'accompagnement psychologique voire psychiatrique
d'un certain nombre de patients peut être réalisé
à travers des traitements réguliers et autonomes
Cette ouverture de l'hôpital psychiatrique sur l'extérieur
est là aussi une innovation magistrale. Elle aura
aussi des vertus pratiques, permettant l'accueil plus faciles
de "pseudo-malades" dont l'internement constituera
aussi une sauvegarde, au moment où se développera,
à partir de 1954, le combat du FLN pour la libération
de l'Algérie.
L'année 1956 voit le grand basculement de ce combat,
avec l'arrestation des chefs de file du FLN, Mohamed Boudiaf,
Mohamed Khider, Hocine Aït Ahmed, Ahmed Ben Bella,
Rabah Bitat et l'écrivain Mostefa Lacheraf, dont
l'avion est piraté entre Rabat et Tunis, et qui seront
détenus en France jusqu'à la signature des
accords d'Evian. Mais l'été 1956 a aussi été
celui du congrès de la Soummam, qui a donné
une direction au mouvement de libération et une plate-forme
politique qui sera largement diffusée. A partir de
là les contacts de Fanon avec le FLN en Algérie
vont se développer, et en particulier dans cette
région, avec le commandant Azzedine et le colonel
Saddek. Par ailleurs, il connaîtra de mieux en mieux
plusieurs avocats membres du Collectif, et participera progressivement
avec son ami Marcel Manville, et de plus en plus, à
leur réflexion et à leur lutte.
Car la célébrité de Fanon commence
à se répandre, que ce soit celle de ses écrits
et de sa pensée ou celle de ses pratiques médicales,
et c'est aussi en 1956 qu'il rencontrera Abbane Ramdane
et Ben Khedda, alors dirigeants du FLN de l'intérieur,
qui vivaient clandestinement à Alger. Tous ces contacts
avec les combattants algériens commencent également
à être connus, de même que les prises
de position publiques de leur auteur : et c'est à
un moment, l'automne 1956, où il commence à
être menacé personnellement par la répression
que Fanon démissionne, à grand fracas, de
son poste de médecin-chef de l'Hôpital psychiatrique
de Blida-Joinville : la lettre, fameuse, qu'il adresse alors
au résident général Robert Lacoste
mérite d'être citée : il parle du "pari
absurde" de vouloir désaliéner les
malades "dans un pays où la déshumanisation
est systématisée", et "où
le non-droit, l'inégalité et le meurtre sont
érigés en principes législatifs",
"où l'autochtone, aliéné permanent
dans son propre pays, vit dans un état de dépersonnalisation
absolue". Ce n'est pas un hasard si les mêmes
termes s'appliquent ici à la thérapie psychiatrique
et à la prise de conscience politique. Evidemment,
les conséquences de sa démission sont immédiates,
il est expulsé d'Algérie, privé de
traitement, renvoyé en France.
III. L'engagement ultime
Dès lors, la vie et le message de Frantz Fanon dépassent
le cadre de la lutte pour l'indépendance de l'Algérie,
à laquelle il va pourtant se consacrer de toutes
ses forces : il va travailler, de plus en plus, à
faire de la lutte du FLN une référence pour
la décolonisation de toute l'Afrique, avec une vision
de précurseur : celle d'une unité africaine
à composer, dont il sera l'un des premiers combattants
et l'un des premiers théoriciens.
Il est particulièrement intéressant de noter
que celui qui apparaît dès lors, depuis Tunis
où se sont repliés Ben Khedda et Abbane Ramdane,
comme l'un des penseurs de la révolution algérienne,
proscrit avec la dernière énergie "le
repli sur des valeurs comme l'arabo-islamité",
qui ne tiennent pas compte de l'évolution des peuples
et de la nouvelle histoire qu'ils fondent en créant
une nation. Cette attitude, qui était loin d'être
partagée par tous les responsables du FLN ne l'empêchera
pas de faire partie de la petite équipe d'intellectuels
qui écrivent collectivement les articles du "Moudjahid",
en train de devenir l'organe officiel du mouvement de libération
algérien.
Et c'est en poursuivant son rejet de tout passéisme
religieux ou ethnique (il refuse toujours le concept creux
d'ethnies en parlant des peuples africains) que Fanon va
se rapprocher, en devenant l'ambassadeur itinérant
du GPRA en Afrique, des dirigeants africains que sont N'Krumah,
Sékou Touré, Lumumba, dont il deviendra l'ami.
Dans le même temps, il se rapprochera, au sein du
FLN, de Boumediene, qui lui confie progressivement la formation
idéologique des officiers, et avec qui il travaille
à une déstabilisation de l'Algérie
coloniale par une offensive de l'ALN qui partirait du Mali
Il est intéressant de noter que l'un de ces jeunes
officiers avec qui il réfléchit et travaille,
et qui est chargé du développement de ce Front
Sud, n'est autre qu'Abdelaziz Bouteflika, qui fut durablement
impressionné par Fanon et qui eut avec lui des échanges
fructueux, au moment où il écrivait à
la hâte "Les Damnés de la Terre"
Fanon, l'athée, qui se veut "éveilleur
de conscience" s'adresse ainsi au penseur iranien
Ali Skiariat : "Je souhaite que vos intellectuels
puissent redonner vie au corps inerte et drogué de
l'Orient musulman afin de conscientiser leur peuple pour
fonder un autre homme et une autre civilisation. Je crains
pour ma part que le fait de rentabiliser l'esprit sectaire
et religieux n'éloigne la nation de son avenir et
ne la crispe sur son passé." S'adressant
à l'Iran, Fanon ne pensait-il pas aussi à
l'Algérie ?
La lucidité de Frantz Fanon, au cours des dernières
années de sa vie, l'amène en effet à
écrire, aux prises avec un sentiment "d'urgence",
un livre testament en forme d'avertissement, qui fera date
: "Les damnés de la terre". Le titre,
on le sait, n'est pas une référence à
"L'Internationale", mais un clin d'il
ironique et un adieu à un mouvement social européen
dont la solidarité avec les peuples défavorisés
du Sud s'arrête aux portes des intérêts
particuliers des classes laborieuses des pays riches.
Testament, en ce qu'il livre alors ce qui constitue le
cur de son expérience révolutionnaire
africaine : sa confiance dans l'homme du vingtième
siècle (reportons la sur celui du troisième
millénaire) pour dépasser les erreurs des
générations antérieures et pour assumer
une vision universelle de l'humanité. Nous savons
aujourd'hui quel chemin restait à accomplir, combien
cette confiance est difficile à maintenir, alors
que la violence, dans les Etats et entre les Etats, ne semble
pas près de se réduire.
Mais cette confiance se dresse sur un fond de scepticisme
face au tour que prennent les indépendances : ses
diatribes contre les élites africaines qui s'imposent
alors, et qui s'apprêtent, contre certains privilèges,
à faire le jeu de l'exploitation occidentale sous
une autre forme, apparaissent rétrospectivement visionnaires,
maintenant que nous connaissons la nature et les caractéristiques
politiques de bon nombre des nouveaux Etats qui se constituent.
Son refus permanent de tout repli identitaire, sa volonté
de développer une conscience démocratique
supérieure et fraternelle au sein des peuples nouvellement
décolonisés se heurteront très vite
aux dures réalités des rapports de force internes
aux nouvelles nations
Mais le message de Fanon n'est pas celui de Cassandre,
véhément, juste, mais mal entendu : c'est
aussi une ouverture, stylistique, linguistique, sémantique.
C'est sans doute sur cet aspect, le plus négligé
peut-être, de son uvre, que je voudrais conclure
mon propos : Fanon, avant même d'être une
pensée, c'est une langue.
Il écrit en français, bien sûr. Mais
pas un français académique ou élitaire,
pas un français classique. La subversion est à
l'intérieur du discours, elle porte une transformation
de la langue qui ouvre la voie à beaucoup d'autres.
Le rythme se fait chair, l'éloquence du style vient
de son enracinement dans une pulsation vitale. Fanon est
le premier, si l'on excepte quelques poètes, à
livrer ainsi la prose française à l'irruption
du corps, qui parle à travers les respirations de
la phrase, sa scansion, ses irritations, ses accélérations,
ses raccourcis.
La langue dominante se retrouve à son tour dominée,
recomposée, libérée. Au-delà
du symbole et de la métaphore, cette transgression
linguistique est une des plus importantes libérations
qu'ait opérée Fanon.
Elle s'appuie en effet sur une certitude tranquille : l'expression
de soi, dans ses contradictions, dans ses origines complexes,
est légitime. Elle n'a pas à passer par les
cadres surimposés de n'importe quelle culture. Elle
est justement leur dépassement à toutes, elle
est "cette force qui va" dont parlait Hugo
quand il "mettait un bonnet rouge au vieux dictionnaire".
Fanon accomplit dans ses textes le même parcours,
sans ce soucier de la couleur du bonnet qu'il met à
la langue, si c'est un bonnet nubien, un masque africain
ou un collier de fleurs. C'est sa langue, et il la plie
comme bon lui semble pour faire passer sa pensée
et sa respiration.
Dans le mouvement linguistique francophone, qui est sans
doute pour nous le mouvement le plus important qui se soit
produit en matière littéraire au cours des
dernières décennies, Fanon, l'écrivain
contrebandier, a joué son rôle essentiel de
libérateur. Il fait de la langue française,
"ce butin de guerre" une machine à
métisser, à mettre en rapport les cultures
et les personnalités. C'est sans doute sa dernière
et sa première leçon : chaque homme, là
où il est, doit pouvoir saisir les outils culturels,
intellectuels et politiques dont il dispose pour construire
son affirmation, fraternelle et toujours également
légitime. A nous d'en faire partout usage.
En guise de conclusion, je reprendrai à mon compte,
tant elle me paraît fondée, celle du beau livre
d'Alice Cherki, " Frantz Fanon, Portrait "
: "Fanon, dit-on était dans l'excès.
Fanon s'est trompé, cultivant l'erreur de "l'idéologie
tiers-mondiste", balayée par l'évolution
politique du monde, sur tous les continents. Quel monde
? Un monde où coexistent tout naturellement -et pour
combien de temps ?- les discours sur la "mondialisation"
et l'enfermement, rétrograde mais réel, dans
des nationalismes, ethnicismes meurtriers, et de frilosités
de frontières. Le colonialisme est derrière
nous. La situation coloniale et les rapports, ou plutôt
les non-rapports, que celle-ci a engendrés entre
colonisateurs et colonisés, ont politiquement pris
fin. Mais les traces que cette situation a laissés,
son héritage implicite et le rapport oppresseur -
opprimé que la mise en lumière de cette situation
a révélé restent sourdement présents.
Tant du côté de l'oppresseur -ses ressorts
n'ont pas changé- que du côté de l'opprimé
: il faut du temps, un temps interminable disent ceux qui
en témoignent, pour sortir de l'assignation à
l'oppression.
Cette considération apparaît désuète
dans un monde regorgeant de redondances sur la mondialisation,
la globalisation économique, la qualité de
vie et la peur des microbes, coexistant pacifiquement avec
la malnutrition, les massacres et l'exploitation des enfants
sur le plan du travail et sur le plan sexuel. Pourtant,
dans ce cadre de pacification neutralisante, la violence
est plus actuelle que jamais. Il convient même de
la mettre au pluriel, tant elle se repère dans des
contextes apparemment différents : les violences
manifestes des atrocités collectives de masse, mais
aussi les violences, plus feutrées, de la domination
économique, et les violences d'Etat se parant des
oripeaux de la légitimité, les violences ordinaires,
enfin, exercées vis-à-vis des plus faibles
.
Globalisation de l'exclusion, image en miroir de la globalisation
économique. Ce n'est un secret pour personne qu'aujourd'hui
la globalisation économique engendre un accroissement
des inégalités aussi bien à l'intérieur
des sociétés occidentales qu'entre les pays
du Nord et ceux du Sud.
Déphasés les textes de Fanon, "L'An
V de la Révolution algérienne" et
"Les Damnés de la Terre" ? Seulement
si l'on prend ce qu'il écrit à l'indicatif,
et non comme un appel à ce qui serait possible. Si
l'on compare son exhortation aux analyses des experts "soft"
du réalisme politique et au spectacle offert du renouvellement
des horreurs, de quel côté est la violence
? De quel côté est l'écrasement du politique
? La chute des idéologies, la fin des utopies politiques
sont aujourd'hui sans cesse évoquées. Elles
ne mettent pas fin pour autant au rêve, ni à
la dimension tragique qui habite tout un chacun
Réflexion sur l'homme et son devenir, la pensée
de Fanon est déclarée datée en cette
époque de globalisation économique, d'affirmation
cognitiviste et d'exclusion du sujet. Celui-ci est neutralisé
dans son inachèvement, privé de cette dimension
tragique dont Fanon se fait l'éveilleur. Ne reste
qu'un individu pour lequel l'autre n'est le plus souvent
que l'épouvantail absolu ou la victime, autrement
dit un autre minimum, le seul dont peut s'accomoder l'affirmation
narcissique d'un soi satisfait, unique et omnipotent. Longtemps
jugées obsolètes, la pensée de Fanon,
ses analyses et ses mises en garde resurgissent comme un
serpent de mer dans l'histoire des individus et des peuples,
et si l'on veut tenter de comprendre violences, racismes,
régressions ethniques, montée des intégrismes,
si l'on veut tenter de démasquer, sous la normalité
dépressive, les discours et les actes visant à
transformer les sujets en objets
A distance de Sorel et d'Engels, Fanon insistait sur
le fait que la réduction à moins d'humain
engendre la violence. Dans son sillage, il devient évident
que cette violence, répétitivement niée
par des sociétés "pacifiées"
ou qui se prétendent telles, devient erratique. C'est
ce qui échappe aux Etats, dans leur savant équilibre
entre violence et non-violence et, pour les plus démocratiques
d'entre eux, entre condamnation de la violence et invitation
incantatoire à la parole, et c'est surtout ce qu'ils
refusent de prendre en compte. C'est pourtant ce que l'histoire
nous apprend. Celle, précisément, de la négation
de l'autre humain, lorsqu'on sait être attentif à
la somme d'offenses, d'humiliations et de hontes qui la
tissent".
Hervé
Bourges
président
de Djazaïr. Une année de l'Algérie en
France,
Paris, Institut du Monde arabe, lundi 12 mai 2003