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Yaoundé, Cameroun 1 - 8 mars 2002

Identités plurielles
et mondialisation audiovisuelle

 

Lundi 4 mars 2002

Intervention inaugurale d'Hervé Bourges
président de l'Union internationale
de la presse francophone (UPF)

 

Rien n'est jamais définitif. Il y a un an, lorsque je parlais de la mondialisation de la communication comme d'un enjeu politique majeur, avec des retombées non seulement culturelles, mais aussi économiques, politiques, diplomatiques, militaires… beaucoup souriaient, croyant entendre un discours francophone convenu et théorique… Et les mêmes y voyaient le chant du cygne de " l'exception culturelle ", imposée par l'Europe dans les négociations internationales pour préserver les industries de création.

Mais voilà, le monde a changé, et un certain 11 septembre 2001 a obligé ceux qui ne croyaient pas en l'intensité des affrontements qui se préparent à réviser leur jugement.

I. Le double défi de la société de l'information

La communication n'est pas un champ d'action à l'écart du reste de la société, dont l'évolution serait indifférente pour le reste des activités, politiques, économiques, intellectuelles. Il est temps de sortir d'un vieux schéma, classique, qui répartit les fonctions sociales sous trois pôles : le guerrier, le prêtre et le paysan. De même, autre système d'élucidation dépassé, le " quatrième pouvoir ", ainsi qu'on se plait à nommer le journalisme, n'est pas davantage classable au sein de l'organisation séparée des pouvoirs démocratiques que l'on répartit depuis Montesquieu entre exécutif, législatif et judiciaire.

Nous vivons dans un monde pour lequel nous avons besoin de nous forger de nouveaux instruments intellectuels, faute de quoi nous ne pourrons pas comprendre ses évolutions, donc influer sur son avenir. Je tiens à vous remercier de me donner l'occasion d'y réfléchir avec vous, ici même à Yaoundé où j'ai longtemps travaillé au développement de la communication.

Vous n'ignoriez certes pas, en m'invitant à m'exprimer aujourd'hui, ce que représente pour moi Yaoundé, les années que j'y ai passées entre 1970 et 1976, comme directeur de ce qui s'appelait alors l'Ecole supérieure internationale de Journalisme que j'avais contribué à fonder ici même, dans la capitale du Cameroun, pour développer un enseignement du journalisme en terre d'Afrique qui réponde aux besoins spécifiques qui sont ceux de ce continent.

Notre entreprise a été une réussite, et j'en salue un témoin et un acteur en la personne du Ministre de la culture et de la Communication du Cameroun, Monsieur Jacques FAME NDONGO, mon ami de longue date… Nos parcours furent d'ailleurs en partie communs : tous deux anciens élèves de l'Ecole Supérieure de Journalisme de Lille, et ex-directeurs de l'ESIJY-ESSTIC…

L'une de nos premières préoccupations, à l'ESIJY, était de donner à nos étudiants les moyens de maîtriser les outils technologiques les plus avancés, et les mieux adaptés aux besoins des médias africains. Cette recherche était légitime et urgente : le formidable développement de la communication dans le monde l'a prouvé. J'ajoute qu'elle avait un sens plus fort que ce que pouvait imaginer à l'époque la plupart de nos interlocuteurs, puisqu'on voit désormais qu'elle était vitale pour préserver la vitalité culturelle des pays concernés. Ce que nous devons désormais y ajouter, c'est ce que nous allons essayer de défricher ensemble, c'est-à-dire une théorie de la mondialisation audiovisuelle qui nous permette de comprendre les évolutions en cours, et les moyens à mettre en œuvre pour les aménager, les endiguer ou les accélérer.

L'essor de la communication brouille les repères mondiaux, et il serait vain de croire pouvoir nous abstraire d'un système de fonctionnement de nos économies et de nos sociétés qui a fait de la communication son moteur et son principal mode d'action.

Que l'on me comprenne bien : je ne mets pas en cause tel ou tel des avatars de ce bain de communication générale où nous sommes plongés : il ne s'agit pas pour moi de dire que la publicité commerciale est gênante, ou dangereuse, par exemple, parce qu'elle est devenue une variable économique essentielle, qui structure, lorsqu'elle est réussie, les habitudes de consommation, les besoins et les désirs d'une société.

Il ne s'agit pas pour moi de stigmatiser non plus une information mondiale dont les images circulent sur tous les continents, sans réflexion ni sur leur portée psychologique, ni sur leurs effets possibles. Les discours de réaction et les discours protectionnistes sont sans effet sur une réalité technologique. Ils peuvent tout au plus retarder de quelques années un flux irrépressible, mais tous les barrages réglementaires finissent par céder, et il faut s'être préparé, avoir placé ses moyens d'information, sa culture et ses industries audiovisuelles en ordre de bataille, pour qu'ils résistent par eux mêmes à la pression assimilatrice des médias universels.

Il ne s'agit pas non plus pour moi de fustiger une société où les loisirs de l'image conduisent à une progressive virtualisation des rapports humains. Cette virtualisation est aussi l'un des caractères distinctifs de l'homme par rapport à l'animal, et j'y reviendrai. Il ne s'agit donc pas de rejeter la virtualisation dans son principe mais d'en construire les conditions, la place, afin d'en maîtriser les conséquences…

Enfin il est absurde d'idéaliser le passé (l'Afrique a suffisamment payé pour savoir que le passé n'est pas une époque absolument sans reproche et sans douleur) pour rejeter par comparaison les réalités contemporaines. Ce que nous avons à construire c'est la société de demain, au centre de laquelle les métiers de l'information, depuis le journalisme jusqu'à l'informatique, sous toutes leurs formes, auront une place fondamentale.

L'intuition de Malraux selon laquelle le XXIème siècle serait " religieux " doit être comprise autrement que comme une ultime prophétie : le troisième millénaire sera celui de la mise en relation de tous les hommes. Tous les hommes auront la possibilité d'échanger, et d'éprouver ensemble. De grandes terreurs ou de grands espoirs pourront être partagés par l'humanité entière. Des spectacles communs peuvent faire frémir d'angoisse une ménagère de Hong-Kong ou un fermier de l'Arkansas, qu'il s'agisse de films, de sport, d'émissions de télévision. C'est cette universalité des outils de communication qui fonde un lien social mondialisé, dont les premières manifestations sont évidemment politiques : revendications internationales, forum anti-mondialisation de Porto Alegre, dont le retentissement mondial montre bien qu'il n'est lui même qu'un avatar de la mondialisation, remettant en cause une certaine orientation politique, et économique, dominante dans le monde actuel.

Deux principes apparaissent immédiatement : la communication universelle est l'aliment premier et le ressort fondamental de la mondialisation des rapports humains. Elle structure l'espace civil universel nécessaire pour que ces rapports humains soient justes, équilibrés, démocratiques. Second principe : cette structuration de l'espace civil universel est aujourd'hui le fait des forces du marché. Il est nécessaire qu'une régulation d'un nouveau type s'instaure, grâce à une prise de conscience collective des enjeux réels qui sont ceux de la communication mondialisée. Il faut réfléchir à cette double dimension du problème qui nous est posé et que nous recherchions des pistes de réponse.

Un mot encore : gardons nous de tout angélisme comme de tout passéisme. C'est vers l'avenir que nous devons nous tourner ensemble. Les sociétés humaines sont trop complexes pour être trop vite rangées du côté du bien ou du côté du mal… Elles sont toujours et encore à construire, et le bien et le mal en sont les composantes jumelles.

Toute tentative manichéiste de simplification de l'histoire ou des affrontements qu'elle met en scène est forcément infidèle aux réalités vécues. C'est d'ailleurs le discours qui est actuellement tenu par les diplomaties européennes en face de la vision exprimée par le président Georges Bush d'un " axe du mal " qu'il s'agirait pour l'Amérique de détruire. Il est trop facile d'opposer les démons et les saints : lorsque l'on se penche sur les processus historiques en cause, qui sont par essence complexes, on ne saurait distribuer de manière unilatérale la culpabilité ou le mérite. Aucune nation du monde n'est blanche comme l'agneau, aucune n'est noire comme le charbon. Si la Cité humaine était parfaite ce serait la Cité de Dieu…

L'historien du vingtième siècle devra décrypter par quels cheminements complexes les intérêts économiques se sont croisés avec les intérêts idéologiques, donc géopolitiques, pour faire éclore au sein de certaines religions, au seuil du troisième millénaire de l'ère chrétienne, des écoles de fanatisme nourrissant un militantisme suicidaire contre les valeurs occidentales qui semblaient, depuis la dislocation du bloc soviétique, devoir dominer la mondialisation en cours.

Les attentats du 11 septembre 2001 sont le premier acte de terrorisme mondialisé, non pas parce qu'ils touchent les Etats-Unis, et le cœur de la finance américaine, avec le quartier de Wall Street, mais parce que les règles nouvelles de la société de l'information instantanée en font la première hécatombe vécue comme un spectacle, en direct, sur toutes les télévisions de tous les pays du monde. Des milliers d'hommes et de femmes de toutes les races et de toutes les confessions sont morts ce jour-là sous les yeux du monde entier.

Ce geste dément frappe les trois coups d'une nouvelle époque. Non seulement cela signifie que les réseaux mondiaux de circulation de l'information rendent impossible toute division artificielle de l'humanité, ce dont nous avions tous déjà vaguement conscience, mais cela signifie que les problèmes du monde ne peuvent plus être lus que globalement, sans laisser aucun point de vue de côté.

Aussi étonnant que cela paraisse, je pense que ces attentats ne constituent pas un aboutissement, mais un symptôme. Le symptôme d'une nécessité nouvelle que ne prennent pas suffisamment en compte les structures socio-politiques existantes : celui d'une régulation internationale, touchant la justice, l'organisation économique, la représentation politique, le respect de toutes les traditions et de toutes les identités. Le monde est à la recherche d'une nouvelle légitimité, acceptable par tous, qui puisse fonder un " pacte social " à l'échelle du globe, et non pas seulement d'une police internationale confiée à un seul Etat, a fortiori s'il est le plus puissant de tous.

La grande intuition des vainqueurs de la Seconde Guerre mondiale, l'Organisation des Nations Unies, apparaît sans doute comme l'une des seules réponses légitimes à cette situation neuve, et c'est sans doute ce que les jurés de Stockholm ont voulu signifier, en attribuant à Kofi Annan le Prix Nobel de la Paix au mois de septembre 2001. Un problème politique mondial réclame un traitement politique à l'échelle de la communauté de toutes les Nations. Et pour finir avec le 11 septembre et ses conséquences, je tiens à saluer le travail remarquable effectué en Afghanistan par le représentant personnel Koffi Anan, secrétaire général de l'ONU, l'homme d'Etat algérien Lakhdar Brahimi, par lequel se poursuit obstinément la recherche d'une solution politique à un conflit qui se déroule dans une des régions les plus pauvres et les plus isolées de la terre, mais qui est aussi l'une des plus disputées entre quelques voisins très puissants, tous dotés de l'arme nucléaire, Pakistan, Inde, Chine, Russie…

Voilà l'orientation générale dans laquelle nous devons lire aujourd'hui les problématiques de la communication audiovisuelle et de l'affirmation des cultures. Ce ne sont plus des problématiques secondaires, toujours un peu abstraites, qui apparaissent comme un luxe dans un océan de besoins plus essentiels. Ce sont peut-être aujourd'hui les problématiques politiques et sociales les plus vives, qui ouvrent les plaies les moins faciles à cicatriser, en entraînent les conséquences les plus irrémédiables, puisqu'elles mettent en cause les identités et le regard des hommes sur eux-mêmes. Je vais m'efforcer de lancer des pistes de réflexion pour tenter de formaliser la réflexion technique qui doit aussi s'engager sur les outils dont nous avons besoin pour que l'Afrique ait sa part dans le concert médiatique mondial.

1. - Une révolution démocratique ne vaut que si elle est partagée par tous : l'accès à l'information mondialisée doit être équitable.

C'est tout le problème qui se pose déjà, et qui se posera encore plus dans les années qui viennent. Vous savez que les ordinateurs ont une pensée binaire : c'est la logique de la numérisation… Les hommes, les institutions, les sociétés n'ont désormais que deux options possibles : être présentes / ou absentes. Etre connectées et visibles, connues, accessibles / ou non connectées, donc invisibles, inconnues, inaccessibles.

Nous devons faire attention, à la fois à l'intérieur des communautés existantes, nationales, régionales, locales, et au sein de la communauté des nations, à ne pas laisser s'amplifier une fracture plus radicale que toutes les autres, la fracture numérique, qui structure de nouvelles inégalités, plus dures et plus durables.

Nous ne devons pas séparer les hommes en deux groupes : ceux qui sont en prise sur les réseaux de communications matérielles et immatérielles rapides, et ceux qui sont relégués hors de ces réseaux, à l'écart du développement global.

Car paradoxalement, rien ne peut devenir plus dangereux que l'universel. Rappelons nous que c'est au nom de valeurs qui se prétendaient universelles que des continents ont été colonisés, et des peuples opprimés. L'universalité des échanges d'informations ne doit pas servir de masque à une marginalisation rapide de tous ceux qui n'en profiteraient pas, qu'il s'agisse de pays ou de peuples du tiers monde, aussi bien que des couches défavorisées de la population des pays développés!

Telle est la première réserve qui s'impose vis-à-vis de la société de l'information : elle doit devenir une société de communication ouverte, non sélective, elle doit garantir à tous les mêmes droits et les mêmes facultés, la même liberté et les mêmes facilités. L'ordre qu'elle va nécessairement instaurer entre les hommes ne doit en laisser aucun à l'écart. Qu'un seul homme soit privé de l'accès à cette communication universelle, et la société de l'information sera illégitime, pourrais-je dire en paraphrasant Charles Péguy.

A nous, qui accompagnons le processus en cours, de ne pas le laisser dériver vers une ségrégation moderne entre ceux qui seraient de plain-pied dans la société de l'information, et ceux qui resteraient à l'extérieur.


2. La société de l'information se construit au préjudice des identités historiques liées aux états-nations.

Au sein de tous les groupes humains, de nouvelles logiques communautaires sont à l'œuvre, qui ne recoupent pas forcément des limites géographiques ou physiques. Chacune de ces logiques communautaires se constitue une culture de références communes, et des centres nerveux électroniques pour faciliter la communication.

Communications privilégiées, corpus culturel partagé, et lieux de rencontres virtuels composent progressivement des groupes humains disparates et dispersés, sans cesse modifiés, et de moins en moins exclusifs les uns des autres : les forums de discussion sur Internet accueillent des participants de tous les continents qui discutent autour de thèmes communs. Un site comme " www.afrik.com " voit ainsi des discussions enflammées opposer des interlocuteurs du monde entier sur les problèmes africains contemporains.

La pétition que ce site a lancée il y a plusieurs mois en solidarité avec la nigériane Safiya Husseini a recueilli plus de 20 000 signatures spontanées de plus de 100 pays différents. Condamnée à mort pour adultère par un tribunal islamique alors qu'elle avait été violée, le Président Obasanjo a fait savoir il y a quelques jours que son procès en appel devrait normalement réparer cette injustice. On voit que ces formes de solidarités nouvelles ne doivent pas être rejetées a priori, parce qu'elles permettent mobilisation et prise de conscience civique en dehors de tout cadre institutionnel établi.

Ces identités peuvent être transversales aux identités géographiques et locales : ainsi de réseaux religieux, par exemple, ou culturels, qui permettent à des minorités expatriées de conserver vivaces leurs traditions et leur mémoire. Comme le disait Daniel Dayan dans un numéro des Cahiers de Médiologie, sur le thème Anciennes nations, nouveaux réseaux, "Les médias identitaires sont des instruments de survie pour des cultures menacées, quand leur présence assure le maintien des liens entre des groupes géographiquement dispersés…" Pour autant, elles ne signifient pas forcément un refus de l'intégration à de nouvelles communautés… Les sociologues ont bien montré que la constitution d'une "culture de l'exil" serait aussi de passage vers la société d'accueil. Nous devons comprendre cette dimension à une époque où les déplacements sont de plus en plus fréquents au cours d'une vie.

Car la nouveauté essentielle de ces nouvelles communautés virtuelles est de n'être pas totalement contraignantes : elles n'existent qu'au terme d'un acte d'adhésion volontaire, et toujours révocable, au gré d'une envie, d'un désir de changement, d'un changement d'état d'esprit. Les communautés virtuelles sont également fragiles parce qu'elles peuvent être factices, et transitoires. Elles n'offrent pas une identité définitive, mais des définitions instables de soi.

L'homme qui choisit d'y participer n'accomplit pas un acte irrévocable. Il garde sa toute liberté. "C'est peu vivre, disait l'écrivain français Maurice Barrès, que de ne faire qu'un personnage". Les nouveaux moyens de communication et d'échanges permettent aussi d'accueillir des visages différents, et de ne pas se refermer sur une communauté close. Le processus de distanciation et de rapprochement lié aux nouveaux médias devrait avoir pour conséquence une ouverture plus large des identités, donc une plus grande connaissance d'autrui, une plus grande tolérance.

Or le même Maurice Barrès que je citais à l'instant fut pourtant, à la fin du dix-neuvième siècle et au début de ce siècle, un écrivain profondément nationaliste, dont les engagements témoignèrent bien rarement d'une telle tolérance et d'une telle ouverture d'esprit… Son exemple illustre au contraire assez bien les errements auxquels l'exaltation d'une identité peut conduire.

De même nous savons tous qu'un risque existe, au moment où ce bouleversement médiatique brouille les règles du jeu social, économique, politique, de voir se développer des réflexes de peur, de refus de l'évolution en cours, donc de reflux irrationnel vers les définitions du passé. Et d'ores et déjà dans de nombreux pays du monde, on observe une tentation des franges les plus fragiles de l'opinion vers des discours identitaires qui offrent des réponses toutes prêtes à leurs doutes et à leurs inquiétudes. " L'Islamisme " en est un visage, doublement séduisant par son caractère international et néanmoins culturellement légitime face à une progressive décomposition des anciens repères culturels nationaux.

Le sociologue Alain Touraine l'a suggéré, l'expansion de courants racistes et xénophobes, même en Europe occidentale, peut être rapportée à une crise d'identité née de l'impression de voir la collectivité nationale devenir une abstraction, entre la montée de l'identité européenne et le développement des multinationales. Les accès de violence que connaît notre monde permettent de s'interroger sur les conséquences ultime d'un tel trouble.

Certes, l'universel peut être dangereux, s'il se traduit par la revendication d'une hégémonie culturelle, ou politique. Mais rien n'est plus nécessaire que l'universel pour préserver les hommes de cette même tentation… Car les valeurs qui nous permettent de repousser ces perspectives et ces dangers sont aussi des valeurs universelles, celles qui donnent toute sa dignité à la personne humaine, et lui reconnaissent partout et à tout moment les mêmes droits fondamentaux.

Dans la société de l'information, il faut compter au nombre de ces valeurs universelles qui fondent le projet démocratique, la liberté de communication, et donc l'égalité d'accès à ces gisements d'informations que la technologie met à notre disposition. La liberté de communication est d'ailleurs défendue avec force par tous les habitués des nouveaux réseaux, hostiles à toute forme de censure ou de contrôle.

Leur hostilité instinctive et radicale prouve combien ce point est sensible : en effet les nouveaux espaces de débat, de discussion, de partage, qui s'ouvrent doivent être accessibles à tous, sans distinction de race, d'origine, de religion, d'opinions. C'est à cette condition que la société de l'information sera réellement démocratique et qu'elle renforcera la tolérance et la connaissance d'autrui, non le repliement frileux et conservateur sur soi.

En conclusion de cette première partie, consacrée à la nouvelle cartographie humaine, je soulignerai donc que le défi que nous demande d'affronter la société de l'information est un défi double :

· Le défi de la fragilisation des identités, de la multiplication des communautés imaginaires, et donc de l'affaiblissement des communautés liées aux états-nations.

· Celui de la fracture possible, au sein d'une même société, d'un même pays, entre ceux qui accèderont, et ceux qui n'accèderont pas, à cette nouvelle liberté de communiquer.

A ces deux défis, une même réponse : la généralisation rapide de l'accès aux réseaux de diffusion de l'information, pour que tous les hommes puissent en profiter, généralisation qui doit aussi s'accompagner d'un renforcement de la conscience démocratique, et d'une consolidation de la liberté d'expression et de communication. Cette réponse comporte en même temps son revers : dans quel cadre politique et éthique les situer ? Comment assurer ces libertés et quelle dimension donner à leur expression démocratique, à travers quelle représentation?


II. Comprendre l'élargissement du virtuel
comme une nouvelle étape du développement de l'humanité.

Le virtuel n'est pas une nouveauté. Le virtuel remonte à la plus haute antiquité. Le premier virtuel, c'est la langue, où les mots désignent les choses, c'est-à-dire les remplacent, les font exister hors de leur présence, sans qu'elles soient actuelles. Nous le savons très tôt, ce n'est pas la même chose de dire "je le tue", et de tuer. De même il n'est pas identique de représenter sur la paroi d'une grotte la chasse au bison, et de le chasser.

S'il est vrai que le langage sépare l'homme de l'animal, c'est que l'homme se définit intrinsèquement par cette capacité qu'il a de figurer l'univers, de le désigner, et à partir de là de le faire exister, virtuellement, en son absence.

Cette capacité peut s'analyser comme une tentative sans cesse approfondie, prolongée, de médiatiser les rapports de violence dans une expression qui en est distincte, en même temps qu'elle y reste fidèle. Médiatiser les rapports de violence pour les résoudre sans passer par la violence réelle. Le philosophe Pierre Lévy a dégagé trois phénomènes de virtualisation au fondement de l'expérience humaine : le langage, la technique et le contrat.

· Les langages humains virtualisent le temps réel, les objets matériels, les événements, les situations en cours. Cette première virtualisation est à la fois positive et négative : elle permet d'atténuer la violence du réel, mais elle crée aussi d'autres types de violence, à travers le langage, et le mensonge.
· La technique permet la seconde virtualisation humaine, celle de l'action. Un outil remplace et prolonge le corps et ses organes pour accomplir, mieux qu'eux, diverses fonctions. L'action humaine atteint une dimension virtuelle dans la technologie qui se substitue à elle.
· Le contrat, enfin, correspond à la virtualisation des rapports de force : il se substitue à la violence, mais pour accomplir la même fonction. Le contrat permet d'abstraire une relation humaine de la fluctuation des situations particulières.

Le processus de virtualisation de la réalité est donc très ancien, et il est inséparable de l'évolution progressive de l'humanité. L'ère du numérique n'en est que le dernier chapitre. Sa nouveauté le fait paraître plus spectaculaire. Mais il n'est pas fondamentalement coupé des épisodes précédents, et des autres phénomènes de virtualisation, qui ont tous eu pour conséquence de réduire les risques et les dangers qui entourent l'existence humaine, en les plaçant hors de la sphère physique et corporelle.

Jean-Pierre Chevènement a défini un jour la psychologie et la morale des jeunes délinquants français comme celles de "jeunes sauvageons vivant dans le virtuel". La formule, arboricole, a eu un certain succès, et elle le méritait. Il faut donc concilier virtualisation et éducation morale et comportementale.

Les medias d'aujourd'hui et de demain peuvent toujours, comme le langage, être la meilleure ou la pire des choses, selon l'usage qui en est fait. Lorsque les deux Tours de Manhattan s'effondrent, nous vivons partout dans le monde une tragédie virtuelle. Son sens et les sentiments qu'elle provoquent sont libres, et ils ne sont pas partout les mêmes. La virtualisation a un danger : elle force à construire des cadres d'interprétation partagés. C'est parce que nos cadres d'interprétation ne sont pas les mêmes que la virtualisation peut être dangereuse. Or plus on est dans le virtuel, plus les cadres d'interprétation sont difficiles à acquérir : d'où la faiblesse face aux images des enfants, des personnes influençables, peu éduquées, peu familières des réalités qui leur sont montrées. En allant plus avant dans le virtuel, nous construisons une humanité qui à terme sera plus tolérante et apaisée, mais il faut accompagner ce progrès technique d'un progrès moral et d'une extension de l'éducation à l'esprit critique et à la rationalité.

III. Les effets des mutations technologiques actuelles

Le domaine du virtuel s'élargit à un nombre croissant d'activités :

· Le premier effet se fait sentir sur nos économies.

La mondialisation économique est un effet combiné de la mise en réseaux des télécommunications pour la diffusion des informations et du développement rapide des capacités de transports et d'échanges de marchandises. Comme l'écrit très clairement Manuel Catsells, dans son ouvrage de référence intitulé "La société en réseaux",

"Les marchés des biens et des services se globalisent de plus en plus. Cela ne veut pas dire que toutes les entreprises vendent dans le monde entier, mais que, quelle que soit leur dimension, leur objectif stratégique est de vendre partout où elles le peuvent, soit directement, soit à travers des réseaux qui agissent sur le marché mondial. La nouveauté est qu'il existe effectivement, grâce aux nouvelles technologies de communication et de transport, des circuits et des demandes qui le leur permettent."

La mondialisation, c'est la rencontre de trois phénomènes indépendants, mais dont le croisement est redoutablement efficace : d'abord, la loi naturelle de l'économie capitaliste qui est de suivre la pente du développement et du profit maximum. Ensuite, l'envergure que donnent à cette loi les nouvelles capacités de déplacement et de transport : les distances diminuent. Enfin, elles sont même annulées par la découverte des technologies numériques, pour tout ce qui concerne les communications immatérielles, la voix, le son, l'image, l'écrit, l'ensemble des connaissances, voire des procédures, numérisées.

Ces trois phénomènes s'entrecroisent, mais répondent chacun à une logique différente. L'évolution de l'économie repose évidemment sur le développement des nouveaux réseaux de communications. L'importance croissante des marchés financiers est liée à leur interconnection, qui fait qu'un analyste vit aujourd'hui à cheval sur plusieurs fuseaux horaires, correspondant aux ouvertures et clôtures des places financières, de Tokyo à New-York en passant par Londres et Paris. Les processus de production et de distribution dépendent désormais largement des technologies de l'information, qui placent chaque activité économique au cœur d'un réseau d'offre et de demande, de moins en moins lié à son implantation.

Contrairement à ce que l'on dit souvent, le fait nouveau n'est pas que l'économie soit mondiale. Fernand Braudel a bien montré que l'économie était déjà mondiale au seizième siècle : une économie mondiale, c'est une économie dans laquelle l'accumulation du capital s'effectue dans le monde entier. La nouveauté, c'est que l'économie actuelle est globale : elle fonctionne comme une unité, en temps réel, à l'échelle planétaire.

Et elle n'est globale que grâce aux infrastructures nouvelles fournies par les technologies de l'information et de la communication.

· Le deuxième effet porte sur la culture, et les cultures.

La numérisation, contrairement à l'analyse sommaire qui en est souvent faite, ne se traduit pas par l'extension de la logique des médias de masse au monde entier. En effet, la numérisation a pour première conséquence la multiplication rapide des sources et des canaux d'informations. C'est-à-dire précisément le contraire de la centralisation, de la simplification de la communication qui caractérisaient les mass-media décrits par Mac Luhan. Même s'il est un peu tôt pour le dire avec certitude, il semble bien que l'ère de l'information doive être l'ère du reflux de la massification, celle de la réapparition de la diversité humaine.

L'analyse habituelle des mass-média voyait dans le public une sorte de masse docile, soumise à un bombardement culturel et symbolique qui tendait à unifier la société, à la coaliser autour de messages communs. Nos analystes allaient dans le même sens, avec une théorie du "lien social", et de la télévision et de la radio comme lieux de regroupement de la société autour de valeurs partagées.

A quoi assiste-t-on depuis quinze ans, avec un effet d'accélération depuis l'apparition, ces dernières années, du numérique? D'abord la radio, puis la télévision, ont explosé en offres diversifiées, adressées chacune à des catégories de populations nettement définies. En France comme dans de nombreux pays du monde, l'existence même d'un Conseil supérieur de l'Audiovisuel en découle, puisqu'il est chargé de réguler ce nouvel espace médiatique sans cesse transformé. La liberté de communication n'est plus seulement un principe, mais un fait, qu'il s'agit d'organiser. Le processus est en cours au Cameroun et doit permettre l'apparition d'un vrai marché des images en terre camerounaise.

Quand on fréquente les grandes manifestations qui rassemblent le monde de la télévision autour des programmes, comme le MIP TV de Cannes, on observe depuis quinze ans une explosion de l'offre : désormais les programmes de tous les pays du monde peuvent intéresser tous les pays du monde… . Le goût nord-américain ne l'a pas emporté. Même quand on reconnaît une certaine convergence des "formats" de films et de téléfilms, la diversité des cultures et des publics se retrouve de plus en plus dans l'offre globale de programmes. MAIS l'AFRIQUE RESTE QUASIMENT ABSENTE !

Le pari de la mondialisation, cela ne doit pas être une ouverture dans un seul sens, qui ne profiterait qu'aux pays qui sont d'ores et déjà les plus gros producteurs d'images et d'informations. La pari de la mondialisation, c'est d'abord le pari d'un dynamisme nouveau de toutes les cultures, qui seront ainsi capables de se rendre visibles sur tous les écrans du monde.

Je sais les difficultés que cela représente, les pesanteurs voire les résistances à surmonter, les précautions à prendre. Mais je sais aussi que des pays africains, comme le Cameroun, le Sénégal, la Côte d'Ivoire, peuvent assumer un rôle d'avant-garde dans ce combat culturel dont l'importance est décisive pour l'avenir de la Francophonie.

L'ancien Premier ministre, diplomate et grand romancier congolais, mon ami Henri Lopez décrivait dans la NRF, avec beaucoup de justesse, tout ce que le Français d'aujourd'hui doit à l'Afrique : " Si la langue française est ce qu'elle est, non pas dans son terroir, mais sur la planète, elle le doit, pour une bonne part, au fait que des Africains l'utilisent. " Et Henri Lopez de souligner cette évidence : une large majorité des pays qui ont aujourd'hui le Français comme langue officielle sont des pays africains, et si le Français est une des langues de travail des institutions internationales, c'est en partie à cette circonstance qu'il le doit. La mondialisation des communications donne à cette circonstance historique une portée encore plus décisive si l'on songe au rayonnement culturel qui accompagne et appuie la diffusion d'une langue.

En effet le monde de demain sera un monde où la circulation des informations et des images ne connaîtra pas de frontières. Mais les images ne sont rien, sans textes, sans la lecture qui en est proposée. De la langue dans laquelle les images seront lues dépend une bonne partie du sens qu'elles prendront.

Or le secret d'un paysage audiovisuel créatif, réactif, productif, donc prospère, c'est, aux côtés d'un service public fort, l'existence d'un secteur privé indépendant. C'est pourquoi, et je m'adresse en particulier au Ministre de la Culture et de la Communication du Cameroun dont je connais les convictions et les compétences, si il est bon que ce pays comme beaucoup d'autres pays africains se soit engagé dans une logique d'ouverture et de libéralisation de l'audiovisuel, défrichant la voie d'une adoption par le Cameroun du principe du pluralisme des opérateurs, garant de la vitalité de son industrie audiovisuelle et de sa capacité à participer aux grands courants d'échanges d'images et d'informations, qui vont structurer l'espace politique et culturel universel.

J'ai lu avec attention le décret de libéralisation de l'audiovisuel pris par le Premier Ministre du Cameroun le 3 avril 2000, fixant les conditions dans lesquelles cette libéralisation doit avoir lieu. Il est important de souligner que des obligations de diffusion y ont été prévues, qui s'appliqueront à l'ensemble des services de télévision et de radio : ces quotas favorisent la production camerounaise, et c'est une très bonne chose. Joints à l'ouverture du secteur, ils sont le moyen de faire décoller l'industrie audiovisuelle de ce pays, et leur stricte observation est à mes yeux importantes, car ils permettront une affirmation des capacités de création culturelle camerounaises.

Cet essor de la création audiovisuelle au Cameroun et dans toute l'Afrique doit s'accompagner d'un investissement progressif d'Internet par des contenus africains. La numérisation des infrastructures techniques en est la première pierre : il est nécessaire que les pays africains deviennent également des producteurs de contenus pour le Réseau des réseaux : partout dans le monde, des héritiers du continent africain réclament de pouvoir retrouver, sur le Web, les cultures auxquels ils se rattachent, et les lieux où s'enracinent leur sensibilité et leur imaginaire.

A. A court et moyen terme, les cultures dominantes seront celles qui auront trouvé suffisamment de moyens pour alimenter ces marchés démultipliés.

Le véritable défi auquel nous avons à faire face, sur tous les continents, dans tous les pays, c'est celui de l'explosion de la demande de productions nouvelles, originales, de qualité, propres à répondre mieux aux exigences croissantes de publics de plus en plus différenciés.

Pour relever ce défi culturel, nous devons élargir les capacités de financement de la production dans chacun de nos pays. Je crois qu'aujourd'hui tous les professionnels sont conscients de cette nécessité et y participent, dans tous les pays du monde, en Afrique comme en Europe.

Chaque pays doit être libre de favoriser sa production nationale, par des subventions ou des mécanismes de redistribution, afin de promouvoir sa culture et de renforcer sa présence sur les réseaux de communication.

C'est particulièrement le cas des pays en voie de développement, qui n'ont pas les moyens de s'opposer à la concurrence commerciale des productions des pays développés. Les pays du tiers monde ne doivent pas faire l'objet d'un chantage qui consisterait à les désarmer face aux productions culturelles dominantes, en faisant d'une libéralisation intégrale de leur audiovisuel la condition préalable aux investissements internationaux sur leur territoire. Ils doivent se protéger contre un tel chantage dont quelques enceintes internationales sont le laboratoire, à commencer par l'OCDE, qui ne regroupe que les représentants des pays les plus riches, mais également l'OMC et ses cycles réguliers de négociations...

B. Quelle sera l'évolution future ?

Si nous savons placer le développement de la communication comme une priorité dans les pays africains, le paysage de l'avenir peut être brossé en couleurs vives et chaudes. Il est permis d'espérer que le développement des réseaux de communication parviendra à entraver les processus de domination culturelle que nous avons connus jusqu'à aujourd'hui. Partout, chacun pourra trouver des moyens de rester en contact avec sa culture, sa mémoire, ses traditions.

La mémoire de l'humanité sera mobilisable sur demande, par chacun d'entre nous, en tout lieu. Ce sont des banques d'images animées qui nous permettront de retrouver les événements du passé, les lieux, les discours, les actions accomplies. Il est difficile d'envisager aujourd'hui toutes les conséquences d'une telle révolution. Elles sont politiques, philosophiques, morales, ainsi que je l'ai dit pour commencer. Elles nous entraînent à une nouvelle prise en compte de la dimension internationale de chaque choix politique, économique et social réalisé. Je ne m'aventurerai pas sur ce chemin.

Conclusion

Il n'y a donc pas contradiction, à terme, entre l'inévitable mondialisation et l'affirmation des cultures. A condition que dans les années qui viennent, toutes les cultures, dans leur diversité, investissent largement les nouveaux réseaux, en s'opposant à la colonisation de ces nouveaux espaces médiatiques par une seule langue, et par une seule inspiration, celle d'une production internationale, qui serait insipide, inodore, incolore et sans saveur.

Nous devons passer le cap des réseaux : toutes les cultures qui passeront ce cap seront assurées de se développer, d'être encore nourricières pour des talents nouveaux. L'enjeu majeur, celui qui reste et restera essentiel, ce sont les programmes, les contenus, et les capacités d'expression de nos créateurs, en France, en Afrique, au Maghreb.

Nous devons trouver dans la culture une arme contre l'exclusion d'autrui et l'intolérance. Au moment où tous les hommes peuvent enfin communiquer, la culture doit être un élément positif de l'ouverture, et non pas un repliement frileux sur soi. La société du refus et de la clôture sera à brève échéance une société morte. Et méfions nous des formules, y compris de celles qui prétendent sauvegarder nos identités : méfiance face à la "préférence nationale" prônée par certains extrémistes. La culture doit être un dialogue, une ouverture à autrui, un refus de l'uniformisation mondiale comme de l'exclusion au nom de la défense de valeurs exclusivement nationales.

Dans ce nouvel espace à la fois économique et moral où nous nous situons désormais, nous devons rester inspirés par des valeurs universelles, qui s'appliquent à tous les hommes. Face aux tentations de repli, prenons garde à ne pas y renoncer, au moment où elles sont les plus nécessaires pour nous définir nous mêmes et donner à chacun sa place dans le monde de demain. Un monde qui sera plus riche "de nos mutuelles différences".

Hervé Bourges
président international de l'UPF
Yaoundé, Cameroun, lundi 4 mars 2002