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Libreville, Gabon, 27 - 30 mai 2002

Médias, démocratie, développement
et bonne gouvernance

 

Exposé inaugural d'Hervé Bourges
président de l'Union internationale
de la presse francophone (UPF),
Président de l'Ecole supérieure de journalisme de Lille

 

Monsieur le Président de la République,
Messieurs les ministres,
Mesdames et Messieurs,


Je tiens tout d'abord à vous dire l'importance que j'attache à notre rencontre, et aux thèmes que nous allons développer ensemble. Non seulement parce que ces thèmes sont autant de pistes que nous devons, tous ensemble, défricher de toute urgence pour élargir, dynamiser, renforcer le paysage médiatique africain, mais aussi parce qu'ils rejoignent des engagements anciens, tenaces, réguliers, auxquels je n'aurai jamais cessé de revenir.

Je suis donc extrêmement sensible à l'honneur que vous me faites en me demandant d'introduire ce Colloque international sur les médias en Afrique, qui se tient à un moment où la problématique que vous avez choisie devient absolument décisive. Le Nouveau Partenariat pour le Développement, le NEPAD, met clairement en avant le caractère primordial de l'essor des médias et du secteur de la communication, lorsqu'il s'agit d'aborder la Société de l'information et d'inscrire dans cette perspective de développement humain le continent africain tout entier.

Face aux défis qui se dressent devant l'Afrique quand on considère son avenir, les enjeux du développement des moyens de communication sont aujourd'hui cruciaux. C'est à l'éclaircissement de ces enjeux et à la mise en lumière de ces priorités que nous allons devoir nous consacrer pendant quatre jours. Vous me permettrez de marquer seulement, dans ce propos d'ouverture, quelques grandes pistes que des tables-rondes plus spécialisées se chargeront ensuite de défricher mieux et plus efficacement que je ne saurais le faire…

Il se trouve que le développement de la communication et de l'information sur le continent africain, comme vecteur de progrès, à la fois économique, démocratique, humain, je m'y suis consacré pendant de nombreuses années de ma vie : en Algérie, dans les années 1963-1965, aux côtés d'Ahmed Ben Bella, de Bachir Boumaza et d'Abdelaziz Bouteflika, et en faisant venir à Alger, pour participer à la formation accélérée des nouveaux journalistes algériens, des personnalités éminentes de la presse francophone.

De la même manière, je fus, à partir des années 1970, à l'initiative d'une réflexion plus globale sur l'essor de la presse en Afrique, qui se traduisit notamment par le lancement de l'Ecole internationale de journalisme de Yaoundé, aujourd'hui Ecole supérieure des sciences et techniques de l'information et de la communication, dont l'actuel directeur est avec nous pour ce colloque, et il nous proposera une réflexion sur la coopération internationale au service de la formation des journalistes africains… Ce qui marque bien la continuité entre l'action engagée il y a plus d'un quart de siècle et celle qui reste à conduire aujourd'hui.

Cela fait donc plusieurs décennies que je travaille, à ma place, pour élargir le paysage de la communication en Afrique. Autant le dire tout de suite : les fruits sont maigres. Et il est important de donner un second souffle au développement des médias africains, si l'on ne veut pas laisser l'Afrique dans une situation de dépendance journalistique et audiovisuelle vis-à-vis des pays développés.

Nous sommes réunis ici pour lancer des pistes, et contribuer, autant que faire se peut, à ce second souffle.

Libreville, coeur de l'Afrique

En nous réunissant à Libreville, vous avez choisi de nous rassembler au cœur de l'Afrique telle qu'elle vit, telle qu'elle se développe, telle qu'elle travaille à son propre décollage. Une Afrique qui n'a rien à voir avec les plages des dépliants touristiques, une Afrique qui sait le prix des informations et leur importance stratégique dans la société mondialisée où nous entrons.

Nous voici à pied d'œuvre pour parler de questions concrètes : relations entre presse et pouvoir, " medias démocratie et bonne gouvernance ", organisation des professions de presse et statut des journalistes, liberté de la presse, images de l'Afrique en Afrique même et dans le reste du monde, régulation de la communication, gestion des entreprises de communication, nouvelles technologies de communication et principes d'élaboration et de diffusion de l'information , nouveaux moyens à réunir et chantiers prioritaires à financer.

Par l'ambition des thèmes retenus, par la volonté marquée de ne pas rejeter les sujets qui divisent ou qui fâchent, par cette affirmation de l'importance de l'indépendance du discours médiatique et de sa nécessaire implication dans le fonctionnement démocratique, les organisateurs de notre colloque international démontrent aussi leur volonté de faire de cette réunion de Libreville une date repère dans l'histoire de la réflexion autour des médias africains. Je tiens à les en remercier, nous allons nous efforcer, les unes et les autres, de nous montrer dignes de la tâche qui nous est impartie.

Ce n'est pas un hasard si nous sommes à Libreville, siège d'Africa n°1, première radio du continent ; à Libreville, capitale du Gabon, dont le Président Omar Bongo est tellement sensible aux enjeux de l'élargissement du rôle des médias nationaux à un rôle continental, et à la nécessité de développer des supports audiovisuels propres à faire entendre, dans le reste du monde, la voix de l'Afrique.

C'est le sens en particulier de la proposition qu'il a faite il y a plusieurs semaines d'intégrer au NEPAD, Nouveau Partenariat de Développement, un important volet « communication », à travers une Agence de Développement des Médias en Afrique, dont la vocation serait de permettre au continent, en appuyant des projets forts et structurants, de s'engager pleinement dans la voie de la société de l'information mondialisée, dans laquelle l'Afrique n'est pas encore suffisamment illustrée et reconnue, malgré les initiatives et les réussites des pionniers de la radio, de la télévision, et aujourd'hui de l'Internet africain. Je souhaite vivement que cette Agence voie le jour et qu'elle contribue à accélérer le développement du paysage médiatique du continent.

Elargir le champ

L'année dernière, l'Union Internationale de la Presse Francophone organisait à Brazzaville des états généraux sous le titre : " Dix ans après Windhoek ". Il était important qu'à l'occasion de l'anniversaire de la déclaration de Windhoek les mêmes problématiques fassent l'objet d'une évaluation et que les réflexions qui y avaient été engagées sur le plan des principes y prennent aussi un tour plus concret : quelles méthodes, quels moyens, quelles priorités ? Les discussions, souvent centrées sur la presse écrite, se sont alors étendues à tous les médias : la mondialisation place en effet l'Afrique dans un environnement médiatique planétaire dont elle ne peut pas s'abstraire artificiellement.

L'Afrique s'ouvre de plus en plus aux images du reste du monde, elle utilise de plus en plus Internet pour avoir accès à distance à tout ce qu'il n'est pas possible de trouver sur place. Et de ce fait il devient de moins en moins possible de limiter la circulation de l'information à l'échelle d'un pays.

Ce que nous devons faire au moment de décrire les nouveaux enjeux d'un paysage médiatique africain en mutation, c'est nécessairement aussi comprendre comment les télévisions internationales, les radios, les sites d'information sur Internet changent le contexte socio-culturel dans lequel s'inscrivait jusque là l'offre des médias nationaux.

Ce nouveau bain audiovisuel imprègne progressivement toutes les sociétés africaines, et il constitue par là même un prodigieux défi à la fois médiatique et culturel.

Il y a quelques jours je participais à Alger à l'assemblée générale annuelle de la Conférence permanente de l'audiovisuel méditerranéen, la COPEAM, à l'invitation de la télévision algérienne, et cette réunion fut très éclairante, à la fois sur les besoins et sur les capacités existant sur le sol africain. Les besoins : l'invasion des images extérieures que subissent les pays du Maghreb est sans commune mesure avec celle que connaissent les pays du cœur de l'Afrique. Mais les évolutions observées là seront bientôt visibles ici.

Le développement de la télévision africaine a pris du retard par rapport au développement des offres audiovisuelles d'autres continents, Amérique du Nord, Europe, Asie et même Amérique du Sud. Dans le même temps la diffusion par satellite sur l'Afrique a commencé à se développer, et dans les cinq ans qui viennent, des opérateurs francophones et anglophones couvriront par des offres commerciales ou gratuites l'ensemble des marchés africains par des bouquets satellite en réception directe (en bande KU, c'est-à-dire avec une relative facilité de réception, utilisant de petites paraboles).

Dans le même temps, le pouvoir d'achat limité d'une grande partie de la population des pays d'Afrique noire francophone ne lui permettra sans doute pas d'accéder à cette diversité dans des délais rapprochés, et il est donc possible, dans l'intervalle, de développer des offres alternatives, spécifiquement africaines, diffusées en hertzien analogique en clair, c'est-à-dire immédiatement disponibles pour tous, si elles trouvent un financement par la publicité.

Là encore, la question de la rentabilité des chaînes hertziennes privées analogiques nationales en Afrique se pose de manière cruciale : le volume publicitaire nécessaire est-il disponible ? C'est l'équation que la chaîne " 2M " au Maroc n'a pas réussi à résoudre, malgré sa qualité et ses programmes novateurs. Ce qui est difficile sur un seul marché peut en revanche être envisagé sur plusieurs marchés, comme le prouve à l'inverse l'expérience de la chaîne " Al Jazeera " diffusée à partir du Qatar, et qui a connu un essor exceptionnel sur tout le monde arabe, où elle vient aujourd'hui en tête des palmarès d'audience.

En tout état de cause, le besoin est aujourd'hui ressenti dans toute l'Afrique noire de chaînes africaines modernes, performantes, capables de produire des émissions en Afrique, mais adaptées aux standards audiovisuels internationaux (qu'il s'agisse de séries, de fictions, de documentaires, d'information…). Il est probable que la première chaîne de ce type qui sera lancée et qui sera capable de prendre place sur plusieurs marchés africains à la fois aura partie gagnée. En effet, elle sera, comme Al Jazeera, l'alternative moderne (en termes de style, de liberté de ton, de diversité des programmes) aux chaînes nationales publiques, et elle bénéficiera d'un phénomène de mode, au niveau du continent, ou d'une de ses grandes régions.

J'évoquais à l'instant le COPEAM à Alger parce que l'un des discours les plus convaincants fut celui que tint Mactar Silla, directeur général de la télévision sénégalaise, qui mit en avant les atouts de l'Afrique et ses capacités de production aujourd'hui. Une chaîne africaine peut parfaitement être diffusée hors de ses frontières et toucher des populations différentes : les produits audiovisuels qui assurent l'audience sont là : musique, sport, information de proximité. Certes les paysages audiovisuels sur lesquels Mactar Sylla entend désormais distribuer son antenne ne sont pas très réceptifs, jusque là, aux images extérieures sur leurs chaînes généralistes, mais qu'en sera-t-il dès lors que sa distribution se fera par satellite, dans des bouquets de chaînes francophones ?

Elargir le champ

Une chaîne africaine d'un nouveau genre devrait à la fois être fortement identifiée, enracinée dans la création et la réalité africaine, et délibérément différente des chaînes nationales existantes en adoptant des formats modernes, un style d'information ouvert et international, en faisant une place aux débats de société, à l'humour et à l'impertinence, ainsi qu'au sport.

Il s'agirait d'inventer une nouvelle chaîne généraliste contemporaine, capable de porter la voix francophone de l'Afrique et des Africains partout sur le continent et dans le reste du monde francophone. Si elle devait être basée à Libreville, par exemple, cette chaîne devrait plutôt être à capitaux privés, pour apparaître indépendante de tout Etat, en particulier sur le plan éditorial pour préserver la neutralité et l'objectivité de ses journaux, qui doivent prouver leur qualité par delà les frontières d'un seul pays.

Cette chaîne pourrait alors être diffusée en hertzien analogique sur un ou plusieurs pays africains, afin d'ouvrir leur paysage audiovisuel et pour donner à son public une alternative de programmes intéressante. En outre, la chaîne disposerait alors immédiatement d'un marché publicitaire significatif, sur un ou plusieurs pays africains, et elle pourrait s'appuyer sur ce socle d'audience pour construire son rayonnement dans les pays voisins, puis au-delà.

En effet, son intérêt serait d'être reprise en clair sur l'ensemble des offres numériques par satellite parce qu'elle offrirait un réel enrichissement des bouquets francophones proposés, grâce à un programme fort, d'origine authentiquement africaine. Elle aurait vocation à être également reprise sur les réseaux câblés, quand ils existent, ou sur les réseaux MMDS dans les pays où ils ont réussi une implantation significative.

L'expérience des chaînes thématiques développées au cours de la dernière décennie dans les pays du Nord permet aujourd'hui d'envisager une chaîne internationale africaine de qualité, à l'intérieur d'un budget relativement serré (à hauteur de 50 millions d'Euros annuels tout de même, si l'on veut une chaîne immédiatement concurrentielle sur des standards internationaux). Dans cette enveloppe, une structure légère peut produire trois ou quatre journaux d'information et acquérir ou produire les programmes qui permettent de concevoir une chaîne généraliste africaine originale en français.

Le marché gabonais seul, par exemple, peut-il supporter 50 millions d'euros de recettes publicitaires ? Je n'en suis pas sûr. C'est la raison pour laquelle cette chaîne doit être conçue à partir d'un pays africain mais pour un public panafricain. C'est ce qui lui donnera à la fois son originalité, et la capacité de se financer sur plusieurs marchés publicitaires, y compris sur le marché européen, dès lors que la chaîne y sera reprise par un ou plusieurs opérateurs de bouquets.

En tout état de cause, il est important de souligner que même si son utilité sociale et culturelle est hors de doute, la rentabilité économique d'une chaîne africaine transnationale ne sera pas assurée avant plusieurs exercices, temps nécessaire à son implantation sur plusieurs marchés et à l'installation de sa notoriété nationale et internationale.

Je crois qu'il est désormais possible d'envisager que des chaînes africaines modernes puissent pénétrer sur les marchés du Nord avec leurs propres images, en y rencontrant un public intéressé, pas seulement communautaire, mais aussi ouvert à la diversité des hommes et des cultures, qu'il n'est plus possible de nier, en France par exemple, parce qu'elle correspond à un vécu quotidien dans les grands centres urbains. La mondialisation est en marche et nous devons permettre à l'Afrique d'en être l'un des acteurs.

Cette possibilité ouverte par l'élargissement des capacités de diffusion numériques est une chance formidable pour donner une meilleure image, une image plus juste, des réalités africaines au reste du monde. Nous aurons une table-ronde spécifiquement consacrée à cette question, qui est essentielle pour la construction, demain, d'un monde fraternel, fondé sur des comportements et des habitudes de respect mutuel, entre les populations, les cultures, les pays.

Mais je voudrais souligner aussi que cette chance en est aussi une pour toute la Francophonie. Je crois pour ma part à la fécondité renouvelée de la création francophone, partout autour du monde, sous la pression d'un appétit nouveau des peuples à se voir connus et reconnus, à s'exprimer selon leurs traditions et dans leurs langues.

C'est exactement dans cet esprit que j'avais présenté avec le Commandant Jacques-Yves Cousteau, qui nous a malheureusement quittés, à la tribune de l'ONU à New-York, en août 1996, le projet d'une chaîne mondiale ouverte sur l'Afrique que nous avions baptisée " La Voix humaine ". Parce que la parole et les images de l'humanité ne doivent pas être le fait d'une seule civilisation ni d'une seule culture, mais doivent refléter la diversité de notre univers et de nos références. Ce projet ambitieux est de moins en moins hors de portée et répond de plus en plus aux besoins nouveaux que suscite une mondialisation économique de plus en plus évidente.

La chance des médias francophones

La Francophonie n'est pas un espace clos ou figé, c'est une projet en constante évolution, dont les enjeux se construisent au fur et à mesure que la langue française y est confrontée à de nouvelles situations et à de nouveaux défis.

Nous qui sommes aujourd'hui, dans tous les médias auxquels nous collaborons, les défenseurs d'une francophonie offensive, symbole de rigueur journalistique, d'inventivité et de création culturelle, de modernité dans l'expression et dans la pensée, nous devons regarder notre diversité comme une force. L'atout que nous donne la Francophonie, c'est d'être à la fois un et pluriel, d'appartenir à une communauté qui se compte en centaines de millions de personnes, et de lui apporter en même temps notre propre " accent ", comme dit souvent Henri Lopes, aujourd'hui ambassadeur du Congo en France, hier directeur général adjoint de l'Unesco, lui-même romancier et artisan de cette langue française en devenir.

" L'accent ", ce sont nos expressions propres, cette diction particulière, ce registre de mots différents hérités de nos anciens, cette mémoire singulière de la langue qui est le fait d'un lieu, d'une région, d'un pays, d'une formation. La Francophonie est avant tout un intarissable réservoir d'accents, et cette multiplicité irréductible est son principal atout à l'époque du métissage, des croisements culturels, des échanges commerciaux mondialisés et des transferts de population.

Alors que l'anglais international s'impose de plus en plus comme une sorte de simplification de la langue, un appauvrissement radical qui se traduit par un sabir imprécis et inélégant parlé sur tous les continents, le Français est resté une langue de la diversité et de l'invention lexicale, et il y a tout lieu de croire que ce trait distinctif ne disparaîtra pas : au contraire, les créateurs, artistes, écrivains, qui travaillent chaque jour cette langue continuent à la faire évoluer vers une plus grande richesse, un niveau de complexité et de diversité plus grand encore.

Le parti de la diversité

Cette chance, nous devons la saisir et contribuer directement à ce qu'elle soit comprise et que des moyens significatifs soient mis au service de la création culturelle et de la communication, dans tous les pays de la Francophonie.

Dans la société multiculturelle et bigarrée de demain, rien ne sera plus utile que la capacité d'une langue et d'une culture à s'ouvrir aux autres, à évoluer pour accompagner leurs besoins d'expression, voire à intégrer ce qui peut l'être des autres héritages qu'elle est amenée à traduire. La société française a ses passéismes et ses conservatismes. Nous avons pu voir comment, à l'occasion d'une élection récente, cette société pouvait exprimer sa peur du changement et ses crispations…

Mais la langue française, ce bien que nous avons en commun, se moque des conservateurs tournés vers le passé, elle est à la fois intégratrice, accueillante, changeante.

La langue française donne à tous ceux qui l'ont en partage la possibilité d'inventer leur propre identité linguistique, au sein d'un courant culturel et social partagé. Elle nous habitue à considérer la diversité comme une richesse, une promesse féconde, une ouverture, et non comme un danger dont il faudrait protéger notre intégrité. C'est donc une langue de tolérance, contre tous les intégrismes, politiques, religieux, idéologiques. C'est de cette manière que nous devons la défendre, en faisant d'elle la meilleure arme contre l'uniformisation des idées et des cultures.

Janus numérique

Le numérique a deux visages : il est souriant au premier abord, grimaçant quand il se retourne. Gardons nous de le laisser se retourner, et nous présenter le revers de la médaille. Je m'explique…

Les nouvelles technologies sont susceptibles de multiples usages. Les réseaux numériques qui se déploient aujourd'hui progressivement sur l'Afrique peuvent, comme la langue d'Esope, être la meilleure et la pire des choses. La pire, si les chaînes diffusées, les informations reprises, les musiques entendues en Afrique sont désormais systématiquement celles d'une culture occidentale homogénéisée et sans attaches africaines immédiates. La meilleure, si chaque pays membre de la Francophonie permet de faire entendre sa voix discordante, sa singularité, ses œuvres et ses artistes originaux.

Je crois que notre réflexion, au cours de ces journées, doit aussi intégrer cette évolution et les responsabilités nouvelles qu'ont désormais, par rapport à notre langue commune tous les dirigeants de grands médias, dans les Pays du Nord comme dans les Pays du Sud. Il faut que tous les pays francophones développent des sites et des centres d'information et de rayonnement culturel sur Internet, tous doivent également contribuer à l'élargissement de l'offre audiovisuelle francophone sur des bases nouvelles. Il s'agit de multiplier les apports différents à notre dynamique commune de création et de production.

Parce que nous avons cette diversité en héritage, à nous de la faire fructifier, et de nous en servir comme d'une arme face à la mondialisation des réseaux. La France a pu sembler un moment faire cavalier seul sur le thème, rebattu, de " l'exception culturelle ". C'était, là encore, une affaire de mots, et de maladresse verbale. Derrière ce concept juridique, il y avait tout simplement la volonté de donner à chaque peuple et à chaque individu la même chance d'affirmer, dans un même mouvement, sa culture et son talent. La diversité culturelle dont la diplomatie française fait aujourd'hui son cheval de bataille n'est pas un gadget intellectuel : c'est une nécessité absolue au moment où chacun de nos actes politiques engage l'avenir de l'humanité telle que nous la connaissons et telle que nous voulons la protéger.

La Francophonie est une école de la diversité et du métissage : elle nous donne les clefs pour constituer la culture plurielle de demain, celle dans laquelle le respect des différences est le principe fondamental, car elle ne peut plus se concevoir comme assimilatrice, dans un moule unique et vers un modèle unique. La mondialisation nous invite à changer d'optique, à refaire nos classes, à défaire nos simplifications et nos idées reçues. Tant mieux. Nous y sommes prêts. Comme journalistes, comme francophones, nous sommes doublement engagés dans ce combat des faits, patients et têtus, contre les images d'Epinal et les caricatures.

L'impératif démocratique

Mais il faut pour finir souligner une condition majeure de la fécondité francophone dans la mondialisation : l'impératif démocratique.

Il n'y a pas de mondialisation sans ouverture médiatique, et il n'y a pas d'ouverture médiatique sans une progressive évolution de la société vers la démocratie. Si une culture veut avoir des chances de survivre avec ses singularités au sein de la Société de l'information, elle doit nécessairement se donner les moyens d'exister sur les nouveaux réseaux, donc de produire de l'information, donc de réaliser des œuvres audiovisuelles, des sites Internet, des émissions de radio et des journaux papier.

Produire de l'information, c'est, si l'on ne veut pas prêter à sourire, placer les journalistes et les auteurs dans des conditions d'émulation, et d'indépendance. Emulation et indépendance qui n'existent plus dès lors que l'on s'en tient à une conception autoritaire du rapport entre pouvoir et média.

Heureusement, depuis un peu plus de dix ans, l'Afrique a pris la direction de la régulation, en particulier pour ce qui concerne les médias audiovisuels et je dois dire que le travail que nous avons accompli ensemble, au moment où j'étais président du CSA français, a été tout à fait utile et important. Plusieurs présidents d'instances de régulation africaines sont parmi nous, nous sommes ici à l'incitation du Président Dong qui est l'un d'entre eux, président en exercice du Réseau des instances africaines de régulation de la communication (RIARC) qui s'est réuni à Paris en 1997 et 1999 pour des réunions de travail qui furent toujours fraternelles et efficaces.

Je salue tous les présidents d'instances présents parmi nous, qui pratiquent au quotidien cette dissociation du politique et du médiatique, tellement difficile et souvent ingrate, mais que facilitent progressivement le développement des réseaux et la multiplication des chaînes et des stations. Nous savons tous combien le travail réalisé est important et que nous devons nous y tenir pour éviter les retours en arrière, toujours possibles, dans chacun de nos pays, et personne ne peut sur ce point faire la leçon à son voisin !..

La coopération internationale des instances de régulation est précieuse, en un moment où l'internationalisation des marchés audiovisuels est la règle, et où des principes communs doivent de plus en plus s'établir, pour proscrire certains programmes ou certaines attitudes, sur la base que nous offre le droit international. De ce point de vue, le travail que nous avions engagé sous l'égide de l'UNESCO avec toutes les instances de régulation du monde sur l'encadrement et le développement égalitaire et protégé d'Internet sera poursuivi, nous pouvons nous en féliciter, avec la réunion prochaine d'un Sommet mondial de la société de l'information en Tunisie, Sommet actuellement en préparation.

La revendication démocratique est forte dans de nombreux pays d'Afrique, où elle est encore imparfaitement satisfaite. L'intérêt des cultures et des économies africaines est qu'elle le soit au plus vite. On connaît les vieux réflexes des politiques, et les méthodes détournées qui permettent aux Etats de rattraper d'une main la liberté qu'ils ont accordée de l'autre aux médias : contrôle de la distribution et du prix du papier pour la presse écrite, contrôle des autorisations et des conventions pour les médias audiovisuels, législations sévères condamnant les erreurs ou les écarts journalistiques.

Tous les pays doivent prendre conscience du fait que chaque coup porté à l'indépendance des médias écrits et audiovisuels est un coup porté contre leur propre rayonnement culturel, c'est-à-dire, au sein d'une société de l'information sans frontière, que leur place en est rétrécie dans le concert des nations.

François Mitterrand avait fait sensation, lors du Sommet de La Baule, en soulignant le fait qu'à l'avenir, démocratie et développement iront nécessairement de pair sur le continent africain. Il avait en la matière une intuition qui dépassait les interprétations qui furent faites sur le champ, et les commentaires des journalistes présents. Certes, il donnait un signal fort, dont on sait qu'il correspondait déjà à un mouvement esquissé dans plusieurs pays d'Afrique.

Mais il traçait surtout une perspective d'avenir : la société de l'information est une société intrinsèquement démocratique parce que rien n'y reste caché, parce que tout le monde connaît les faits et peut en rencontrer des interprétations diverses. La marche de l'économie mondiale condamne au sous-développement les pays qui se refusent à cette ouverture médiatique. Dans un monde où tout communique il n'est pas possible de se cacher derrière des murailles de verre : tout est transparent. Refuser la communication, c'est refuser l'adhésion à un mode de développement global dont il paraît aujourd'hui impossible de contrer les effets économiques, à la fois mondiaux et locaux.

Et c'est tout particulièrement vrai pour ce qui concerne la culture, tout ce qui constitue la conscience de soi qu'un individu peut avoir à un moment donné sur cette terre.

C'est désormais une question de survie culturelle pour de nombreux Etats d'Afrique, qui sont souvent héritiers d'une histoire longue et glorieuse -une histoire qui serait progressivement gommée si elle ne faisait pas l'objet d'une adaptation et d'une transposition rapide sur les nouveaux réseaux de communication.

C'est la raison pour laquelle, parce que nous croyons à la communication et à l'ouverture démocratique qu'elle apporte, parce que nous croyons à la nécessité de faire adhérer l'Afrique au processus de développement mondial qui est aujourd'hui engagé, le principal enjeu de ce colloque peut se résumer en quelques mots : comment faire en sorte que les médias, en Afrique comme partout dans le monde, puissent mieux remplir leur mission de production et de diffusion de la culture et de l'information au cours des prochaines années ?

En conclusion et en ouverture de nos travaux, et parce qu'il est difficile de conclure une allocution inaugurale autrement que par un appel à la réflexion, je voudrais rappeler ces quelques mots de Georges Bernanos :
" Un monde gagné par la technique est perdu pour la liberté "

Une mondialisation mal contrôlée, c'est une victoire de la technique sur la conscience, c'est aussi un libéralisme omnipotent et dévastateur. Il nous revient de faire mentir l'écrivain, en prouvant que malgré l'essor, partout, et surtout dans le domaine de la communication, de la technique et de ses avatars baptisés " nouvelles technologies ", nous sommes capables de faire progresser les consciences de nos contemporains au même rythme que nous accélérons la transmission des images. C'est à nous de prouver qu'il est possible de faire émerger de cette communication mondialisée une conscience humaine universelle, ferment d'un nouvel humanisme.

Hervé Bourges
président international de l'UPF
Libreville, Gabon, lundi 27 mai 2002