Libreville,
Gabon, 27 - 30 mai 2002
Médias, démocratie, développement
et bonne gouvernance
|

|
Exposé
inaugural d'Hervé Bourges
président
de l'Union internationale
de la presse francophone (UPF),
Président de l'Ecole supérieure de journalisme
de Lille
|
Monsieur le Président de la République,
Messieurs les ministres,
Mesdames et Messieurs,
Je tiens tout d'abord à vous dire l'importance que j'attache
à notre rencontre, et aux thèmes que nous allons
développer ensemble. Non seulement parce que ces thèmes
sont autant de pistes que nous devons, tous ensemble, défricher
de toute urgence pour élargir, dynamiser, renforcer le
paysage médiatique africain, mais aussi parce qu'ils rejoignent
des engagements anciens, tenaces, réguliers, auxquels je
n'aurai jamais cessé de revenir.
Je suis donc extrêmement sensible à
l'honneur que vous me faites en me demandant d'introduire ce Colloque
international sur les médias en Afrique, qui se tient à
un moment où la problématique que vous avez choisie
devient absolument décisive. Le Nouveau Partenariat pour
le Développement, le NEPAD, met clairement en avant le
caractère primordial de l'essor des médias et du
secteur de la communication, lorsqu'il s'agit d'aborder la Société
de l'information et d'inscrire dans cette perspective de développement
humain le continent africain tout entier.
Face aux défis qui se dressent devant l'Afrique
quand on considère son avenir, les enjeux du développement
des moyens de communication sont aujourd'hui cruciaux. C'est à
l'éclaircissement de ces enjeux et à la mise en
lumière de ces priorités que nous allons devoir
nous consacrer pendant quatre jours. Vous me permettrez de marquer
seulement, dans ce propos d'ouverture, quelques grandes pistes
que des tables-rondes plus spécialisées se chargeront
ensuite de défricher mieux et plus efficacement que je
ne saurais le faire
Il se trouve que le développement de la communication et
de l'information sur le continent africain, comme vecteur de progrès,
à la fois économique, démocratique, humain,
je m'y suis consacré pendant de nombreuses années
de ma vie : en Algérie, dans les années 1963-1965,
aux côtés d'Ahmed Ben Bella, de Bachir Boumaza et
d'Abdelaziz Bouteflika, et en faisant venir à Alger, pour
participer à la formation accélérée
des nouveaux journalistes algériens, des personnalités
éminentes de la presse francophone.
De la même manière, je fus, à
partir des années 1970, à l'initiative d'une réflexion
plus globale sur l'essor de la presse en Afrique, qui se traduisit
notamment par le lancement de l'Ecole internationale de journalisme
de Yaoundé, aujourd'hui Ecole supérieure des sciences
et techniques de l'information et de la communication, dont l'actuel
directeur est avec nous pour ce colloque, et il nous proposera
une réflexion sur la coopération internationale
au service de la formation des journalistes africains
Ce
qui marque bien la continuité entre l'action engagée
il y a plus d'un quart de siècle et celle qui reste à
conduire aujourd'hui.
Cela fait donc plusieurs décennies que je
travaille, à ma place, pour élargir le paysage de
la communication en Afrique. Autant le dire tout de suite : les
fruits sont maigres. Et il est important de donner un second souffle
au développement des médias africains, si l'on ne
veut pas laisser l'Afrique dans une situation de dépendance
journalistique et audiovisuelle vis-à-vis des pays développés.
Nous sommes réunis ici pour lancer des pistes,
et contribuer, autant que faire se peut, à ce second souffle.
Libreville, coeur de l'Afrique
En nous réunissant à Libreville, vous
avez choisi de nous rassembler au cur de l'Afrique telle
qu'elle vit, telle qu'elle se développe, telle qu'elle
travaille à son propre décollage. Une Afrique qui
n'a rien à voir avec les plages des dépliants touristiques,
une Afrique qui sait le prix des informations et leur importance
stratégique dans la société mondialisée
où nous entrons.
Nous voici à pied d'uvre pour parler
de questions concrètes : relations entre presse et pouvoir,
" medias démocratie et bonne gouvernance ", organisation
des professions de presse et statut des journalistes, liberté
de la presse, images de l'Afrique en Afrique même et dans
le reste du monde, régulation de la communication, gestion
des entreprises de communication, nouvelles technologies de communication
et principes d'élaboration et de diffusion de l'information
, nouveaux moyens à réunir et chantiers prioritaires
à financer.
Par l'ambition des thèmes retenus, par la
volonté marquée de ne pas rejeter les sujets qui
divisent ou qui fâchent, par cette affirmation de l'importance
de l'indépendance du discours médiatique et de sa
nécessaire implication dans le fonctionnement démocratique,
les organisateurs de notre colloque international démontrent
aussi leur volonté de faire de cette réunion de
Libreville une date repère dans l'histoire de la réflexion
autour des médias africains. Je tiens à les en remercier,
nous allons nous efforcer, les unes et les autres, de nous montrer
dignes de la tâche qui nous est impartie.
Ce n'est pas un hasard si nous sommes à Libreville,
siège d'Africa n°1, première radio du continent
; à Libreville, capitale du Gabon, dont le Président
Omar Bongo est tellement sensible aux enjeux de l'élargissement
du rôle des médias nationaux à un rôle
continental, et à la nécessité de développer
des supports audiovisuels propres à faire entendre, dans
le reste du monde, la voix de l'Afrique.
C'est le sens en particulier de la proposition qu'il
a faite il y a plusieurs semaines d'intégrer au NEPAD,
Nouveau Partenariat de Développement, un important
volet « communication », à travers une Agence
de Développement des Médias en Afrique, dont
la vocation serait de permettre au continent, en appuyant des
projets forts et structurants, de s'engager pleinement dans la
voie de la société de l'information mondialisée,
dans laquelle l'Afrique n'est pas encore suffisamment illustrée
et reconnue, malgré les initiatives et les réussites
des pionniers de la radio, de la télévision, et
aujourd'hui de l'Internet africain. Je souhaite vivement que cette
Agence voie le jour et qu'elle contribue à accélérer
le développement du paysage médiatique du continent.
Elargir le champ
L'année dernière, l'Union Internationale
de la Presse Francophone organisait à Brazzaville des états
généraux sous le titre : " Dix ans après
Windhoek ". Il était important qu'à l'occasion
de l'anniversaire de la déclaration de Windhoek les mêmes
problématiques fassent l'objet d'une évaluation
et que les réflexions qui y avaient été engagées
sur le plan des principes y prennent aussi un tour plus concret
: quelles méthodes, quels moyens, quelles priorités
? Les discussions, souvent centrées sur la presse écrite,
se sont alors étendues à tous les médias
: la mondialisation place en effet l'Afrique dans un environnement
médiatique planétaire dont elle ne peut pas s'abstraire
artificiellement.
L'Afrique s'ouvre de plus en plus aux images du
reste du monde, elle utilise de plus en plus Internet pour avoir
accès à distance à tout ce qu'il n'est pas
possible de trouver sur place. Et de ce fait il devient de moins
en moins possible de limiter la circulation de l'information à
l'échelle d'un pays.
Ce que nous devons faire au moment de décrire
les nouveaux enjeux d'un paysage médiatique africain en
mutation, c'est nécessairement aussi comprendre comment
les télévisions internationales, les radios, les
sites d'information sur Internet changent le contexte socio-culturel
dans lequel s'inscrivait jusque là l'offre des médias
nationaux.
Ce nouveau bain audiovisuel imprègne progressivement
toutes les sociétés africaines, et il constitue
par là même un prodigieux défi à la
fois médiatique et culturel.
Il y a quelques jours je participais à Alger
à l'assemblée générale annuelle de
la Conférence permanente de l'audiovisuel méditerranéen,
la COPEAM, à l'invitation de la télévision
algérienne, et cette réunion fut très éclairante,
à la fois sur les besoins et sur les capacités existant
sur le sol africain. Les besoins : l'invasion des images extérieures
que subissent les pays du Maghreb est sans commune mesure avec
celle que connaissent les pays du cur de l'Afrique. Mais
les évolutions observées là seront bientôt
visibles ici.
Le développement de la télévision
africaine a pris du retard par rapport au développement
des offres audiovisuelles d'autres continents, Amérique
du Nord, Europe, Asie et même Amérique du Sud. Dans
le même temps la diffusion par satellite sur l'Afrique a
commencé à se développer, et dans les cinq
ans qui viennent, des opérateurs francophones et anglophones
couvriront par des offres commerciales ou gratuites l'ensemble
des marchés africains par des bouquets satellite en réception
directe (en bande KU, c'est-à-dire avec une relative facilité
de réception, utilisant de petites paraboles).
Dans le même temps, le pouvoir d'achat limité
d'une grande partie de la population des pays d'Afrique noire
francophone ne lui permettra sans doute pas d'accéder à
cette diversité dans des délais rapprochés,
et il est donc possible, dans l'intervalle, de développer
des offres alternatives, spécifiquement africaines, diffusées
en hertzien analogique en clair, c'est-à-dire immédiatement
disponibles pour tous, si elles trouvent un financement par la
publicité.
Là encore, la question de la rentabilité
des chaînes hertziennes privées analogiques nationales
en Afrique se pose de manière cruciale : le volume publicitaire
nécessaire est-il disponible ? C'est l'équation
que la chaîne " 2M " au Maroc n'a pas réussi
à résoudre, malgré sa qualité et ses
programmes novateurs. Ce qui est difficile sur un seul marché
peut en revanche être envisagé sur plusieurs marchés,
comme le prouve à l'inverse l'expérience de la chaîne
" Al Jazeera " diffusée à partir du Qatar,
et qui a connu un essor exceptionnel sur tout le monde arabe,
où elle vient aujourd'hui en tête des palmarès
d'audience.
En tout état de cause, le besoin est aujourd'hui
ressenti dans toute l'Afrique noire de chaînes africaines
modernes, performantes, capables de produire des émissions
en Afrique, mais adaptées aux standards audiovisuels internationaux
(qu'il s'agisse de séries, de fictions, de documentaires,
d'information
). Il est probable que la première chaîne
de ce type qui sera lancée et qui sera capable de prendre
place sur plusieurs marchés africains à la fois
aura partie gagnée. En effet, elle sera, comme Al Jazeera,
l'alternative moderne (en termes de style, de liberté de
ton, de diversité des programmes) aux chaînes nationales
publiques, et elle bénéficiera d'un phénomène
de mode, au niveau du continent, ou d'une de ses grandes régions.
J'évoquais à l'instant le COPEAM à
Alger parce que l'un des discours les plus convaincants fut celui
que tint Mactar Silla, directeur général de la télévision
sénégalaise, qui mit en avant les atouts de l'Afrique
et ses capacités de production aujourd'hui. Une chaîne
africaine peut parfaitement être diffusée hors de
ses frontières et toucher des populations différentes
: les produits audiovisuels qui assurent l'audience sont là
: musique, sport, information de proximité. Certes les
paysages audiovisuels sur lesquels Mactar Sylla entend désormais
distribuer son antenne ne sont pas très réceptifs,
jusque là, aux images extérieures sur leurs chaînes
généralistes, mais qu'en sera-t-il dès lors
que sa distribution se fera par satellite, dans des bouquets de
chaînes francophones ?
Elargir le champ
Une chaîne africaine d'un nouveau genre devrait
à la fois être fortement identifiée, enracinée
dans la création et la réalité africaine,
et délibérément différente des chaînes
nationales existantes en adoptant des formats modernes, un style
d'information ouvert et international, en faisant une place aux
débats de société, à l'humour et à
l'impertinence, ainsi qu'au sport.
Il s'agirait d'inventer une nouvelle chaîne
généraliste contemporaine, capable de porter la
voix francophone de l'Afrique et des Africains partout sur le
continent et dans le reste du monde francophone. Si elle devait
être basée à Libreville, par exemple, cette
chaîne devrait plutôt être à capitaux
privés, pour apparaître indépendante de tout
Etat, en particulier sur le plan éditorial pour préserver
la neutralité et l'objectivité de ses journaux,
qui doivent prouver leur qualité par delà les frontières
d'un seul pays.
Cette chaîne pourrait alors être diffusée
en hertzien analogique sur un ou plusieurs pays africains, afin
d'ouvrir leur paysage audiovisuel et pour donner à son
public une alternative de programmes intéressante. En outre,
la chaîne disposerait alors immédiatement d'un marché
publicitaire significatif, sur un ou plusieurs pays africains,
et elle pourrait s'appuyer sur ce socle d'audience pour construire
son rayonnement dans les pays voisins, puis au-delà.
En effet, son intérêt serait d'être
reprise en clair sur l'ensemble des offres numériques par
satellite parce qu'elle offrirait un réel enrichissement
des bouquets francophones proposés, grâce à
un programme fort, d'origine authentiquement africaine. Elle aurait
vocation à être également reprise sur les
réseaux câblés, quand ils existent, ou sur
les réseaux MMDS dans les pays où ils ont réussi
une implantation significative.
L'expérience des chaînes thématiques
développées au cours de la dernière décennie
dans les pays du Nord permet aujourd'hui d'envisager une chaîne
internationale africaine de qualité, à l'intérieur
d'un budget relativement serré (à hauteur de 50
millions d'Euros annuels tout de même, si l'on veut une
chaîne immédiatement concurrentielle sur des standards
internationaux). Dans cette enveloppe, une structure légère
peut produire trois ou quatre journaux d'information et acquérir
ou produire les programmes qui permettent de concevoir une chaîne
généraliste africaine originale en français.
Le marché gabonais seul, par exemple, peut-il
supporter 50 millions d'euros de recettes publicitaires ? Je n'en
suis pas sûr. C'est la raison pour laquelle cette chaîne
doit être conçue à partir d'un pays africain
mais pour un public panafricain. C'est ce qui lui donnera à
la fois son originalité, et la capacité de se financer
sur plusieurs marchés publicitaires, y compris sur le marché
européen, dès lors que la chaîne y sera reprise
par un ou plusieurs opérateurs de bouquets.
En tout état de cause, il est important de
souligner que même si son utilité sociale et culturelle
est hors de doute, la rentabilité économique d'une
chaîne africaine transnationale ne sera pas assurée
avant plusieurs exercices, temps nécessaire à son
implantation sur plusieurs marchés et à l'installation
de sa notoriété nationale et internationale.
Je crois qu'il est désormais possible d'envisager
que des chaînes africaines modernes puissent pénétrer
sur les marchés du Nord avec leurs propres images, en y
rencontrant un public intéressé, pas seulement communautaire,
mais aussi ouvert à la diversité des hommes et des
cultures, qu'il n'est plus possible de nier, en France par exemple,
parce qu'elle correspond à un vécu quotidien dans
les grands centres urbains. La mondialisation est en marche et
nous devons permettre à l'Afrique d'en être l'un
des acteurs.
Cette possibilité ouverte par l'élargissement
des capacités de diffusion numériques est une chance
formidable pour donner une meilleure image, une image plus juste,
des réalités africaines au reste du monde. Nous
aurons une table-ronde spécifiquement consacrée
à cette question, qui est essentielle pour la construction,
demain, d'un monde fraternel, fondé sur des comportements
et des habitudes de respect mutuel, entre les populations, les
cultures, les pays.
Mais je voudrais souligner aussi que cette chance
en est aussi une pour toute la Francophonie. Je crois pour ma
part à la fécondité renouvelée de
la création francophone, partout autour du monde, sous
la pression d'un appétit nouveau des peuples à se
voir connus et reconnus, à s'exprimer selon leurs traditions
et dans leurs langues.
C'est exactement dans cet esprit que j'avais présenté
avec le Commandant Jacques-Yves Cousteau, qui nous a malheureusement
quittés, à la tribune de l'ONU à New-York,
en août 1996, le projet d'une chaîne mondiale ouverte
sur l'Afrique que nous avions baptisée " La Voix humaine
". Parce que la parole et les images de l'humanité
ne doivent pas être le fait d'une seule civilisation ni
d'une seule culture, mais doivent refléter la diversité
de notre univers et de nos références. Ce projet
ambitieux est de moins en moins hors de portée et répond
de plus en plus aux besoins nouveaux que suscite une mondialisation
économique de plus en plus évidente.
La chance des médias
francophones
La Francophonie n'est pas un espace clos ou figé,
c'est une projet en constante évolution, dont les enjeux
se construisent au fur et à mesure que la langue française
y est confrontée à de nouvelles situations et à
de nouveaux défis.
Nous qui sommes aujourd'hui, dans tous les médias
auxquels nous collaborons, les défenseurs d'une francophonie
offensive, symbole de rigueur journalistique, d'inventivité
et de création culturelle, de modernité dans l'expression
et dans la pensée, nous devons regarder notre diversité
comme une force. L'atout que nous donne la Francophonie, c'est
d'être à la fois un et pluriel, d'appartenir à
une communauté qui se compte en centaines de millions de
personnes, et de lui apporter en même temps notre propre
" accent ", comme dit souvent Henri Lopes, aujourd'hui
ambassadeur du Congo en France, hier directeur général
adjoint de l'Unesco, lui-même romancier et artisan de cette
langue française en devenir.
" L'accent ", ce sont nos expressions
propres, cette diction particulière, ce registre de mots
différents hérités de nos anciens, cette
mémoire singulière de la langue qui est le fait
d'un lieu, d'une région, d'un pays, d'une formation. La
Francophonie est avant tout un intarissable réservoir d'accents,
et cette multiplicité irréductible est son principal
atout à l'époque du métissage, des croisements
culturels, des échanges commerciaux mondialisés
et des transferts de population.
Alors que l'anglais international s'impose de plus
en plus comme une sorte de simplification de la langue, un appauvrissement
radical qui se traduit par un sabir imprécis et inélégant
parlé sur tous les continents, le Français est resté
une langue de la diversité et de l'invention lexicale,
et il y a tout lieu de croire que ce trait distinctif ne disparaîtra
pas : au contraire, les créateurs, artistes, écrivains,
qui travaillent chaque jour cette langue continuent à la
faire évoluer vers une plus grande richesse, un niveau
de complexité et de diversité plus grand encore.
Le parti de la diversité
Cette chance, nous devons la saisir et contribuer
directement à ce qu'elle soit comprise et que des moyens
significatifs soient mis au service de la création culturelle
et de la communication, dans tous les pays de la Francophonie.
Dans la société multiculturelle et
bigarrée de demain, rien ne sera plus utile que la capacité
d'une langue et d'une culture à s'ouvrir aux autres, à
évoluer pour accompagner leurs besoins d'expression, voire
à intégrer ce qui peut l'être des autres héritages
qu'elle est amenée à traduire. La société
française a ses passéismes et ses conservatismes.
Nous avons pu voir comment, à l'occasion d'une élection
récente, cette société pouvait exprimer sa
peur du changement et ses crispations
Mais la langue française, ce bien que nous
avons en commun, se moque des conservateurs tournés vers
le passé, elle est à la fois intégratrice,
accueillante, changeante.
La langue française donne à tous ceux
qui l'ont en partage la possibilité d'inventer leur propre
identité linguistique, au sein d'un courant culturel et
social partagé. Elle nous habitue à considérer
la diversité comme une richesse, une promesse féconde,
une ouverture, et non comme un danger dont il faudrait protéger
notre intégrité. C'est donc une langue de tolérance,
contre tous les intégrismes, politiques, religieux, idéologiques.
C'est de cette manière que nous devons la défendre,
en faisant d'elle la meilleure arme contre l'uniformisation des
idées et des cultures.
Janus numérique
Le numérique a deux visages : il est souriant
au premier abord, grimaçant quand il se retourne. Gardons
nous de le laisser se retourner, et nous présenter le revers
de la médaille. Je m'explique
Les nouvelles technologies sont susceptibles de
multiples usages. Les réseaux numériques qui se
déploient aujourd'hui progressivement sur l'Afrique peuvent,
comme la langue d'Esope, être la meilleure et la pire des
choses. La pire, si les chaînes diffusées, les informations
reprises, les musiques entendues en Afrique sont désormais
systématiquement celles d'une culture occidentale homogénéisée
et sans attaches africaines immédiates. La meilleure, si
chaque pays membre de la Francophonie permet de faire entendre
sa voix discordante, sa singularité, ses uvres et
ses artistes originaux.
Je crois que notre réflexion, au cours de
ces journées, doit aussi intégrer cette évolution
et les responsabilités nouvelles qu'ont désormais,
par rapport à notre langue commune tous les dirigeants
de grands médias, dans les Pays du Nord comme dans les
Pays du Sud. Il faut que tous les pays francophones développent
des sites et des centres d'information et de rayonnement culturel
sur Internet, tous doivent également contribuer à
l'élargissement de l'offre audiovisuelle francophone sur
des bases nouvelles. Il s'agit de multiplier les apports différents
à notre dynamique commune de création et de production.
Parce que nous avons cette diversité en héritage,
à nous de la faire fructifier, et de nous en servir comme
d'une arme face à la mondialisation des réseaux.
La France a pu sembler un moment faire cavalier seul sur le thème,
rebattu, de " l'exception culturelle ". C'était,
là encore, une affaire de mots, et de maladresse verbale.
Derrière ce concept juridique, il y avait tout simplement
la volonté de donner à chaque peuple et à
chaque individu la même chance d'affirmer, dans un même
mouvement, sa culture et son talent. La diversité culturelle
dont la diplomatie française fait aujourd'hui son cheval
de bataille n'est pas un gadget intellectuel : c'est une nécessité
absolue au moment où chacun de nos actes politiques engage
l'avenir de l'humanité telle que nous la connaissons et
telle que nous voulons la protéger.
La Francophonie est une école de la diversité
et du métissage : elle nous donne les clefs pour constituer
la culture plurielle de demain, celle dans laquelle le respect
des différences est le principe fondamental, car elle ne
peut plus se concevoir comme assimilatrice, dans un moule unique
et vers un modèle unique. La mondialisation nous invite
à changer d'optique, à refaire nos classes, à
défaire nos simplifications et nos idées reçues.
Tant mieux. Nous y sommes prêts. Comme journalistes, comme
francophones, nous sommes doublement engagés dans ce combat
des faits, patients et têtus, contre les images d'Epinal
et les caricatures.
L'impératif démocratique
Mais il faut pour finir souligner une condition
majeure de la fécondité francophone dans la mondialisation
: l'impératif démocratique.
Il n'y a pas de mondialisation sans ouverture médiatique,
et il n'y a pas d'ouverture médiatique sans une progressive
évolution de la société vers la démocratie.
Si une culture veut avoir des chances de survivre avec ses singularités
au sein de la Société de l'information, elle doit
nécessairement se donner les moyens d'exister sur les nouveaux
réseaux, donc de produire de l'information, donc de réaliser
des uvres audiovisuelles, des sites Internet, des émissions
de radio et des journaux papier.
Produire de l'information, c'est, si l'on ne veut
pas prêter à sourire, placer les journalistes et
les auteurs dans des conditions d'émulation, et d'indépendance.
Emulation et indépendance qui n'existent plus dès
lors que l'on s'en tient à une conception autoritaire du
rapport entre pouvoir et média.
Heureusement, depuis un peu plus de dix ans, l'Afrique
a pris la direction de la régulation, en particulier pour
ce qui concerne les médias audiovisuels et je dois dire
que le travail que nous avons accompli ensemble, au moment où
j'étais président du CSA français, a été
tout à fait utile et important. Plusieurs présidents
d'instances de régulation africaines sont parmi nous, nous
sommes ici à l'incitation du Président Dong qui
est l'un d'entre eux, président en exercice du Réseau
des instances africaines de régulation de la communication
(RIARC) qui s'est réuni à Paris en 1997 et 1999
pour des réunions de travail qui furent toujours fraternelles
et efficaces.
Je salue tous les présidents d'instances
présents parmi nous, qui pratiquent au quotidien cette
dissociation du politique et du médiatique, tellement difficile
et souvent ingrate, mais que facilitent progressivement le développement
des réseaux et la multiplication des chaînes et des
stations. Nous savons tous combien le travail réalisé
est important et que nous devons nous y tenir pour éviter
les retours en arrière, toujours possibles, dans chacun
de nos pays, et personne ne peut sur ce point faire la leçon
à son voisin !..
La coopération internationale des instances
de régulation est précieuse, en un moment où
l'internationalisation des marchés audiovisuels est la
règle, et où des principes communs doivent de plus
en plus s'établir, pour proscrire certains programmes ou
certaines attitudes, sur la base que nous offre le droit international.
De ce point de vue, le travail que nous avions engagé sous
l'égide de l'UNESCO avec toutes les instances de régulation
du monde sur l'encadrement et le développement égalitaire
et protégé d'Internet sera poursuivi, nous pouvons
nous en féliciter, avec la réunion prochaine d'un
Sommet mondial de la société de l'information en
Tunisie, Sommet actuellement en préparation.
La revendication démocratique est forte dans
de nombreux pays d'Afrique, où elle est encore imparfaitement
satisfaite. L'intérêt des cultures et des économies
africaines est qu'elle le soit au plus vite. On connaît
les vieux réflexes des politiques, et les méthodes
détournées qui permettent aux Etats de rattraper
d'une main la liberté qu'ils ont accordée de l'autre
aux médias : contrôle de la distribution et du prix
du papier pour la presse écrite, contrôle des autorisations
et des conventions pour les médias audiovisuels, législations
sévères condamnant les erreurs ou les écarts
journalistiques.
Tous les pays doivent prendre conscience du fait
que chaque coup porté à l'indépendance des
médias écrits et audiovisuels est un coup porté
contre leur propre rayonnement culturel, c'est-à-dire,
au sein d'une société de l'information sans frontière,
que leur place en est rétrécie dans le concert des
nations.
François Mitterrand avait fait sensation,
lors du Sommet de La Baule, en soulignant le fait qu'à
l'avenir, démocratie et développement iront nécessairement
de pair sur le continent africain. Il avait en la matière
une intuition qui dépassait les interprétations
qui furent faites sur le champ, et les commentaires des journalistes
présents. Certes, il donnait un signal fort, dont on sait
qu'il correspondait déjà à un mouvement esquissé
dans plusieurs pays d'Afrique.
Mais il traçait surtout une perspective d'avenir
: la société de l'information est une société
intrinsèquement démocratique parce que rien n'y
reste caché, parce que tout le monde connaît les
faits et peut en rencontrer des interprétations diverses.
La marche de l'économie mondiale condamne au sous-développement
les pays qui se refusent à cette ouverture médiatique.
Dans un monde où tout communique il n'est pas possible
de se cacher derrière des murailles de verre : tout est
transparent. Refuser la communication, c'est refuser l'adhésion
à un mode de développement global dont il paraît
aujourd'hui impossible de contrer les effets économiques,
à la fois mondiaux et locaux.
Et c'est tout particulièrement vrai pour
ce qui concerne la culture, tout ce qui constitue la conscience
de soi qu'un individu peut avoir à un moment donné
sur cette terre.
C'est désormais une question de survie culturelle
pour de nombreux Etats d'Afrique, qui sont souvent héritiers
d'une histoire longue et glorieuse -une histoire qui serait progressivement
gommée si elle ne faisait pas l'objet d'une adaptation
et d'une transposition rapide sur les nouveaux réseaux
de communication.
C'est la raison pour laquelle, parce que nous croyons
à la communication et à l'ouverture démocratique
qu'elle apporte, parce que nous croyons à la nécessité
de faire adhérer l'Afrique au processus de développement
mondial qui est aujourd'hui engagé, le principal enjeu
de ce colloque peut se résumer en quelques mots : comment
faire en sorte que les médias, en Afrique comme partout
dans le monde, puissent mieux remplir leur mission de production
et de diffusion de la culture et de l'information au cours des
prochaines années ?
En conclusion et en ouverture de nos travaux,
et parce qu'il est difficile de conclure une allocution inaugurale
autrement que par un appel à la réflexion, je voudrais
rappeler ces quelques mots de Georges Bernanos :
" Un monde gagné par la technique est perdu pour
la liberté "
Une mondialisation mal contrôlée, c'est
une victoire de la technique sur la conscience, c'est aussi un
libéralisme omnipotent et dévastateur. Il nous revient
de faire mentir l'écrivain, en prouvant que malgré
l'essor, partout, et surtout dans le domaine de la communication,
de la technique et de ses avatars baptisés " nouvelles
technologies ", nous sommes capables de faire progresser
les consciences de nos contemporains au même rythme que
nous accélérons la transmission des images. C'est
à nous de prouver qu'il est possible de faire émerger
de cette communication mondialisée une conscience humaine
universelle, ferment d'un nouvel humanisme.
Hervé
Bourges
président
international de l'UPF
Libreville, Gabon, lundi 27 mai 2002