Conférence euro-arabe pour
le dialogue des cultures
Paris, Institut du Monde Arabe, 15-16 juillet 2002
Pour un " vivre ensemble " fondé
sur une meilleure connaissance de l'autre
Première séance : Statut de l'altérité
" Rôle des médias
dans la connaissance des autres :
l'image du monde arabe dans les médias occidentaux "
Intervention de M. Hervé BOURGES
Président de l'Union internationale de la Presse Francophone
Le thème qui m'a été
proposé est à la fois crucial et complexe, et la
réponse que je souhaite y apporter sera donc nuancée
: les médias sont au sein des sociétés contemporaines
à la fois un miroir et une lentille déformante.
Ils reflètent certes les émotions et les conceptions
dominantes des populations, mais ils travaillent également
en profondeur les représentations collectives. Ils sont
des outils de connaissance mais ils mettent aussi en uvre,
par facilité ou conformisme, des caricatures et des simplifications.
Vous le comprendrez, je n'ai pas
réalisé un relevé exhaustif de tous les articles
imprimés, ni de tous les reportages audiovisuels diffusés
ces dernières années, à propos du monde arabe.
J'ai simplement retenu, comme illustration, quelques éléments
qui m'ont paru significatifs des grandes tendances que j'observais.
Dans le cas de l'image du monde arabe
dans les médias occidentaux, il faut immédiatement
faire le départ entre ce qui concerne les médias
américains, à commencer par les plus grands d'entre
eux, et ce qui caractérise les médias européens,
à commencer par les médias français.
Une fois cette différence
fondatrice posée, une deuxième considération
entre en jeu, qui concerne le monde arabe lui-même, vu à
travers le prisme des médias occidentaux : il n'est pas
unique, pas plus que les arabes ne sont eux-mêmes unis lorsqu'il
s'agit de leurs rapports avec l'Occident. Il y a plusieurs mondes
arabes dans notre regard occidental et français, et ils
ne renvoient pas tous à la même image, aux mêmes
valeurs et aux mêmes émotions. Le monde arabe ne
présente pas à nos yeux une façade unie :
sa diversité fonde son traitement différencié
par nos médias.
Enfin troisième remarque liminaire,
les rapports entre les nations constitutives du monde arabe et
celles qui constitueraient le monde occidental ont énormément
évolué ces dernières années, ils se
sont compliqués et leur variation dans le temps les a fait
changer en profondeur, d'une manière inégale, asymétrique,
en prenant des directions différentes en fonction de lignes
de partage politico-diplomatiques profondes.
I. Demêler le faisceau
des regards occidentaux
Je commencerai donc par interroger le regard de l'Occident pour
en percevoir la disparité, ses causes et ses conséquences.
Les médias occidentaux, insérés
dans le tissu historique et idéologique de leurs pays respectifs,
n'offrent pas tous la même lecture des réalités
politiques ou sociales arabes. Première grande ligne de
fracture, la vision européenne face à la vision
américaine. C'est sans doute un effet de la proximité
géographique et historique, de l'existence d'un très
long passé commun et d'échanges culturels et humains
réguliers : les pays européens ont tous une histoire
commune avec les pays arabes, qui ne sont pas toujours les mêmes.
Regards européens
L'Allemagne et l'Autriche par exemple ont tissé
avec la Turquie des rapports intimes, à travers des siècles
d'affrontements, en Europe Centrale en particulier
L'Angleterre
a pour certains pays du Moyen-Orient, ou encore pour l'Egypte,
des yeux pleins d'attention, résultats de décennies
de combats, de projets politico-diplomatiques réussis ou
avortés. Dans le même temps la France a de longue
date déployé une véritable " politique
arabe ", en direction de ses anciennes zones d'influence,
Maroc, Algérie, Tunisie, Liban, Syrie
Cette politique
s'accompagne évidemment d'une valorisation de ces pays,
et d'une reconnaissance forte de leur identité culturelle
et de leur héritage. Nous ne sommes pas par hasard ici
même à l'Institut du Monde Arabe, sur les quais de
la Seine.
Nous héritons donc dans notre vision du monde
arabe d'une longue tradition mariant objectivité et subjectivité.
Dans l'inconscient collectif français l'image du monde
arabe contemporain se construit aussi à partir d'une double
source " mythologique " au sens où l'entendait
Roland Barthes, ou symbolique : d'une part les représentations
médiévales du " barbare " et de "
l'infidèle ", associées aux Croisades, d'autre
part les analyses stratégiques et politiques de la fin
de la Renaissance et de l'époque classique sur l'Empire
Turc, siège d'un état moderne et puissant.
L'historien Guy Turbet-Delof a décrypté
dans sa thèse l'image de " l'Afrique barbaresque "
dans les représentations littéraires françaises
aux XVIème et XVIIème siècles : il distingue
dans l'imaginaire collectif occidental deux pôles fondamentaux
: la représentation médiévale de l'infidèle
comme un " barbare " (intempérance, vénalité,
brutalité, paillardise, perversions, cruauté) cède
à cette époque progressivement la place à
sa représentation comme un " Romain ", avec les
qualités symboliques qui y sont associées : endurance,
discipline, sobriété, simplicité, efficacité
Bon exemple de ce renversement dialectique, le diplomate
savoyard René de Lucinge, analysant l'Empire turc à
la fin du XVIème siècle, souligne que cette "
superpuissance " de l'époque " a mieux fondé
ses moyens et sa puissance que ne firent les Romains, lors même
qu'ils furent dans leur plus grande et entière grandeur
". Le compliment n'est pas mince, dans un texte qui date
de 1588 ! Il témoigne d'un retournement de l'opinion publique
française qui sera confirmée, quelques décennies
plus tard, par l'alliance entre Louis XIV et celui qui représente
alors le monde arabo-musulman, c'est-à-dire le Grand Turc.
Le regard de la France sur le monde et la culture
arabe s'est donc cristallisé au cours de nombreux siècles
de respect mutuel et de tolérance réciproque. Naguib
Mahfouz, dans le discours qu'il a prononcé à Stockholm
au moment de la remise de son Prix Nobel, évoque l'image
très forte de ces conquérants arabes de Constantinople,
réclamant en rançon de leurs prisonniers des livres,
des uvres d'art, des archives, hérités de
l'Antiquité grecque et via l'Empire Romain d'Orient, afin
qu'ils puissent être étudiés et traduits.
Les Français savent qu'une très grande partie de
ce qui a ensuite nourri notre redécouverte puis notre propre
connaissance des racines culturelles antiques de la civilisation
européenne, depuis la Renaissance, a été
redécouvert à partir des sources arabes, des bibliothèques
et des uvres des savants qui honoraient alors le monde arabo-musulman
Ils l'illustraient d'ailleurs à leurs risques et périls,
et Youssef Chahine nous l'a rappelé récemment à
propos d'Averroès dans un film magnifique qui est aussi
un hommage à la tolérance et à la reconnaissance
de l'autre.
Evidemment, cette vision n'est pas celle que les
médias semblent privilégier, parce qu'ils sont par
nature emportés par l'actualité, et par cette salve
permanente de faits nouveaux qu'elle projette sur le devant de
la scène, à la Une des titres de la presse écrite,
et en ouverture des journaux télévisés. Mais
il n'est pas sans importance que cet arrière-plan culturel
existe en France, comme il existe, différemment, en Allemagne
ou en Angleterre, au Portugal ou en Italie. Je tiens à
souligner que les racines du regard français sur le monde
arabe sont antérieures au dix-neuvième siècle
et qu'elles préexistent donc à l'épisode,
à la parenthèse, que constitue l'époque coloniale,
où l'expansion européenne s'est faite pour partie
aux dépens des pays et des régions qui étaient
aux frontières de ce continent et qui n'avaient pas connu
jusque là leur révolution industrielle.
Regard américain
Cet arrière-plan intellectuel n'existe pas,
en revanche, dans la vision utilitariste et purement contemporaine
que les médias américains présentent du monde
arabe, et que je synthétiserais volontiers en un triptyque
ramassé : pétrole, Islam et terrorisme.
D'abord, les Etats-Unis se sont essentiellement
intéressés au monde arabe en général
et au Proche Orient en particulier à cause du pétrole
et à l'élément fondamental qu'il représente
dans le développement économique capitaliste dont
ils sont le chef de file et le premier bénéficiaire.
C'est le cas, très nettement, depuis la dernière
guerre mondiale, et c'est plus que jamais le cas aujourd'hui.
Jusqu'aux années 1990, l'image des arabes
qui occupait les médias de masse américains était
avant tout celle des dirigeants des émirats, opulents,
percevant leurs dollars d'Outre-Atlantique en contrepartie du
pétrole exploité sous leurs déserts, et vivant
fastueusement de cette rente à la fois tombée du
ciel, et jaillie du sable. De multiples productions, films, fictions,
réalisées à Hollywood, reprennent et développent
cette vision des arabes.
Cette image a été complétée
(parce qu'elle n'a pas été effacée d'emblée)
dans les médias américains, au début des
années 1990, par celles de Saddam Hussein et de la guerre
du Golfe. Le président irakien a été présenté
à l'opinion mondiale comme un terroriste et un guerrier
prêt à verser le sang de son peuple et de ses voisins
sans compter
Les suites de la guerre du Golfe sont connues,
et la campagne médiatique se poursuit aux Etats-Unis pour
justifier la guerre qui est menée depuis, avec l'appui
de la Grande-Bretagne, contre Saddam Hussein et le régime
irakien.
Enfin le 11 septembre a transformé la vision
que les médias américains, en partie à l'unisson
de l'administration américaine, présentent du monde
arabe : on assiste à une simplification des discours tenus,
classique en temps de conflit (toutes les analyses des discours
médiatiques en période de guerre aboutissent à
la même conclusion, qui est celle d'une instrumentalisation
de la parole journalistique au service de la légitimation
du combat engagé et d'un renforcement de la motivation
des combattants).
Le discours médiatique est aussi une
arme de guerre
Le risque est grand aujourd'hui d'une assimilation,
par ce discours médiatique dominant, de tous les arabes
aux terroristes coordonnés par Ben Laden, et même
de tous les musulmans aux intégristes islamistes auxquels
il commande. Ce risque n'est pas obligatoirement le résultat
d'une volonté délibérée, d'une décision
qui tendrait à manipuler l'opinion publique, d'un complot
médiatique, que certains se complaisent à dénoncer
La vérité est plus simple : un média est
d'abord le reflet d'une opinion publique et répond d'abord
aux attentes de celle-ci : en période de guerre, c'est
le corps social tout entier qui rejette les paroles discordantes
!
On sait que dans toute situation de conflit, et
c'est tout particulièrement vrai en cas de conflit armé,
la manière dont l'adversaire est défini, décrit,
permet de le poser en ennemi. Or c'est l'idéologie, par
son discours à la fois concret et symbolique, qui accomplit
cette transformation du prochain en étranger, du frère
humain en danger potentiel, du voisin pacifique en puissance belliqueuse
et menaçante. Dernière remarque sur une telle évolution
sémantique : elle est durable, difficile à renverser,
et plus elle est forte, plus elle a les moyens de s'insérer
pour longtemps dans le tissu psychologique d'une nation. La constitution
d'un imaginaire collectif est lente, progressive, mais durable.
Ce n'est pas en un jour que la réconciliation
franco-allemande a pu s'opérer, et elle garde un caractère
miraculeux quand on songe à la profondeur des haines distillées
pendant des décennies de part et d'autre du Rhin.
Nous sommes donc en train de vivre une situation
historique décisive pour les relations entre le monde arabe
et le reste de l'humanité, parce que les représentations
symboliques et imaginaires qui y seront associées dans
les supports de communication de la plus grande puissance du monde
occidental, seront, tant que durera la situation d'affrontement
dans laquelle nous sommes placés, des images dépréciatives,
caricaturales, des analyses simplificatrices, soupçonneuses,
inquiètes.
Or cette guerre contre le terrorisme, si elle dure
aussi longtemps que le Président des Etats-Unis nous l'avait
promis quand il l'a officiellement déclarée, c'est-à-dire
une ou deux décennies, si elle garde les formes d'un affrontement
du monde occidental capitaliste avec une hydre islamiste et violente
disséminée sur tous les continents, va nourrir d'année
en année l'imaginaire américain, et progressivement
l'imaginaire occidental, d'une vision réductrice et noire
du monde arabe et de l'Islam à la fois.
Comme cela s'est passé au moment de la guerre
froide avec les représentations de l'Union soviétique
par les studios américains, ce seront bientôt des
films qui nous arriveront, année après année,
qui dépeindront les pays arabes sous leur jour le moins
favorable, ce seront des séries dont les dialogues reflèteront
une méfiance vis-à-vis des communautés arabes,
ce sera un flot d'informations régulier qui constituera
un faisceau de critiques implicites contre les pays arabes et
leurs dirigeants. Toutes les déclarations de principes
et les protestations d'amitié n'y changeront rien : cette
stigmatisation sera irrémédiablement entraînée
par le rôle décisif de l'idéologie dans la
conduite du combat engagé, a fortiori contre un ennemi
mal reconnaissable.
Un risque réel de contagion
idéologique
Le premier danger de cette focalisation anti-arabe
du regard américain concerne l'Europe, dans ses relations
avec les pays arabes. En effet, le sujet mériterait d'ailleurs
d'être lui-même traité en propre, les médias
de masse français sont en permanence à l'écoute
de la création et de l'idéologie de l'Amérique
du Nord. La première puissance mondiale, qu'on le veuille
ou non, qu'on s'en alarme ou qu'on s'en accommode, " donne
le ton " du concert médiatique des nations.
Dès lors l'Europe risque de subir une contagion
idéologique préjudiciable au maintien de ses rapports
privilégiées avec le monde arabe. Le pamphlet antimusulman
que vient de faire paraître une journaliste italienne, Oriana
Fallaci, La Rage et l'Orgueil, brasse dans une hostilité
radicale et explicite tous les poncifs du racisme et de l'islamophobie
dans un appel à un sursaut occidental qui prend une tonalité
prophétique et menaçante en décrivant la
guerre qui engagée par Al Qaïda: " Une guerre
qui ne vise peut-être pas à la conquête de
notre territoire, mais certainement à celle de nos âmes.
A la disparition de notre liberté, de notre civilisation.
A l'anéantissement de notre manière de vivre et
de mourir, de prier ou de ne pas prier, de manger, de boire, de
nous vêtir et de nous dévêtir
Vous ne
comprenez pas ou vous ne voulez pas comprendre que si nous ne
nous défendons pas, le Djihad vaincra
" Ce pamphlet
d'une violence aveugle est-il publié par une maison d'édition
marginale ou à petits tirages ? Pas du tout, traduit de
l'italien, il est repris par Plon, filiale de Vivendi Universal
Publishing
Nous sommes donc bien à un carrefour de l'histoire
où la manière dont chaque nation, et chaque peuple,
définit ses rapports avec le monde arabe, sa culture, et
sa religion dominante, l'Islam, entraîne par la même
occasion une prise de position dans un conflit à la fois
idéologique, identitaire, et militaire, ce dont les extrémistes
des deux bords rêvaient, un " choc des civilisations
".
Certes, l'exemple que je viens de citer est un exemple
extrême. Il n'en est pas moins révélateur
d'une dérive qui est peut-être entamée. La
mondialisation des échanges économiques et des communications
à la fois matérielles et immatérielles place
l'ensemble des sociétés humaines face à des
doutes sur leur pérennité et la justification historique
de leur projection dans l'avenir. Le mot de Valéry "
Nous autres civilisations, nous savons désormais que nous
sommes mortelles " est devenu une angoisse partagée
d'un bout à l'autre de la planète. Partout dans
le monde, cette angoisse entraîne des réactions de
repli sur soi, de xénophobie, d'égoïsme. Nous
en avons encore eu un exemple récent en France même,
lors du premier tour des élections présidentielles,
heureusement corrigé par le second et par les élections
législatives qui ont suivi.
II. Les caractéristiques
du regard des médias français
Déjà singularisé parmi les médias
occidentaux par l'histoire qui l'a constitué et nourri
au cours des derniers siècles, le regard que les médias
français porte sur le monde arabe se caractérise
ensuite par plusieurs traits extrêmement nets qui le protègent
contre les approches systématiques et simplificatrices.
Un regard partiellement spéculaire
Première dimension profondément originale
du regard que portent les médias français sur le
monde arabe, ce regard est partiellement spéculaire, il
renvoie aussi à une partie de la population de notre pays
une image dans laquelle elle peut reconnaître son propre
visage.
Il me paraît nécessaire de traiter
ce thème de manière beaucoup plus approfondie que
je ne peux le faire aujourd'hui : la perception collective du
monde arabe dans un pays comme la France est aussi un regard que
nous jetons sur nous-mêmes, parce que nous sommes une société
mixte et ouverte qui comprend un grand nombre de citoyens dont
les racines sont au Maghreb, au Proche-Orient ou en Afrique, dans
des pays majoritairement musulmans. Le regard que les médias
français jettent sur le monde arabe et l'Islam est donc
un regard partiellement spéculaire.
Cette réalité, le Conseil supérieur
de l'audiovisuel français la soulignait, il y a bientôt
trois ans, dans une recommandation adressée aux médias
audiovisuels français, en indiquant que " la diversité
culturelle commence à notre porte ", et qu'elle doit
donc être traitée comme une réalité
de proximité, une des dimensions primordiales de notre
identité dans les décennies à venir. Nous
n'avons pas le choix, dans un univers de communications rapides
et mondiales, entre l'exclusion et l'assimilation. Nous devons
apprendre à nous regarder avec nos différences,
en intégrant au sein de notre modèle civique, au
sein de notre représentation collective de la société
française, la diversité des origines des populations,
des religions et des cultures qui la composent.
C'est une réalité qui m'est aujourd'hui
très sensible, dans le cadre de " L'Année de
l'Algérie " en France en 2003, décidée
par les Présidents Jacques Chirac et Abdelaziz Bouteflika
et dont j'assure la présidence en France : nous sommes
chaque jour confrontés à une multiplicité
de nouveaux projets qui révèlent l'intrication entre
les sociétés algériennes et françaises.
Une imbrication culturelle réciproque qui
se traduit par la présence en France même de multiples
artistes, créateurs, intellectuels d'origine algérienne,
dans tous les domaines culturels, comme par une réelle
vitalité de la Francophonie en Algérie. La presse
algérienne francophone est riche, bien écrite, plurielle,
libre : il ne s'agit pas d'une presse officielle, mais au contraire
d'une presse indépendante, avec des quotidiens remarquables
comme El Watan ou Liberté. Elle joue un rôle dans
l'animation intellectuelle et civique du pays, de même que
la presse arabophone, avec à sa tête le premier quotidien
national El Khabar.
De même le regard que portent nos médias
français sur l'Algérie est aussi perçu, analysé,
connu, en Algérie même, où ces médias
sont reçus, lus, regardés. Très récemment,
le 4 juillet dernier, la chaîne de télévision
France 2 a consacré une soirée d'information au
thème " France Algérie, je t'aime moi non plus
" en multipliant les parcours croisés entre les deux
pays : le standard téléphonique de France Télévision
a reçu ce soir-là plus d'appels en provenance d'Algérie
que de France, et plus de courrier est arrivé en provenance
d'Algérie que de France les jours qui ont suivi. On peut
donc parler d'une double spécularité : entre la
France et certains pays arabes, c'est un double miroir qui est
tendu, où chacun peut à son tour se reconnaître
partiellement.
Cette proximité est pourtant souvent ignorée
dans les rédactions des médias français,
et cette ignorance cause bien souvent des maladresses, des blessures
d'amour propre
Voire un sentiment d'injustice ressenti dans
certains pays arabes face à des caricatures, des propos
simplificateurs ou un traitement trop unilatéral de certaines
informations. Le cas algérien est évidemment particulier,
mais comment rendre compte de la décennie de terrorisme
islamiste insupportable, meurtrière, qu'a traversée
l'Algérie ?
Comment éviter que le regard des médias
occidentaux et en particulier français ne se focalise sur
des événements tragiques et se détourne,
du même coup, des informations positives qui pourraient
être données au même moment, s'agissant de
l'agriculture algérienne, ou de tel ou tel secteur économique
en bonne santé, ou de tel ou tel événement
culturel important et appréciable, comme par exemple l'émergence
d'une scène musicale contemporaine originale et féconde,
qu'il s'agisse du Raï ou du Rap algérois ?
C'est précisément ce à quoi
nous devons travailler : approfondir le regard des médias
français sur le monde arabe, empêcher que quelques
thèmes " obnubilent " nos journalistes, et qu'ils
deviennent par là même sourds à une pluralité
d'informations qui méritent d'être connues, comprises,
analysées, et qui permettent à leurs lecteurs, auditeurs
ou téléspectateurs, de mieux connaître les
sociétés des pays arabes et donc de respecter leurs
traditions et leurs héritages culturels, dans leur diversité.
Vers un gallicanisme islamique ?
L'observation des médias français
au cours des derniers mois montre que la relation avec le monde
arabe et le monde musulman est aussi traitée comme un problème
de politique intérieure. Le 29 juin dernier Le Figaro Magazine
choisissait pour son " débat " hebdomadaire entre
Jeanne-Hélène Kaltenbach, Michèle Tribalat,
deux sociologues spécialisées dans la question de
" l'intégration ", d'une part, et Dalil Boubakeur,
recteur de l'Institut musulman de la Mosquée de Paris,
d'autre part, sur le thème " Comment être musulman
en France ". Plus récemment encore, les déclarations
de plusieurs hommes politiques et les actions engagées
au sein de plusieurs pays européens en même temps
montrent que la place et le statut des musulmans dans les sociétés
occidentales doivent être mieux définis.
Très concrètement, comme avaient tenté
de le faire plusieurs de ses prédécesseurs, le nouveau
ministre de l'Intérieur Nicolas Sarkozy s'est attelé
à la tâche, difficile, d'aider à l'organisation
d'un " Islam de France ", à la place ce qui serait
un " Islam en France ". Donner aux musulmans une représentation
au sein de la République, c'est d'abord pour lui identifier
des interlocuteurs en face de l'Etat et aider à l'émergence
d'un gallicanisme islamique comparable à ce qu'a pu être
le gallicanisme catholique au XVIIème siècle, c'est-à-dire
une identité religieuse enracinée dans une foi en
même temps que dans un territoire, rendant compatible en
tout point les traditions civiques, sociales, philosophiques et
culturelles d'un pays spécifique, comme la France, avec
l'héritage spirituel et doctrinal d'une religion universelle,
qui y occupe une place importante.
S'agissant de l'Islam également cette préoccupation
est légitime, elle n'est pas nouvelle, mais elle est compliquée
à mettre en uvre pour toutes les raisons, notamment
religieuses, que l'on connaît. Pourtant il est particulièrement
significatif qu'elle devienne une priorité politique au
moment où l'on relève dans les médias occidentaux
les prémices de ce qui pourrait être un affrontement
idéologique majeur en ce début de troisième
millénaire.
En effet, si l'on regarde l'histoire de la religion
catholique en France, la préoccupation politique de la
place de l'Eglise a correspondu à une période où
elle apparaissait comme une puissance qui pouvait servir des intérêts
autres que ceux de la Nation française, au sein même
de celle-ci. Le début du XVIIème siècle,
au lendemain immédiat des guerres de religion, voit la
constitution de l'Etat moderne, un " Etat de droit ",
sur les ruines des affrontements fratricides entre protestants
et catholiques, alors que les catholiques sont apparus, pendant
plusieurs décennies, comme les alliés objectifs
d'une puissance étrangère menaçante, l'Espagne,
alliée à la papauté romaine.
Aujourd'hui, le besoin ressenti de ce que j'ai appelé
un " gallicanisme islamique " provient exactement de
la même source, c'est-à-dire de la peur de voir se
constituer, dans une situation d'affrontement extérieur,
une progressive division interne à la population française.
Une pluralité de regards
Evoquant le cas spécifique de l'Algérie,
j'en arrive évidemment à une autre caractéristique
fondamentale du regard des médias français sur le
monde arabe : sa double diversité. Diversité des
regards, mais surtout diversité au sein du monde arabe
lui-même. Aux yeux des journalistes français, et
à juste titre, le Maroc, l'Algérie, la Tunisie,
la Libye, l'Egypte, la Palestine, le Liban, la Syrie, l'Irak,
les Pays du Golfe, constituent autant d'entités différentes
non seulement sur le plan politique, mais aussi sur le plan culturel,
linguistique, et même religieux.
C'est la première parade contre une vision
simpliste du monde arabe. Les traits qui rapprochent tous ces
pays sont connus de nos rédactions, mais elles sont aussi
toutes conscientes des différences qui les séparent,
voire les opposent. Même un journaliste non spécialiste
et débutant dans la presse quotidienne régionale
a déjà une connaissance suffisante de cette diversité
pour ne pas confondre dans la même analyse le Maroc, héritier
de sa longue histoire, de ses traditions, de ses spécificités
culturelles, avec l'Egypte, dont les racines sont tellement différentes,
construites sur le terreau d'une des premières grandes
civilisations méditerranéennes connues, enrichies
d'apports successifs à chaque étape de sa longue
histoire ! Même chose pour l'Algérie, la Tunisie,
et ainsi de suite.
On connaît la thèse développée
en 1993 par le directeur des études stratégiques
de Harvard, Samuel Huntington, dans son livre intitulé
" Le Choc des Civilisations ". Il entendait répondre
au non moins fameux Francis Fukuyama, inventeur du concept, fugacement
à la mode, de la " fin de l'histoire ", et il
mettait en avant au contraire les conflits à venir entre
les " huit cultures " entre lesquelles il partageait
le globe, et en particulier entre trois d'entre elles : les cultures
occidentale, confucéenne et islamique. Huntington concluait
par ces mots : " Le monde n'est pas un. Les civilisations
unissent et divisent l'humanité
Le sang et la foi
: voilà ce à quoi les gens s'identifient, ce pour
quoi ils combattent et meurent. "
Cette vision du monde a sous-tendu la guerre contre
le régime irakien, puis l'embargo international dont il
fait l'objet, et maintenant la détresse des populations
qui subissent les privations qu'il entraîne. Cette même
vision du monde est également l'idéologie qui porte
le combat américain contre le terrorisme mondial depuis
le 11 septembre, terrorisme essentiellement identifié comme
islamiste et dont le chef de file est désormais l'introuvable
Oussama Ben Laden.
Les derniers développements du conflit israélo-palestinien
et la relative passivité des Etats-Unis pendant la dégradation
de la situation en Palestine trouve ses racines dans cette même
vision géostratégique pour laquelle les arabes palestiniens
sont nécessairement d'un côté, " le mauvais
", et les Israéliens quoi qu'ils fassent, de l'autre,
" le bon ". Les dirigeants israéliens connaissent
très bien ces analyses et en jouent à l'évidence
pour discréditer a priori tout effort de paix ou de pacification
de la part de Yasser Arafat.
La chance des médias européens est
qu'ils ne peuvent accepter de se rallier sans broncher à
une vision du monde qui conduit à mettre dans le même
sac les musulmans sénégalais, chinois, indonésiens,
ainsi que ceux du Golfe Persique et du Maghreb
Une simplification
qui fait justement le jeu du terrorisme, dont l'objectif premier
est justement de provoquer ce " choc des civilisations ",
afin de renverser l'ordre international tel qu'il semblait pouvoir
s'imposer progressivement, à partir des puissances occidentales
et essentiellement des Etats-Unis, après la chute du Mur
de Berlin et la dislocation du Bloc de l'Est.
Un exemple remarquable de cette ouverture constante
du regard des médias français sur le monde arabe
et sur l'Islam a été donné par Le Nouvel
Observateur du 4 juillet 2002, qui publiait un grand dossier sur
l'Islam aujourd'hui, sur les mutations qu'il traverse et les réformes
qu'il doit connaître, pour s'adapter au monde contemporain.
Pour cela l'hebdomadaire français accueillait dans ses
colonnes sept intellectuels et penseurs de grande qualité,
défendant un Islam dépoussiéré de
tout ce qui en lui est d'abord et avant tout le reflet de la société
où il est né. Chacun d'entre eux, en fonction de
ses convictions et de sa formation propre, poursuit dans le sillage
novateur des grands penseurs égyptiens que furent Taha
Husayn et Ali Abdel Razeq, qui ont introduit dans le champ culturel
arabe le principe fécond d'une critique historique des
textes sacrés.
On peut partager ou ne pas partager les approches
défendues par les intellectuels interrogés, mais
on ne peut qu'approuver la démarche d'un hebdomadaire qui
ne se contente pas de stigmatiser les courants réactionnaires
et obscurantistes qui conduisent à l'islamisme radical,
mais qui ouvre ses colonnes aux défenseurs d'un Islam tolérant
et ouvert au monde moderne et aux valeurs humanistes.
Je viens d'évoquer à travers deux
de ces penseurs l'image de l'Egypte : le regard que les médias
français portent sur elle paraît extrêmement
différent de celui qu'ils portent tant sur les pays du
Maghreb que sur ceux du Proche Orient : le passé antique
de l'Egypte est très fréquemment rappelé,
que ce soit dans les magazines, dans des documentaires audiovisuels,
comme il est systématiquement expliqué dans les
livres scolaires. C'est ainsi qu'une analyse même rapide
des citations de l'Egypte dans les publications de presse françaises
révèle un nombre élevé de références
valorisantes, qui donne à ce pays, lui aussi, une place
à part, dans la représentation symbolique du monde
arabe.
L'évolution du regard porté sur
la Palestine
Dernière évolution sensible, celle
de la vision de la lutte du peuple palestinien telle qu'elle est
présentée dans nos organes de presse écrite
et audiovisuelle : dans les années 1960, les médias
avaient plus ou moins généralement une vision sommaire
de la Palestine, " terre sans peuple pour un peuple sans
terre ". La guerre de 1967 leur révéla l'existence
des Palestiniens, qui devinrent un peu vite les " arabes
palestiniens ". " L'intifada des pierres " changea
à son tour cette perception, et l'on vit progressivement
apparaître dans les journaux français le concept
de " peuple palestinien ".
Certes, cette évolution lexicale a pris quarante
ans, mais elle est capitale. D'autant plus capitale que cette
expression qui confère ipso facto le statut de " nation
" à ce " peuple palestinien " légitime
son aspiration à une terre qui fut sienne. Et cette même
expression s'est retrouvée en écho dans un journal
comme le New-York Times, ou dans la bouche des journalistes de
CNN, ce qui entraîna récemment des polémiques,
que je ne commenterai pas !
Les mots ne sont jamais gratuits, ils charrient
avec eux un passé et une mémoire : il en va de même
du nom de " colons " appliqués aux israéliens
qui s'installent dans les territoires occupés. Parler de
" colonisation ", c'est reconnaître qu'il y a
à la fois occupation, et volonté de pérenniser
cette prise de contrôle territoriale. C'est ainsi que, concernant
la Palestine, le regard des médias français a évolué
positivement au cours des dernières décennies, dans
le sens d'une appréhension plus juste du conflit en cours.
Il faut souhaiter que ce changement de point de
vue sémantique ne soit pas inversé par le développement
d'un terrorisme qui touche les civils israéliens. Qu'on
le veuille ou non, cette violence aveugle est pain béni
pour les tenants de la thèse de Huntingdon sur le "
choc des civilisations ", car elle permet de ranger les Palestiniens
dans le bloc que formeraient, autour du monde arabe, l'ensemble
des pays à dominante musulmane, potentiellement solidaires,
à un moment ou à un autre, de cette forme d'internationale
terroriste contre laquelle la guerre est déclarée.
III. En se tournant vers l'avenir
Telle est sans doute aujourd'hui, dans ses grandes lignes, la
description que l'on peut donner de la représentation du
monde arabe dans les médias français : je n'ai pas
effectué un recensement systématique, j'en laisse
le soin à des chercheurs ou à des universitaires
dont le talent saura tirer d'un corpus aussi large que varié
des tendances significatives. Je pense d'ailleurs que c'est un
travail à effectuer et qu'il pourrait faire valablement
l'objet d'une thèse de troisième cycle... Mais pour
ma part je veux poursuivre vers l'avenir, en m'interrogeant pour
finir sur les moyens qui pourraient exister d'influer sur l'image
médiatique du monde arabe en France et plus généralement
en Occident.
Souvenons-nous de l'unanimité des médias
occidentaux, y compris français, au moment de la guerre
du Golfe, de l'invasion du Koweït puis surtout du débarquement,
principalement américain, qui mit en déroute les
troupes de l'envahisseur irakien : cette unanimité s'appuyait
du côté occidental sur un strict formatage de l'information
disponible par la télévision américaine CNN,
avant sa reprise par l'ensemble des médias européens.
A l'inverse, les attentats du 11 septembre puis
la guerre d'Afghanistan ont été forcément
traités de manière plus nuancée, puisqu'une
autre télévision était présente sur
le marché de l'information mondiale, qui est Al Jazira,
la télévision du Qatar, par le biais de laquelle
les messages de Ben Laden furent connus et diffusés.
Indéniablement, le regard pluriel, distancié,
que nos médias ont jusque là le plus souvent réussi
à porter sur ce nouveau conflit tient aussi, tout simplement,
au fait que plusieurs sources d'information étaient présentes.
C'est par elles que furent connus les " dommages collatéraux
" sur les populations civiles, par exemple, au fur et à
mesure des batailles livrées en terre afghane.
Les pays arabes doivent enrichir eux-mêmes
le regard porté sur eux
Comment ne pas penser que le meilleur regard sur
le monde arabe, le regard le plus pertinent et le plus éclairant,
c'est celui qu'il est à même de porter sur lui-même
? D'où une priorité sur laquelle j'insiste tout
particulièrement, celle de développer des médias
audiovisuels indépendants de bonne qualité au sein
du monde arabe, et par exemple au Maghreb. Il existe de nombreux
projets, plusieurs concernent d'une manière ou d'une autre
la France : il est indispensables que plusieurs de ces projets
réussissent, sur plusieurs territoires et en direction
de plusieurs types de téléspectateurs différents.
C'est en outre indispensable afin que la représentation
du monde arabe par lui-même, aux yeux du reste du globe,
ne soit pas exclusivement le fait d'une seule télévision,
émanant d'un seul pays.
Le monde arabe doit se doter rapidement des outils
médiatiques qui lui permettront d'exister comme émetteur
d'informations, sur lui même pour commencer, mais surtout
en direction du reste du monde. Il est impossible de rejeter le
regard de l'autre et la critique implicite qu'il peut exprimer
si l'on ne se donne pas les moyens de lui proposer une autre image,
un autre point de vue sur les mêmes informations.
Dans le même temps, les médias français
doivent continuer à travailler ce qui les singularise,
c'est à dire leur vision traditionnelle des particularités
d'un monde arabe en mutation rapide, aux prises, selon les pays,
avec des problèmes et des besoins différents. Il
s'agit d'éviter les simplifications abusives, les raccourcis
mal fondés, et tout ce qui pourrait faire rentrer l'idéologie
dans l'information.
Pour conclure en une phrase, il ne s'agit ni d'idéaliser
le monde arabe, ni de le déprécier, il s'agit de
lui rendre justice, à travers toutes ses composantes. Il
s'agit en fait tout simplement, pour les journalistes français,
de faire leur métier en conscience. Cela demande un effort
constant, certes, mais je pense que ce n'est pas hors de notre
portée.
Hervé BOURGES
président de l'Union internationale de la presse francophone.
Discours prononcé à Paris,
Insttitut du monde arabe (IMA),
lundi 15 juillet 2002