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Conférence euro-arabe pour le dialogue des cultures
Paris, Institut du Monde Arabe, 15-16 juillet 2002

Pour un " vivre ensemble " fondé sur une meilleure connaissance de l'autre

Première séance : Statut de l'altérité

" Rôle des médias dans la connaissance des autres :
l'image du monde arabe dans les médias occidentaux "

Intervention de M. Hervé BOURGES
Président de l'Union internationale de la Presse Francophone

Le thème qui m'a été proposé est à la fois crucial et complexe, et la réponse que je souhaite y apporter sera donc nuancée : les médias sont au sein des sociétés contemporaines à la fois un miroir et une lentille déformante. Ils reflètent certes les émotions et les conceptions dominantes des populations, mais ils travaillent également en profondeur les représentations collectives. Ils sont des outils de connaissance mais ils mettent aussi en œuvre, par facilité ou conformisme, des caricatures et des simplifications.

Vous le comprendrez, je n'ai pas réalisé un relevé exhaustif de tous les articles imprimés, ni de tous les reportages audiovisuels diffusés ces dernières années, à propos du monde arabe. J'ai simplement retenu, comme illustration, quelques éléments qui m'ont paru significatifs des grandes tendances que j'observais.

Dans le cas de l'image du monde arabe dans les médias occidentaux, il faut immédiatement faire le départ entre ce qui concerne les médias américains, à commencer par les plus grands d'entre eux, et ce qui caractérise les médias européens, à commencer par les médias français.

Une fois cette différence fondatrice posée, une deuxième considération entre en jeu, qui concerne le monde arabe lui-même, vu à travers le prisme des médias occidentaux : il n'est pas unique, pas plus que les arabes ne sont eux-mêmes unis lorsqu'il s'agit de leurs rapports avec l'Occident. Il y a plusieurs mondes arabes dans notre regard occidental et français, et ils ne renvoient pas tous à la même image, aux mêmes valeurs et aux mêmes émotions. Le monde arabe ne présente pas à nos yeux une façade unie : sa diversité fonde son traitement différencié par nos médias.

Enfin troisième remarque liminaire, les rapports entre les nations constitutives du monde arabe et celles qui constitueraient le monde occidental ont énormément évolué ces dernières années, ils se sont compliqués et leur variation dans le temps les a fait changer en profondeur, d'une manière inégale, asymétrique, en prenant des directions différentes en fonction de lignes de partage politico-diplomatiques profondes.

I. Demêler le faisceau des regards occidentaux


Je commencerai donc par interroger le regard de l'Occident pour en percevoir la disparité, ses causes et ses conséquences.

Les médias occidentaux, insérés dans le tissu historique et idéologique de leurs pays respectifs, n'offrent pas tous la même lecture des réalités politiques ou sociales arabes. Première grande ligne de fracture, la vision européenne face à la vision américaine. C'est sans doute un effet de la proximité géographique et historique, de l'existence d'un très long passé commun et d'échanges culturels et humains réguliers : les pays européens ont tous une histoire commune avec les pays arabes, qui ne sont pas toujours les mêmes.


Regards européens

L'Allemagne et l'Autriche par exemple ont tissé avec la Turquie des rapports intimes, à travers des siècles d'affrontements, en Europe Centrale en particulier… L'Angleterre a pour certains pays du Moyen-Orient, ou encore pour l'Egypte, des yeux pleins d'attention, résultats de décennies de combats, de projets politico-diplomatiques réussis ou avortés. Dans le même temps la France a de longue date déployé une véritable " politique arabe ", en direction de ses anciennes zones d'influence, Maroc, Algérie, Tunisie, Liban, Syrie… Cette politique s'accompagne évidemment d'une valorisation de ces pays, et d'une reconnaissance forte de leur identité culturelle et de leur héritage. Nous ne sommes pas par hasard ici même à l'Institut du Monde Arabe, sur les quais de la Seine.

Nous héritons donc dans notre vision du monde arabe d'une longue tradition mariant objectivité et subjectivité. Dans l'inconscient collectif français l'image du monde arabe contemporain se construit aussi à partir d'une double source " mythologique " au sens où l'entendait Roland Barthes, ou symbolique : d'une part les représentations médiévales du " barbare " et de " l'infidèle ", associées aux Croisades, d'autre part les analyses stratégiques et politiques de la fin de la Renaissance et de l'époque classique sur l'Empire Turc, siège d'un état moderne et puissant.

L'historien Guy Turbet-Delof a décrypté dans sa thèse l'image de " l'Afrique barbaresque " dans les représentations littéraires françaises aux XVIème et XVIIème siècles : il distingue dans l'imaginaire collectif occidental deux pôles fondamentaux : la représentation médiévale de l'infidèle comme un " barbare " (intempérance, vénalité, brutalité, paillardise, perversions, cruauté) cède à cette époque progressivement la place à sa représentation comme un " Romain ", avec les qualités symboliques qui y sont associées : endurance, discipline, sobriété, simplicité, efficacité…

Bon exemple de ce renversement dialectique, le diplomate savoyard René de Lucinge, analysant l'Empire turc à la fin du XVIème siècle, souligne que cette " superpuissance " de l'époque " a mieux fondé ses moyens et sa puissance que ne firent les Romains, lors même qu'ils furent dans leur plus grande et entière grandeur ". Le compliment n'est pas mince, dans un texte qui date de 1588 ! Il témoigne d'un retournement de l'opinion publique française qui sera confirmée, quelques décennies plus tard, par l'alliance entre Louis XIV et celui qui représente alors le monde arabo-musulman, c'est-à-dire le Grand Turc.

Le regard de la France sur le monde et la culture arabe s'est donc cristallisé au cours de nombreux siècles de respect mutuel et de tolérance réciproque. Naguib Mahfouz, dans le discours qu'il a prononcé à Stockholm au moment de la remise de son Prix Nobel, évoque l'image très forte de ces conquérants arabes de Constantinople, réclamant en rançon de leurs prisonniers des livres, des œuvres d'art, des archives, hérités de l'Antiquité grecque et via l'Empire Romain d'Orient, afin qu'ils puissent être étudiés et traduits. Les Français savent qu'une très grande partie de ce qui a ensuite nourri notre redécouverte puis notre propre connaissance des racines culturelles antiques de la civilisation européenne, depuis la Renaissance, a été redécouvert à partir des sources arabes, des bibliothèques et des œuvres des savants qui honoraient alors le monde arabo-musulman… Ils l'illustraient d'ailleurs à leurs risques et périls, et Youssef Chahine nous l'a rappelé récemment à propos d'Averroès dans un film magnifique qui est aussi un hommage à la tolérance et à la reconnaissance de l'autre.

Evidemment, cette vision n'est pas celle que les médias semblent privilégier, parce qu'ils sont par nature emportés par l'actualité, et par cette salve permanente de faits nouveaux qu'elle projette sur le devant de la scène, à la Une des titres de la presse écrite, et en ouverture des journaux télévisés. Mais il n'est pas sans importance que cet arrière-plan culturel existe en France, comme il existe, différemment, en Allemagne ou en Angleterre, au Portugal ou en Italie. Je tiens à souligner que les racines du regard français sur le monde arabe sont antérieures au dix-neuvième siècle et qu'elles préexistent donc à l'épisode, à la parenthèse, que constitue l'époque coloniale, où l'expansion européenne s'est faite pour partie aux dépens des pays et des régions qui étaient aux frontières de ce continent et qui n'avaient pas connu jusque là leur révolution industrielle.


Regard américain

Cet arrière-plan intellectuel n'existe pas, en revanche, dans la vision utilitariste et purement contemporaine que les médias américains présentent du monde arabe, et que je synthétiserais volontiers en un triptyque ramassé : pétrole, Islam et terrorisme.

D'abord, les Etats-Unis se sont essentiellement intéressés au monde arabe en général et au Proche Orient en particulier à cause du pétrole et à l'élément fondamental qu'il représente dans le développement économique capitaliste dont ils sont le chef de file et le premier bénéficiaire. C'est le cas, très nettement, depuis la dernière guerre mondiale, et c'est plus que jamais le cas aujourd'hui.

Jusqu'aux années 1990, l'image des arabes qui occupait les médias de masse américains était avant tout celle des dirigeants des émirats, opulents, percevant leurs dollars d'Outre-Atlantique en contrepartie du pétrole exploité sous leurs déserts, et vivant fastueusement de cette rente à la fois tombée du ciel, et jaillie du sable. De multiples productions, films, fictions, réalisées à Hollywood, reprennent et développent cette vision des arabes.

Cette image a été complétée (parce qu'elle n'a pas été effacée d'emblée) dans les médias américains, au début des années 1990, par celles de Saddam Hussein et de la guerre du Golfe. Le président irakien a été présenté à l'opinion mondiale comme un terroriste et un guerrier prêt à verser le sang de son peuple et de ses voisins sans compter… Les suites de la guerre du Golfe sont connues, et la campagne médiatique se poursuit aux Etats-Unis pour justifier la guerre qui est menée depuis, avec l'appui de la Grande-Bretagne, contre Saddam Hussein et le régime irakien.

Enfin le 11 septembre a transformé la vision que les médias américains, en partie à l'unisson de l'administration américaine, présentent du monde arabe : on assiste à une simplification des discours tenus, classique en temps de conflit (toutes les analyses des discours médiatiques en période de guerre aboutissent à la même conclusion, qui est celle d'une instrumentalisation de la parole journalistique au service de la légitimation du combat engagé et d'un renforcement de la motivation des combattants).


Le discours médiatique est aussi une arme de guerre

Le risque est grand aujourd'hui d'une assimilation, par ce discours médiatique dominant, de tous les arabes aux terroristes coordonnés par Ben Laden, et même de tous les musulmans aux intégristes islamistes auxquels il commande. Ce risque n'est pas obligatoirement le résultat d'une volonté délibérée, d'une décision qui tendrait à manipuler l'opinion publique, d'un complot médiatique, que certains se complaisent à dénoncer… La vérité est plus simple : un média est d'abord le reflet d'une opinion publique et répond d'abord aux attentes de celle-ci : en période de guerre, c'est le corps social tout entier qui rejette les paroles discordantes !

On sait que dans toute situation de conflit, et c'est tout particulièrement vrai en cas de conflit armé, la manière dont l'adversaire est défini, décrit, permet de le poser en ennemi. Or c'est l'idéologie, par son discours à la fois concret et symbolique, qui accomplit cette transformation du prochain en étranger, du frère humain en danger potentiel, du voisin pacifique en puissance belliqueuse et menaçante. Dernière remarque sur une telle évolution sémantique : elle est durable, difficile à renverser, et plus elle est forte, plus elle a les moyens de s'insérer pour longtemps dans le tissu psychologique d'une nation. La constitution d'un imaginaire collectif est lente, progressive, mais durable.

Ce n'est pas en un jour que la réconciliation franco-allemande a pu s'opérer, et elle garde un caractère miraculeux quand on songe à la profondeur des haines distillées pendant des décennies de part et d'autre du Rhin.

Nous sommes donc en train de vivre une situation historique décisive pour les relations entre le monde arabe et le reste de l'humanité, parce que les représentations symboliques et imaginaires qui y seront associées dans les supports de communication de la plus grande puissance du monde occidental, seront, tant que durera la situation d'affrontement dans laquelle nous sommes placés, des images dépréciatives, caricaturales, des analyses simplificatrices, soupçonneuses, inquiètes.

Or cette guerre contre le terrorisme, si elle dure aussi longtemps que le Président des Etats-Unis nous l'avait promis quand il l'a officiellement déclarée, c'est-à-dire une ou deux décennies, si elle garde les formes d'un affrontement du monde occidental capitaliste avec une hydre islamiste et violente disséminée sur tous les continents, va nourrir d'année en année l'imaginaire américain, et progressivement l'imaginaire occidental, d'une vision réductrice et noire du monde arabe et de l'Islam à la fois.

Comme cela s'est passé au moment de la guerre froide avec les représentations de l'Union soviétique par les studios américains, ce seront bientôt des films qui nous arriveront, année après année, qui dépeindront les pays arabes sous leur jour le moins favorable, ce seront des séries dont les dialogues reflèteront une méfiance vis-à-vis des communautés arabes, ce sera un flot d'informations régulier qui constituera un faisceau de critiques implicites contre les pays arabes et leurs dirigeants. Toutes les déclarations de principes et les protestations d'amitié n'y changeront rien : cette stigmatisation sera irrémédiablement entraînée par le rôle décisif de l'idéologie dans la conduite du combat engagé, a fortiori contre un ennemi mal reconnaissable.

Un risque réel de contagion idéologique

Le premier danger de cette focalisation anti-arabe du regard américain concerne l'Europe, dans ses relations avec les pays arabes. En effet, le sujet mériterait d'ailleurs d'être lui-même traité en propre, les médias de masse français sont en permanence à l'écoute de la création et de l'idéologie de l'Amérique du Nord. La première puissance mondiale, qu'on le veuille ou non, qu'on s'en alarme ou qu'on s'en accommode, " donne le ton " du concert médiatique des nations.

Dès lors l'Europe risque de subir une contagion idéologique préjudiciable au maintien de ses rapports privilégiées avec le monde arabe. Le pamphlet antimusulman que vient de faire paraître une journaliste italienne, Oriana Fallaci, La Rage et l'Orgueil, brasse dans une hostilité radicale et explicite tous les poncifs du racisme et de l'islamophobie dans un appel à un sursaut occidental qui prend une tonalité prophétique et menaçante en décrivant la guerre qui engagée par Al Qaïda: " Une guerre qui ne vise peut-être pas à la conquête de notre territoire, mais certainement à celle de nos âmes. A la disparition de notre liberté, de notre civilisation. A l'anéantissement de notre manière de vivre et de mourir, de prier ou de ne pas prier, de manger, de boire, de nous vêtir et de nous dévêtir…Vous ne comprenez pas ou vous ne voulez pas comprendre que si nous ne nous défendons pas, le Djihad vaincra… " Ce pamphlet d'une violence aveugle est-il publié par une maison d'édition marginale ou à petits tirages ? Pas du tout, traduit de l'italien, il est repris par Plon, filiale de Vivendi Universal Publishing…

Nous sommes donc bien à un carrefour de l'histoire où la manière dont chaque nation, et chaque peuple, définit ses rapports avec le monde arabe, sa culture, et sa religion dominante, l'Islam, entraîne par la même occasion une prise de position dans un conflit à la fois idéologique, identitaire, et militaire, ce dont les extrémistes des deux bords rêvaient, un " choc des civilisations ".

Certes, l'exemple que je viens de citer est un exemple extrême. Il n'en est pas moins révélateur d'une dérive qui est peut-être entamée. La mondialisation des échanges économiques et des communications à la fois matérielles et immatérielles place l'ensemble des sociétés humaines face à des doutes sur leur pérennité et la justification historique de leur projection dans l'avenir. Le mot de Valéry " Nous autres civilisations, nous savons désormais que nous sommes mortelles " est devenu une angoisse partagée d'un bout à l'autre de la planète. Partout dans le monde, cette angoisse entraîne des réactions de repli sur soi, de xénophobie, d'égoïsme. Nous en avons encore eu un exemple récent en France même, lors du premier tour des élections présidentielles, heureusement corrigé par le second et par les élections législatives qui ont suivi.


II. Les caractéristiques du regard des médias français


Déjà singularisé parmi les médias occidentaux par l'histoire qui l'a constitué et nourri au cours des derniers siècles, le regard que les médias français porte sur le monde arabe se caractérise ensuite par plusieurs traits extrêmement nets qui le protègent contre les approches systématiques et simplificatrices.


Un regard partiellement spéculaire

Première dimension profondément originale du regard que portent les médias français sur le monde arabe, ce regard est partiellement spéculaire, il renvoie aussi à une partie de la population de notre pays une image dans laquelle elle peut reconnaître son propre visage.

Il me paraît nécessaire de traiter ce thème de manière beaucoup plus approfondie que je ne peux le faire aujourd'hui : la perception collective du monde arabe dans un pays comme la France est aussi un regard que nous jetons sur nous-mêmes, parce que nous sommes une société mixte et ouverte qui comprend un grand nombre de citoyens dont les racines sont au Maghreb, au Proche-Orient ou en Afrique, dans des pays majoritairement musulmans. Le regard que les médias français jettent sur le monde arabe et l'Islam est donc un regard partiellement spéculaire.

Cette réalité, le Conseil supérieur de l'audiovisuel français la soulignait, il y a bientôt trois ans, dans une recommandation adressée aux médias audiovisuels français, en indiquant que " la diversité culturelle commence à notre porte ", et qu'elle doit donc être traitée comme une réalité de proximité, une des dimensions primordiales de notre identité dans les décennies à venir. Nous n'avons pas le choix, dans un univers de communications rapides et mondiales, entre l'exclusion et l'assimilation. Nous devons apprendre à nous regarder avec nos différences, en intégrant au sein de notre modèle civique, au sein de notre représentation collective de la société française, la diversité des origines des populations, des religions et des cultures qui la composent.

C'est une réalité qui m'est aujourd'hui très sensible, dans le cadre de " L'Année de l'Algérie " en France en 2003, décidée par les Présidents Jacques Chirac et Abdelaziz Bouteflika et dont j'assure la présidence en France : nous sommes chaque jour confrontés à une multiplicité de nouveaux projets qui révèlent l'intrication entre les sociétés algériennes et françaises.

Une imbrication culturelle réciproque qui se traduit par la présence en France même de multiples artistes, créateurs, intellectuels d'origine algérienne, dans tous les domaines culturels, comme par une réelle vitalité de la Francophonie en Algérie. La presse algérienne francophone est riche, bien écrite, plurielle, libre : il ne s'agit pas d'une presse officielle, mais au contraire d'une presse indépendante, avec des quotidiens remarquables comme El Watan ou Liberté. Elle joue un rôle dans l'animation intellectuelle et civique du pays, de même que la presse arabophone, avec à sa tête le premier quotidien national El Khabar.

De même le regard que portent nos médias français sur l'Algérie est aussi perçu, analysé, connu, en Algérie même, où ces médias sont reçus, lus, regardés. Très récemment, le 4 juillet dernier, la chaîne de télévision France 2 a consacré une soirée d'information au thème " France Algérie, je t'aime moi non plus " en multipliant les parcours croisés entre les deux pays : le standard téléphonique de France Télévision a reçu ce soir-là plus d'appels en provenance d'Algérie que de France, et plus de courrier est arrivé en provenance d'Algérie que de France les jours qui ont suivi. On peut donc parler d'une double spécularité : entre la France et certains pays arabes, c'est un double miroir qui est tendu, où chacun peut à son tour se reconnaître partiellement.

Cette proximité est pourtant souvent ignorée dans les rédactions des médias français, et cette ignorance cause bien souvent des maladresses, des blessures d'amour propre… Voire un sentiment d'injustice ressenti dans certains pays arabes face à des caricatures, des propos simplificateurs ou un traitement trop unilatéral de certaines informations. Le cas algérien est évidemment particulier, mais comment rendre compte de la décennie de terrorisme islamiste insupportable, meurtrière, qu'a traversée l'Algérie ?

Comment éviter que le regard des médias occidentaux et en particulier français ne se focalise sur des événements tragiques et se détourne, du même coup, des informations positives qui pourraient être données au même moment, s'agissant de l'agriculture algérienne, ou de tel ou tel secteur économique en bonne santé, ou de tel ou tel événement culturel important et appréciable, comme par exemple l'émergence d'une scène musicale contemporaine originale et féconde, qu'il s'agisse du Raï ou du Rap algérois ?

C'est précisément ce à quoi nous devons travailler : approfondir le regard des médias français sur le monde arabe, empêcher que quelques thèmes " obnubilent " nos journalistes, et qu'ils deviennent par là même sourds à une pluralité d'informations qui méritent d'être connues, comprises, analysées, et qui permettent à leurs lecteurs, auditeurs ou téléspectateurs, de mieux connaître les sociétés des pays arabes et donc de respecter leurs traditions et leurs héritages culturels, dans leur diversité.


Vers un gallicanisme islamique ?

L'observation des médias français au cours des derniers mois montre que la relation avec le monde arabe et le monde musulman est aussi traitée comme un problème de politique intérieure. Le 29 juin dernier Le Figaro Magazine choisissait pour son " débat " hebdomadaire entre Jeanne-Hélène Kaltenbach, Michèle Tribalat, deux sociologues spécialisées dans la question de " l'intégration ", d'une part, et Dalil Boubakeur, recteur de l'Institut musulman de la Mosquée de Paris, d'autre part, sur le thème " Comment être musulman en France ". Plus récemment encore, les déclarations de plusieurs hommes politiques et les actions engagées au sein de plusieurs pays européens en même temps montrent que la place et le statut des musulmans dans les sociétés occidentales doivent être mieux définis.

Très concrètement, comme avaient tenté de le faire plusieurs de ses prédécesseurs, le nouveau ministre de l'Intérieur Nicolas Sarkozy s'est attelé à la tâche, difficile, d'aider à l'organisation d'un " Islam de France ", à la place ce qui serait un " Islam en France ". Donner aux musulmans une représentation au sein de la République, c'est d'abord pour lui identifier des interlocuteurs en face de l'Etat et aider à l'émergence d'un gallicanisme islamique comparable à ce qu'a pu être le gallicanisme catholique au XVIIème siècle, c'est-à-dire une identité religieuse enracinée dans une foi en même temps que dans un territoire, rendant compatible en tout point les traditions civiques, sociales, philosophiques et culturelles d'un pays spécifique, comme la France, avec l'héritage spirituel et doctrinal d'une religion universelle, qui y occupe une place importante.

S'agissant de l'Islam également cette préoccupation est légitime, elle n'est pas nouvelle, mais elle est compliquée à mettre en œuvre pour toutes les raisons, notamment religieuses, que l'on connaît. Pourtant il est particulièrement significatif qu'elle devienne une priorité politique au moment où l'on relève dans les médias occidentaux les prémices de ce qui pourrait être un affrontement idéologique majeur en ce début de troisième millénaire.

En effet, si l'on regarde l'histoire de la religion catholique en France, la préoccupation politique de la place de l'Eglise a correspondu à une période où elle apparaissait comme une puissance qui pouvait servir des intérêts autres que ceux de la Nation française, au sein même de celle-ci. Le début du XVIIème siècle, au lendemain immédiat des guerres de religion, voit la constitution de l'Etat moderne, un " Etat de droit ", sur les ruines des affrontements fratricides entre protestants et catholiques, alors que les catholiques sont apparus, pendant plusieurs décennies, comme les alliés objectifs d'une puissance étrangère menaçante, l'Espagne, alliée à la papauté romaine.

Aujourd'hui, le besoin ressenti de ce que j'ai appelé un " gallicanisme islamique " provient exactement de la même source, c'est-à-dire de la peur de voir se constituer, dans une situation d'affrontement extérieur, une progressive division interne à la population française.


Une pluralité de regards

Evoquant le cas spécifique de l'Algérie, j'en arrive évidemment à une autre caractéristique fondamentale du regard des médias français sur le monde arabe : sa double diversité. Diversité des regards, mais surtout diversité au sein du monde arabe lui-même. Aux yeux des journalistes français, et à juste titre, le Maroc, l'Algérie, la Tunisie, la Libye, l'Egypte, la Palestine, le Liban, la Syrie, l'Irak, les Pays du Golfe, constituent autant d'entités différentes non seulement sur le plan politique, mais aussi sur le plan culturel, linguistique, et même religieux.

C'est la première parade contre une vision simpliste du monde arabe. Les traits qui rapprochent tous ces pays sont connus de nos rédactions, mais elles sont aussi toutes conscientes des différences qui les séparent, voire les opposent. Même un journaliste non spécialiste et débutant dans la presse quotidienne régionale a déjà une connaissance suffisante de cette diversité pour ne pas confondre dans la même analyse le Maroc, héritier de sa longue histoire, de ses traditions, de ses spécificités culturelles, avec l'Egypte, dont les racines sont tellement différentes, construites sur le terreau d'une des premières grandes civilisations méditerranéennes connues, enrichies d'apports successifs à chaque étape de sa longue histoire ! Même chose pour l'Algérie, la Tunisie, et ainsi de suite.

On connaît la thèse développée en 1993 par le directeur des études stratégiques de Harvard, Samuel Huntington, dans son livre intitulé " Le Choc des Civilisations ". Il entendait répondre au non moins fameux Francis Fukuyama, inventeur du concept, fugacement à la mode, de la " fin de l'histoire ", et il mettait en avant au contraire les conflits à venir entre les " huit cultures " entre lesquelles il partageait le globe, et en particulier entre trois d'entre elles : les cultures occidentale, confucéenne et islamique. Huntington concluait par ces mots : " Le monde n'est pas un. Les civilisations unissent et divisent l'humanité… Le sang et la foi : voilà ce à quoi les gens s'identifient, ce pour quoi ils combattent et meurent. "

Cette vision du monde a sous-tendu la guerre contre le régime irakien, puis l'embargo international dont il fait l'objet, et maintenant la détresse des populations qui subissent les privations qu'il entraîne. Cette même vision du monde est également l'idéologie qui porte le combat américain contre le terrorisme mondial depuis le 11 septembre, terrorisme essentiellement identifié comme islamiste et dont le chef de file est désormais l'introuvable Oussama Ben Laden.

Les derniers développements du conflit israélo-palestinien et la relative passivité des Etats-Unis pendant la dégradation de la situation en Palestine trouve ses racines dans cette même vision géostratégique pour laquelle les arabes palestiniens sont nécessairement d'un côté, " le mauvais ", et les Israéliens quoi qu'ils fassent, de l'autre, " le bon ". Les dirigeants israéliens connaissent très bien ces analyses et en jouent à l'évidence pour discréditer a priori tout effort de paix ou de pacification de la part de Yasser Arafat.

La chance des médias européens est qu'ils ne peuvent accepter de se rallier sans broncher à une vision du monde qui conduit à mettre dans le même sac les musulmans sénégalais, chinois, indonésiens, ainsi que ceux du Golfe Persique et du Maghreb… Une simplification qui fait justement le jeu du terrorisme, dont l'objectif premier est justement de provoquer ce " choc des civilisations ", afin de renverser l'ordre international tel qu'il semblait pouvoir s'imposer progressivement, à partir des puissances occidentales et essentiellement des Etats-Unis, après la chute du Mur de Berlin et la dislocation du Bloc de l'Est.

Un exemple remarquable de cette ouverture constante du regard des médias français sur le monde arabe et sur l'Islam a été donné par Le Nouvel Observateur du 4 juillet 2002, qui publiait un grand dossier sur l'Islam aujourd'hui, sur les mutations qu'il traverse et les réformes qu'il doit connaître, pour s'adapter au monde contemporain. Pour cela l'hebdomadaire français accueillait dans ses colonnes sept intellectuels et penseurs de grande qualité, défendant un Islam dépoussiéré de tout ce qui en lui est d'abord et avant tout le reflet de la société où il est né. Chacun d'entre eux, en fonction de ses convictions et de sa formation propre, poursuit dans le sillage novateur des grands penseurs égyptiens que furent Taha Husayn et Ali Abdel Razeq, qui ont introduit dans le champ culturel arabe le principe fécond d'une critique historique des textes sacrés.

On peut partager ou ne pas partager les approches défendues par les intellectuels interrogés, mais on ne peut qu'approuver la démarche d'un hebdomadaire qui ne se contente pas de stigmatiser les courants réactionnaires et obscurantistes qui conduisent à l'islamisme radical, mais qui ouvre ses colonnes aux défenseurs d'un Islam tolérant et ouvert au monde moderne et aux valeurs humanistes.

Je viens d'évoquer à travers deux de ces penseurs l'image de l'Egypte : le regard que les médias français portent sur elle paraît extrêmement différent de celui qu'ils portent tant sur les pays du Maghreb que sur ceux du Proche Orient : le passé antique de l'Egypte est très fréquemment rappelé, que ce soit dans les magazines, dans des documentaires audiovisuels, comme il est systématiquement expliqué dans les livres scolaires. C'est ainsi qu'une analyse même rapide des citations de l'Egypte dans les publications de presse françaises révèle un nombre élevé de références valorisantes, qui donne à ce pays, lui aussi, une place à part, dans la représentation symbolique du monde arabe.


L'évolution du regard porté sur la Palestine

Dernière évolution sensible, celle de la vision de la lutte du peuple palestinien telle qu'elle est présentée dans nos organes de presse écrite et audiovisuelle : dans les années 1960, les médias avaient plus ou moins généralement une vision sommaire de la Palestine, " terre sans peuple pour un peuple sans terre ". La guerre de 1967 leur révéla l'existence des Palestiniens, qui devinrent un peu vite les " arabes palestiniens ". " L'intifada des pierres " changea à son tour cette perception, et l'on vit progressivement apparaître dans les journaux français le concept de " peuple palestinien ".

Certes, cette évolution lexicale a pris quarante ans, mais elle est capitale. D'autant plus capitale que cette expression qui confère ipso facto le statut de " nation " à ce " peuple palestinien " légitime son aspiration à une terre qui fut sienne. Et cette même expression s'est retrouvée en écho dans un journal comme le New-York Times, ou dans la bouche des journalistes de CNN, ce qui entraîna récemment des polémiques, que je ne commenterai pas !

Les mots ne sont jamais gratuits, ils charrient avec eux un passé et une mémoire : il en va de même du nom de " colons " appliqués aux israéliens qui s'installent dans les territoires occupés. Parler de " colonisation ", c'est reconnaître qu'il y a à la fois occupation, et volonté de pérenniser cette prise de contrôle territoriale. C'est ainsi que, concernant la Palestine, le regard des médias français a évolué positivement au cours des dernières décennies, dans le sens d'une appréhension plus juste du conflit en cours.

Il faut souhaiter que ce changement de point de vue sémantique ne soit pas inversé par le développement d'un terrorisme qui touche les civils israéliens. Qu'on le veuille ou non, cette violence aveugle est pain béni pour les tenants de la thèse de Huntingdon sur le " choc des civilisations ", car elle permet de ranger les Palestiniens dans le bloc que formeraient, autour du monde arabe, l'ensemble des pays à dominante musulmane, potentiellement solidaires, à un moment ou à un autre, de cette forme d'internationale terroriste contre laquelle la guerre est déclarée.


III. En se tournant vers l'avenir…


Telle est sans doute aujourd'hui, dans ses grandes lignes, la description que l'on peut donner de la représentation du monde arabe dans les médias français : je n'ai pas effectué un recensement systématique, j'en laisse le soin à des chercheurs ou à des universitaires dont le talent saura tirer d'un corpus aussi large que varié des tendances significatives. Je pense d'ailleurs que c'est un travail à effectuer et qu'il pourrait faire valablement l'objet d'une thèse de troisième cycle... Mais pour ma part je veux poursuivre vers l'avenir, en m'interrogeant pour finir sur les moyens qui pourraient exister d'influer sur l'image médiatique du monde arabe en France et plus généralement en Occident.

Souvenons-nous de l'unanimité des médias occidentaux, y compris français, au moment de la guerre du Golfe, de l'invasion du Koweït puis surtout du débarquement, principalement américain, qui mit en déroute les troupes de l'envahisseur irakien : cette unanimité s'appuyait du côté occidental sur un strict formatage de l'information disponible par la télévision américaine CNN, avant sa reprise par l'ensemble des médias européens.

A l'inverse, les attentats du 11 septembre puis la guerre d'Afghanistan ont été forcément traités de manière plus nuancée, puisqu'une autre télévision était présente sur le marché de l'information mondiale, qui est Al Jazira, la télévision du Qatar, par le biais de laquelle les messages de Ben Laden furent connus et diffusés.

Indéniablement, le regard pluriel, distancié, que nos médias ont jusque là le plus souvent réussi à porter sur ce nouveau conflit tient aussi, tout simplement, au fait que plusieurs sources d'information étaient présentes. C'est par elles que furent connus les " dommages collatéraux " sur les populations civiles, par exemple, au fur et à mesure des batailles livrées en terre afghane.


Les pays arabes doivent enrichir eux-mêmes le regard porté sur eux

Comment ne pas penser que le meilleur regard sur le monde arabe, le regard le plus pertinent et le plus éclairant, c'est celui qu'il est à même de porter sur lui-même ? D'où une priorité sur laquelle j'insiste tout particulièrement, celle de développer des médias audiovisuels indépendants de bonne qualité au sein du monde arabe, et par exemple au Maghreb. Il existe de nombreux projets, plusieurs concernent d'une manière ou d'une autre la France : il est indispensables que plusieurs de ces projets réussissent, sur plusieurs territoires et en direction de plusieurs types de téléspectateurs différents. C'est en outre indispensable afin que la représentation du monde arabe par lui-même, aux yeux du reste du globe, ne soit pas exclusivement le fait d'une seule télévision, émanant d'un seul pays.

Le monde arabe doit se doter rapidement des outils médiatiques qui lui permettront d'exister comme émetteur d'informations, sur lui même pour commencer, mais surtout en direction du reste du monde. Il est impossible de rejeter le regard de l'autre et la critique implicite qu'il peut exprimer si l'on ne se donne pas les moyens de lui proposer une autre image, un autre point de vue sur les mêmes informations.

Dans le même temps, les médias français doivent continuer à travailler ce qui les singularise, c'est à dire leur vision traditionnelle des particularités d'un monde arabe en mutation rapide, aux prises, selon les pays, avec des problèmes et des besoins différents. Il s'agit d'éviter les simplifications abusives, les raccourcis mal fondés, et tout ce qui pourrait faire rentrer l'idéologie dans l'information.

Pour conclure en une phrase, il ne s'agit ni d'idéaliser le monde arabe, ni de le déprécier, il s'agit de lui rendre justice, à travers toutes ses composantes. Il s'agit en fait tout simplement, pour les journalistes français, de faire leur métier en conscience. Cela demande un effort constant, certes, mais je pense que ce n'est pas hors de notre portée.

Hervé BOURGES
président de l'Union internationale de la presse francophone.

Discours prononcé à Paris,
Insttitut du monde arabe (IMA),
lundi 15 juillet 2002

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