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Paris, jeudi 26 juin 2003
Colloque international
Relations entre l'Europe et le Monde arabe
Institut du Monde Arabe

" Continuer à faire dialoguer nos cultures.
Développer des médias audiovisuels indépendants"

Discours de M. Hervé Bourges
Président de l'Union internationale de la Presse Francophone
Ancien président du conseil supérieur de l'audiovisuel,
et des chaînes publiques RFI, TF1, France 2, France 3.
Ancien porte-parole de l'Unesco
Ancien ambassadeur de France auprès de l'Unesco

Monsieur le Président, Messieurs les ministres, Messieurs les ambassadeurs,
Mesdames et Messieurs,

La culture n'est pas un élément extérieur, incident, qui viendrait se greffer sur une société. La culture est l'expression d'une société. C'est à travers sa culture qu'une société façonne sa représentation du monde, et d'elle-même, son identité au sens le plus profond du terme, c'est à dire ce en quoi elle se reconnaît singulière, différente.

Parler du dialogue des cultures, ce n'est pas seulement parler de la rencontre des savants et des intellectuels qui ensemble, dans un lieu tel que celui-ci, peuvent s'écouter réciproquement, se comprendre, et même, le plus souvent, s'entendre, dans un mutuel respect. Parler du dialogue des cultures, c'est aussi, inévitablement, parler des rapports de force qui structurent les relations entre les Etats, voire entre les grands ensembles culturels et humains.

Si l'on n'a pas en permanence en tête les conséquences du 11 septembre 2001 sur les relations entre les pays arabes et les pays occidentaux, on ne peut donc rigoureusement pas parler des rapports culturels qui existent ou doivent se développer entre le monde arabe et le monde occidental, l'Europe en particulier, et au sein de l'Europe la France.

Une fois cette référence fondamentale posée, une deuxième considération entre en jeu, qui concerne le monde arabe lui-même, vu à travers le prisme des cultures occidentales : il n'est pas unique, pas plus que les arabes ne sont eux-mêmes unis lorsqu'il s'agit de leurs rapports avec l'Occident. Il y a plusieurs cultures arabes dans notre regard occidental et français, et elles ne renvoient pas toutes à la même image, aux mêmes valeurs ni aux mêmes émotions. Le monde arabe ne présente pas à nos yeux une façade unie : sa diversité fonde son traitement différencié y compris par nos intellectuels et nos hommes de culture.

I. Démêler le faisceau des regards occidentaux

Je commencerai donc par interroger le regard de l'Occident pour en percevoir la disparité, ses causes et ses conséquences.

Les cultures occidentales, insérées dans le tissu historique et idéologique de leurs pays respectifs, n'offrent pas toutes la même lecture des réalités politiques ou sociales arabes. Première grande ligne de fracture, la vision européenne face à la vision américaine. C'est sans doute un effet de la proximité géographique et historique, de l'existence d'un très long passé commun et d'échanges culturels et humains réguliers : les pays européens ont tous une histoire commune avec les pays arabes.

Regards européens

L'Allemagne et l'Autriche par exemple ont tissé avec la Turquie des rapports intimes, à travers des siècles d'affrontements, en Europe Centrale en particulier… L'Angleterre a pour certains pays du Moyen-Orient, ou encore pour l'Egypte, des yeux pleins d'attention ou de fraternité, résultats de décennies de combats solidaires, de rêves partagés ou de projets politico-diplomatiques communs. Dans le même temps la France a de longue date déployé une véritable "politique arabe", en direction de ses anciennes zones d'influence, Maroc, Algérie, Tunisie, Liban, Syrie… Cette politique s'accompagne évidemment d'une valorisation de ces pays, et d'une reconnaissance forte de leur identité culturelle et de leur héritage. Nous ne sommes pas par hasard ici même à l'Institut du Monde Arabe, sur les quais de la Seine.

Nous héritons donc dans notre vision du monde arabe d'une longue tradition mariant objectivité et subjectivité. Dans l'inconscient collectif français l'image du monde arabe contemporain se construit aussi à partir d'une double source "mythologique" ou symbolique : d'une part les représentations médiévales du "barbare" et de "l'infidèle", associées aux Croisades, d'autre part les analyses stratégiques et politiques de la fin de la Renaissance et de l'époque classique sur l'Empire turc, siège d'un état moderne et puissant.

L'historien Guy Turbet-Delof a décrypté dans sa thèse l'image de "l'Afrique barbaresque" dans les représentations littéraires françaises aux XVIe et XVIIe siècles : il distingue dans l'imaginaire collectif occidental deux pôles fondamentaux : d'abord la représentation médiévale de l'infidèle comme un "barbare" (intempérance, vénalité, brutalité, paillardise, perversions, cruauté). C'est une idéologie, celle qui nourrit la pratique des croisades. A la fin du XVIe siècle, elle cède la place à la représentation de l'arabe comme un "Romain", avec les qualités qui y sont associées traditionnellement : endurance, discipline, sobriété, simplicité, efficacité… C'est exactement le contraire.

Bon exemple de ce renversement dialectique, le diplomate savoyard René de Lucinge, analysant l'Empire turc à la fin du XVIe siècle, souligne que cette "superpuissance" de l'époque "a mieux fondé ses moyens et sa puissance que ne firent les Romains, lors même qu'ils furent dans leur plus grande et entière grandeur". Le compliment n'est pas mince, dans un texte qui date de 1588 ! Il témoigne d'un retournement de l'opinion publique française qui sera confirmée, quelques décennies plus tard, par l'alliance entre Louis XIV et celui qui représente alors le monde arabo-musulman, c'est-à-dire le Grand Turc.

Quelle leçon pouvons-nous tirer de cette analyse historique de l'image des Arabes et de leur culture dans le regard des créateurs et des politiques français du Moyen-Age et de la fin de la Renaissance ? La réception d'une culture est avant tout un fait idéologique, qui correspond à un jeu de rapports de forces et d'intérêts économiques et stratégiques. Là où il y a conflit politique et militaire, il n'y a pas d'écoute de l'autre, il n'y a pas d'estime possible pour sa culture, de respect possible pour son identité.

A l'inverse, lorsqu'il y a coexistence pacifique voire bonne entente entre les pays, on assiste à une valorisation culturelle de l'autre, à une réception attentive et respectueuse, à une valorisation des différences.

Dernière leçon de l'histoire, le regard sur une culture ne se renverse pas en un jour, mais il est fragile : on assiste à la fois à des phénomènes de continuité, à une répétition des images d'Epinal, à une inertie des représentations, et à des évolutions rapides et frappantes, au moment d'un conflit par exemple.

Il est parfaitement vrai que le regard de la France sur le monde et la culture arabes s'est cristallisé au cours de nombreux siècles de respect mutuel et de tolérance réciproque. Naguib Mahfouz, dans le discours qu'il a prononcé à Stockholm au moment de la remise de son Prix Nobel, évoque l'image très forte de ces conquérants arabes de Constantinople, réclamant en rançon de leurs prisonniers des livres, des œuvres d'art, des archives, hérités de l'Antiquité grecque via l'Empire Romain d'Orient, afin qu'ils puissent être étudiés et traduits.

Les Français savent qu'une très grande partie de ce qui a nourri leur Renaissance, la redécouverte des racines culturelles antiques de la civilisation européenne, a été retrouvé à partir de sources arabes, de bibliothèques et d'œuvres de savants qui honorent le monde arabo-musulman… C'est ce monde que nous restitue aujourd'hui, la très riche et très juste série documentaire de Mahmoud Hussein, "Lorsque le monde parlait arabe", que France 5 vient de rediffuser.

Il n'est pas sans importance que cet arrière-plan culturel existe en France, comme il existe, différemment, en Allemagne ou en Angleterre, au Portugal ou en Italie. Je tiens à souligner que les racines du regard français sur le monde arabe sont antérieures au dix-neuvième siècle et qu'elles préexistent donc à l'épisode, à la parenthèse, que constitue l'époque coloniale, où l'expansion occidentale s'est faite pour partie aux dépens des pays et des régions qui étaient aux frontières de l'Europe et qui n'avaient pas connu jusque là leur révolution industrielle.

Aujourd'hui, nous assistons, que nous le voulions ou non, à un affrontement tragique entre des fondamentalistes musulmans fanatisés et un monde occidental qu'ils rejettent absolument, au premier rang duquel les Etats-Unis d'Amérique sont les premiers visés. Et cet affrontement rejaillit nécessairement sur les représentations collectives du monde arabe et de sa culture. Et ceci, même en France.

Bien sûr, nous savons tous que les cultures arabes, dans leur prodigieuse diversité, ne se résument pas à l'islam, mais nous savons tous aussi que l'islam est au cœur de toutes les cultures arabes, comme le christianisme a été pendant des siècles au cœur du vécu culturel occidental. Comme le confucianisme est inhérent aux structures mentales et même politiques qui se sont développées en Chine au cours des siècles.

Donc il n'est pas indifférent que ce soit au nom de l'islam que le combat anti-occidental soit mené, même s'il s'agit d'un islam dévoyé, caricaturé, simplifié et radicalisé. L'effort à accomplir pour que les cultures occidentales s'ouvrent aux cultures arabes est de jour en jour plus sensible.

Regard américain

Ceci est d'autant plus vrai dans la vision utilitariste et purement contemporaine que les médias américains présentent du monde arabe, et que je synthétiserais volontiers en un triptyque ramassé : pétrole, Islam et terrorisme.

D'abord, les Etats-Unis se sont essentiellement intéressés au monde arabe en général et au Proche Orient en particulier à cause du pétrole et à l'élément fondamental qu'il représente dans le développement économique capitaliste dont ils sont le chef de file et le premier bénéficiaire. C'est le cas, très nettement, depuis la dernière guerre mondiale, et c'est plus que jamais le cas aujourd'hui.

Le discours culturel ou médiatique est aussi une arme de guerre

Le risque est grand aujourd'hui d'une assimilation, par le discours médiatique dominant, de tous les arabes aux terroristes coordonnés par Ben Laden, et même de tous les musulmans aux intégristes islamistes. Ce risque n'est pas obligatoirement le résultat d'une volonté délibérée, d'une décision qui tendrait à manipuler l'opinion publique, d'un complot médiatique, que certains se complaisent à dénoncer… La vérité est plus simple : un média est d'abord le reflet d'une opinion publique et répond d'abord aux attentes de celle-ci : en période de guerre, c'est le corps social tout entier qui rejette les paroles discordantes !

Nous sommes donc en train de vivre une situation historique décisive pour les relations entre le monde arabe et le reste de l'humanité, parce que les représentations symboliques et imaginaires qui y seront associées dans les supports culturels de la plus grande puissance du monde occidental, seront, tant que durera la situation d'affrontement dans laquelle nous sommes placés, des images dépréciatives, caricaturales, des analyses simplificatrices, soupçonneuses, inquiètes.

Or cette guerre contre le terrorisme, si elle dure aussi longtemps que le Président des Etats-Unis nous l'avait promis quand il l'a officiellement déclarée, c'est-à-dire une ou deux décennies, si elle garde les formes d'un affrontement du monde occidental capitaliste avec une hydre islamiste et violente disséminée sur tous les continents, va nourrir d'année en année l'imaginaire américain, et progressivement l'imaginaire occidental, d'une vision réductrice et noire du monde arabe et de l'Islam à la fois.

Vous me pardonnerez ce diagnostic, qui peut paraître bien noir : sauf que depuis quelques années, les diagnostics les plus noirs se voient souvent non seulement vérifiés, mais dépassés.

Toutes les déclarations de principes et les protestations d'amitié n'y changeront rien : cette stigmatisation sera irrémédiablement entraînée par le rôle décisif de l'idéologie dans la conduite du combat engagé, a fortiori contre un ennemi mal reconnaissable.

Un risque réel de contagion idéologique

Dès lors l'Europe risque de subir une contagion idéologique préjudiciable au maintien de ses rapports privilégiées avec le monde arabe. Le pamphlet antimusulman de la journaliste italienne, Oriana Fallaci, La Rage et l'Orgueil, brasse dans une hostilité radicale et explicite tous les poncifs du racisme et de l'islamophobie dans un appel à un sursaut occidental qui prend une tonalité prophétique et menaçante en décrivant la guerre engagée par Al Qaïda: "Une guerre qui ne vise peut-être pas à la conquête de notre territoire, mais certainement à celle de nos âmes. A la disparition de notre liberté, de notre civilisation. A l'anéantissement de notre manière de vivre et de mourir, de prier ou de ne pas prier, de manger, de boire, de nous vêtir et de nous dévêtir…Vous ne comprenez pas ou vous ne voulez pas comprendre que si nous ne nous défendons pas, le Djihad vaincra…" Ce pamphlet d'une violence aveugle est-il publié par une maison d'édition marginale ou à petits tirages ? Pas du tout : traduit de l'italien, il est repris par Plon, l'un des principaux éditeurs parisiens…

Je veux ici aujourd'hui sonner l'alarme : nous sommes à un carrefour de l'histoire. La manière dont chaque nation, et chaque peuple, définit ses rapports avec le monde arabe, sa culture, et sa religion dominante, l'Islam, entraîne par la même occasion une prise de position dans un conflit à la fois idéologique, identitaire, et militaire. C'est exactement ce dont les extrémistes des deux bords rêvaient.

Une mobilisation culturelle est nécessaire

Face à ces évolutions qui peuvent apparaître irrémédiables, il est important de décréter une mobilisation culturelle afin que nous nous donnions les moyens de reconstruire l'image du monde arabe et de ses cultures, que nous nous dotions des outils de rayonnement culturels nécessaires à une meilleure connaissance et reconnaissance des valeurs et des atouts des cultures arabes, du Maghreb jusqu'au Proche Orient.

Et nous pouvons nous appuyer pour cela sur plusieurs caractères particuliers de l'Europe et de la France contemporaines.

Première dimension profondément originale du regard que portent les français sur la culture arabe, c'est un miroir. Il renvoie aussi à une partie de la population de notre continent une image dans laquelle elle peut reconnaître son propre visage.

Il me paraît nécessaire de traiter ce thème de manière plus approfondie que je ne peux le faire aujourd'hui : la perception collective du monde arabe dans un pays comme la France est aussi un regard que nous jetons sur nous-mêmes, parce que nous sommes une société mixte qui comprend un grand nombre de citoyens dont les racines sont au Maghreb, au Proche-Orient ou en Afrique, en tous les cas dans des pays majoritairement musulmans. Le regard que les intellectuels, les créateurs et les médias français jettent sur le monde arabe et l'Islam est donc un regard partiellement spéculaire.

C'est une réalité qui m'est aujourd'hui très sensible, dans le cadre de "L'Année de l'Algérie" en France en 2003, dont les Présidents Jacques Chirac et Abdelaziz Bouteflika m'ont fait l'honneur de me confier la présidence : nous sommes chaque jour confrontés à une multiplicité de projets qui révèlent l'imbrication entre les sociétés algériennes et françaises, la parenté profonde qui les unit, le profond désir de dialogue culturel qui les anime.

Une imbrication culturelle réciproque qui se traduit par la présence en France même de multiples artistes, créateurs, intellectuels d'origine algérienne, dans tous les domaines, comme par une réelle vitalité de la Francophonie en Algérie. La création algérienne francophone est riche, plurielle, libre. Elle joue un rôle dans l'animation intellectuelle et civique du pays.

On l'a vu cette année avec des émissions de télévision qui furent parfois émouvantes : les fils n'ont jamais été rompus et la continuité de la relation culturelle n'a jamais été remise en cause. La solidarité retrouvée lors d'une catastrophe comme le séisme qui vient de frapper la région d'Alger prouve que leur vitalité ne se dément pas.

Une pluralité de regards

Evoquant le cas spécifique de l'Algérie, j'en arrive évidemment à une autre caractéristique fondamentale du regard des français sur les cultures arabes. Aux yeux des créateurs français, et à juste titre, le Maroc, l'Algérie, la Tunisie, la Libye, l'Egypte, la Palestine, le Liban, la Syrie, l'Irak, les Pays du Golfe, constituent autant d'entités différentes non seulement sur le plan politique, mais aussi sur le plan culturel, linguistique, et même religieux.

C'est la première parade contre une vision simpliste du monde arabe. Les traits qui rapprochent tous ces pays sont connus de nous, mais aussi les différences qui les séparent, voire les opposent.

On connaît la thèse développée en 1993 par le directeur des études stratégiques de Harvard, Samuel Huntington, dans son livre intitulé "Le choc des civilisations". Il mettait en avant les conflits à venir entre les "huit cultures" entre lesquelles il partageait le globe, et en particulier entre trois d'entre elles : les cultures occidentale, confucéenne et islamique. Huntington concluait par ces mots : "Le monde n'est pas un. Les civilisations unissent et divisent l'humanité… Le sang et la foi : voilà ce à quoi les gens s'identifient, ce pour quoi ils combattent et meurent."

Cette vision du monde a sous-tendu la guerre contre le régime irakien. C'est elle qui porte le combat américain contre le terrorisme mondial depuis le 11 septembre, terrorisme essentiellement identifié comme islamiste et dont le chef de file est toujours l'introuvable Oussama Ben Laden. Aussi introuvable que les fameuses armes de destruction massive qui justifièrent l'occupation de l'Irak par les armées américaine, anglaise et polonaise. Aussi irréel que toute représentation unifiante d'un monde arabe unique et indifférencié.

II. En se tournant vers l'avenir…

Je veux poursuivre vers l'avenir, en m'interrogeant pour finir sur les moyens qui pourraient exister d'influer sur l'image culturelle du monde arabe en France et plus généralement en Occident.

Les pays arabes doivent enrichir eux-mêmes le regard porté sur eux.

Comment ne pas penser que le meilleur regard sur le monde arabe, le regard le plus pertinent et le plus éclairant, c'est celui qu'il est à même de porter sur lui-même ? D'où une priorité sur laquelle j'insiste tout particulièrement, celle de développer des médias audiovisuels indépendants de bonne qualité au sein du monde arabe, et par exemple au Maghreb.

Il faut que le monde arabe se dote de moyens de production modernes afin d'alimenter les marchés de la communication de masse : les éditeurs occidentaux peuvent être aidés pour qu'ils proposent en traduction les œuvres les plus importantes de la tradition intellectuelle arabe. Des films de cinéma doivent être tournés de la manière la plus moderne par des réalisateurs et des acteurs arabes, sur des thèmes contemporains. Des fictions de télévision doivent être conçues pour pouvoir être reprises sur les grands réseaux audiovisuels occidentaux.

Il existe de nombreux projets, et cette volonté doit trouver à s'incarner dans une multiplicité de démarches de création individuelles. Mais il est indispensable que beaucoup de ces projets aboutissent, sur plusieurs territoires et en direction de plusieurs types de téléspectateurs différents. C'est indispensable afin que la représentation du monde arabe par lui-même, aux yeux du reste du globe, ne soit pas exclusivement occultée ou biaisée.

Le monde arabe doit se doter rapidement des outils de création dans le domaine culturel qui lui permettront d'exister comme émetteur d'informations, et comme foyer de création, en direction du reste du monde. Il est impossible de rejeter le regard de l'autre et la critique implicite qu'il peut exprimer si l'on ne se donne pas les moyens de lui proposer une autre image, un autre point de vue, une représentation artistique et culturelle alternative.

Pour conclure en une phrase, il ne s'agit pas aujourd'hui d'idéaliser le monde arabe, ni de le stigmatiser, il s'agit de travailler à lui rendre justice, à travers toutes ses composantes culturelles. Mais cela passe par un véritable élan culturel nouveau, un effort de soutien à la création arabe et à sa traduction, à son adaptation, à son ouverture, sur tous les supports culturels les plus modernes, en particulier le cinéma, la télévision, tout comme la peinture ou la littérature… En soutenant l'expression de leurs créateurs, c'est aujourd'hui leur identité et leur cohésion que les pays arabes doivent sauver. Le rôle d'un pays comme la France est évidemment de seconder cet effort et d'en prendre sa part.

Pardonnez-moi d'avoir tenu un discours de Cassandre avant de réclamer un effort partagé : nous sommes placés au cœur d'un conflit historique qui requiert à la fois lucidité et action. "Scepticisme de la raison et optimisme de la volonté", disait Gramsci. Les cultures du monde arabe doivent être accueillies, comprises, prolongées, diffusées, parce qu'elle contiennent toujours en germe ce que sera l'identité arabe de demain.

Hervé BOURGES. Paris, Institut du Monde Arabe, jeudi 26 juin 2003