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Discours
de M. Hervé Bourges
Président
de l'Union internationale de la Presse Francophone
Ancien président du conseil supérieur
de l'audiovisuel,
et des chaînes publiques RFI, TF1, France 2, France
3.
Ancien porte-parole de l'Unesco
Ancien ambassadeur de France auprès de l'Unesco
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Monsieur le Président, Messieurs les
ministres, Messieurs les ambassadeurs,
Mesdames et Messieurs,
La culture n'est pas un élément
extérieur, incident, qui viendrait se greffer sur une
société. La culture est l'expression d'une société.
C'est à travers sa culture qu'une société
façonne sa représentation du monde, et d'elle-même,
son identité au sens le plus profond du terme, c'est
à dire ce en quoi elle se reconnaît singulière,
différente.
Parler du dialogue des cultures, ce n'est pas
seulement parler de la rencontre des savants et des intellectuels
qui ensemble, dans un lieu tel que celui-ci, peuvent s'écouter
réciproquement, se comprendre, et même, le plus
souvent, s'entendre, dans un mutuel respect. Parler du dialogue
des cultures, c'est aussi, inévitablement, parler des
rapports de force qui structurent les relations entre les
Etats, voire entre les grands ensembles culturels et humains.
Si l'on n'a pas en permanence en tête
les conséquences du 11 septembre 2001 sur les relations
entre les pays arabes et les pays occidentaux, on ne peut
donc rigoureusement pas parler des rapports culturels qui
existent ou doivent se développer entre le monde arabe
et le monde occidental, l'Europe en particulier, et au sein
de l'Europe la France.
Une fois cette référence fondamentale
posée, une deuxième considération entre
en jeu, qui concerne le monde arabe lui-même, vu à
travers le prisme des cultures occidentales : il n'est pas
unique, pas plus que les arabes ne sont eux-mêmes unis
lorsqu'il s'agit de leurs rapports avec l'Occident. Il y a
plusieurs cultures arabes dans notre regard occidental et
français, et elles ne renvoient pas toutes à
la même image, aux mêmes valeurs ni aux mêmes
émotions. Le monde arabe ne présente pas à
nos yeux une façade unie : sa diversité fonde
son traitement différencié y compris par nos
intellectuels et nos hommes de culture.
I. Démêler
le faisceau des regards occidentaux
Je commencerai donc par interroger le regard
de l'Occident pour en percevoir la disparité, ses causes
et ses conséquences.
Les cultures occidentales, insérées
dans le tissu historique et idéologique de leurs pays
respectifs, n'offrent pas toutes la même lecture des
réalités politiques ou sociales arabes. Première
grande ligne de fracture, la vision européenne face
à la vision américaine. C'est sans doute un
effet de la proximité géographique et historique,
de l'existence d'un très long passé commun et
d'échanges culturels et humains réguliers :
les pays européens ont tous une histoire commune avec
les pays arabes.
Regards européens
L'Allemagne et l'Autriche par exemple ont tissé
avec la Turquie des rapports intimes, à travers des
siècles d'affrontements, en Europe Centrale en particulier
L'Angleterre a pour certains pays du Moyen-Orient, ou encore
pour l'Egypte, des yeux pleins d'attention ou de fraternité,
résultats de décennies de combats solidaires,
de rêves partagés ou de projets politico-diplomatiques
communs. Dans le même temps la France a de longue date
déployé une véritable "politique
arabe", en direction de ses anciennes zones d'influence,
Maroc, Algérie, Tunisie, Liban, Syrie
Cette politique
s'accompagne évidemment d'une valorisation de ces pays,
et d'une reconnaissance forte de leur identité culturelle
et de leur héritage. Nous ne sommes pas par hasard
ici même à l'Institut du Monde Arabe, sur les
quais de la Seine.
Nous héritons donc dans notre vision
du monde arabe d'une longue tradition mariant objectivité
et subjectivité. Dans l'inconscient collectif français
l'image du monde arabe contemporain se construit aussi à
partir d'une double source "mythologique" ou symbolique
: d'une part les représentations médiévales
du "barbare" et de "l'infidèle",
associées aux Croisades, d'autre part les analyses
stratégiques et politiques de la fin de la Renaissance
et de l'époque classique sur l'Empire turc, siège
d'un état moderne et puissant.
L'historien Guy Turbet-Delof a décrypté
dans sa thèse l'image de "l'Afrique barbaresque"
dans les représentations littéraires françaises
aux XVIe et XVIIe siècles : il distingue dans l'imaginaire
collectif occidental deux pôles fondamentaux : d'abord
la représentation médiévale de l'infidèle
comme un "barbare" (intempérance, vénalité,
brutalité, paillardise, perversions, cruauté).
C'est une idéologie, celle qui nourrit la pratique
des croisades. A la fin du XVIe siècle, elle cède
la place à la représentation de l'arabe comme
un "Romain", avec les qualités qui y sont
associées traditionnellement : endurance, discipline,
sobriété, simplicité, efficacité
C'est exactement le contraire.
Bon exemple de ce renversement dialectique,
le diplomate savoyard René de Lucinge, analysant l'Empire
turc à la fin du XVIe siècle, souligne que cette
"superpuissance" de l'époque "a mieux
fondé ses moyens et sa puissance que ne firent les
Romains, lors même qu'ils furent dans leur plus grande
et entière grandeur". Le compliment n'est
pas mince, dans un texte qui date de 1588 ! Il témoigne
d'un retournement de l'opinion publique française qui
sera confirmée, quelques décennies plus tard,
par l'alliance entre Louis XIV et celui qui représente
alors le monde arabo-musulman, c'est-à-dire le Grand
Turc.
Quelle leçon pouvons-nous tirer de cette
analyse historique de l'image des Arabes et de leur culture
dans le regard des créateurs et des politiques français
du Moyen-Age et de la fin de la Renaissance ? La réception
d'une culture est avant tout un fait idéologique, qui
correspond à un jeu de rapports de forces et d'intérêts
économiques et stratégiques. Là où
il y a conflit politique et militaire, il n'y a pas d'écoute
de l'autre, il n'y a pas d'estime possible pour sa culture,
de respect possible pour son identité.
A l'inverse, lorsqu'il y a coexistence pacifique
voire bonne entente entre les pays, on assiste à une
valorisation culturelle de l'autre, à une réception
attentive et respectueuse, à une valorisation des différences.
Dernière leçon de l'histoire,
le regard sur une culture ne se renverse pas en un jour, mais
il est fragile : on assiste à la fois à des
phénomènes de continuité, à une
répétition des images d'Epinal, à une
inertie des représentations, et à des évolutions
rapides et frappantes, au moment d'un conflit par exemple.
Il est parfaitement vrai que le regard de la
France sur le monde et la culture arabes s'est cristallisé
au cours de nombreux siècles de respect mutuel et de
tolérance réciproque. Naguib Mahfouz, dans le
discours qu'il a prononcé à Stockholm au moment
de la remise de son Prix Nobel, évoque l'image très
forte de ces conquérants arabes de Constantinople,
réclamant en rançon de leurs prisonniers des
livres, des uvres d'art, des archives, hérités
de l'Antiquité grecque via l'Empire Romain d'Orient,
afin qu'ils puissent être étudiés et traduits.
Les Français savent qu'une très
grande partie de ce qui a nourri leur Renaissance, la redécouverte
des racines culturelles antiques de la civilisation européenne,
a été retrouvé à partir de sources
arabes, de bibliothèques et d'uvres de savants
qui honorent le monde arabo-musulman
C'est ce monde
que nous restitue aujourd'hui, la très riche et très
juste série documentaire de Mahmoud Hussein, "Lorsque
le monde parlait arabe", que France 5 vient de rediffuser.
Il n'est pas sans importance que cet arrière-plan
culturel existe en France, comme il existe, différemment,
en Allemagne ou en Angleterre, au Portugal ou en Italie. Je
tiens à souligner que les racines du regard français
sur le monde arabe sont antérieures au dix-neuvième
siècle et qu'elles préexistent donc à
l'épisode, à la parenthèse, que constitue
l'époque coloniale, où l'expansion occidentale
s'est faite pour partie aux dépens des pays et des
régions qui étaient aux frontières de
l'Europe et qui n'avaient pas connu jusque là leur
révolution industrielle.
Aujourd'hui, nous assistons, que nous le voulions
ou non, à un affrontement tragique entre des fondamentalistes
musulmans fanatisés et un monde occidental qu'ils rejettent
absolument, au premier rang duquel les Etats-Unis d'Amérique
sont les premiers visés. Et cet affrontement rejaillit
nécessairement sur les représentations collectives
du monde arabe et de sa culture. Et ceci, même en France.
Bien sûr, nous savons tous que les cultures
arabes, dans leur prodigieuse diversité, ne se résument
pas à l'islam, mais nous savons tous aussi que l'islam
est au cur de toutes les cultures arabes, comme le christianisme
a été pendant des siècles au cur
du vécu culturel occidental. Comme le confucianisme
est inhérent aux structures mentales et même
politiques qui se sont développées en Chine
au cours des siècles.
Donc il n'est pas indifférent que ce
soit au nom de l'islam que le combat anti-occidental soit
mené, même s'il s'agit d'un islam dévoyé,
caricaturé, simplifié et radicalisé.
L'effort à accomplir pour que les cultures occidentales
s'ouvrent aux cultures arabes est de jour en jour plus sensible.
Regard américain
Ceci est d'autant plus vrai dans la vision utilitariste
et purement contemporaine que les médias américains
présentent du monde arabe, et que je synthétiserais
volontiers en un triptyque ramassé : pétrole,
Islam et terrorisme.
D'abord, les Etats-Unis se sont essentiellement
intéressés au monde arabe en général
et au Proche Orient en particulier à cause du pétrole
et à l'élément fondamental qu'il représente
dans le développement économique capitaliste
dont ils sont le chef de file et le premier bénéficiaire.
C'est le cas, très nettement, depuis la dernière
guerre mondiale, et c'est plus que jamais le cas aujourd'hui.
Le discours culturel ou médiatique
est aussi une arme de guerre
Le risque est grand aujourd'hui d'une assimilation,
par le discours médiatique dominant, de tous les arabes
aux terroristes coordonnés par Ben Laden, et même
de tous les musulmans aux intégristes islamistes. Ce
risque n'est pas obligatoirement le résultat d'une
volonté délibérée, d'une décision
qui tendrait à manipuler l'opinion publique, d'un complot
médiatique, que certains se complaisent à dénoncer
La vérité est plus simple : un média
est d'abord le reflet d'une opinion publique et répond
d'abord aux attentes de celle-ci : en période de guerre,
c'est le corps social tout entier qui rejette les paroles
discordantes !
Nous sommes donc en train de vivre une situation
historique décisive pour les relations entre le monde
arabe et le reste de l'humanité, parce que les représentations
symboliques et imaginaires qui y seront associées dans
les supports culturels de la plus grande puissance du monde
occidental, seront, tant que durera la situation d'affrontement
dans laquelle nous sommes placés, des images dépréciatives,
caricaturales, des analyses simplificatrices, soupçonneuses,
inquiètes.
Or cette guerre contre le terrorisme, si elle
dure aussi longtemps que le Président des Etats-Unis
nous l'avait promis quand il l'a officiellement déclarée,
c'est-à-dire une ou deux décennies, si elle
garde les formes d'un affrontement du monde occidental capitaliste
avec une hydre islamiste et violente disséminée
sur tous les continents, va nourrir d'année en année
l'imaginaire américain, et progressivement l'imaginaire
occidental, d'une vision réductrice et noire du monde
arabe et de l'Islam à la fois.
Vous me pardonnerez ce diagnostic, qui peut
paraître bien noir : sauf que depuis quelques années,
les diagnostics les plus noirs se voient souvent non seulement
vérifiés, mais dépassés.
Toutes les déclarations de principes
et les protestations d'amitié n'y changeront rien :
cette stigmatisation sera irrémédiablement entraînée
par le rôle décisif de l'idéologie dans
la conduite du combat engagé, a fortiori contre un
ennemi mal reconnaissable.
Un risque réel de contagion idéologique
Dès lors l'Europe risque de subir une
contagion idéologique préjudiciable au maintien
de ses rapports privilégiées avec le monde arabe.
Le pamphlet antimusulman de la journaliste italienne, Oriana
Fallaci, La Rage et l'Orgueil, brasse dans une hostilité
radicale et explicite tous les poncifs du racisme et de l'islamophobie
dans un appel à un sursaut occidental qui prend une
tonalité prophétique et menaçante en
décrivant la guerre engagée par Al Qaïda:
"Une guerre qui ne vise peut-être pas à
la conquête de notre territoire, mais certainement à
celle de nos âmes. A la disparition de notre liberté,
de notre civilisation. A l'anéantissement de notre
manière de vivre et de mourir, de prier ou de ne pas
prier, de manger, de boire, de nous vêtir et de nous
dévêtir
Vous ne comprenez pas ou vous ne
voulez pas comprendre que si nous ne nous défendons
pas, le Djihad vaincra
" Ce pamphlet d'une violence
aveugle est-il publié par une maison d'édition
marginale ou à petits tirages ? Pas du tout : traduit
de l'italien, il est repris par Plon, l'un des principaux
éditeurs parisiens
Je veux ici aujourd'hui sonner l'alarme : nous
sommes à un carrefour de l'histoire. La manière
dont chaque nation, et chaque peuple, définit ses rapports
avec le monde arabe, sa culture, et sa religion dominante,
l'Islam, entraîne par la même occasion une prise
de position dans un conflit à la fois idéologique,
identitaire, et militaire. C'est exactement ce dont les extrémistes
des deux bords rêvaient.
Une mobilisation culturelle est nécessaire
Face à ces évolutions qui peuvent
apparaître irrémédiables, il est important
de décréter une mobilisation culturelle afin
que nous nous donnions les moyens de reconstruire l'image
du monde arabe et de ses cultures, que nous nous dotions des
outils de rayonnement culturels nécessaires à
une meilleure connaissance et reconnaissance des valeurs et
des atouts des cultures arabes, du Maghreb jusqu'au Proche
Orient.
Et nous pouvons nous appuyer pour cela sur plusieurs
caractères particuliers de l'Europe et de la France
contemporaines.
Première dimension profondément
originale du regard que portent les français sur la
culture arabe, c'est un miroir. Il renvoie aussi à
une partie de la population de notre continent une image dans
laquelle elle peut reconnaître son propre visage.
Il me paraît nécessaire de traiter
ce thème de manière plus approfondie que je
ne peux le faire aujourd'hui : la perception collective du
monde arabe dans un pays comme la France est aussi un regard
que nous jetons sur nous-mêmes, parce que nous sommes
une société mixte qui comprend un grand nombre
de citoyens dont les racines sont au Maghreb, au Proche-Orient
ou en Afrique, en tous les cas dans des pays majoritairement
musulmans. Le regard que les intellectuels, les créateurs
et les médias français jettent sur le monde
arabe et l'Islam est donc un regard partiellement spéculaire.
C'est une réalité qui m'est aujourd'hui
très sensible, dans le cadre de "L'Année
de l'Algérie" en France en 2003, dont les Présidents
Jacques Chirac et Abdelaziz Bouteflika m'ont fait l'honneur
de me confier la présidence : nous sommes chaque jour
confrontés à une multiplicité de projets
qui révèlent l'imbrication entre les sociétés
algériennes et françaises, la parenté
profonde qui les unit, le profond désir de dialogue
culturel qui les anime.
Une imbrication culturelle réciproque
qui se traduit par la présence en France même
de multiples artistes, créateurs, intellectuels d'origine
algérienne, dans tous les domaines, comme par une réelle
vitalité de la Francophonie en Algérie. La création
algérienne francophone est riche, plurielle, libre.
Elle joue un rôle dans l'animation intellectuelle et
civique du pays.
On l'a vu cette année avec des émissions
de télévision qui furent parfois émouvantes
: les fils n'ont jamais été rompus et la continuité
de la relation culturelle n'a jamais été remise
en cause. La solidarité retrouvée lors d'une
catastrophe comme le séisme qui vient de frapper la
région d'Alger prouve que leur vitalité ne se
dément pas.
Une pluralité de regards
Evoquant le cas spécifique de l'Algérie,
j'en arrive évidemment à une autre caractéristique
fondamentale du regard des français sur les cultures
arabes. Aux yeux des créateurs français, et
à juste titre, le Maroc, l'Algérie, la Tunisie,
la Libye, l'Egypte, la Palestine, le Liban, la Syrie, l'Irak,
les Pays du Golfe, constituent autant d'entités différentes
non seulement sur le plan politique, mais aussi sur le plan
culturel, linguistique, et même religieux.
C'est la première parade contre une vision
simpliste du monde arabe. Les traits qui rapprochent tous
ces pays sont connus de nous, mais aussi les différences
qui les séparent, voire les opposent.
On connaît la thèse développée
en 1993 par le directeur des études stratégiques
de Harvard, Samuel Huntington, dans son livre intitulé
"Le choc des civilisations". Il mettait en
avant les conflits à venir entre les "huit cultures"
entre lesquelles il partageait le globe, et en particulier
entre trois d'entre elles : les cultures occidentale, confucéenne
et islamique. Huntington concluait par ces mots : "Le
monde n'est pas un. Les civilisations unissent et divisent
l'humanité
Le sang et la foi : voilà ce
à quoi les gens s'identifient, ce pour quoi ils combattent
et meurent."
Cette vision du monde a sous-tendu la guerre
contre le régime irakien. C'est elle qui porte le combat
américain contre le terrorisme mondial depuis le 11
septembre, terrorisme essentiellement identifié comme
islamiste et dont le chef de file est toujours l'introuvable
Oussama Ben Laden. Aussi introuvable que les fameuses armes
de destruction massive qui justifièrent l'occupation
de l'Irak par les armées américaine, anglaise
et polonaise. Aussi irréel que toute représentation
unifiante d'un monde arabe unique et indifférencié.
II. En se tournant vers
l'avenir
Je veux poursuivre vers l'avenir, en m'interrogeant
pour finir sur les moyens qui pourraient exister d'influer
sur l'image culturelle du monde arabe en France et plus généralement
en Occident.
Les pays arabes doivent enrichir eux-mêmes
le regard porté sur eux.
Comment ne pas penser que le meilleur regard
sur le monde arabe, le regard le plus pertinent et le plus
éclairant, c'est celui qu'il est à même
de porter sur lui-même ? D'où une priorité
sur laquelle j'insiste tout particulièrement, celle
de développer des médias audiovisuels indépendants
de bonne qualité au sein du monde arabe, et par exemple
au Maghreb.
Il faut que le monde arabe se dote de moyens
de production modernes afin d'alimenter les marchés
de la communication de masse : les éditeurs occidentaux
peuvent être aidés pour qu'ils proposent en traduction
les uvres les plus importantes de la tradition intellectuelle
arabe. Des films de cinéma doivent être tournés
de la manière la plus moderne par des réalisateurs
et des acteurs arabes, sur des thèmes contemporains.
Des fictions de télévision doivent être
conçues pour pouvoir être reprises sur les grands
réseaux audiovisuels occidentaux.
Il existe de nombreux projets, et cette volonté
doit trouver à s'incarner dans une multiplicité
de démarches de création individuelles. Mais
il est indispensable que beaucoup de ces projets aboutissent,
sur plusieurs territoires et en direction de plusieurs types
de téléspectateurs différents. C'est
indispensable afin que la représentation du monde arabe
par lui-même, aux yeux du reste du globe, ne soit pas
exclusivement occultée ou biaisée.
Le monde arabe doit se doter rapidement des
outils de création dans le domaine culturel qui lui
permettront d'exister comme émetteur d'informations,
et comme foyer de création, en direction du reste du
monde. Il est impossible de rejeter le regard de l'autre et
la critique implicite qu'il peut exprimer si l'on ne se donne
pas les moyens de lui proposer une autre image, un autre point
de vue, une représentation artistique et culturelle
alternative.
Pour conclure en une phrase, il ne s'agit pas
aujourd'hui d'idéaliser le monde arabe, ni de le stigmatiser,
il s'agit de travailler à lui rendre justice, à
travers toutes ses composantes culturelles. Mais cela passe
par un véritable élan culturel nouveau, un effort
de soutien à la création arabe et à sa
traduction, à son adaptation, à son ouverture,
sur tous les supports culturels les plus modernes, en particulier
le cinéma, la télévision, tout comme
la peinture ou la littérature
En soutenant l'expression
de leurs créateurs, c'est aujourd'hui leur identité
et leur cohésion que les pays arabes doivent sauver.
Le rôle d'un pays comme la France est évidemment
de seconder cet effort et d'en prendre sa part.
Pardonnez-moi d'avoir tenu un discours de Cassandre
avant de réclamer un effort partagé : nous sommes
placés au cur d'un conflit historique qui requiert
à la fois lucidité et action. "Scepticisme
de la raison et optimisme de la volonté",
disait Gramsci. Les cultures du monde arabe doivent être
accueillies, comprises, prolongées, diffusées,
parce qu'elle contiennent toujours en germe ce que sera l'identité
arabe de demain.
Hervé
BOURGES. Paris, Institut du
Monde Arabe, jeudi 26 juin 2003